Lumière sur le Moyen Âge (3/4) Le rayonnement d’Averroès

SAVOIRS
LES CHEMINS DE LA PHILOSOPHIE par Adèle Van Reeth et Anastasia Colosimo

Averroès est un penseur arabe andalou du XIIème siècle héritier de la philosophie latine et dont l’influence est grande au Moyen Âge malgré des critiques de son temps et plus tard. Qu’a-t-il transmis dans l’histoire philosophique ?

 

Emission présentée par Anastasia Colosimo

Ibn Rochd de Cordoue est connu en Occident sous son nom latinisé d’Averroès.
Né à Cordoue en Espagne en 1126, il est initié très tôt par son père à la jurisprudence et à la théologie. Par la suite, il étudie la philosophie, la médecine, l’astrologie, la physique et les mathématiques.
Il consacre sa vie et son oeuvre à celle du philosophe grec Aristote. La pensée qu’il construit entraîne des débats houleux au sein du monde chrétien, il trouve autant de disciples que de fervents opposants.
Qui était-il et quelle est donc la portée de sa pensée dans l’histoire de la philosophie ?

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L’Arabo-irano-musulman, nouveau « méchant » d’Hollywood

Alors que le président Donald Trump est sorti de l’accord sur le nucléaire iranien, Hollywood s’emploie depuis des années à construire l’image d’un nouvel ennemi qui remplace le méchant communiste : l’Arabo-irano-musulman, un terroriste en puissance. Il arrive toutefois que quelques films échappent à la caricature.

Il ne faut jamais sous-estimer l’ignorance qui irrigue parfois les films et les séries américaines sur le monde arabe et musulman. Dans l’épisode de Homeland sur la Syrie, tourné en Afrique du Sud, les acteurs arabes locaux engagés pour faire les terroristes et sécréter de la haine devaient aussi écrire des graffitis antiaméricains dans le camp de réfugiés. Selon le Guardianbritannique qui rapporte l’histoire, les artistes ont d’abord songé à décliner la proposition, « jusqu’à ce que nous réalisions que nous pouvions faire passer notre désaccord avec la série ». Ainsi, l’héroïne Carrie passe devant des graffitis en arabe qui proclament : « Homeland est raciste », « Homeland n’est pas une série », « Ne faites pas confiance à cette histoire », « Ce programme ne reflète pas la vision des artistes ». Ce fut un immense éclat de rire dans les pays arabes. Personne ne savait lire l’arabe dans l’équipe de tournage !

LE « BAD GUY » ET LA FEMME BLANCHE

Jack Shaheen, de l’université du Sud-Illinois a étudié les « mythes d’Arabland » dans un documentaire et un livre, Reel Bad Arabs : How Hollywood Vilifies a People (Interlink books, 2009) depuis les débuts du cinéma. Selon lui, seuls les Indiens auraient été plus maltraités à l’écran. L’Arabe est devenu un raccourci du bad guy,longtemps après que l’industrie du cinéma a eu accepté de modifier la représentation d’autres groupes minoritaires. Dans les quelque 300 films aux personnages musulmans (Arabes ou Iraniens) étudiés, on retrouve la même proportion de « navets » que pour les westerns, faisant d’eux l’ennemi public n° 1, brutal, refusant la civilisation occidentale qu’il entend détruire par la terreur.

L’Arabe des films historiques vit dans le désert avec son harem et ses femmes qui dansent la danse du ventre en voilages légers. Le chef est ventripotent, le vizir est un traitre parfaitement caricaturé dans Aladdin de Walt Disney. La fille du sultan est toujours jouée par une actrice blanche « orientalisée ». Le stéréotype du « cheik » (personnalisé par Rudolph Valentino en 1921 dans le film éponyme, puis dans Le fils du cheik en 1926) est directement inspiré de l’orientalisme pictural et romanesque européen. Dans le film musical Harum Scarum, (C’est la fête au harem, 1965), Elvis Presley sauve la vie d’un émir qui lui fait cadeau d’un harem. Mais Elvis reste fidèle à sa fiancée au pays.

Les Mille et une nuits ont inspiré au moins une dizaine de films. Dans Aladdin de Disney (1992), le premier couplet de la chanson du film (en anglais) annonce qu’on est dans un pays où « on torture et coupe la main des voleurs ». L’Arabe, bandit de grand chemin, attaque les caravanes comme les Indiens dans les westerns, vit dans une oasis et recherche toujours une femme blanche, comme dans Le Diamant du Nil (1985), ou dans Never say Never again (Jamais plus jamais, 1983) avec la mise aux enchères de Kim Basinger au profit de lubriques Arabes.

La crise de 1973 et la hausse brutale des prix du pétrole traumatisent la société américaine en profondeur. Avec le film Network (Main basse sur la télévision (1976), le personnage (nouveau) de l’émir du Golfe richissime, idiot et cupide achète toute l’Amérique. Dans une des scènes, le présentateur de télévision appelle les Américains à crier leur haine à leurs fenêtres, rappelant les discours hitlériens de dénonciation des juifs lors de la Nuit de cristal1.

LA FIGURE DU TERRORISTE POST 11-SEPTEMBRE

Les attentats du 11 septembre 2001 à New York et Washington constituent un choc analogue à l’attaque de la flotte de guerre américaine par les Japonais à Pearl Harbor le 7 décembre 1941, et le musulman prend largement la tête du classement des méchants. Le créneau, déjà bien fourni avant cette date — avec Under Siege (1986) Wanted : dead or alive (1987) True Lies(1994) —, trouve un nouveau souffle avec la série Homeland(2011), ou les films World War Z (2013) Teenage Mutant Ninja Turtles (2014) et American Sniper (2014). Les feuilletons télévisés Sleeper Cell ou Homeland traitent le cas des cellules islamistes dormantes, alimentant de façon hebdomadaire la peur de l’ennemi caché. Dans la série Generation kill (2008) sur une section de marines en Irak en 2003 (un site lui est consacré), il n’y a aucun héros irakien. Aucun personnage irakien positif non plus dans le film American Sniper, histoire du sniper américain Chris Kyle, alors que sur Internet circulaient les exploits du sniper irakien « Juba », beaucoup moins photogénique.

L’American-Arab Anti-Discrimination Committee jugeant ces présentations insultantes et injurieuses, déclarait : « Chaque fois qu’un Arabe accomplit le rituel de se laver les mains avant la prière, cette image annonce au spectateur qu’il va y avoir de la violence. » Quelquefois, ces protestations aboutissent, mais c’est rare. The sum of all fears (La somme de toutes les peurs, 2002) tiré d’un roman de Tom Clancy imaginait un attentat de terroristes arabo-islamistes durant le Super Bowl2. On est alors dans l’immédiat après 11-Septembre et George W. Bush tient à se démarquer de l’idée d’une guerre religieuse contre l’islam. Devant la protestation du Council on American-Islamic relations, les terroristes arabes sont transformés en néonazis européens.

Mais c’est l’exception. L’Arabo-irano-terroriste sert à mettre du piment dans des scénarios qui s’essoufflent. Dans Back to the Future 1 (Retour vers le futur 1, 1985), un terroriste libyen mitraille le savant sans qu’on sache très bien quel est le rapport avec l’histoire. Dans Prison Break, saison 2, 15e épisode, l’agent Kim exige d’étouffer une affaire : « Allumez un feu de forêt en Floride ou n’importe quoi (…) ou trouvez un entrepôt plein d’Arabes »3.

TOUS LES MÉCHANTS UNIS DANS LEUR HAINE DES ÉTATS-UNIS

Le terroriste est un maniaque au regard fou, mais un peu idiot : dans Retour vers le futur 1, sa mitraillette s’enraye et sa camionnette refuse de démarrer ; dans True lies il se fait subtiliser par une jeune fille la clé du détonateur nucléaire. Mais caché dans les étages d’un gratte-ciel, il ne peut rien contre le calme froid d’Arnold Schwarzenegger aux commandes de son avion à décollage vertical (probablement stationné au pied de l’immeuble). Le sommet du délire est atteint dans Rules of engagement (L’enfer du devoir, 2000). Le colonel Terry Childers est appelé pour évacuer l’ambassade américaine au Yémen face à une foule armée et incontrôlable. Il ordonne d’ouvrir le feu et tue une petite fille unijambiste. Devant un tribunal militaire, abandonné de tous, il est défendu par le colonel Hodges qui va démontrer qu’il y avait légitime défense : même la petite fille unijambiste de 10 ans tirait au pistolet sur les GI.

Dès lors le Proche-Orient devient un melting-pot dans lequel tous les méchants collaborent. Homeland montre un camp du Hezbollah chiite, plein de réfugiés syriens venus de la région sunnite de Rakka. Un Syrien sunnite fuyant les bombes du régime de Bachar Al-Assad se réfugie dans une zone contrôlée par le Hezbollah chiite dirigé par un cheikh sunnite ! La série américaine Army Wives (2007) imagine une petite orpheline irakienne accueillie dans une famille, qui reconnait « que les Américains ne veulent pas de mal au peuple irakien »,contrairement à ce que racontent des gens dans son pays, et elle apprend à faire la cuisine (américaine).

En revanche, pas un mot ni un film contre l’Arabie saoudite, excepté The Kingdom (Le Royaume, 2007) évoquant l’attaque terroriste sur le compound (camp) d’Al-Khobar en 1996. Le film suit l’enquête d’un membre du FBI sur l’attentat qui tua 19 soldats américains. Il a été censuré par le Koweït et Bahreïn, mais pas par Riyad car le collaborateur saoudien n’a pas le mauvais rôle. Le scénario sous-entend la responsabilité du Hezbollah chiite pour ne pas accuser Al-Qaida. William Perry, secrétaire américain à la défense, avoua pourtant dans une entrevue accordée en 2007 : « Je pense désormais Al-Qaida plutôt que l’Iran responsable de l’attentat de 1996 visant la base américaine. » Le ministre de l’intérieur saoudien de l’époque confirmera ses dires, mais cela ne convenait pas aux scénaristes d’Hollywood.

DES FILMS INTERDITS OU CENSURÉS

Cette obsession hollywoodienne génère des effets en retour. Pour la population arabe, tout film critiquant le monde arabe est hollywoodien, comme le très mauvais film d’amateur Innocence of Muslims (L’innocence des musulmans, 2012), diffusé sur YouTube, qui présente les musulmans et le Prophète comme immoraux et brutaux. Les manifestations antiaméricaines ont fait quatre morts en Tunisie, quatre en Libye, deux au Soudan et un au Liban. Des dignitaires religieux eux-mêmes en rajoutent. Khaled Al-Maghrabi, de la mosquée Al-Aqsa du Caire — emprisonné dans le passé pour ses discours racistes — affirme dans un sermon de 2017 que la série Les Simpsons, « création des adeptes du Diable qui complote depuis 17 ans » avait annoncé l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, et les attentats du 11-Septembre.

La liste des films hollywoodiens interdits dans certains pays musulmans est sans surprise : Not Without My Daughter(Jamais sans ma fille) en Iran The Matrix Reloaded, interdit en Egypte parce qu’il remet en question le dogme de la création divine de l’univers Alexander (2004), interdit en Iran à cause de la relation homosexuelle du héros avec Hephaistion, le président Mahmoud Ahmadinejad ayant affirmé que de telles déviations sexuelles n’existaient pas dans son pays. Dans 300 (2007) et sa suite 300 2 (La naissance d’un empire, 2014) sur les batailles de Marathon et de Salamine, Darius — toujours en maillot de bain — ressemble à un punk américain drogué couvert de tatouages et de piercings. Les Perses sont des barbares incultes et agressifs. Thémistocle, le super héros qui doit rester au centre de l’écran ne peut pas être mélangé avec la formation serrée et disciplinée d’hoplites qui seule permit la victoire, (mise en scène oblige). En somme le film décrit les Perses comme Ahmadinejad décrit les juifs et les Américains aujourd’hui. Body of Lies (Mensonges d’État, 2008) reprend la thèse de la complicité de l’Iran avec les leaders d’Al-Qaida, mais aussi avec le trafic de drogue.

Au bout du centième épisode de la septième saison de Homeland(une huitième est en préparation), nous aurons fait le tour complet du Proche-Orient : l’Irak et l’Afghanistan, puis le Liban et la bande de Gaza, le Yémen, l’Iran et enfin la Syrie, sans oublier une pincée de Venezuela et, pour la septième saison, la Russie (toujours rien sur l’Arabie saoudite). Les organisations terroristes collaborent entre elles, quelles que soient leurs divergences : Al-Qaida, Hezbollah libanais, talibans, services pakistanais et organisation de l’État islamique (OEI) s’entendent très bien à Beyrouth, ville de miliciens et de femmes voilées. Pour mémoire, Homeland est l’adaptation de la série israélienne Hatufim qui raconte la même histoire. Une version russe est en cours qui sera certainement considérée comme de la propagande par les pays occidentaux4.

Enfin, les Palestiniens peuvent cacher des zombies. Dans World War Z (2013), le héros à la recherche de l’endroit sûr pour éviter les morts-vivants se réfugie à Jérusalem sur le conseil des militaires. Le territoire a été préservé de l’invasion par le mur de séparation de 6 mètres de haut et 700 kilomètres de long, érigé par les Israéliens contre les Palestiniens. C’est ce qu’on appelle un mur à double usage : contre les Palestiniens et les zombies. Dans Delta Force (1986), l’organisation mondiale New revolutionaries se réclamant de l’ayatollah Khomeini détourne un avion finalement libéré par le commando, non sans que Chuck Norris n’ait affronté le chef du commando en combat singulier. À bord, les commandos trinquent avec les otages libérés dans une étonnante interprétation de l’hymne America The Beautifulvantant le multiculturalisme et le patriotisme. On n’a pas souvenir d’un détournement d’avion commis par des militants khomeinistes, mais est-ce si grave ?

Dans Zero Dark Thirty (2012) qui raconte la traque d’Oussama Ben Laden, le film s’attarde longuement sur des séances de torture conduites par la CIA. Est-ce que celles-ci ont aidé la CIA à trouver la cachette de Ben Laden au Pakistan ? Le film n’est pas explicite à ce sujet.. Le président George W. Bush a validé juridiquement la torture en demandant à d’éminents juristes trois memorandum exploitant les limites des Conventions de Genève afin de priver « légalement » les prisonniers de la protection du droit international. Lors de la Journée internationale de soutien aux victimes de la torture en juin 2003, Bush n’en affirme pas moins que les États-Unis « se consacrent à l’élimination mondiale de la torture et qu’[ils] sont à la tête de ce combat en montrant l’exemple ».

LE POIDS DE LA GUERRE D’IRAK

Mais les choses changent là où on ne les attend pas, obligeant Hollywood à commencer à réfléchir. Les soldats sont devenus des cinéastes et ils ont vécu les horreurs de la prison d’Abou Ghraib, le massacre de Mahmoudiya en 2006, les vidéos de cadavres brûlés… « Pour le Vietnam, il a fallu attendre plus de dix ans entre le climax 1965-1968 et Apocalypse now (1979) ou Voyage au bout de l’enfer (1978) « aujourd’hui l’information s’accélère, il faut réagir plus vite », explique le réalisateur Paul Greengrass. Maintenant les films sortent alors que la guerre se poursuit.

Face à la difficulté de critiquer la politique officielle, les scénaristes privilégient toujours le thème fréquent du cinéma de guerre post-Vietnam, à savoir le traumatisme du combattant ou l’impossible retour au pays, mais restent muets sur le vécu des Irakiens ou des Afghans. Le film The Hurt Locker (Démineurs,2008) raconte le quotidien d’une équipe de déminage, avec sa dose d’adrénaline, mais le film évite le questionnement sur le bien-fondé du conflit et ses conséquences sur la population locale. L’invisibilité de l’ennemi sert à la fois à le rendre plus dangereux et à lui retirer son droit à la parole, voire à le déshumaniser. In the Valley of Elah (Dans la vallée d’Elah, 2007), le sujet reste les graves troubles psychologiques dont est victime le héros déserteur qui avait renversé un enfant avec un véhicule militaire.

Dans Redacted (2007), Brian de Palma choisit le mode documentaire pour évoquer des événements réels de la guerre en Irak, comme le viol d’une fillette de 14 ans par les marinesaméricains ou les attentats-suicides aux points de contrôle, s’inspirant des vidéos postées sur Internet par les soldats. Mais le film n’est sorti que dans 15 salles et il lui a été reproché de faire de la propagande antiaméricaine. Battle for Haditha (2007) est inspiré d’un attentat contre un convoi de marines en Irak qui causera en représailles la mort de 24 innocents en novembre 2005. Good Kill (2014) traite de la guerre moderne, celle qui se joue à coup de bombes lâchées par des drones pilotés par des soldats qui ne quittent pas le sol américain à travers un militaire antihéros dépressif. Il accuse les États-Unis d’attiser la haine et de fabriquer des terroristes.

Les films de pure propagande deviennent plus rares, mais le panel arabo-musulman reste suffisamment large et fourni pour que les scénaristes conçoivent encore quelques dizaines de films, de séries télévisées pendant une petite décennie avant que le filon ne s’épuise. Du moins l’espère-t-on.

PIERRE CONESA

1NDLR. Nom donné au pogrom contre les juifs qui se déroula dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938 dans toute l’Allemagne.

2NDLR. Finale du championnat de football américain.

3Cité par François Jost dans De quoi les séries américaines sont-elles le symptôme ?, CNRS éditions, 2011 ; p. 54.

4Francesca Fattori (dir.), « Séries télévisées. Paix et guerre sur le petit écran », Carto n° 33, janvier-février 2016.

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La culture comme antidote à la radicalisation – Kalthoum Saafi

Musique, poésie, danse et gastronomie…seront au menu de l’entretien avec la spécialiste de la modernisation de la pensée islamique Kalthoum Saafi

Kalthoum Saafi

La question culturelle est centrale dans les problématiques liées à l’islam de nos jours. Kalthoum Saafi, comme chercheur en islamologie appliquée, viendra passer en revue tous les pans de la culture délaissés, dans une rétraction tragique, par la conjonction des politiques autoritaires et la salafisation des esprits dans les mondes arabe et islamique. Aussi, le meilleur antidote à la radicalisation est-il de renouer avec l’humanisme arabe en contexte islamique et revivifier tous les « départements » de la culture.

Avec Kalthoum Saafi

Maître de Conférences à l’Université Paris Nanterre, civilisation arabe. Doctorat sur la modernisation de la pensée islamique. Chercheure en Islamologie et en sociologie politique du monde arabe contemporain. Membre du Centre d’études arabes de la Sorbonne nouvelle. Parmi ses publications : une recherche sur l’Islam cathodique, un livre sous le titre “Nahnou wa al gharb”(Nous et l’Occident), et un livre d’entretien : “Révolution, l’islam et la modernité”. Kalthoum Saafi est Présidente de l’association tunisienne Al-Jamiaa al-Maftouha (JAM), Université ouverte.

Elle a également longuement travaillé pour les medias arabes en tant que journaliste productrice et présentatrice d’émissions culturelles et politiques, puis en tant que directrice de chaines. Elle continue à intervenir occasionnellement en tant qu’analyste sur des questions concernant les sociétés arabes contemporaines.

Chargée de réalisation : Doria Zenine

Intervenants

  • Kalthoum Saafi : Chercheure en Islamologie et en sociologie politique du monde arabe contemporain

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VIDÉO. Yasmina Khadra : les frères Kouachi « sont les enfants de la France et non ceux de l’Islam »

Actualité – le 18 janvier 2015 à 20 h 32 min – Yacine Babouche @YacineBabouche.

Dans une interview accordée à Al Jazeera English, Yasmina Khadra est revenu sur les derniers évènements ayant touché la France. Questionné sur l’origine algérienne des frères Kouachi, Yasmina Khadra a expliqué que « le meurtrier n’a pas d’identité ou de nationalité. Il est caractérisé par son méfait. Ce n’est pas parce que [les frères Kouachi sont] algériens que je dois me sentir coupable. Il faut arrêter de faire le lien entre l’origine d’un meurtrier et son acte. Il faut se focaliser sur l’acte et rien de plus. »

Yasmina Khadra a par ailleurs jugé que les musulmans n’avaient pas à s’excuser des actes des frères Kouachi car « les musulmans sont les premières victimes de ce phénomène. Je désapprouve les musulmans qui se justifient et qui disent qu’ils n’ont rien à faire avec ça. Les meurtriers sont nés en France et ont grandi en France. Ils sont quelque part les enfants de la France et non les enfants de l’Islam. »

L’écrivain a estimé qu’il n’avait « pas le droit d’être Charlie. Je suis l’Hebdo Libéré, je suis Tahar Djaout, je suis Youcef Sebti, je suis Abderrahmane Mahmoudi, je suis Smaïl Yefsah. Nous avons été les premiers à être touchés », a-t-il déclaré avant d’ajouter que « l’Algérie a perdu plus de journalistes que l’ensemble du monde. Nous avons été les premières victimes, et quand l’Algérie vivait cette tragédie elle était complètement isolée du monde. »

Concernant sa candidature aux dernières présidentielles en Algérie, Yasmina Khadra a confié que « cet engagement était un devoir citoyen. Je savais que je n’allais pas réussir, mais je me devais de dire sur le terrain même de la contestation non à un régime qui n’a pas compris qu’il était temps pour lui de s’effacer, et de laisser les jeunes générations prendre en charge leur propre devenir. »

Avant de conclure l’interview, l’écrivain algérien a déclaré : « Ce n’est pas le terrorisme qui me fait peur, mais le renoncement. Si les citoyens venaient à sombrer dans le renoncement, dans le désistement, dans l’abandon, dans la reddition… Aucun peuple ne peut survivre ça. »

 

Après le massacre, que fait-on? – Stéphane Lathion dans le Temps

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OPINION – lundi 12 janvier 2015

Pour Stéphane Lathion, chercheur au groupe de recherche sur l’islam en Suisse (GRIS), la meilleure approche pour réduire les tensions et les malentendus liés à l’islam, c’est de faire évoluer le débat de la question religieuse à celle de la citoyenneté.

Des peurs qui s’expriment!

La présence musulmane dans les villes européennes n’est pas nouvelle, cela fait plus de trente ans qu’elle se développe. Ce qui semble poser problème, c’est la visibilité qui accompagne cette installation: les voiles qui se multiplient et des revendications pour une meilleure reconnaissance (cimetières, lieux de culte, écoles…). Depuis 2004 et l’initiative sur les naturalisations facilitées en passant par la votation anti-minaret de 2009 et en attendant la future initiative contre la «burqa», les peurs et les tensions ne faiblissent pas. La tragédie du massacre de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015 ne va pas modifier cette tendance. Pourtant, le malaise n’est pas nouveau et il serait temps d’en prendre conscience si l’on veut être en mesure de proposer des éléments de réponse et éviter une escalade de violences.

On peut craindre que si les questions exprimées par les populations ne sont pas entendues et qu’elles continuent d’être méprisées par des raccourcis tels que: «Vous êtes racistes, islamo-phobes!», on peut craindre que la situation dégénère. Partout en Europe, les Partis populistes jouent avec ces peurs et gagnent des voix: le Front national de Marine Le Pen en France, le PVV de Geert Wilders aux Pays-Bas, le Vlaams Belangle en Belgique, le Parti du progrès de Siv Jensen en Norvège ou le Parti populaire de Pia Kjærsgaard au Danemark sont quelques-unes des formations politiques au succès croissant. En Allemagne, tous les lundis depuis plusieurs mois, des dizaines de milliers d’Allemands se rassemblent dans différentes villes du pays pour exprimer leur opposition à ce qu’ils considèrent comme «une invasion » islamique du continent.

Nous, acteurs sociaux (médias, politiciens, intellectuels, chercheurs, responsables musulmans) nous n’avons pas été capables, au cours de ces dix dernières années, de réduire le fossé d’incompréhension lié à cette visibilité et il est de notre responsabilité citoyenne d’imaginer et de proposer des pistes.

Eviter les amalgames

Facile à dire… difficile à concrétiser. Bien sûr que ce sont des individus, des assassins qui ne représentent pas la majorité des citoyens de confession musulmanes installés en Europe; bien sûr qu’ils sont des meurtriers avant d’être des musulmans; bien sûr qu’il ne faut pas stigmatiser des communautés entières sur la base de ces atrocités commises par des tueurs qui sont en guerre et rejettent les valeurs européennes. Cela dit, comment surmonter, dépasser la puissance des images, la force de l’émotion et du dégoût suscité par les crimes perpétrés au nom d’une vision sectaire de l’Islam: décapitations d’otages en Syrie et en Irak, assassinat en pleine rue au Royaume-Uni, carnage de sang-froid ces derniers jours à Paris. Tous ces assassins se réfèrent aux diverses mouvances islamistes radicales en guerre ouverte au Proche et Moyen-Orient (Al-Qaïda et Daech) et justifient leurs crimes au nom de leur foi. Il devient compliqué dès lors de faire la part des choses entre «ici» et «là-bas», entre un islam de paix «théorique» et des crimes violents commis en son nom. De plus, il faut également garder en mémoire que la rédaction de Charlie Hebdo était souvent bien seule dans son combat pour la liberté d’expression. Rappelons -nous les propos tenus ainsi que des manifestations (non-violentes il est vrai) lors de la publication des caricatures de Mahomet; sans parler de l’attentat de 2011.

Parfois l’amalgame, la simplification est le chemin facile, naturel même; d’autant plus quand il est encouragé, nourri par certains médias, certains politiciens ou encore certains responsables musulmans. Les réactions dans le monde musulman (presse et réseaux sociaux) qui ont suivi la tragédie du 7 janvier dernier semblent unanimes dans leur dénonciation de la barbarie et dans l’occasion offerte aux pays musulmans de repenser leur rapport au dialogue, à la critique, l’autocritique et à la diversité d’opinion. Bien sûr, on trouve ça et là les habituelles réserves: «Mais… ils l’ont bien cherché, ils ont insulté le Prophète.» ou «la liberté d’expression oui, mais la critique des religions doit être limitée…»

Nous verrons dans les prochaines semaines les effets et l’ampleur de l’électrochoc sur les discours et les comportements des individus.

Des discours, des mots à revoir!

Si rappeler la formule révolutionnaire «Liberté, Egalité et Fraternité» afin de susciter un mouvement d’union nationale est compréhensible après une telle tragédie, il faut toutefois être attentif au poids des mots. Insister sur la fraternité lorsque des zones de non-droit perdurent depuis des années dans les grandes villes de l’Hexagone pour se transformer en ghettos identitaires où les sentiments de rejet, discriminations sont présents. Où les perspectives d’emplois, d’avenir sont réduites au strict minimum… De quelle fraternité parle-t-on? Où est l’égalité prônée par la République pour ces individus? Quelle est le sens que ces jeunes Français, quelle que soient leur croyances, peuvent donner à ces termes au regard de leur quotidien? La force du mot perd son sens, perd de sa valeur et ceux qui l’utilisent perdent leur crédibilité. Un de facteurs-clé pour atténuer les malaises ambiants réside dans le contexte de crise socio-économique qui prive les jeunes de perspectives d’avenir. Dès lors, les dérives identitaires trouvent un terreau fécond pour redonner du sens à des existences frustrées et en colère.

De même, insister, rabâcher à l’envie que l’Islam n’est pas une religion violente, que l’islam n’encourage pas les crimes, que ceux qui commettent de telles horreurs ne sont pas musulmans… ce n’est plus suffisant. Cela devient même ridicule tant cela va à l’encontre de la réalité perçue par les populations. Lors d’une conférence à Paris samedi passé, le président des Fédérations musulmanes européennes, M. Ben Mansour, déclarait: «Ces jeunes gens ont passé des années dans les écoles de la République, et seulement quelques heures dans nos mosquées; leur dérive est l’échec de la République!» Ce déni de la réalité est dangereux car il empêche d’aller de l’avant et de penser les armes de la riposte. Bien sûr que l’islam, ce n’est pas que ces crimes; bien sûr que le cœur du message du Prophète n’est pas violent et qu’il s’inscrit dans la lignée des enseignements judéo-chrétiens qui l’ont précédé; toutefois, personne ne peut nier les versets du Coran qui incitent à la violence (qu’elle soit à l’encontre des juifs, des chrétiens et de toute autre forme de divergence de vue), et, surtout, la réalité des mondes musulmans contemporains où les violences sont quotidiennes (majoritairement à l’encontre d’autres musulmans même si les chrétiens ne sont pas épargnés), les libertés des femmes niée, les dignités bafouées au nom de la religion. Dès lors, il est insuffisant, ridicule même, de dédouaner sa foi en invoquant uniquement une interprétation déviante de quelques «illuminés» qui ne représentent pas l’islam ni l’héritage du Prophète. Il serait peut-être temps que les musulmans du monde francophones réalisent, reconnaissent et surtout assument que certains de leur coreligionnaires ont un problème avec leur Livre Saint. Désacraliser le Coran permettrait de couper l’herbe sous les pieds des extrémistes en leur enlevant la légitimation théologique de leurs actes barbares. Sinon, le risque est grand de se retrouver enfermé dans la perfection divine du livre et d’être incapable de prendre la distance suffisante pour mettre à l’index les lectures justifiant les violences et les crimes.

Moins parler d’islam et de musulmans et plus parler de sens civique, d’action citoyenne

Depuis le début du XXIème siècle, la surmédiatisation des questions liées à l’islam et aux musulmans n’a fait qu’empirer la perception négative qu’on peut en avoir et détériorer les relations réciproques. Des communautés entières ont parfois été stigmatisées à cause d’actes ou de comportements de quelques-uns. Ce qui n’était qu’une peur de l’islam, compréhensible objectivement si l’on pense aux informations internationales autant que nationales relayées par les médias, semble se transformer petit à petit en un rejet du musulman qui est devenu une menace, un ennemi. L’islam est essentiellement perçu à travers le prisme des revendications d’une minorité visible dotée d’un pouvoir de remise en cause des valeurs européennes (qu’il serait peut-être temps de redéfinir) au nom de leur foi prosélyte. Après bientôt vingt ans à observer et analyser l’évolution des populations musulmanes en Europe, je suis arrivé à la conclusion que si l’on souhaite réellement réduire les tensions et les malentendus liés à l’islam et la présence visible de musulmans, la meilleur approche serait de faire évoluer le débat de la question religieuse à celle de la citoyenneté.  L’effet du discours et de l’explication avec l’islam comme point d’approche s’est avéré contre-productif et n’a fait qu’alimenter le rejet. Il nous faut donc faire l’effort d’être imaginatif au moment d’évoquer les problèmes et les tensions liés à l’islam. Parlons de la place des religions dans l’espace public, par exemple; de la façon d’enseigner le fait religieux dans nos écoles; des limites de l’expression religieuse dans l’espace public… Les religions sont importantes aujourd’hui pour bon nombre de citoyens; il ne faut pas le nier, mais, très souvent, celles-ci sont instrumentalisées par les acteurs sociaux pour des motifs très peu spirituels. On met de la religion là où elle n’a rien à y faire: il s’agit de culture, de machisme, de relation de pouvoir, de coutume… On utilise tel ou tel passage du texte religieux, sorti de son contexte, pour justifier un comportement personnel. Avant d’être musulman l’homme ou la femme est un individu avec des droits, des devoirs, des libertés, des responsabilités inscrites dans un cadre légal. Cadre légal valable pour tous, quelle que soit notre religion, notre couleur, notre origine, notre sexe… Citoyen avant d’être croyant. C’est là une piste pour affronter les peurs qui s’expriment et, inch’allah, atténuer les tensions réelles de notre temps.

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