La fille de Souslov – Habib Abdulrab Sarori

Amran a quitté Aden pour la France au milieu des années 1970 en tant que boursier. A l’époque, son pays s’appelait la République démocratique populaire du Yémen et se présentait comme le phare du « socialisme scientifique » dans la péninsule Arabique. Après plusieurs années passées en France, affecté par la perte de sa femme française qu’il aimait passionnément, ayant perdu ses illusions de jeunesse, il rentre dans son pays, désormais uni au Yémen du Nord, et s’y sent totalement étranger. Il rencontre par hasard à Sanaa une prédicatrice salafiste en niqab, et il est abasourdi de reconnaître en elle son amour d’adolescence, Hâwiya, la fille d’un grand dirigeant du parti socialiste, surnommé Souslov, du nom de l’idéologue du parti communiste soviétique. En renouant avec elle, il parvient à comprendre les méthodes de recrutement du mouvement salafiste, son mode de fonctionnement et ses relations équivoques avec la dictature militaire. Quand éclate en février 2011 le « printemps » yéménite, il est dans la rue avec ses rêves de changement démocratique, mais les salafistes sont là aussi, et ils attendent leur heure de gloire…

La BD arabe encore coincée dans sa bulle

Nouvelles revues, rencontres et festivals, comme Cairo Comix 2 qui vient de se tenir cette semaine, la bande dessinée arabe a connu beaucoup d’effervescence ces dernières années. Mais les bédéistes peinent encore à faire parvenir leurs oeuvres au grand public.
LA revue tunisienne LAB 619.

Najet Belhatem 05-10-2016

 bd-arabe

Il est vrai que ces der­nières années plus d’inté­rêt est accordé dans les pays arabes à la bande dessinée à travers plusieurs ren­contres et festivals, mais l’heure est encore au marasme. Il y a notamment le Festival interna­tional de la BD d’Alger (FIDBA) qui fête cette année sa 9e édition du 4 au 8 octobre, l’Exposition du Moyen-Orient pour la BD et les films animés qui a tenu sa troisième assise en avril 2016 à Dubaï ou encore Cairo Comix qui s’est tenu pour la première fois en 2015, et qui a ouvert ses portes cette année encore aux bédéistes et au public du 30 septembre au 2 octobre. Il y a donc des vagues d’initiatives dans la sphère de la BD arabe, mais les bédéistes arabes dont la grande majorité est jeune pataugent encore dans de multiples problèmes. Il est clair que toutes ces rencontres ont permis des échanges entre ces créateurs, et ont brisé l’isolation des uns et des autres, néanmoins, les noeuds majeurs qui entravent l’épa­nouissement persistent. Il y a d’abord le sempiternel problème de la cen­sure, bien sûr, mais au-delà de cela, la BD souffre du manque de finance­ment et de problèmes d’édition. « Les éditeurs ne veulent pas prendre de risque », fait remarquer le dessi­nateur Migo lors du Forum de la BD arabe coproduction de Cairo Comix et de l’Institut français d’Egypte qui s’est tenu du 29 septembre au 1er octobre à l’institut Goethe. Les édi­teurs sont effectivement frileux devant un art qui peine à s’affirmer comme un art à part entière. « La culture de la bande dessinée pour adultes n’existe pas », signale Raëd Mattar, bédéiste iraqien. A cela, le directeur de la maison d’édition Al-Araby, qui a pris à son compte la publication en 2014 d’une traduction en arabe de la bande dessinée Gabo sur la vie de Gabriel Garcia Marquez parue en 2013 en Colombie chez Rey Naranjo Editores, rétorque : « Je soutiens les bédéistes mais je dois dire qu’ils ne sont pas très flexibles sur, par exemple, des questions de papier ou de dimensions. Les deux parties, artistes et maisons d’édition, doivent trouver des compromis parce qu’en tant qu’éditeurs nous sommes aussi tenus par des conditions de marché et de coûts. Par exemple, la distribution est un gros problème. On ne sait pas comment arriver au lecteur. Les réseaux de distribution sont quasi inexistants et nous devons compter sur nous-mêmes ».En fait, pour résumer la situation dans le monde de la BD arabe, cha­cun rame sur sa barque et tente de ne pas se noyer, mais positivons quand même. Les bédéistes ont pu créer ces dernières années plusieurs revues qui permettent une meilleure visibilité. En Iraq, les bédéistes ont lancé la revue Al-Messaha. « Nous avons compté sur nos propres moyens pour financer le pro­jet », relève Raëd Mattar. En Tunisie, la revue de bande dessinée LAB 619 est fondée en 2012. « Nous nous autofi­nançons et nous sommes à la recherche de sponsors », dit le bédéiste tunisien Ziad Mejri.

C’est au Liban que nous trouverons le projet le plus abouti. Un collectif d’ar­tistes a fondé en 2007 la revue Samandal (Salamander en arabe) qui rassemble des bandes dessi­nées en français, en arabe et en anglais. Bien que le projet ait connu quelques déboires en 2009, lorsque trois dessi­nateurs ont été accusés par le Parquet général d’incita­tion à la haine religieuse, de blas­phème et de diffamation à cause de la publication d’une bande dessinée jugée tendancieuse, cela n’a pas empêché le projet de continuer son parcours.

« D’une revue de bande dessinée nous avons évolué vers une maison d’édition. Cela prend du temps mais les choses s’améliorent. Au final, nous avons opté pour l’impression en France. Si nous imprimons 1 000 exemplaires nous laissons 700 en France et nous transférons 300 au Liban. Cela nous permet une meilleure visibilité lors des ren­contres de BD internationales », explique Raphaëlle Macaron, cofon­datrice de la revue et participante au Forum de la BD arabe.

Pour les autres bédéistes, la meilleure plateforme pour diffuser leur BD c’est Facebook. « J’ai com­mencé à me faire connaître sur Facebook. J’ai senti que les gens sont réceptifs. Et puisqu’en Jordanie il n’y a pas encore de revue de BD, Facebook est pour moi une fenêtre de choix », confie le Jordanien Mohammed Al-Muti, lors de ce forum de la BD arabe. « Facebook en lui-même est un genre de bande dessinée. C’est pour cela qu’il se prête bien à la diffusion de nos oeuvres », remarque l’Iraqien Raëd Mattar.

Face à ce constat, il est peut-être temps pour les sponsors et les orga­nisateurs de ce genre de rencontres autour de la bande dessinée dans le monde arabe de commencer à réflé­chir autrement à la manière d’oc­troyer un soutien à cet art. S’il est nécessaire de dépenser un budget consacré au développement culturel, il serait peut-être plus judicieux, après les rencontres et le rabâchage des obstacles, à l’épanouissement du 9e art dans ce monde arabe, de passer à la vitesse supérieure. A savoir, pro­poser des solutions et mettre en oeuvre les moyens pour les mettre en vigueur, à savoir octroyer des aides à l’édition, trouver des solutions créa­tives aux problèmes de distribution, mettre en place des programmes continus de formation, voire, pour­quoi pas aider à fonder des écoles de formation ou encore soutenir les revues de bandes dessinées en manque de financement
Retrouver l’article sur Ahram Hebdo

La dégradation mentale d’Alep bien avant la guerre – Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville

La dégradation mentale d’Alep bien avant la guerre

MURIEL STEINMETZ
JEUDI, 22 DÉCEMBRE, 2016
L’HUMANITÉ
L’action se situe à Alep, ville à ce jour martyre, et ses habitants sont « noyés dans l’insécurité, pareils à des souris terrorisées ». Photo : Wolfgang Kunz/Bilderberg/ImageForum

À partir de l’histoire d’une famille, le Syrien Khaled Khalifa sonde les âmes de sa ville natale, un peu avant, puis pendant la prise de pouvoir par Hafez Al Assad jusqu’aux prémices du terrible conflit actuel.

Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville

de Khaled Khalifa. Traduit de l’arabe (Syrie) par Rania Samara.
Sindbad, Actes Sud, 244 pages.
«Alep, une ville soumise où sévissaient les corbeaux et les officiers des services secrets. » C’est la définition donnée par le narrateur du roman de Khaled Khalifa, né à Alep en 1964, soit un an après le coup d’État du parti Baas. Il commence de l’écrire à Hong Kong en 2007. Il l’achève six ans plus tard à Damas, où il vit. Interdit en Syrie, Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville paraît aujourd’hui opportunément en France. Le titre vient d’une phrase de Hafez Al Assad (jamais nommé dans le récit), lorsque le peuple manifestait contre la dictature militaire. L’action du roman se situe donc à Alep, ville à ce jour martyre. Khaled Khalifa l’explore et l’ausculte à taille humaine sur plus de cinquante ans.

Le naufrage progressif d’une population aux aguets

Dans les années 1970, après l’accession au pouvoir d’Hafez Al Assad à la suite du coup d’État, Alep n’est déjà plus celle de jadis, même si la tragédie absolue n’a pas encore éclaté. « Les villes meurent comme les gens », note l’auteur. La lente dégradation de la cité – dont toutes les composantes sociales sont attaquées – s’effectue à partir d’une famille. Le regard porté est forcément critique, d’une précision d’entomologiste qui décrit le naufrage progressif d’une population aux aguets. Les gens se calfeutrent, sombrant peu à peu dans une sujétion engourdie. L’armée musèle toute velléité d’opposition et « les tribunaux d’exception modifient la Constitution ». L’antique cité se dégrade jour après jour. Des projets architecturaux conçus en dépit du bon sens prennent corps à tort et à travers. Des maisons abandonnées meurent sur pied. « De nouveaux immeubles construits à la hâte » poussent sans grâce. Des quartiers se métamorphosent en bidonvilles « où pullulent les soldats, les agents de sécurité pauvres, les paysans kurdes et les tisserands journaliers ». Atterrés, les Alépins sont « noyés dans l’insécurité, pareils à des souris terrorisées ». Les rues étroites qui embaumaient l’eucalyptus, jadis ouvertes à la coexistence islamo-chrétienne, se murent dans le silence. On ne se gave plus de « yalanji » (feuilles de vigne farcies). En deux décennies, toutes les associations culturelles ont disparu. Alep ne bruit plus que sous l’assaut des haut-parleurs, contrainte qu’elle est « à l’humiliation placardée partout, sur les affiches, sur les slogans, sur les murs, sur les bustes et les statues qui trônaient sur toutes les places publiques ».

La montée du pouvoir dictatorial et les dérives religieuses…

Roman familial à la lettre, Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville met en scène l’histoire d’une lignée qui défile au pas de charge, scrutée par un narrateur taciturne. Il voit le jour le 8 mars 1963, date du coup d’État du parti Baas. Voici la mère, d’extraction bourgeoise, délaissée par son mari, « quasiment installée dans le passé », qui a tôt flairé, sous le nationalisme naissant, la montée du pouvoir dictatorial. Elle a su voir aussi les dérives religieuses. Sa fille Sawsan, d’abord embrigadée comme parachutiste, sera tour à tour nationaliste farouche, laïque intransigeante, islamiste sans grande conviction, pour finir prostituée de luxe. Elle s’est pavanée en guerrière bardée d’armes, avant de sombrer dans l’exact opposé, comme si elle n’avait jamais eu d’autre dessein que de séduire le père au loin. Tous les personnages, tributaires de leurs passions, sont ballottés de la sorte par les circonstances. Leur évocation en mouvement perpétuel suscite une étourdissante volée de formes. D’une impressionnante galerie de portraits se détachent l’oncle Nizar, homosexuel mélomane traqué par le régime, Jean, jeune professeur de français qui ne jure que par Balzac, et Rachid, le frère aîné de Sawsan, qui, en 2003, s’engage dans le djihad contre les Américains en Irak.

Khaled Khalifa suggère l’usure du temps, la lassitude des corps et des âmes, tout en épousant le rythme d’un trépidant désir de survie, fût-elle incertaine. La structure échevelée du roman dissimule à peine un plan rigoureux, sans minutie encombrante. Les allers et retours du passé au présent modèlent à l’infini un haut-relief d’où émerge Alep, au fond l’unique héroïne d’une fiction concourant à l’Histoire.

Les dix soirées malheureuses – Mohammed Al Mahdi

Voici un livre placé sous le signe des Mille et Une Nuits mais les dix soirées malheureuses auxquelles assiste le lecteur relèvent davantage d un genre aujourd’hui oublié, un « miroir des princes », que d un genre fan- tastique échevelé. Composé en 1783, en dix soirées, l auteur dépeint dans ce volume tout un ensemble de situations cocasses et édifiantes en une sorte de miroir des princes. Livre initiatique, il évoque directement Le Livre des Ruses et ravira tous les amateurs d une certaine libre pensée et irrévérence qui sont la marque de la pensée arabe tant mise à mal aujourd hui.

Un homme. Ni plus ni moins. – Présente absence – Mahmoud Darwich

Poésie
Un homme. Ni plus ni moins.

Mahmoud Darwich écrit une nostalgie poétique faite de souvenir et d’introspection. Lorsque le temps de l’ultime bilan sonne, ils sont trois à attendre qu’arrive l’absence : l’homme, le poète, et l’amoureuse de toujours nommée imagination.

D.R.
« Tu t’éloignas alors, déconcerté par le fil rompu entre le réel et l’imaginaire, entre une guerre racontée et une guerre vécue. »
BIBLIOGRAPHIE
Présente absence de Mahmoud Darwich, traduit de l’arabe (Palestine) par Farouk Mardam-Bey et Élias Sanbar, Actes Sud, 2016, 160 p.
Par Ritta Baddoura
2016 – 05
Présente absence est l’avant-dernier livre paru du vivant de Mahmoud Darwich en 2006. Dix ans après, Actes-Sud/Sindbad édite sa traduction inédite en français. Elle est signée Farouk Mardam-Bey et Élias Sanbar. Mahmoud Darwich avait exprimé le souhait de voir ces textes traduits par ses deux amis. Présente absence réalise ce vœu et permet aux éditions Actes Sud de boucler tout en grâce et en intériorité un cycle de parutions de l’ensemble de l’œuvre poétique du grand poète comprise entre 1995 et 2008, outre deux anthologies rassemblant des morceaux entre 1977 et 1992.
« Les lettres sont devant toi, arrache-les à leur neutralité et joues-en comme un conquérant dans le délire de l’univers. (…) Ainsi t’habita la fascination de la cadence et du conte. Tu t’éloignas alors, déconcerté par le fil rompu entre le réel et l’imaginaire, entre une guerre racontée et une guerre vécue. »
Est-ce l’amplitude de l’amitié triangulée entre ici et là-bas qui a permis de traduire la poésie de Darwich avec une sobre simplicité qui sied à la teneur du recueil et à son rang symbolique de dernier du cycle ? Une simplicité qui libère le rayonnement du style inégalable de Darwich malgré les filtres de la traduction. Ce rayonnement est tel que le lecteur a l’impression d’être familier des textes, de les connaitre un peu alors même qu’ils lui sont, pour la plupart, nouveaux et auréolés du goût unique de la prose-poésie darwichienne. Teintée de la méditation de l’esprit et des sens, épique, politique, amoureuse ; particulière car d’un lyrisme jamais jamais suranné. Le lecteur y retrouve le ton propre à Darwich, à la fois intime et impertinent, et sa poétique nimbée d’universel mordue soudain d’ironie.
« Et toi, tu es toi et plus que toi./ Habité, tel un immeuble, avec ceux qui montent les escaliers et ceux qui les descendent vers la rue. Habité d’ustensiles de cuisine, de lessiveuses, de disputes entre époux quant à la meilleure façon d’éplucher les pommes de terre, de frire le poisson. Une légère douleur à l’estomac à laquelle succède une douleur métaphysique : les anges peuvent-ils attraper une rhinite ?/ Et toi, tu es toi et moins que toi./ (…) Et tu es, à la fois, toi et pas toi./ Divisé en un dedans qui sort et un dehors qui entre. Tu es libre de t’isoler avec une franche liberté… libre d’asseoir l’imagination sur tes genoux. »
Présente absence est une halte durant laquelle culpabilité, nostalgie, honte, désir, vanité et humilité se rencontrent et s’évanouissent dans un même élan. Cet ouvrage porte la complexité, les contradictions, les regrets, les failles, les rêves et la sagesse de toute une vie. Il n’a pourtant rien de grandiloquent ou d’excessif. Rien en lui qui pèse ou qui déborde. Juste un écoulement persistant, parfois plus intense ou plus ténu selon les pages. Conquérant, vaincu et survivant, à la fois Troyen, Peau-rouge et Grec, Darwich semble avoir trouvé par-delà douleur et joie, une sorte d’apaisement. En tout cas l’apaisement nécessaire pour livrer un dialogue intérieur avec son autre moi : celui qui persistera parce qu’il sera lu, sa part d’ombre ou de lumière, cet autre lui-même détenant le pouvoir de compléter sa solitude.
« La prison est densité. Quiconque y a passé une nuit se sera exercé à un semblant de chant. (…) Et toi si tu chantes, ce n’est pas pour partager la nuit avec quiconque ou mesurer la cadence d’un temps sans cadence ni borne, mais parce que ta cellule t’incite aux doux échanges avec le dehors, cette part manquante à ta pleine solitude. »
« Aussi as-tu, dans la foule, la nostalgie de toi-même, d’une solitude pour écrire. »
C’est vers la complétude, parfois celle de la rencontre, plutôt celle de la solitude, que tend Darwich tout au long des poèmes. Il désire que l’absence qu’il porte, la négation qui le divise, se manifestent à lui pleinement. Ou qu’il parvienne à poser véritablement les yeux sur le manque. Il use surtout de sincérité, mais aussi de littérature, de psychologie, de diplomatie, de philosophie pour revenir sur les terres du passé. Depuis l’enfance, l’aventure, l’amour, les compagnons d’idées et d’armes, l’exil, les non-retours, l’écriture en permanence, jusqu’aux temps récents de la dernière maturité. Le regard qu’il pose sur lui-même semble détaché, quelquefois résigné. Mais bienveillant. Peut-être est-ce la force de l’amitié et de l’amour qu’il a pu partager, la résonance singulière qui a lié sa voix à la voix de la Palestine, la douceur qui dure depuis la petite enfance, et fondamentalement la gloire du poète qu’il est, qui le soutiennent le long de ce recueil et lui permettent d’écrire – et d’aimer – ce qu’il est : un homme. Ni plus ni moins.