Un royaume d’olives et de cendre – 26 écrivains – 50 ans de territoires occupés

Voyage chez ceux «qui ne sont pas supposés exister»

Article de Luis Lema dans le Temps

Vingt-six écrivains, de Mario Vargas Llosa à Anita Desai, de Maylis de Keyrangal à Colum McCann décrivent ce qu’ils ont vu en Palestine occupée lors de visites organisées par d’anciens soldats israéliens. Un appel à «ne pas renoncer à prêter attention»

Comment dire le quotidien de l’occupation militaire? Que reste-t-il à raconter, 50 ans plus tard, après la fin du bulletin d’informations, après les discours interminables à l’ONU, après les millions de commentaires que continue de susciter le conflit israélo-palestinien? Il reste encore et toujours à mettre en mots l’essentiel. A décrire ce temps dont vous n’êtes plus maître, ce droit de marcher librement qui vous est volé, ces murs qui «déchirent votre existence», cette humanité dont vous êtes dépouillé.

 Ayelet Waldam, de son propre aveu, ne voulait pas s’atteler à cette tâche-là. L’écrivaine juive américano-israélienne, auteure notamment de Mercredi au Parc, transposé à l’écran sous le titre Un Hiver à Central Park (avec Natalie Portman dans le rôle principal), entretenait avec Israël ce compagnonnage naturel et désinvolte qui se résume souvent à s’extasier devant la ferveur cosmopolite de Tel-Aviv. C’était avant qu’une rencontre lui ouvre les yeux. D’anciens militaires israéliens, réunis dans l’organisation Breaking the Silence («Briser le silence»), la convainquent de faire un tour à Hébron, cette ville de Cisjordanie qui exprime jusqu’à la caricature la monstruosité de l’occupation. Une ville coupée en deux, où 40 000 habitants palestiniens sont soumis à la tyrannie de quelques centaines de colons juifs extrémistes, protégés par autant de soldats israéliens. Cette partie de Hébron, appelée H2, est devenue une ville morte, avec les rideaux de fer tirés, le couvre-feu permanent, les humiliations et les angoisses constantes qui pourrissent les vies.

Dessiller les yeux

Les membres de «Briser le silence» sont certains de ceux qui tenaient auparavant les fusils, de ce côté-ci de Hébron, ou ailleurs en Cisjordanie occupée. Leur tour guidé de la ville – qui abrite le Tombeau des Patriarches, un monument sacré aussi bien pour les juifs que pour les musulmans – fait partie aujourd’hui du programme lancé par ces vétérans de l’armée pour tenter de dessiller les yeux de leurs concitoyens.

Le mari de Waldam, Michael Chabon, est lui-même écrivain, récompensé du Prix Pulitzer. Chez eux en Californie, ils se rappellent que l’une des armes de la littérature est celle qui consiste à «pouvoir engager l’attention des gens qui, comme nous, ont depuis longtemps renoncé à prêter attention ou qui ont renoncé tout court». Tous deux ouvrent leur carnet d’adresses: ils vont réunir à leurs côtés 24 autres auteurs «de tous les continents à l’exception de l’Antarctique, de tous âges et de huit langues maternelles différentes».

La réalité en pleine figure

Cap pour tous, séparément ou par petits groupes, sur les Territoires occupés. Hébron, mais aussi les autres villes de Cisjordanie, des villages palestiniens le long de la vallée du Jourdain, le camp de réfugiés de Shuafat, à Jérusalem, ou encore la bande de Gaza.

C’est une palette exceptionnelle d’écrivains, dont la Française Maylis de Kerangal, l’Américain Dave Eggers, l’Irlandais Colum McCann, la Canadienne Madeleine Thien ou encore le Péruvien Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa. Et c’est un peu comme si la plupart avaient été surpris au pied du lit, en recevant cette réalité en pleine figure. «Je n’avais pas pensé à la situation du monde depuis longtemps et ce lieu, entre tous, avait semblé encore plus facile à ignorer», avoue Eimar McBride, l’auteur du phénoménal Une fille est une chose à demi.

Aux Etats-Unis, où la démarche a eu un fort retentissement, certains se sont aussi moqués de ces écrivains en quête de frisson, transportés dans des minibus équipés d’air conditionné et prêts à tomber en Palestine dans tous les pièges qui menacent les journalistes débutants. C’est en partie vrai, mais l’essentiel n’est pas là. D’où qu’ils viennent, les voyageurs voient tous le même mur. Dans ce Proche-Orient où chaque pierre a déjà été retournée dans tous les sens depuis 50 ans, c’est précisément le regard frais qu’apportent les auteurs qui sert en quelque sorte à déconstruire les fondements mêmes du système d’occupation mis en place par les Israéliens. Or les écrivains sont ainsi faits: derrière ce système, ce sont les gens réels, les histoires humaines particulières qu’ils recherchent, dans le but implicite de les rendre universelles.

Coupés du monde

Place donc à des paysans palestiniens coupés du monde, à des universitaires désabusés, à des familles craignant le pire pour leurs proches à chaque heure du jour et de la nuit. «Ces gens ne comprennent-ils pas qu’ils ne sont pas supposés exister? Qu’ils sont des fantômes, sans vie, sans avenir?» s’interroge l’Indienne Anita Desai dans un beau texte où elle oppose deux mondes au long de son parcours, le visible et l’invisible. «Alors pourquoi persistent-ils à vouloir exister? Et à souffrir?»

Même s’il n’est pas le plus poignant, le témoignage de Mario Vargas Llosa a été sans doute le plus douloureux à écrire pour son auteur. Comme il le rappelle lui-même, Vargas Llosa a passé de nombreuses années à défendre Israël, à «affirmer son caractère pluraliste et démocratique» face aux attaques qui venaient aussi bien de gauche que de droite. Mais il revient aujourd’hui consterné d’un «pays colonial qui n’écoute pas, qui ne veut pas négocier ni faire de concessions, qui ne croit qu’en la force».

Comme le précise Ayelet Waldman, tous les écrivains ont accepté de travailler de manière bénévole pour ce recueil. Leurs droits seront reversés à «Briser le silence», mais aussi à une autre ONG, palestinienne celle-là, Youth Against Settlements («la jeunesse contre la colonisation») qui prône la non-violence pour résister aux colons qui se sont emparés de Hébron. Loin de l’image d’un militant palestinien radical, Issa Amro, directeur de cette association, apparaît d’ailleurs dans plusieurs textes de l’ouvrage, comme dans celui de Madeleine Thien où, aux côtés d’activistes israéliens, il s’emploie à nettoyer un vieil entrepôt en espérant y installer le premier cinéma de Hébron. Simple hasard? Entre-temps, la justice militaire israélienne a réactivé de vieilles charges contre lui, l’accusant notamment d’incitation à la violence. Contrairement à la violence, bien réelle, décrite au fil des pages de ce recueil, «l’incitation» à résister coûte cher. Issa Amro risque à présent dix ans de prison.


«Un Royaume d’olives et de cendres: 26 écrivains 50 ans de Territoires occupés», Robert Laffont

When Consultants Reign /

When Consultants Reign

The impending privatization of Saudi Arabia’s oil company shows how weighty decisions in the kingdom remain in the hands of a very few.

McKinsey & Company's global managing director Dominic Barton at the Fortune Global Forum in June 2013. Fortune Live Media / Flickr

McKinsey & Company’s global managing director Dominic Barton at the Fortune Global Forum in June 2013. Fortune Live Media / Flickr

Saudi deputy crown prince Muhammad bin Salman’sproposal to privatize the oil behemoth Aramco is the biggest news in global business this year. Saudi citizens — not to mention Aramco executives — are stunned. After the January announcement, confusion reigned, with officials at times denying and at other times confirming that exploration and production assets — including the country’s prized oil wells — would indeed be part of the privatization.

In a follow-up interview with Bloomberg on April 1 (once again bypassing Saudi media outlets), the crown prince tried to put a shine on the plan, saying the sale would fund a “$2 trillion megafund” as part of an “Economic Vision 2030” to diversify the economy and make investments the principal source of government revenue instead of oil. The privatization, it was revealed, would happen as soon as 2017, with an initial offering of 5 percent of the company’s stocks.

The thirty-one-year-old deputy crown prince is the Saudi king’s favorite son and has ambitious plans for the country. But the 2015 collapse in oil prices has left him short on cash. His solution: sell the family silverware.

Ministry of McKinsey

Salman’s plan is not unusual. For decades the world’s most powerful institutions have championed privatization. Indeed, the Aramco plan seems to have come courtesy of the “Ministry of McKinsey,” as Saudi bureaucrats sarcastically labelled the world’s most prestigious consulting company.

McKinsey is a relative newcomer in the Gulf, but its meteoric rise in the past decade has rocketed it to the top of the local consultancy market, just like everywhere else. McKinsey’s path to domination in the Gulf has been a peculiar one, however.

It has made its mark by creating grand plans — “economic visions” — for each country. These master plans present countries with a blueprint to transform their entire economies, promising to move them from oil dependency to rich, “diversified,” “knowledge-based” economies.

Drawing up long-term national economic plans is standard practice in statecraft. But usually such plans are devised by national technocrats and experts, in conjunction with elected representatives that are supposed to represent the public. In some unlucky countries in the global south, they are often force-fed such plans as part of “packages” by institutions such as the World Bank and the IMF.

McKinsey faces no such constraints in the Gulf. The region’s rulers are not particularly beholden to either elected bodies or the opinions of local technocrats. Instead, they pay billions of dollars to receive the wisdom of global management consultants (which almost never include locals in their ranks). Saudi Arabia alone shelled out more than a billion dollars for consultants in 2015.

The testing ground for McKinsey’s “economic vision” business line was the Kingdom of Bahrain. There the company teamed up with the young and “ambitious” crown prince in the mid-2000s to draw up the “Economic Vision 2030” — a plan to reform Bahrain into a “competitive” society. Oil-rich Abu Dhabi, the capital of the United Arab Emirates, was next in line for its own Economic Vision 2030.

McKinsey’s made inroads elsewhere. Before Muammar Qaddafi’s fall, the firm was working with the Libyan ruler’s son — then being touted as a visionary reformer — to reshape the country’s economy. In Egypt, they put together proposals to improve various sectors and ministries throughout the country. And in Yemen, it came up with ten economic reform priorities under the patronage of Ahmed Ali Abdullah Saleh, the former president’s son.

If the pattern seems familiar, it is. The company teams up with young heirs to the throne, who are eager to make their countries’ economies conform to their vision of the future. A less palatable similarity for someone like Prince Salman is how many of the countries who drank the McKinsey Kool-Aid became epicenters of the Arab Spring. Bahrain, Egypt, Libya, Yemen — each was convulsed by demonstrations, often animated by economic grievances.

Unlike other firms, McKinsey’s reputation hasn’t suffered from its association with these failed grand plans. It continues to secure lucrative contracts in the region. In contrast, Monitor, once a highly regarded consultancy firm, had to file for bankruptcy in the wake of revelations of its relationship with Gaddafi’s government. And a media controversy erupted in the UK over the London School of Economics’s similar ties.

Indeed, the Gulf is still brimming with consultants of all types. A common joke is that nearly all jobs in state-owned companies and bureaucracies have been “seconded” (business jargon for “delegated”) to consultants of one form or another.

Booz Allen — recently purchased by the accountancy behemoth PricewaterhouseCoopers — had a very close working relationship with Dubai’s ruling elite. In Qatar, the Rand Corporation implemented a US-style charter school system, destroying the country’s public school system and accelerating the growth of private school vouchers. (In 2014, a new emir took over and unceremoniously booted Rand from the country.) And Kuwait paid a multi-million-dollar fee to a consultancy set up by Tony Blair, Britain’s former prime minister, to sketch out its own economic blueprint.

Expert Rule

In short, every Gulf country has commissioned a global consultancy firm to conjure up an “Economic Vision” to guide them into a post-oil future.

These economic visions sound remarkably similar: diversify the economy away from oil dependency, and grow the economy by transforming it into a financial, logistical, and tourist hub. In essence, become Dubai in one form or another.

And the route to success is always through the private sector. In the same interview announcing the Aramco privatization, the deputy crown prince outlined plans to privatize public infrastructure, education, and even health care.

The infatuation with privatization is particularly bizarre in the Gulf. Here the private sector is mainly composed of “family-owned” companies in construction, retail, and hospitality that are subsidy-dependent, plagued by low productivity, and heavily reliant on exploited, poorly paid migrant labor who produce non-exportable services.

In contrast, state-associated companies in the Gulf, whether partially or wholly owned by the government, tend to be more dynamic, productive, and technologically savvy. They have (relatively) better labor relations and hire more local workers. And whether involved in oil, logistics, air travel, or sovereign wealth management, they’re among the most internationally recognized companies the region has to offer.

This does not mean the state-affiliated sector hasn’t seen notable failures — its record is in fact patchy — but in comparison the “family-owned” private sector is in need of a much stronger dosage of reform.

The focus on privatization comes as no surprise, however, given the nature of the management consultancy business, whose focus is geared towards financial corporate “value” as the ultimate metric.

McKinsey’s magnum opus: this might be smart strategy from the point of view of corporate shareholders, but it hardly makes sense when reshaping and running a nation’s economy. In the neoliberal age, however, where a financial value has to be placed on every object and living being, this does not seem so surprising.

Groundhog Day

Yet, while it’s easy to associate the operations of consultants like McKinsey with neoliberalism and financialization, the Gulf States have been addicted to Western consultants for nearly a century. Indeed, the story of a young, eager pretender to the throne teaming up with Western experts to “diversify” a Gulf economy away from oil will trigger a strong sense of déjà vu for followers of the region’s history.

It began with colonial Britain in Bahrain. In 1923, after deposing the local ruler (Sheikh Isa) and replacing him with his son (Sheikh Hamad), the British brought in an “advisor,” the infamous Charles Belgrave, to help steady the country under its new leadership.

For thirty years Belgrave effectively acted as the country’s prime minister, running everything from Bahrain’s finances to its police system. The British justified their heavy-handedness by trumpeting the economic and material gains the new rationalized and bureaucratized absolutist system produced.

And there were large material gains. Bahrain’s recently discovered oil, along with the continued rationalization drive — in which high government posts were given to British officers and members of the ruling family — created considerable wealth. Bahrain quickly became the neighborhood role model from Britain’s point of view — as did Belgrave. Educated at Oxford and SOAS, Belgrave personified the kind of colonial adviser the British installed in the early twentieth century under its system of colonial “indirect rule.”

Kuwait, with oil reserves that made Bahrain’s look like small potatoes, beckoned next. A major general was brought in to oversee the “Development Department,” and a colonel was parachuted in to control finances.

But Kuwait’s emir was more resistant than Bahrain’s, and — aided by the balance of local and regional forces at the time — he managed to deny the British ultimate control. Instead, the emir staffed Kuwait’s local bureaucracy with a mix of ruling family members, local notables, and technocrats from nearby Arab states, particularly Palestine and Syria.

King Abdulaziz, the first ruler of Saudi Arabia (which unlike every other Arab state was never colonized by the West) adopted a similar approach. He assembled an eclectic mix of bureaucrats that included Hafez Wahba, the Egyptian AlNahda reformer, and St John Philby, the British Arabist famed for defecting from British services to work for the king and converting to Islam.

By the 1950s British colonial administrators were no longer in vogue. This postcolonial period of “encountering development” brought a new obsession amongst Western states and their allied institutions about the material improvement of the recently independent “developing countries.” Demand shifted to “development” experts, particularly from the United States.

At the top of the heap were economists. Instead of colonial administrators, institutions like the World Bank and the International Monetary Fund moved in to implement a high-modernist vision of societal reorganization that reflected what the “al-Khabeer Al-Ajnabi” — the foreign expert — deemed best for the people under the scrutiny of his “bird’s eye” gaze.

Thus, after a financial crisis brought Saudi Arabia to its knees in 1957, King Saud welcomed consultants from the IMF and the World Bank to reorganize the monetary and fiscal foundations of the country’s economy. In a similar vein, the Saudi government commissioned a group of Stanford economists a decade later to devise the country’s first five-year economic plan (and simultaneously commissioned a Harvard team to evaluate the Stanford team’s work).

The Ford Foundation, the UN, the International Labor Organization, the IMF, the World Bank, and a vast army of international technocrats regularly filled the planes landing at the Gulf’s newly built airports.

The National Technocrats

But while international advisors were ever-present, the postcolonial years also witnessed the gradual “nationalization” of state economic planning. The Saudi Kingdom’s “Central Planning Organization,” established in 1968, epitomized this process, but a similar trend was evident across all the Gulf countries.

Ultimate decision-making remained the sole prerogative of the ruling families, but young, idealistic, highly educated national technocrats — sometimes even former members of revolutionary parties themselves — increasingly found their way into state institutions.

Indeed, at one point after independence in the 1970s, Bahrain was rumored to have seven ex-Baath party members heading its various ministries. Similarly, Saudi Arabia’s 1961 cabinet contained a number of Arab nationalists and leftists. A mix of developmentalism, nationalism, and deference to the royal family prevailed among this new national technocratic cadre.

The development plans laid out and enacted from the 1960s to the 1980s were radically different from the neoliberal “economic visions” of McKinsey and company today.

Reflecting the zeitgeist of the times, the language of the plans was filled with references to “development,” “the Arab world,” “regional cooperation,” and “industrialization.” How much of this was reflected in reality is debatable, but it was markedly different from the watchwords of today: “competitiveness,” “growth,” “privatization,” financialization.

Probably the most famous and radical of these technocrats wasAbdullah Al-Tariki — or “the Red Sheikh,” as Americans disdainful of his left-leaning aspirations dubbed him. Al-Tariki was not only a seminal figure in the Saudi and Arab world, but in the Global South as a whole.

During his 1950s and ’60s stint as Saudi oil minister, he was the main driver with Venezuelan minister Juan Alfonso to form OPEC. He was also one of the most vocal and powerful proponents of nationalizing oil assets in the developing world, popularized by his slogan “The oil of the Arabs for the Arabs.”

Back then, Aramco was owned by the American behemoths SoCal, Texaco, Exxon, and Mobil. Al-Tariki paved the way for national states, rather than multinational oil conglomerates, to control oil production.

American diplomats, multinational oil companies, and reactionaries in the royal family hated Al-Tariki with a passion. Eventually they teamed up to ensure that he and other progressive colleagues would be fired or sidelined.

After Al-Tariki’s ouster in the early 1960s, Saudi rulers began selecting technocrats that would conform to royal dictates. National technocrats, while still entrusted with more power than Western consultants, would now steer the economy with barely a hint of radicalism.

This system was autocratic and unaccountable, committing many of the follies of “high modernism” seen elsewhere in the world, including white elephant projects such as the disastrous wheat export program that nearly drained the country of all of its sweetwater reservoirs.

However, it also produced a modern state bureaucracy in the Gulf and a broad welfare state that extended health care, education, housing, infrastructure, electricity, and running water to the general public. These achievements, often discarded in many of the Left’s discussions of the period, should be recognized and evaluated alongside the grand failures of statist developmental planning.

For its part, colonial Britain, its involvement diminished in the northern parts of the Gulf, shifted its focus to the Southern Gulf, particularly the UAE and Oman.

Within five years, the British had deposed three rulers in the southern Gulf (Sharjah in 1965, Abu Dhabi in 1966, Oman in 1970). Their reasoning was that these ancien regimes were obsolete in an era of economic modernization. Internal rule had to be reorganized to cater to “development.”

Bill Duff epitomized this modernization. For decades he was the right-hand man to the ruler of Dubai, and “helped transform Dubai from desert outpost to global megacity.” Meanwhile, in Oman, a legion of “advisers” practically ran the country after deposing its ruler and replacing him with his son in 1970. The most famous of these advisers was the trinity of Timothy Ashworth, Tim Landon, and David Bayley — all three of whom had a military background and were extensively involved in setting up the modern Omani state bureaucracy.

Citizens, Financiers, and Oilers

Acommon thread in all these economic visions — whether developmentalist or neoliberal — is the near-total absence of participation by citizens themselves. This is not unusual for the Gulf states.

The region’s people suffer a double form of disdain: their autocratic rulers consider them unworthy of playing any role in decision-making, and many around the world, including “progressives,” tend to write them off as denizens of oppressive rich states. Rarely are they granted any agency.

People in Saudi Arabia are increasingly contesting these warped visions, in no small part due to higher knowledge accumulation. From 2005 to 2014, enrollment in higher-education institutions skyrocketed from 432,000 to roughly 1.5 million.

In 2014, the number of Saudi students studying abroad reached 130,000 (half of whom are in the US). Nearly 32 percent of working Saudis have university degrees, comparable to countries in Europe and the United States, and the Saudi market is the largest and most lucrative book market, by far, in the Arab world.

This increasingly educated population is also increasingly online, vigorously debating national and regional topics in an unprecedented manner on social media, where traditional state censorship has proven ineffective.

The country has the highest number of active Twitter users in the Arab world: 2.4 million, or more than double the number in Egypt, a country whose population is three times larger. (Unsurprisingly, millennials — who constitute more than half of the Saudi population — lead the pack in social media use.)

That’s why the deputy crown prince’s decision to hatch a plan in secret with management consultants and announce it to the world on Bloomberg was such a big deal. In the past, circumventing local society was expected. But today Saudi Arabia is an increasingly tuned in, mobilizing society. The question is what form this mobilization will take.

It’s a difficult one to answer because the crown prince’s plan to sell off Aramco was truly shocking. Ever since the oil wells started flowing in the 1930s, the rulers of Saudi Arabia have been wise enough to give Aramco a wide berth, allowing it to govern and operate according to its own ethos as long as it continued to be the golden goose that laid the eggs that sustained the throne.

Moreover, the reliance on Aramco has only grown over time. Since its nationalization in the 1980s, the company has become the main incubator for a large swath of the kingdom’s technocrats.

It is widely recognized as the most well-run Saudi company, and is the number one destination for top graduates. It has even been used by the government to implement flagship national projects, including the construction of stadiums, a $10 billion, state-of-the-art university, and industrial cities.

Indeed, given the pervasive dysfunction exhibited in other governmental ministries, the current focus on reforming the country’s most efficiently run asset seems particularly puzzling and dangerous.

The latest announcements will be a hard pill to swallow for the technocrats of Aramco. Already some high-profile former employees have publicly aired their misgivings, an unprecedented act in the kingdom.

Management consultants of the McKinsey variety are rarely welcomed by the employees of any company, and in this case the causes for hostility and scepticism are magnified tenfold.

The proposals put forward signify the overtaking of Aramco by a trinity of royal family members, management consultants, and corporate financers. And the logic of the prince’s diversification plan seems to be: sell off oil assets for cash, invest the cash in the roulette of financial markets. There’s a reason many Aramco technocrats are queasy.

Nor should the plans sit well with the rest of the population. The Gulf States, Saudi Arabia included, are littered with abandoned “mega-projects” and cities that the finance-management consultancy nexus were the principal architects of, but which turned out to be colossal failures in the midst of the financial crisis.

Moreover, there is no clear vision as to what exportable industries the kingdom will build up to replace its near-total dependence on oil and petrochemical industries. Such exportable industries are the ultimate barometer of the health of any capitalist economy in today’s globalized world. And as the 2007–8 crash made clear, sophisticated financial funds are no replacement.

The policies as currently outlined, based on the whims of an upstart prince and his legion of western consultants and financiers, would reverse the most impressive economic achievement in the Arab world in the past half a century, enabled by Al-Tariki and company: the nationalization of a multinational company that controls production from the world’s largest oil reserves.

The prince and McKinsey seem to believe that selling this national asset in order to gamble in the global financial markets is a more effective strategy for economic prosperity.

Let’s hope the people of the land are able to mobilize against this folly.

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Que reste-t-il des printemps arabes? – Débat-Géopolitique ¦ RFI

Géopolitique, le débat

Que reste-t-il des printemps arabes?

Cinq années après le déclenchement des révolutions, alors que de profonds bouleversements traversent le Moyen-Orient, état des lieux et perspectives. Le mouvement est-il terminé ? Le projet révolutionnaire sans avenir ?
(Rediffusion du 6 février 2016).

Invités :
Virginie Collombier, chercheur au Centre Robert Schuman d’Etudes Avancées de l’Institut Universitaire Européen de Florence.
Pierre-Jean Luizard, directeur de Recherche au CNRS.
Jean-Paul Chagnollaud, professeur des Universités et directeur de l’Iremmo, Institut de Recherches et d’Etudes sur la Méditerranée et le Moyen-Orient.

Retrouver l’émission sur le site de RFI

Les racines de l’État islamique Entretien avec Loulouwa Al Rachid & Matthieu Rey / La Vie des Idées

par Marieke Louis , le 9 février

L’État islamique (EI) n’est pas né d’un seul coup à l’été 2014. Il est enraciné dans l’histoire mêlée de l’Irak et de la Syrie de ces vingt dernières années. Loulouwa Al Rachid et Matthieu Rey démêlent cet héritage complexe de l’EI, à la fois legs de l’autoritarisme baasiste et de l’intervention américaine en Irak.

Loulouwa Al Rachid est post-doctorante au sein du European Research Council Wafaw (When Authoritarianism Fails in the Arab World) et docteure associée au Centre de recherches internationales de SciencesPo Paris. Ses recherches portent sur l’Irak et l’autoritarisme baasiste. Elle a soutenu en 2010 une thèse de science politique intitulée : L’Irak de l’embargo à l’occupation : dépérissement d’un ordre politique (1990-2003). En parallèle, elle effectue des missions de conseil pour des think tanks et a notamment été l’analyste référent sur l’Irak au sein de l’International Crisis Group (2001-2006 et 2009-2011).

Matthieu Rey est maître de conférences au Collège de France (Chaire d’histoire contemporaine du monde arabe), agrégé d’histoire, arabisant et chercheur au sein du European Research Council Wafaw (When Authoritarianism Fails in the Arab World). Sa thèse porte sur une comparaison des systèmes parlementaires en Irak et en Syrie entre 1946 et 1963. Elle vise à comprendre les technologies de pouvoir héritées des temps ottoman et mandataire et adaptées au nouveau cadre de l’État moderne indépendant. Témoin direct des événements syriens par sa résidence à Damas entre 2009 et 2013, il a proposé des analyses sur les événements les plus contemporains. Il travaille maintenant à la rédaction d’une histoire de la Syrie à l’époque contemporaine.

La Vie des Idées : Pourquoi est-il nécessaire de revenir à l’histoire de la Syrie et de l’Irak de ces vingt dernières années pour comprendre l’État islamique (EI) ?

Loulouwa Al Rachid : Quand on parle de l’EI, on fait mine de croire à une naissance miraculeuse, comme si cet « État » auto-proclamé était né à l’été 2014 avec la prise de Mossoul, la deuxième plus grande ville d’Irak et qu’il suffisait de quelques centaines de combattants circulant dans des pick-up pour fonder une organisation terroriste puissante.

Or l’EI n’est pas le fruit d’une naissance miraculeuse mais résulte plutôt d’un déni de grossesse : les symptômes étaient là depuis longtemps sur le terrain irakien. L’année 2003 a constitué à cet égard un tournant décisif : elle a installé la matrice jihadiste de type Al-Qaida au cœur du Levant. C’est l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003, suivie d’une occupation militaire qui a donné au phénomène jihadiste un nouvel essor dans notre voisinage méditerranéen.

Parmi les groupes ayant tout de suite pris les armes contre l’armée américaine et ses auxiliaires irakiens, il y avait une composante « étrangère » rapatriée d’Afghanistan et d’autres terrains du jihad, le Caucase notamment. Et sur cette matrice là se sont greffés des groupuscules armés irakiens, qui s’inscrivaient d’abord dans une posture « nationaliste » de lutte contre l’occupation étrangère. Ces groupuscules formés par des anciens du régime de Saddam Hussein se sont par la suite dissous dans la nébuleuse jihadiste, contribuant ainsi à la professionnaliser et à lui insuffler un moteur supplémentaire, celui de haine des chiites ; l’armée américaine a cru avoir éradiqué ces jihadistes en 2007-2009 en s’appuyant sur les tribus locales qu’elle a armées et financées pour pacifier les régions sunnites d’Irak.

Or ces groupuscules jihadistes n’ont jamais véritablement disparu depuis 2003 : ils se sont tantôt fondus dans une population sunnite qui supportait mal les pratiques, souvent discriminatoires, du nouveau pouvoir central chiite, tantôt repliés dans les zones désertiques ou montagneuses de l’ouest et du nord de l’Irak. Ils ont surtout trouvé refuge en Syrie, profitant d’un espace frontalier entre les deux pays devenu largement ouvert et poreux depuis le début des années 1990. En effet, le régime de Saddam Hussein, très affaibli par les sanctions internationales imposées par les Nations unies, avait partiellement perdu le contrôle de son territoire et de ses frontières, laissant se développer avec la Syrie une importante contrebande et des trafics en tous genres pour contourner l’embargo. Après 2003, les jihadistes ont fait de cet espace frontalier un territoire « intégré » avec des circulations incessantes d’hommes, d’idées et bien entendu, d’armes. Ils ont été aidés en cela par l’attitude bienveillante à leur égard du régime de Bachar al-Assad soucieux de participer à l’échec de la transformation « démocratique » de l’Irak décidée par George Bush.

Matthieu Rey : L’importance de la question syrienne et de l’EI tient au présent immédiat et à la façon dont la question syrienne s’est imposée dans l’actualité française.

Dans un premier temps, la question syrienne n’a pas fait sens pour la majorité des Français. Alors que la majorité de sa population se mobilise contre le régime de Bachar al-Assad au prix d’une implacable répression, elle ne parvient pas à faire écho dans le débat public. Là où les actualités titrent avec enthousiasme sur les expériences révolutionnaires et démocratiques, tunisiennes et égyptiennes, elles lisent la Syrie comme un processus « complexe ».

Dans un deuxième temps, la question syrienne entre en scène à l’automne 2013 autour du problème du départ d’individus d’Europe vers la Syrie, devenue la nouvelle terre du jihad, mais d’un jihad différent de celui mené en Afghanistan. Il est beaucoup plus massif et plus « démocratique » : c’est un jihad « low cost », tant sur le plan de l’investissement matériel (aller en Syrie n’est pas cher) que de l’engagement spirituel (il n’est pas besoin d’être un musulman érudit pour s’enrôler). Dans les médias et au sein des instances officielles, on assiste à la construction d’un discours de peur autour du départ de ces Européens qui apprendraient à se battre et qui pourraient revenir en Europe pour y organiser des attentats. A cela, s’ajoute la première vague migratoire de réfugiés, au sein de laquelle on suspecte la présence de jihadistes. La question du jihad se greffe ainsi à celle des réfugiés.

Le troisième temps démarre en janvier 2015 avec les attentats contre Charlie Hebdo et surtout la prise d’otages de l’Hyper Cacher. Au cours de la prise d’otage, les paroles de Coulibaly font explicitement référence à la Syrie. Enfin, en novembre 2015, avec la revendication des attaques dans le 11e arrondissement par l’EI, le lien entre la question syrienne et les événements français est établi, selon une lecture qui se focalise sur les agissements de l’État islamique.

On retrouve ce phénomène en novembre 2015 : cette fois-ci, les attentats sont immédiatement revendiqués par l’EI. On assiste là à une projection de la question syrienne, sans qu’elle soit comprise, sur le territoire français.

La Vie des Idées : Quels sont les traits caractéristiques des régimes syrien et irakien depuis les années 1990, notamment dans leur rapport à la religion et à la violence ?

Loulouwa Al Rachid : Avant 2003, les liens entre le régime de Saddam Hussein et la nébuleuse jihadiste sont insignifiants, pour ne pas dire inexistants contrairement aux allégations avancées par les États-Unis pour justifier leur invasion de l’Irak. Le référent jihadiste était certes utilisé par Saddam Hussein dans les années 1990 mais il s’agissait davantage d’un jihad patriotique et nationaliste que d’un jihad religieux

La propagande du régime va au cours de cette période user et abuser du mot « jihad » qui devient synonyme de résistance et de combat contre l’impérialisme. Il ne s’agit toutefois pas d’un combat dirigé vers l’extérieur : c’est un combat mené sur le sol irakien. Prenons un exemple apparemment anodin : celui de la reconstruction du secteur de l’électricité détruit par les bombardements aériens de la coalition internationale formée pour libérer le Koweït. Il a été présenté par le régime comme un « jihad électrique » pour prouver aux États-Unis et à leurs alliés que les Irakiens pouvaient, seuls et avec leurs propres moyens, reconstruire leurs infrastructures. Même chose pour la reconstruction des aéroports : c’est un jihad contre l’embargo aérien.

LE JIHAD N’EST PAS UNE CATÉGORIE RELIGIEUSE
Dans ce contexte de lutte contre les effets dévastateurs des sanctions internationales, le jihad n’est donc pas une catégorie religieuse. Son utilisation dans la phraséologie baasiste n’en trahit pas moins la faillite idéologique et matérielle d’un État qui se targuait auparavant d’être séculaire et progressiste. En effet, les sanctions internationales qui dépossèdent l’Irak de sa rente pétrolière (98% des revenus proviennent de l’exportation de brut), entraînent à la fois la déliquescence des institutions publiques et la paupérisation massive de la population ; elles mettent le pouvoir littéralement à nu. Par une sorte de glissement, la religion apparaît alors aux yeux de ce dernier comme la seule ressource symbolique restante pour se (re)légitimer auprès d’une population brutalisée par une répression sans relâche et des guerres à répétition depuis le début des années 1980.

C’est pourquoi Saddam Hussein décrète en 1994 une Campagne nationale pour la foi. Cela commence par l’ajout, sur le drapeau irakien, de la formule « Dieu est grand » (Allahu Akbar). Puis, petit à petit, le régime « islamise » son discours et ses pratiques. De nouvelles mosquées sont érigées partout dans le pays ; on oblige les cadres du parti Baas à suivre des cours d’instruction religieuse ; on accorde des remises de peine aux détenus qui apprennent par cœur le Coran, ce qui permet aussi de soulager un système carcéral à bout de souffle, etc.

Mais surtout, une plus grande marge de manœuvre est donnée aux hommes de religion, ce qui permet à une multitude d’activistes islamistes, sunnites comme chiites, de faire de la prédication et d’élargir leurs réseaux au sein de la société irakienne. Cette « islamisation par le haut » de la société est perçue comme une nécessité par un régime qui n’a plus les moyens de son autoritarisme, autrement dit comme une simple soupape de sécurité pour canaliser la colère sociale. Mais le recours à la religion va s’avérer contre-productif : il alimente la contestation et surtout politise dangereusement les appartenances confessionnelles dans une société de plus en plus polarisée entre une minorité sunnite et une majorité chiite. À tel point qu’à la fin des années 1990 le régime lui-même se retourne contre les secteurs qui se sont islamisés, aussi bien du côté sunnite que du côté chiite.

Cela étant, je dirais que bien plus que d’une islamisation impulsée par le haut, les Irakiens ont dû, dans les années 1990, développer des stratégies de survie (trafics, économie informelle, etc.) et se « débrouiller » par eux-mêmes, passant outre les frontières et les réglementations d’un État autoritaire calcifié. Le territoire national devient un espace de violence et de prédation et qui n’assure plus ses fonctions habituelles de sécurité et de régulation socio-économique. Les Irakiens n’ont pas d’autre choix que l’exode hors d’Irak ou le repli sur les plus petits dénominateurs communs, tels que le quartier, la région, la tribu, l’appartenance ethnique ou confessionnelle. Ce terreau sera favorable à l’autonomisation de groupes qui mobilisent à la fois la ressource religieuse et la ressource tribale comme stratégies de survie et de pouvoir et dont l’EI est aujourd’hui l’une des multiples facettes.

Matthieu Rey : La Syrie des années 1990 est, au contraire de l’Irak, un système dans lequel l’autoritarisme apparaît stabilisé, rigidifié : le président Hafez al-Assad a achevé de liquider toute forme d’opposition au cours des années 1980 et semble selon son titre « le président éternel » (al-rais al-khalid). L’édifice repose sur un chef arbitrant entre des polices politiques, mises en concurrence, ce qui les empêche de préparer un coup d’État. Comme en Irak lors de l’intifada de 1990-1991, ce sont davantage les services de renseignement (moukhabarat), et notamment les services dépendant de l’armée et de la police, c’est-à-dire des organismes de répression et de coercition, plutôt que le parti qui sont garants de la stabilité en Syrie. On a affaire à des régimes qui développent des formes de « paranoïa institutionnelle », qui considèrent leurs sociétés comme menaçantes et qui sont prêts pour les contrôler à atteindre des niveaux de violence très forts.

Concernant les rapports entre les autorités en place et les groupes terroristes, les gouvernements irakien et syrien en ont une grande pratique. Ils les traitent de manière assez simple : ils encadrent les activités de ceux qu’ils peuvent contrôler, les utilisant dans une logique de nuisance à l’égard de pays voisins ou occidentaux auxquels ils s’opposent.

Les populations intègrent l’idée de la « mémoire du régime » et d’une répression diffuse dans le temps : lorsque le régime réprime la révolte de Hama en 1982, les représailles perdureront dans les faits tout au long des années 1980-1990 dans des formes très variés : répression politique mais aussi mise au ban de l’économie. Il faut donc comprendre qu’aujourd’hui, tout jeune ou citoyen syrien sait que le pouvoir détient l’avenir, c’est-à-dire que les autorités poursuivront la répression tant qu’ils n’auront pas arrêté ceux qui à un moment ont participé aux mouvements. La société syrienne anticipe une répression qui s’étendra sur dix, vingt, trente ans.

ON NE PEUT PAS PARLER D’ÉTAT CONFESSIONNEL EN SYRIEPar ailleurs, de même qu’on a exagéré le poids de la confession en Irak et de l’appartenance chiite/sunnite, le caractère alaouite du régime syrien a été exacerbé parce que les milices policières du régime ont été recrutées dans l’entourage immédiat du président Assad ou des principales figures du régime. Mais cela répond davantage à une logique d’attraction et un effet d’aubaine qu’à une logique confessionnelle. Comme en Irak avec les Sunnites, on a l’impression de l’extérieur que les Alaouites gouvernent alors que ce sont seulement certains segments de cette communauté qui ont réussi leur ascension sociale. On ne peut donc pas parler d’État confessionnel en Syrie.

L’autre caractéristique de ce régime est l’absence de système fiscal efficient et l’usage de la prédation, comme en Irak, comme mode de rémunération. Mais à la différence de l’Irak, la Syrie peut déployer sa stratégie de prédation à travers toute une série de trafics sur le Liban, dans lequel elle s’est « invitée » au cours de la guerre civile à partir de 1976. Chaque syrien peut se rémunérer, suivant son niveau hiérarchique, sur le pays et sur les myriades de contrebandes qui se développent à ce moment-là. C’est notamment sur la frontière syro-libanaise qu’on voit se développer un groupe, les Shabiha, en charge de l’encadrement du trafic de haschich. Ils seront les hommes de main du régime pour écraser la contestation en 2011.

L’autre élément qui participe de la pérennisation du régime dans les années 1990 est d’ordre international. La Syrie revient au premier plan par le biais de la guerre contre l’Irak en 1990. Elle entre dans la coalition internationale dénonçant le régime de Saddam Hussein comme celui qui a violé l’unité arabe en envahissant le Koweït. Elle fournit une caution aux États-Unis (sans toutefois mobiliser ses troupes) qui lui reconnaissent en retour un rôle important. La Syrie devient l’acteur susceptible de régler trois problèmes en même temps : la guerre civile au Liban, la légitimité de l’intervention des Occidentaux contre l’Irak qui voit dans la Syrie, régime baasiste, un allié de taille, et la paix arabo-israélienne [1].

L’intifada irakienne de 1991 et la politisation des identités confessionnelles

L’intifada (« insurrection ») de 1991 est un moment clé de la politisation des identités confessionnelles et de la polarisation entre sunnites et chiites. Elle éclate au cours de la débandade de l’armée irakienne, fuyant le Koweït sous le déluge de feu infligé par la coalition menée par les Etats-Unis. Des soldats en colère retournent alors leurs armes contre le régime et sont rejoints par une partie de la population. Cette intifada commence dans les villes chiites du Sud de l’Irak très touchées par les bombardements, d’abord Bassora puis Bagdad, exactement comme ce qui se passera en Syrie en 2011.

Les insurgés prennent alors contact avec la coalition et demandent aux Occidentaux de leur fournir des armes et d’imposer un embargo aérien afin de renverser eux-mêmes le régime. Cette demande se heurte au refus de la coalition d’intervenir pour renverser, même indirectement, le régime de Saddam Hussein qui parvient à écraser l’insurrection en la présentant comme un complot ourdi par l’Iran et ses agents chiites Irakiens.

L’intifada de 1991 a profondément divisé la société irakienne en exacerbant une tension entre une majorité démographique chiite dominée politiquement et une minorité démographique sunnite politiquement dominante et confondue avec le régime de Saddam Hussein de même qu’on présente aujourd’hui Bachar Al-Assad comme incarnant un régime politique minoritaire alaouite comme si aucun sunnite ou aucun chrétien ne soutenait ce régime. Et cette fiction d’un régime minoritaire autosuffisant est alimentée aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur, donnant aux identités confessionnelles une teneur politique en complet décalage avec la réalité des interactions au sein des sociétés irakienne et syrienne.

Loulouwa Al Rachid : Après 2003, se met en place un nouveau régime politique façonné de l’extérieur, par les États-Unis et leurs alliés irakiens, les opposants à Saddam Hussein rentrés de leur exil. Puissance occupante, investie de toutes les prérogatives et responsabilités, notamment le rétablissement de l’ordre et la mise en place d’une transition démocratique, les États-Unis multiplient les erreurs. La débaasification, qui consiste à éradiquer les membres du parti Baas dans le champ administratif, politique et militaire, est une politique extrêmement brutale d’exclusion de l’ancien personnel du régime de Saddam Hussein des nouvelles institutions. On se prive, largement pour des raisons idéologiques, de toute la technostructure sur laquelle s’était appuyé le régime pour gouverner le pays. Entendons-nous bien : même si le régime était déjà en voie de déliquescence, la débaasification aggrave ce processus en privant le pays de ses cadres les plus compétents.

L’autre erreur commise par l’administration Bush à l’époque, c’est la dissolution de l’armée irakienne : entre 400 000 et 500 000 soldats sont renvoyés chez eux. Or, une des caractéristiques des armées dans les régimes autoritaires, c’est l’inflation des grades supérieurs qu’on distribue pour coopter les militaires et garantir leur loyauté. En 2003, l’armée irakienne compte quelque 10 000 généraux, là où l’armée américaine n’en compte qu’un millier. Or ces généraux renvoyés chez eux se voient, du jour au lendemain, destitués et privés de toute ressource (salaire, retraite, prestige social) basculent dans l’insurrection armée. Pour les remplacer, l’administration américaine va faire appel à une autre « catégorie » en surnombre de ces régimes autoritaires : les exilés. Les exilés sont ceux qui, après chaque coup d’État ou changement de régime, ont fui le pays en profitant de l’accueil que leurs réservent les régimes hostiles au pouvoir en place. Dans le cas de l’Irak, c’est notamment en Syrie qu’iront se réfugier un certain nombre d’opposants.

Dans les années 1980, l’Iran est également une terre d’accueil de ces exilés, notamment des islamistes chiites victimes de la répression baasiste et qui ont été « réinjectés » dans l’Irak post-2003. Certains de ces anciens exilés, à l’instar de Hadi Al-Amiri, dirigent aujourd’hui une grande partie des combats contre l’EI.

Dans des sociétés déjà fragilisées et marquées par de fortes clôtures communautaires, la politique américaine en confiant les rênes du pouvoir aux anciens exilés chiites sème ainsi les germes d’une insurrection armée jihadiste dont est aujourd’hui issue l’EI.

Ce que les années 1990-2000 vont mettre à jour, de manière très explicite en Irak, ce sont les fondations extrêmement fragiles du pouvoir. La conquête éclair de Mossoul par l’EI en 2014 est de ce point de vue très révélatrice. L’armée irakienne n’est pas vraiment vaincue par l’irruption de quelques centaines de combattants jihadistes : elle refuse tout simplement de se battre pour défendre un gouvernement central discrédité et corrompu, de même qu’elle ne l’avait pas fait en 2003 lors de l’invasion américaine.
Ce n’est pas qu’une question de rapport de force : l’État, son armée, ses institutions, son territoire ne vont plus de soi et souffrent d’un déficit de légitimité. À défaut, ce qu’il reste de cet État est obligé de recourir à des potentats locaux et à des milices dûment stipendiées pour tenter de reprendre le contrôle de la situation.

Matthieu Rey : Le changement en Syrie au cours des années 2000 se déroule en trois temps. Le premier temps c’est l’arrivée de Bachar al-Assad : le régime syrien est le seul régime arabe à réussir la succession père-fils, non sans tension toutefois. L’arrivée de Bachar al-Assad va modifier la donne établie par Hafez al-Assad de deux manières.

D’abord, à la différence de son père, il arrive tout de suite au sommet de l’État, sans lutte pour le pouvoir. Cette situation crée une autre mutation. Hafez al-Assad a gouverné en partenariat avec des grandes figures, des personnes qui sont montées avec lui, au cours des luttes pour le pouvoir dans les années 1970-1980. Ces derniers formaient un collège de conseils. Avec Bachar al-Assad, ils deviennent une menace et sont mis de coté. Son pouvoir se rétracte sur son clan : son frère et surtout son beau-frère, Rami Makhlouf qui va contrôler l’économie syrienne en la mettant au service du clan Assad au détriment d’une répartition plus équitable des richesses.

Ensuite, avant même son intronisation et à des fins de construction de son pouvoir par rapport à la vieille garde, Bachar al-Assad entre dans une logique de troc de la souveraineté syrienne en échange d’un soutien politique et économique de la part des puissances extérieures. En 1998, il reconnaît ainsi les frontières turques, entérinées par l’accord de 2005. Jusque là, la Syrie refusait à la Turquie toute souveraineté sur le Sandjak d’Alexandrette, territoire donné par la France à la Turquie en 1939. Là où Hafez al-Assad s’inscrivait davantage dans une logique de sanctuarisation du territoire syrien, retournant la lutte d’acteurs extérieurs vers les autres pays du Moyen Orient, Bachar al-Assad réintègre les acteurs étrangers dans le jeu syrien. Il est donc prêt pour accroître son pouvoir à donner des segments de souveraineté.

Cet usage stratégique du territoire et de la souveraineté, à des fins de renforcement de son autorité est décisif pour comprendre la période post-2011, avec un arrimage de plus en plus important aux partenaires iraniens et russes et l’implantation de l’EI dans l’Est de la Syrie.

Les modifications des années 2000 enfin sont provoquées par des secousses régionales : le renversement du régime irakien menace la Syrie – Bachar al-Assad pense être le prochain sur la liste – qui va s’évertuer à faire perdre la paix aux Américains pour les dissuader d’intervenir en Syrie. Le régime de Bachar al-Assad envoie donc des hommes en soutien à l’insurrection irakienne contre les Américains, en même temps qu’il participe à l’effort de coopération internationale en matière de lutte contre le terrorisme. C’est une stratégie habile du régime puisqu’il connaît ces individus qu’il a souvent lui-même contribué à former et à envoyer en Irak. Cette stratégie syrienne vise à entretenir le chaos irakien et non à le créer : c’est une fenêtre d’opportunité qu’elle investit pleinement à des fins de maintien du régime.

Loulouwa Al Rachid : Il y a un savoir-faire de ces régimes autoritaires en matière sécuritaire qui devient, après le 11 septembre 2001, une ressource extrêmement précieuse et « monnayable » à l’échelle internationale. C’est ce qui explique que les démocraties occidentales continuent de coopérer avec eux. Mais on a affaire, avec ces régimes, à des spécialistes de la sécurité… mais aussi de l’insécurité selon la demande.

Bachar al-Assad, en s’appuyant sur ses services de renseignement et sa police politique, va donc nouer des liens avec les jihadistes. Il laisse se développer à la marge un espace de circulation d’hommes, d’armes, d’argent, de trafics en tous genres qui était déjà en germe dans les années 1990 mais qui va à ce moment là prendre une toute autre ampleur.

C’est sur cet espace à cheval entre la Syrie et l’Irak (qui se dessine dans les années 2000) où la frontière étatique perd de sa pertinence qu’est aujourd’hui assis l’EI. Le phénomène auquel on assiste aujourd’hui est largement dû à une prolifération d’acteurs locaux, d’intermédiaires et d’entrepreneurs en mal de pouvoir et de richesses qui contrôlent désormais la population et qui s’inscrivent dans des logiques d’allégeance à la fois multiples et instables : certains roulent pour les Américains, d’autres pour les Saoudiens, les Syriens, les Iraniens.

Matthieu Rey : Les acteurs locaux ont besoin, pour se consolider sur le plan intérieur, du soutien de partenaires extérieurs – des puissances occidentales, de la communauté internationale – à qui ils vendent ce dont ils ont besoin. Dans le cas syrien, c’est la lutte contre le terrorisme qui leur a permis d’y parvenir. En Syrie, on ne peut toutefois pas parler, à la différence de l’Irak, de système milicien dans les années 2000 dans la mesure où le régime détient encore le monopole de la violence et autorise des trafics pourvu qu’il les contrôle.

Mais cette stratégie est risquée pour le régime qui envoie des hommes qu’il ne contrôle pas tout à fait se former au combat, qui reviennent en Syrie tout à fait aguerris et qui essaiment autour d’eux dans des lieux de socialisation plus ou moins formels, comme les prisons notamment mais aussi les réseaux de contrebande etc. Il sait tout de même enfermer ceux qui le menacent. Ainsi la prison de Saidnaya se remplit d’hommes revenus d’Irak, gage de la bonne volonté du régime à lutter contre le terrorisme. En 2011, devant la contestation, Bachar al-Assad décider de « céder aux pressions » de sa population et surtout de la communauté internationale : il libère des prisonniers politiques choisis judicieusement parmi ces hommes aguerris aux combats en Irak. Ce sont les futurs chefs des brigades jihadistes qui émergent en 2012 sur le territoire syrien. Au nom des réformes, le régime assure le déploiement d’activistes formés en Irak sur le territoire syrien.

L’autre bouleversement des années 2000 tient au retrait syrien du Liban. Sous la pression de l’ONU, les troupes syriennes partent et mettent fin à la prédation à grande échelle de ce territoire, les pratiques de prédation sont alors déployées en Syrie. Par l’intermédiaire de Rami Makhlouf, le régime ouvre le territoire syrien à de telles entreprises : des terres principalement agricoles sont ainsi transformées en complexes touristiques, ce qui dans un contexte de pénurie alimentaire fragilise encore plus la société syrienne. Parmi les zones, le Hawran dont la capitale Deraa devient le lieu moteur de la révolution, est particulièrement affecté. Cette stratégie s’avère extrêmement profitable aux jeunes élites urbaines de l’entourage de Rami Makhlouf qui, du même coup, trouvent de nouveaux modes d’enrichissement en dehors du secteur des renseignements et de la police. Le régime se voit donc dans l’obligation de recruter son personnel policier ailleurs que dans les segments élitaires alaouites. Il puise notamment dans le vivier des tribus vivant aux alentours de villes comme Deir ez-Zor, c’est-à-dire à la frontière irakienne, et qui sont parties prenantes de tous les trafics dont on a parlé précédemment.

On assiste donc à une modification de la structure sociale concomitante à la montée d’un ressentiment extrêmement fort à l’égard de la famille Assad et une exacerbation des stratégies d’accaparement des ressources (pétrole notamment) sur le territoire syrien.

En 2011, le peuple syrien se soulève en remettant en cause les deux piliers du régime : la coercition, c’est-à-dire la torture systématique, et la prédation. Les périphéries géographiques qui en ont le plus fait les frais sont les premières à se soulever. Rapidement la contestation se militarise par la désertion des appelés. Devant cette nouvelle menace, le régime se replie, reprenant une technique très proche de la configuration irakienne. Il détermine un espace comme nécessaire et vital : Damas, Homs et la route vers la côte. Il se retire des autres espaces, notamment la frontière syro-irakienne, ouverte à partir de l’été 2012 à toute migration d’hommes en armes. Ce faisant, le régime délaisse une zone stratégique. Crée-t-il l’ État islamique ou s’entend-il avec lui ? Certainement pas. Mais il ne fait rien pour contrer son expansion.

La Vie des Idées : L’EI fonctionne de manière transnationale mais il est fortement ancré en Irak et en Syrie. Que doit plus spécifiquement l’EI à l’Irak d’une part, et à la Syrie d’autre part ? Et comment expliquer que ce soit cet « imaginaire syrien » qui se soit imposé dans le discours de l’EI ?

Loulouwa Al Rachid : C’est là qu’entre en jeu un autre élément clé dans la genèse de l’EI, à savoir le problème toujours non résolu depuis 2003, de l’exclusion des Arabes sunnites du pouvoir en Irak. Les sunnites étaient collectivement assimilés au régime de Saddam Hussein et devaient après 2003 en payer le prix. Depuis, ils expérimentent différentes postures : insurrection armée, boycott des élections, ralliement aux nouvelles institutions post-baasistes, protestations pacifiques, etc. Mais, au fond, ils n’acceptent pas le statut de minorité politique qui leur est dévolu dans le nouvel Irak en raison de leur infériorité démographique. Ils s’estiment lésés, humiliés, et déchus. La stratégie américaine consistant à armer les tribus sunnites pour se débarrasser d’Al Qaida en Irak a affaibli et divisé le monde sunnite en empêchant l’émergence d’un leadership fort ; elle a nourri le ressentiment des laissés pour compte de cette cooptation et provoqué des combats tribaux fratricides.

De ce point de vue, le gouvernement de Nouri Al Maliki (2006-2014) – qui fait partie de ces anciens exilés réfugiés en Syrie dont il a été question plus haut – pourtant placé sous le signe de la réconciliation entre chiites et sunnites, s’est montré particulièrement intransigeant à l’égard des Arabes sunnites, contribuant ainsi à leur radicalisation et au retour en force des groupes armés.

À partir de 2012-2013, à la faveur de la confusion et de la militarisation de l’arène syrienne et du printemps arabe, les éléments jihadistes reprennent, en effet, du service pour « venger » le monde sunnite. C’est donc sur ce terreau de l’exclusion et son corollaire, la radicalisation, que les militants historiques d’Al Qaida ont repris leurs activités et ont commencé à reformer leurs réseaux. Sauf qu’ici il n’est plus question de jihad contre les Américains mais contre l’autre communautaire : le chiite. Mais la matrice irakienne du jihad n’aurait pas suffit à développer cette force de projection de l’EI, et c’est là qu’entre en scène la Syrie.

L’EI PEUT MOBILISER UN DISCOURS DE L’HUMANITÉ MEURTRIE DANS SON COMBATMatthieu Rey : Du côté syrien, on a la fois un processus révolutionnaire à partir de 2011 (la population se soulève et est massivement réprimée) puis à partir du printemps 2012, une guerre entre les forces du régime qui bombardent les villes, et des groupes disparates se revendiquant de la révolution. Cette situation constitue la toile de fond de l’ingérence de l’EI. Ce dernier entre en Syrie en 2013. Il bénéficie de cet affrontement qui lui sert à teinter son discours d’universalité et en faire une lutte du Bien contre le Mal. Les destructions systématiques à l’encontre d’une population dont une partie importante est sunnite, sont captées par l’EI pour en faire un combat pour la défense de l’Islam écrasé dans l’indifférence de la communauté internationale. L’EI peut mobiliser un discours de l’humanité meurtrie dans son combat.

Sur le terrain, à partir de 2012-2013, profitant du champ libre laissé à la frontière entre la Syrie et l’Irak, les segments irakiens et syriens se rapprochent : c’est d’abord la naissance d’Al Nosra puis de l’EI. La différence entre les deux repose sur une question d’allégeance et sur le cadre du combat. Al Nosra prête allégeance à Al Qaida, parrain lointain qui permet à Al Nosra de rester dans un combat syro-syrien. Contrairement à des analyses en terme exclusivement de groupes terroristes, cette affiliation doit être perçue comme une manière de capter des ressources – celles des filières du jihad international – sans pour cela que le parrain étranger ne puisse réellement agir, n’étant pas sur place. Au contraire, l’EI revendique la naissance du combat en Irak et sa continuité en Syrie. L’EI met sur le même plan la lutte des sunnites contre l’oppresseur minoritaire chiite en Irak et celle des Syriens contre la minorité alaouite : en bref, dans le discours de l’EI, Nouri Al Maliki c’est Bachar Al Assad. Surtout, l’EI sort de la lutte révolutionnaire. Pour lui, le combat tient à l’établissement immédiat d’un califat, indépendamment du sort de la révolution. Que la révolution soit écrasée ou non, n’importe pas. Il peut régner sur l’Est syrien, et mettre en application ses idées. Les forces révolutionnaires deviennent vite sa principale cible.

Mais ce que fournit la Syrie à l’EI que ne fournit pas l’Irak, c’est un potentiel d’universalisation. Si l’EI était resté en Irak, il aurait été coincé dans un combat irako-irakien qui ne porte pas au-delà. La question irakienne ne fait pas vraiment sens pour la majorité des populations extérieures. En outre, la myriade des groupes armés empêche de voir qui affronte qui. L’EI aurait été une milice parmi les milices. La Syrie permet à l’EI de profiter de l’élan révolutionnaire. Il peut instrumentaliser ce discours de l’humanité meurtrie : des images de torturés, la reproduction d’un imaginaire de sens pour toutes les populations arabes du tout puissant contre le faible, de celui qui a tous les droits contre celui qui n’a rien, celui qui peut utiliser toute la violence contre celui qui ne peut s’en défendre. Cet imaginaire fait référence pour les populations arabes à deux situations : celle du colonisateur dont la mémoire reste présente, et surtout celle de la lutte israélo-palestinienne.

Grâce à la Syrie, l’EI capitalise sur le sentiment d’injustice, alors que sur le terrain, l’EI écrase la révolution syrienne dont le projet n’a rien à voir avec lui. Il élimine les cadres de la révolution de 2011, qu’il considère comme ses ennemis puisqu’il s’agit là d’acteurs capables de mener un combat armé et de construire une autre société que celle voulu par l’EI. L’EI est en concurrence direct avec les révolutionnaires de 2011, sauf qu’il sait pratiquer des campagnes de répression à leur encontre.

À la différence du régime de Bachar al-Assad, et c’est ce qui fait la force de l’EI, les hommes recrutés par l’EI, qui appartiennent pour une partie aux familles mises de cotés par la révolution (le cousin de l’ancien représentant du parti, etc.), connaissent très bien le terrain et la clandestinité. Ils connaissent très bien leur société. Ils savent donc qui ils doivent arrêter ou tuer. L’EI représente donc une menace bien plus importante que le régime pour cette ‘autre Syrie’ revendiquée depuis 2011.

La Vie des Idées : Comment caractériser le rapport de l’EI à la violence ? Est-il inédit ?

Matthieu Rey : L’EI n’entretient pas avec les populations une relation de contrôle similaire à celle d’un Etat ordinaire. Il requiert de leur part une allégeance de tous et de chacun, divisant la société en autant de groupes. Il s’agit d’un dialogue, d’un partenariat stratégique avec les intéressés, en envoyant une série de signaux qui peuvent aller de l’extrême violence (massacres d’une tribu pour l’exemple) à une simple mise en garde et une invitation au dialogue, selon une logique pragmatique très similaire à celle des régimes baasistes. Ici le cas de la ville de Tal Abyad à la frontière syro-turque est tout à fait parlant : cette ville (reprise depuis par les Kurdes) est « tombée » dans les mains de l’EI sans un seul combat mais par une série de tractations. En outre, de par leur très bonne connaissance de la société, ils savent également jusqu’où ils peuvent aller dans leur stratégie de conquête, ils s’abstiennent d’entrer dans les territoires qu’ils ne s’estiment pas en mesure de pouvoir les contrôler. Ils étendent leur influence de manière graduée.

Sur la violence, un point sur lequel on n’insiste pas assez, est que certes l’EI a des comportements sanguinaires et brutaux extraordinairement spectaculaires. Mais dans un contexte où le niveau violence est déjà extrêmement élevé et incommensurable. Quantitativement, il ne pratique que faiblement la violence. Entre la Syrie et l’Irak, ces sociétés sont les témoins depuis des décennies, de centaines de milliers de morts, de torturés, de réfugiés…Aujourd’hui en Syrie on compte cinq millions d’assiégés qui sont en train de mourir de faim. La force de l’EI c’est d’être parvenu à légitimer cette violence extrême au nom d’un combat pour le juste et le bien, d’où leur besoin de la Syrie, beaucoup plus que de l’Irak aujourd’hui.

Loulouwa Al Rachid : L’EI opère dans des sociétés où la violence est banalisée voire esthétisée, notamment parmi la jeunesse des marges économiques et géographiques. L’EI est clairement une entité violente, révolutionnaire en ce sens qu’il cherche à fonder un ordre nouveau, moral, sacré, territorial, administratif, militaire. Mais la violence dont il fait preuve sur le terrain irako-syrien n’a rien à voir avec celle qu’on a connue en France en 2015 ; elle s’insère dans une logique d’imposition d’un ordre nouveau qui, à cet égard, représente de nombreuses similarités avec la violence pratiquée par les régimes baasistes. La violence signale, par le massacre d’une tribu par exemple ou par l’exécution des traîtres et des espions, les lignes rouges à ne pas franchir, l’impératif de l’obéissance absolue. Il y a un dosage judicieux de la cruauté allié à une très bonne connaissance de la société.

Même s’ils comptent dans leurs rangs de nombreux jihadistes venus de l’étranger, notamment d’Europe, les hommes de l’EI ne sont pas des exilés qui ont coupé les liens avec leur société pendant des décennies et qui quand ils la voient en face sont pris d’horreur. Ce sont des gens fortement enracinés dans le tissu social local : ils en connaissent parfaitement les fractures et les maillons faibles. C’est cet enracinement local qui fait leur force.

C’est pour cela que si on peut les qualifier de terroristes ici en France, ce terme n’est pas pertinent là-bas. La dynamique de l’EI en Irak n’est pas comme en Syrie une dynamique révolutionnaire mais s’inscrit davantage dans un processus de sécession territoriale, administrative et politique du monde sunnite vis-à-vis du centre. Et c’est parce que c’est davantage une guerre de sécession que l’issue en Irak sera sans doute plus aisée qu’en Syrie. Selon moi le phénomène EI est moins difficile à déconstruire du côté irakien que du côté syrien en raison de son enracinement très local. Si on arrive à découpler la matrice syro-irakienne, à réinscrire l’EI dans un jeu irako-irakien, alors, le gouvernement de Bagdad et la coalition internationale anti-EI, pourront peut-être commencer à résoudre la situation. Dans tous les cas, le phénomène État islamique n’est pas réductible à un phénomène terroriste au Levant.

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Occupation, Inc. How Settlement Businesses Contribute to Israel’s Violations of Palestinian Rights

Dans la version arabe de «The Voice Kids», deux petites irakienne et syrienne chantent contre la guerre – SLATE.fr

par Fatma-Pia Hotait pour SLATE

Ghina Abou Hamdan et Mariana Hana, toutes deux victimes de la guerre, ont ému le monde arabe sur le plateau de «The Voice Kids».

Ghina Abou Hamdan est syrienne. Samedi 9 janvier, son interprétation d’«Atouna al Tofouli» («Donnez-nous l’enfance») sur le plateau de «The Voice Kids», émission de la chaîne saoudienne MBC 1, a été particulièrement touchante. La fillette, encouragée par sa famille en coulisse, s’est mise à pleurer. Elle avait dit vouloir dédier cette chanson aux enfants syriens, rapporte le Mail Online.

Initialement chantée en 1985 par la chanteuse libanaise Remi Bendali à seulement 6 ans, cette chanson est emblématique de l’enfance brisée par la guerre. À l’époque, le Liban était tiraillé par une guerre civile. Cette chanson avait lancé la carrière de Remi Bendali, issue d’une famille d’artistes.

La chanson originale chantée par Remi Bendali en 1985.

Une autre fillette, Mirna Hanna, a également ému lors de la diffusion de «The Voice Kids» en chantant un poème de la tradition populaire arabe dédié à l’amour. Réfugiée au Liban depuis sept mois, sa famille a dû fuir l’Irak après que «Daech a menacé de kidnapper Mirna», confie son père dans un reportage sur la petite irakienne diffusé lors de l’émission, qui ajoute avoir «tout quitté, même [son] travail pour [sa] fille».

 Mirna a été retenue à «The Voice Kids» grâce à sa voix et sa volonté de «montrer au monde que l’Irak ne se résume pas à la guerre», affirme-t-elle.

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ARABIE SAOUDIE : UNE DICTATURE MOINS PROTEGEE… Richard Labévière

Le 7 février 1995, la parution du livre – L’Arabie Séoudite – La dictature protégée -, aux éditions Albin Michel, ne retint l’attention que de quelques spécialistes. Son auteur diplomate de métier – signant du pseudonyme Jean-Michel Foulquier -, y décrivait par le menu les exécutions au sabre, les sévices de la police religieuse wahhabite et toutes les violations structurelles des droits humains en vigueur dans ce qui, en réalité est moins un pays qu’une propriété familiale privée… Il nous disait aussi que, conformément à l’esprit et la lettre du Pacte du Quincy1, accordant aux Etats-Unis le monopole de l’exploitation des réserves d’hydrocarbures les plus importantes du monde, la famille Saoud bénéficie de la protection totale des administrations américaines successives. Comme le disait Roosevelt du dictateur nicaraguayen Somoza, les Saoud sont bien des fils de pute, mais ce sont nos fils de pute…

De fait, les réalités morbides de cette monarchie ubuesque sont parfaitement connues depuis belle lurette, déroulant quotidiennement sous nos yeux son cortège d’abominations, au vu et su de tous, comme la lettre volée d’Edgar Allan Poe. Mais… motus et bouche cousue ! Jusqu’à très récemment, il était proprement inconcevable de lire dans la presse occidentale quoique ce soit de critique à l’encontre de cette « dictature protégée ». Alors, pourquoi les plumes, les langues et les oreilles se délient-elle seulement aujourd’hui ?

NOUVELLE DONNE GEOPOLITIQUE

On peut d’abord avancer trois causes géopolitiques « larges » : un redéploiement et une délocalisation des intérêts américains ; le retour de l’Iran dans le concert des nations ; une résurgence de l’ancestrale confrontation des mondes sunnite/chi’ite. Viennent ensuite une série de considérations plus « micros » : la faillite des révoltes arabes; la surenchère entre Al-Qaïda et l’organisation « Etat islamique » ; l’extension territoriale du terrorisme islamiste ; enfin, une guerre de succession récurrente au sein même de la monarchie saoudienne. D’une manière générique et hormis le livre pionnier de Jean-Michel Foulquier, quelques candides dont Alain Chouet2, Xavier Raufer3, Pierre Conesa4 et votre serviteur5, répètent depuis plus d’une vingtaine d’années que l’Arabie saoudite constitue l’épicentre de l’Islam radical, de son financement et de son extension. Depuis toutes ces années, les mêmes étaient remisés au rayon, soit des doux rêveurs, soit des dangereux subversifs ou encore plus clairement accusés d’être des amis des dictateurs officiels, les nationalistes arabes s’entend !

Plus sérieusement: les éditorialistes parisiens comme nos gouvernants auraient ils oublié l’une des annonces les plus importantes faites par le président Barack Obama au début de son second mandat? En substance, ce dernier expliquait que, pour les trente à quarante ans à venir, les intérêts stratégiques américains fondamentaux se situaient dans l’Asie-Pacifique et en Asie centrale. Par conséquent, les Proche et Moyen-Orient perdaient leur centralité, jusqu’ici incontestée dans l’agenda des priorités du Département d’Etat et des grandes sociétés américaines. Cette annonce officialisait ainsi l’obsession « eurasienne » martelée depuis des décennies par l’ancien conseiller à la sécurité du président Carter et inspirateur inoxydable des administrations démocrates – Zbigniew Brzezinski -, notamment dans son livre programme Le Grand échiquier – L’Amérique et le reste du monde6.

Dans cette perspective, il devenait impératif pour Washington de normaliser ses relations avec l’un des pays clef de cette Route de la soie vitale allant de Venise à Vladivostok, à savoir la Perse éternelle… Ce fut la signature de l’accord sur le nucléaire iranien. Rarement dans les annales de la diplomatie, une négociation aura été aussi longue et compliquée. Au terme de plusieurs prolongations et d’une ultime journée de tractations fiévreuses, l’Iran et les pays du « P 5+1 » (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne) sont finalement parvenus à un compromis sur le nucléaire iranien, aux premières heures de la journée du mardi 14 juillet à Vienne. L’arrangement fait près d’une centaine de pages, composé d’un texte principal et de cinq annexes. Lourd de conséquences majeures, immédiates et à plus long terme, cet événement historique déclencha l’ire de l’Arabie saoudite, des autres monarchies du Golfe et de plusieurs pays sunnites, sans compter Israël…

LE GRAND RETOUR DE L’IRAN

Ce retour de l’Iran dans la communauté internationale entraîne plusieurs conséquences lourdes, notamment sur le plan pétrolier. Jusqu’aux sanctions internationales, l’Iran était le second plus grand exportateur des pays de l’Organisation des pays exportateurs. Selon les estimations les plus sérieuses, les revenus pétroliers de l’Iran ont augmenté d’un tiers sur l’exercice 2012 pour atteindre 100 milliards de dollars, malgré les sanctions américaines. La même année, les autorités iraniennes estimaient que les revenus annuels générés par cette industrie pourraient atteindre 250 milliards de dollars en 2016. Aujourd’hui, l’Iran prévoit d’investir un total de 500 milliards de dollars dans le secteur pétrolier avant 2025.

Avec la levée des sanctions, la reprise annoncée des investissements étrangers pourrait se concrétiser durant ce premier semestre. « On devrait enregistrer un dégel progressif des avoirs financiers iraniens à l’étranger à partir du début 2016 », explique Michel Makinsky, chercheur associé l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), « mais sur les 100 à 150 milliards de dollars que les Américains prétendaient bloqués, pas plus de 30 milliards ne semblent être, pour l’instant, mobilisables ». Face à ce marché de 80 millions d’habitants, les entreprises occidentales ont déjà repris le chemin de Téhéran depuis plusieurs mois dans un contexte politique très marqué par le président Hassan Rohani qui souhaite faire de l’Iran un « pays émergent prenant toute sa part dans l’économie mondiale et mondialisée ». Sur le plan financier, les autorités cherchent à restructurer le système bancaire autour de la Banque centrale et une relance des relations avec le Fonds monétaire international.

« Des politiques prudentes ont permis de retrouver une croissance positive l’an dernier et de réduire l’inflation à 15%.. » expliquent les experts du Fonds, « les autorités ont également stabilisé le marché des changes et avancé sur la réforme des subventions. Mais l’économie reste confrontée à des défis structurels. La forte baisse des prix mondiaux du pétrole a refroidi l’activité. Les entreprises pâtissent aussi d’une demande atone, le système bancaire étant confronté à des actifs improductifs élevés et des arriérés accumulés par le secteur public. Le chômage reste élevé, environ 10,5 % », d’après la Banque mondiale. Le gouvernement iranien ambitionne d’atteindre un taux de croissance de 8 % par an, le FMI misant sur 4 à 5 % en 2017. Dans ce contexte, Téhéran souhaite lancer de grands chantiers d’infrastructures routières, portuaires et aéroportuaires. Les projets sont prêts mais les banques attendent l’effectivité de la levée des sanctions. Une mission européenne (France, Grande Bretagne, Allemagne) s’est récemment rendue à Washington pour obtenir des précisions auprès de l’administration financière américaine.

Mais dans l’ambiance de la primaire de leurs prochaines élections présidentielles, les Etats-Unis tentent toujours de freiner l’investissement étranger, cherchant à dissuader les sociétés européennes de revenir en Iran. Quoiqu’il en soit et quel que soit le prochain président des Etats-Unis, le retour du pétrole iranien sur le marché mondial et la reprise des investissements étrangers s’annoncent d’ores et déjà comme un mouvement irréversible. Dans tous les cas de figure, ces prévisions placent l’Iran en situation de s’imposer comme la véritable puissance régionale face à ses deux principaux concurrents de proximité que sont la Turquie et Israël. Cette reconfiguration régionale et internationale ne manque pas de raviverUne guerre de cinq mille ans, pour reprendre les mots du grand journaliste Paul Balta7.

UNE GUERRE DE CINQ MILLE ANS

Dans ce contexte, l’une des premières initiatives du nouveau roi Salman d’Arabie saoudite est d’intervenir militairement au Yémen voisin contre la rébellion houthi, politiquement soutenue par Téhéran. À partir du 26 mars 2015, la force aérienne royale saoudienne, avec l’appui de plusieurs pays sunnites dont l’Égypte et les membres du Conseil de coopération du Golfe excepté Oman, effectue des bombardements sur de nombreuses positions houthis dans l’ouest du pays, dont l’aéroport international El Rahaba et le palais présidentiel de Sanaa. L’ambassadeur saoudien à Washington précise que « l’opération vise à défendre le gouvernement légitime du Yémen et à empêcher le mouvement radical houthi (soutenu par l’Iran) de prendre le contrôle du pays ».

Les États-Unis déclarent également fournir un soutien opérationnel en matière de logistique et de renseignement. Selon la chaîne de télévision Al-Arabiya basée à Dubaï, le royaume saoudien engage dans cette opération une centaine d’avions de guerre et plusieurs dizaines de milliers de soldats. Depuis plus de dix mois, l’aviation saoudienne ravage l’un des pays les plus pauvres du monde, avec l’aval de Washington et des pays européens sans que cela n’émeuve beaucoup la grande presse internationale, les professionnels des droits humains et des indignations sélectives. Dans ce conflit oublié mais très meurtrier, la monarchie wahhabite combat aujourd’hui ses anciens alliés Zaydites qui ont affronté, entre 1962 et 1970, les forces de la République arabe du Yémen, à l’époque soutenues par l’Egypte. Ainsi à cette époque Riyad n’hésitait pas à s’allier avec les parents des Houthis actuels – en réalité très éloignés du chi’isme duodécimain iranien – contre les « tribus républicaines » soutenues par Nasser, le Grand Satan d’un nationalisme arabe appuyé par Moscou ; puis, à partir de 1968, contre le gouvernement révolutionnaire du Sud Yémen pourtant composé de musulmans sunnites mais qui se proclamaient ouvertement communistes.

Mais l’intervention yéménite actuelle a été précédée par des soutiens réitérés au soulèvement des tribus sunnites et des groupes terroristes qui ne supportent pas l’avènement d’un nouveau pouvoir chi’ite en Irak dès le printemps 2003. Le GID – les services secrets de Riyad – n’hésite pas à financer et armer Abou Moussab al-Zarqawi, le chef d’Al-Qaïda en Irak qui opère à partir du Kurdistan d’Irak. C’est à ses tueurs qu’on doit notamment l’assassinat de Sergio de Mello, le représentant spécial de l’ONU à Bagdad le 29 août 2003 ainsi qu’ une série d’attentats meurtriers à Bagdad, ciblant de manière récurrente, personnalités, quartiers et mosquées chi’ites.

En outre, depuis la fin des années 1980, les services du prince Turki al-Faysal Bin Abdulaziz – l’un des parrains d’Oussama Ben Laden – financent et appuient les groupes salafo-jihadistes au Liban et les Frères musulmans de Jordanie. Le 8 décembre 2004, à l’occasion d’un entretien avec leWashington-Post, le roi Abdallah II de Jordanie – un pays allié de Riyad, de Washington et de Tel-Aviv – avait surpris aussi bien le monde arabo-musulman que ses partenaires occidentaux en mettant en garde contre l’émergence d’un « croissant chi’ite » allant de l’Iran au Liban, comprenant également l’Irak post-Saddam, la Syrie des Assad, Bahreïn et les régions pétrolières d’Arabie saoudite…

DECAPITATIONS PUBLIQUES

En écho à ce fantasme de la menace grandissante d’un croissant chi’ite et accompagnant la montée en puissance des révoltes arabes (printemps 2011), Riyad arme la rébellion sunnite en Syrie, l’encourageant à renverser le régime de Damas (alaouite, composante hétérodoxe du chi’isme). Simultanément, en mars 2011, l’armée saoudienne réprime dans le sang les manifestations de la place de la Perle à Manama, la capitale de Bahreïn dont la population est majoritairement chi’ite. Autrement dit, cette politique saoudienne de la canonnière antichi’ite vient de loin, connaissant une dernière péripétie aggravante avec l’accident survenu à Mina durant le pèlerinage de La Mecque le 24 septembre 2015. Environ un millier de personnes, essentiellement chi’ites trouvent la mort lors d’un mouvement de foule provoqué par les forces de l’ordre accompagnant le déplacement d’un prince saoudien. Non seulement les services locaux de sécurité sont en-dessous de tout, mais circonstance aggravante : l’ancien ambassadeur d’Iran à Beyrouth, en charge notamment des liaisons avec le Hezbollah libanais, participant au pèlerinage, disparaît lui aussi dans de mystérieuses circonstances.

Pendant ce temps-là, les affaires courantes continuent. L’agence officielle de communication saoudienne SPA annonce, le 4 janvier dernier, l’exécution d’un homme condamné à mort pour un meurtre de droit commun. Ahmed ben Obeïd al-Harbi avait été reconnu coupable d’avoir abattu par balle un autre Saoudien à la suite d’une dispute. Mais, la goutte qui fait déborder le vase est que cette sentence porte à 48 le nombre d’exécutions depuis le 1er janvier 2016. En une seule journée – le 2 janvier – 47 personnes, dont le dignitaire chiite Nimr Baqr al-Nimr, ont été exécutées en Arabie saoudite après avoir été condamnées pour «terrorisme». L’année dernière, selon un décompte de l’AFP basé sur des chiffres officiels, le royaume avait en effet mis à mort 153 personnes, contre 87 en 2014. Les exécutions ont généralement lieu par décapitation au sabre et en public. Elles concernent aussi bien des Saoudiens que des étrangers.

Le 7 octobre 2011, le dignitaire chi’ite8 saoudien Nimr Baqer al-Nimr écrivait9 : « depuis notre naissance, nous sommes soumis à l’oppression, à l’intimidation, aux persécutions et à la terreur, au point que même les murs nous faisaient peur. Même les murs ! Y a-t-il quelqu’un qui n’a pas subi l’injustice et l’oppression dans ce pays ? J’ai plus de 50 ans, soit un demi-siècle. Depuis que je suis venu au monde, je ne me suis jamais senti en sécurité dans ce pays, nulle part, depuis mon enfance. Nous sommes continuellement accusés, menacés et agressés de toutes parts…  Nos poitrines resteront nues face à vos balles et nos mains resteront vides (sans arme), mais nos cœurs resteront emplis de foi… Nous n’avons qu’une alternative : vivre sur cette terre en hommes libres et dignes, ou y être enterrés avec les honneurs (après le martyre)… Nous ne cesserons de dénoncer votre oppression et de revendiquer nos droits ».

REVOLTES ARABES ET GUERRES DE SUCCESSION

Pris de court par la soudaineté et l’ampleur du mouvement social à l’origine des révoltes arabes (janvier 2011) – agglomérant plusieurs revendications composites touchant tant aux libertés civiles et politiques qu’aux conditions de subsistance économique, aux prébendes et corruptions des clientèles en place, les islamistes (Frères musulmans et Salafistes) se sont d’abord cantonnés à une posture d’attente. Depuis les années 1980, Riyad – ayant rompu avec la Confrérie égyptienne, coupable à ses yeux, d’ingérences dans les affaires intérieures du royaume – continuait à acheter sa tranquillité en soutenant toutes sortes d’officines salafistes, à peu près partout dans le monde, tandis que Doha offrait gracieusement asile, aides et logistique aux Frères musulmans. Aujourd’hui encore la chaîne de télévision satellitaire qatarie Al-Jazeera diffuse quotidiennement l’idéologie « frériste » en arabe, en anglais, en turc et en serbo-croate à plus de 80 millions de téléspectateurs.

Le 2 mai 2011, un commando de Navy-Seals neutralise Oussama Ben Laden dans son refuge pakistanais d’Abbottabad, installé à proximité des plus grandes écoles militaires du pays. Depuis plus de cinq ans, les services américains connaissent tout de la villégiature du chef d’Al-Qaïda. Le président Obama donne le feu vert à cette opération à ce moment-là parce que son administration veut éviter qu’Al-Qaïda ne récupère le mouvement de protestation qui s’est répandu dans l’ensemble du monde arabo-musulman. L’existence d’Al-Qaïda ne correspond plus à la nouvelle configuration des intérêts américains toujours portés à favoriser la promotion des Frères musulmans. Les Départements d’Etat et de la Défense estiment que ces derniers sont en mesure d’apporter des réponses thermidoriennes appropriées aux révoltes arabes.

Doha exulte et Riyad s’adapte. Toujours est-il que ce choix s’avère désastreux : en juillet 2013, après un an de pouvoir frériste au Caire, trente millions d’Egyptiens descendent dans la rue, ouvrant la voie au retour des militaires ; en Tunisie Ennahdha doit quitter le pouvoir en laissant une situation économique apocalyptique ; la Libye implose après la brillante intervention militaire franco-britannique relayée par l’OTAN ; en Syrie les Frères et leurs alliés arabes et occidentaux ne parviennent pas à renverser un régime fortement appuyé par la Russie, l’Iran et le Hezbollah libanais ; enfin, au Yémen la rébellion des Houthi provoque l’intervention de l’armée saoudienne qui remet Al-Qaïda en selle…

Il n’est pas anodin de souligner que cette initiative revient principalement au ministre de la Défense Mohamed ben Salman Al-Saoud (MBS), second vice-premier Ministre. Il est aussi vice-prince héritier, mais derrière son concurrent Mohammed Ben Nayef ben Abdelaziz Al-Saoud (MBN), lui aussi vice-Premier ministre mais surtout prince héritier en premier. Lié aux grandes sociétés du complexe militaro-industriel américain et aux stratèges du Pentagone, MBN qui devrait logiquement succéder à l’actuel roi Salman, fait l’objet de toutes les attentions de son concurrent MBS. Ce dernier fait ainsi assaut de surenchères wahhabites sur tous les dossiers possibles – Yémen, opposants, minorités chi’ites et police religieuse – afin de convaincre le Conseil des Oulémas qu’il représente mieux l’avenir de la dynastie, sinon la survie du royaume que le prince héritier désigné MBN, « vendu aux américains », selon les dires de plusieurs fils des rois Fahd et Abdallah, soigneusement écartés de toutes responsabilités importantes.

Cette épuration ne résulte pas seulement de querelles de parentèles, ne vise pas uniquement l’accès à la rente et les prébendes qui vont avec, mais entend aussi exprimer sûrement la volonté du clan des Soudaïri – revenu au pouvoir dans le sillage du nouveau roi Salman – d’une rupture avec la politique des Tuwaïjri et des tribus Chammar du feu roi Abdallah. Ce dernier était d’autant plus suspect aux yeux des premiers, qu’il cherchait à établir un système d’évitements, sinon d’arrangements avec l’Iran, estimant – sans doute à juste tire – que l’Arabie avait tout à perdre, à moyen et plus long terme, d’une confrontation directe et permanente avec le grand voisin perse.

C’est dans ce contexte de guerre de successions toujours inabouties qu’intervient – en Irak – le schisme fondamental entre Al-Qaïda (canal historique) qui reste partisan du « jihad global », et la future organisation « Etat islamique » (Dae’ch), optant pour un « jihad de proximité » à prétention territoriale. Le 9 juin 2014, Dae’ch prend Mossoul, la deuxième ville d’Irak et proclame le Califat vingt jours plus tard. A l’origine, ce nouvel acteur est accueilli favorablement, sinon aidé, par Ankara, Riyad et Washington qui estime ainsi pouvoir « siphonner », selon les propres termes d’un haut responsable du Pentagone, « les légions d’Al-Qaïda au profit de jihadistes locaux plus facilement contrôlables… ». Mais avec la proclamation d’un califat, englobant La Mecque et Médine, et la décapitation médiatisée de plusieurs journalistes américains, les nouveaux venus s’avèrent vite incontrôlables. Les premières « frappes » américaines contre Dae’ch commencent officiellement le 7 août 2014 avant que ne s’organise une improbable coalition anti-Dae’ch dont les membres principaux poursuivent des objectifs très contradictoires…

Réconciliée avec les Frères musulmans, l’Arabie saoudite – du moins certains de ses grands bienfaiteurs – continue à soutenir allègrement les katibas d’Al-Qaïda, de Dae’ch, de Jabhat al-Nosra et des autres variantes armées d’un Islam radical qui s’inspirent majoritairement du wahhabisme, doctrine officielle de la monarchie. Bien-sûr, Riyad fait partie de la coalition contre Dae’ch – qui revendique plusieurs attentats contre des mosquées chi’ites du royaume… – et va même jusqu’à fabriquer une nouvelle coalition « arabe » contre l’ « Etat islamique », mais le cœur n’y est pas… et les services de renseignement les plus sérieux sont obligés de reconnaître que l’Arabie saoudite, en dépit de ses efforts de communication, ne change pas de politique !

Journal presque officiel du Quai d’Orsay, Le Monde attend les télégrammes diplomatiques révélés par Wikileaks et les enquêtes du New York Times pour écrire du bout de la plume que « l’Arabie finance le fondamentalisme sunnite à travers le monde »10. Mais il en faut plus pour faire plier le chef de la diplomatie française dont le nouveau credo est « qu’il ne faut pas confondre le wahhabisme saoudien avec le salafisme… ». Le 18 novembre dernier dans l’hémicycle parlementaire, Laurent Fabius réaffirme que « les accusations de financement des groupes jihadistes qui pèsent sur les pays du Golfe n’étaient pas avérées ! » Des propos déjà tenus par Manuel Valls, la veille sur les ondes de France Inter, quelques heures avant sa rencontre avec le Premier ministre du Qatar…

LA POLITIQUE « SUNNITE » DE LA FRANCE

Depuis plusieurs années, Paris profite des tensions Riyad/Washington liées aux progrès de l’accord sur le nucléaire iranien, afin de se positionner comme partenaire privilégié de l’Arabie saoudite. Cette diplomatie commerciale a fini par peser une cinquantaine de milliards de dollars au profit des grandes sociétés du CAC-40, selon le cumul de contrats effectifs et d’intentions annoncées. Le 10 octobre 2015, en marge d’un forum d’affaires franco-saoudien, Manuel Valls annonçait fièrement qu’il avait signé des « accords et des lettres d’intention » pour un volume d’affaires estimé à 10 milliards d’euros. Cette annonce concernait une trentaine de patrouilleurs rapides qui devaient être commandés à DCNS11 par Riyad avant la fin 2015. A ce jour, la commande n’a pas été confirmée de même que des annonces similaires concernant le domaine des satellites de télécommunications et d’observation.

Selon l’AFP, qui citait les services du Premier ministre, ces accords concerneraient aussi « les secteurs de l’énergie, la santé, l’agro-alimentaire, le maritime et les infrastructures ». Un de ces accords porterait sur la création d’un fonds saoudien dédié à l’investissement dans de petites et moyennes entreprises françaises, notamment dans le numérique et les énergies renouvelables, pour un montant de deux milliards d’euros. Dans le domaine de l’agro-alimentaire, l’embargo qui touchait la viande bovine française a été levé. Les sociétés françaises devraient ainsi pouvoir à nouveau exporter vers l’Arabie Saoudite, précisait encore Matignon. Un protocole d’accord a aussi été signé entre le Fonds souverain saoudien et le Laboratoire français du fractionnement et des biotechnologies (LFB) pour la création d’une usine de fractionnement de plasma en Arabie Saoudite. L’investissement saoudien s’élèverait à 900 millions d’euros. Des annonces ont également été faites dans le domaine des infrastructures, pour la gestion du réseau d’eau de Ryad (trois milliards d’euros), les transports urbains (notamment concernant le métro de Ryad pour un milliard d’euros) et la distribution de l’énergie dans la nouvelle cité économique de Jeddah (un milliard d’euros).

Mais pour l’instant – à l’image des annonces publiques de subventions d’Etat aux différents programmes des Nations unies, où il y a le plus souvent loin de la coupe aux lèvres – ces chiffres demeurent très virtuels : ainsi la finalisation du DONAS ( l’enveloppe saoudienne de trois milliards de dollars promise aux industries françaises de défense pour moderniser l’armée libanaise ) traîne depuis plus de trois ans, sans certitude de la voir pleinement aboutir un jour… Et comme un « économiste atterré » le souligne : « calmons-nous avec ces effets d’annonces mirifiques, parce qu’aujourd’hui, le niveau réel de notre volume d’affaires avec l’Arabie saoudite n’atteint pas 10% de celui de nos échanges avec la Belgique… »

Toujours est-il que si l’on parlait encore d’une « politique arabe » dans la France du général de Gaulle et celle de François Mitterrand, il n’est plus question désormais que de politique « sunnite » dans celle de François Hollande… A ce titre, Laurent Fabius s’est opposé jusqu’au dernier moment à la finalisation, pourtant annoncée, de l’accord sur le nucléaire iranien. Au nom de quels intérêts ? On se pose encore la question, demeurée à ce jour sans véritable réponse !

Quoiqu’il en soit, Paris a réagi plutôt mollement aux dernières exécutions saoudiennes qui ont révolté toute la planète. Dans une réaction antidatée du 2 janvier 2016 – il fallait attendre celle de Washington -, Paris a déploré l’usage de la peine de mort, sans condamner les exécutions saoudiennes… François Hollande réitère ainsi la faute politique qu’il avait commise lors des derniers bombardements israéliens sur Gaza, ne se souciant que de la sécurité d’Israël sans se préoccuper des victimes civiles palestiniennes ! Aucune allusion aux contrats d’armements français avec Riyad, alors qu’au même moment le ministre allemand de l’Economie déclare publiquement qu’il s’agit « d’être plus critique, à l’avenir, en matière d’exportation de matériels de défense à destination de ce pays ».

Bien qu’entouré de conseillers en communication permanente, le président de la République s’exprime ici à contre-courant d’une opinion française et internationale majoritaire, qui sait maintenant, peu ou prou, le rôle joué par la monarchie wahhabite dans l’expansion de l’Islam radical dont les médias dénoncent quotidiennement les méfaits depuis les derniers attentats du 13 novembre 2015. En dépit de cette évolution faisant que l’Arabie saoudite d’aujourd’hui est une « dictature moins protégée », sa survie institutionnelle n’en reste pas moins assurée pour les prochaines années à venir.

En effet, l’administration Obama finissante, comme le prochain président américain, démocrate ou républicain, ne pourront que scrupuleusement observer les tables du Pacte du Quincy, officiellement en vigueur jusqu’en 2065. Normaliser les relations avec un Iran en voie de modernisation est une chose, lui laisser un champ régional libre où il pourrait s’imposer comme la puissance dominante en est une autre… Même si les Etats-Unis privilégient le redéploiement de leurs intérêts stratégiques vers l’Asie-Pacifique et l’Asie centrale, ils ne peuvent se désengager totalement des Proche et Moyen-Orient et, surtout, permettre l’émergence d’un « croissant chi’ite » tant redouté par leurs alliés historiques.

Ainsi, Washington doit impérativement veiller à l’existence et à la pérennité d’un pôle sunnite suffisamment fort – s’organisant autour des pays du Conseil de coopération du Golfe et de l’Egypte – afin de contenir le retour de l’Iran chi’ite dans le concert des nations. De fait, et face aux dernières provocations saoudiennes, la diplomatie américaine joue la carte de la désescalade pour s’assurer aussi que Riyad n’anéantisse pas les discussions de paix engagées sur les dossiers syrien, irakien et yéménite. En définitive, et même « moins protégée… », la dictature wahhabite pourra continuer, longtemps encore, à se jouer du cynisme mercantile et des lâchetés des démocraties occidentales. Bonne année tout de même !

Richard Labévière
11 janvier 2016


1 Le pacte du Quincy a été signé le 14 février 1945 à bord du croiseur USS Quincy (CA-71) entre le roi Ibn Saoud, fondateur du royaume et le président américain Franklin Roosevelt de retour de la conférence de Yalta. Il comporte quatre volets principaux : la protection de l’Arabie saoudite fait partie des « intérêts vitaux » de Washington ; la stabilité de la péninsule Arabique et le leadership régional saoudien font aussi partie de ces « intérêts vitaux » ; en contrepartie, le royaume garantit l’essentiel de l’approvisionnement énergétique américain ; les autres clauses portent sur le partenariat économique, commercial et financier saoudo-américain ainsi que sur la non-ingérence occidentale dans les questions de politique intérieure saoudienne. La durée de l’accord était prévue pour être de 60 ans. Il a été renouvelé pour une même période en 2005 par le président George W. Bush.
2 Alain Chouet : Au cœur des services spéciaux. La menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers. Editions La Découverte, 2011.
3 Xavier Raufer (direction) : Atlas de l’Islam radical. CNRS-Editions, 2007.
4 Pierre Conesa : Guide du petit djihadiste, à l’usage des adolescents, des parents, des enseignants et des gouvernants. Editions Fayard, 2015.
5 Richard Labévière : Les dollars de la terreur – Les Etats-Unis et les islamistes. Editions Grasset, 1998. Les Coulisses de la terreur. Editions Grasset, 2003. Vérités et mythologies du 11 septembre 2001. Nouveau-Monde Editions, 2011.
6 Zbigniew Brzezinski : Le Grand échiquier – L’Amérique et le reste du monde. Editions Bayard, 1997.
7 Paul Balta : Iran-Irak, une guerre de 5000 ans. Editions Anthropos/Economica, 1988.
8 Les Saoudiens de confession chi’ite représente environ 10% d’une population de 29 millions d’habitants.
9 Cité par Salah Lamrani : Exécution d’un clerc chi’ite au Moyen-Orient, conflits sectaires ou politiques ? 5 janvier 2016.
10 Arnaud Leparmentier : Nos alliés les Saoud. Le Monde du jeudi 26 novembre 2015.
11 DCNS est un groupe industriel français spécialisé dans l’industrie navale militaire, l’énergie nucléaire et les infrastructures marines. Le groupe emploie plus de 13 000 personnes à travers 10 pays. Société de droit privé détenue à hauteur de 64 % par l’État français, de 35 % par Thales et de 1 % par son personnel, DCNS est l’héritier des arsenaux français et de la Direction des Constructions et Armes Navales (DCAN), devenue la Direction des Constructions Navales (DCN) en 1991.

Retrouvez l’article sur le site Proche et Moyen-Orient

Le roman arabe entre despotisme et violences – L’Orient Littéraire / Beyrouth

Le roman arabe entre despotisme et violences

Le roman libanais refait parler de lui avec l’attribution à Hassan Daoud du prix Naguib Mahfouz, décerné par l’Université américaine du Caire, et la parution, à l’occasion du Salon du livre arabe de Beyrouth, d’un bon nombre de romans signés par des vétérans du genre comme Élias Khoury, Rachid el-Daïf, Imane Humaydane ou Abbas Beydoun, sans oublier le Syrien Khaled Khalifa. L’actualité, entre despotisme et violences, y pèse de tout son poids.

Par Tarek Abi Samra
2016 – 01

Raconter l’indescriptible

 

Avec La Porte du soleil paru en 1998, Élias Khoury avait écrit l’épopée des Palestiniens du Liban : l’exode de 1948, l’installation dans des camps de réfugiés, et puis les années sanglantes de la guerre civile. Aujourd’hui, dans son nouveau roman Les Enfants du ghetto. Je m’appelle Adam (Awlad el-ghetto. Esmi Adam), Khoury ressuscite encore ce passé, mais pour le considérer sous un jour différent : plutôt que l’exode, les horreurs l’ayant immédiatement précédé ; au lieu du destin des réfugiés, celui de ceux restés en territoire ennemi.

 

Adam, narrateur éponyme du roman, est en train d’écrire sa vie mais ne sait comment s’y prendre. Son existence est si fragmentée qu’il lui est impossible d’en faire un récit un tant soit peu linéaire. Il ne peut que digresser, distordre la temporalité normale et fournir, d’un même événement, une multitude de versions, chacune étant souvent celle d’une personne différente. De plus, comme une poupée russe monstrueuse, chaque histoire relatée renferme une infinité d’autres à tel point qu’on a l’impression de pénétrer dans une machinerie gigantesque, détraquée, fabricant les récits en série. Bref, le style d’Adam est celui, bien connu, de Khoury lui-même, style serpentin parfaitement maîtrisé qu’il ne perd jamais le lecteur malgré les innombrables contorsions que celui-ci doit faire subir à son esprit.

 

Ainsi, par bribes, l’on apprend l’histoire d’Adam. Ses origines se confondent avec la Nakba, puisqu’il fut le premier nouveau-né du ghetto arabe de Lydda, établi par l’armée israélienne qui encercla de fils de fer barbelés une partie de cette ville palestinienne après avoir massacré des centaines d’habitants et expulsé des dizaines de milliers. Ceux qui y sont demeurés, les prisonniers du ghetto, vécurent leurs premiers jours au milieu de cadavres putréfiés, souffrant de faim et de soif. Les troupes israéliennes les obligèrent à creuser des fosses profondes et à y enterrer leurs morts. Enfin, après un mois de cet abominable labeur, ils leur ordonnèrent de brûler ce qui restait de cadavres ; les Palestiniens s’y employèrent, se transformant en une sorte de SonderKommando, ces juifs forcés par les nazis à se débarrasser des cadavres des victimes des chambres à gaz.

 

Après son enfance à Lydda, puis son adolescence à Haïfa, Adam quitte sa maison à l’âge de quinze ans et se forge, en quelques années, une nouvelle identité : il se présente désormais comme un juif, le fils d’un survivant du ghetto de Varsovie, et travaille comme critique de musique dans un quotidien hébreu. Une déception amoureuse le pousse à émigrer aux États-Unis où il travaille dans un restaurant de falafel. Il pense avoir réussi à bâtir une nouvelle existence, mais son passé revient le hanter. Il décide alors d’écrire sa vie.

 

Le livre que nous lisons est en effet le manuscrit d’Adam que Khoury, dans son introduction, prétend avoir acquis par hasard et qu’il décida ensuite de publier. La seconde partie du manuscrit relate les événements que nous venons de résumer. Toutefois, la première – une soixantaine de pages – est un roman avorté dans lequel Adam a tenté de raconter l’histoire du poète omeyyade Waddah al-Yaman qui garda un silence absolu lorsque le calife le tua en le jetant dans un puits. D’abord, Adam voit dans le silence du poète une métaphore du silence des Palestiniens à propos de certaines tragédies qu’ils ont subies, mais il délaisse ensuite ce projet de roman, considérant l’écriture symbolique comme impuissante à dire la vérité.

 

Toute cette architecture disloquée du roman de Khoury, son style excessivement digressif, ainsi que le jeu de miroirs entre l’auteur et le narrateur sont au service d’une question fondamentale : comment raconter des horreurs dont les victimes ont choisi le silence ? La réponse réside peut-être dans le recours à l’univers romanesque, qui permet la coexistence de récits contradictoires de même que leur prolifération à l’infini. À l’avant-dernière page, Adam dit : « Shéhérazade avait découvert que le monde des récits est le monde réel ; les récits ne sont pas un substitut à la vie, mais la vie elle-même. »

Activités à venir Janvier 2016

 

 

Activités à venir

najjar Lundi 11Janvier à 19h à la librairie arabe l’Olivier     

Rencontre avec Alexandre Najjar autour du

« Dictionnaire amoureux du Liban » et de « Khalil Gibran »

Homme de convictions, Alexandre Najjar s’est investi pour les causes qui lui tenaient à coeur. Après avoir étudié au Liban au collège Notre Dame de Jamhour, il se rend à Paris où il suit les….                                                                                                                                                                 [plus d’infos….  ] 

Mercredi 13 janvier à 18h30 à la librairie arabe l’Olivier

Café sagesses de l’Humanité

avec le Grand Rabin Marc Raphael Guedj, le pasteur Vincent Schmid, Dr. Alexandre Ahmadi psychanaliste jungien et spécialiste de la mystique musulmane.   

 Vernissage de Waha: Exposition de peinture, Hussain Tarabie et Ali Omar @ ICAM-L'ibrairie de l'Olivier | Genève | Genève | Switzerland  Jeudi 14 janvier à 18h à la librairie arabe l’Olivier

Vernissage de l’Exposition WAHA

Peintures de Hussein Tarabie et Omar Ali (Syrie)

Waha est une initiative, lancée à Istanbul en 2015 par des créateurs et des artistes syriens et suisses, qui a pour but de promouvoir le travail de jeunes artistes du Proche-Orient. Après une première exposition..                                       [plus d’infos….]

  Vendredi 15 janvier de 18h30 à 21h30 à la Librairie arabe l’Olivier

Formation de Mohammed Taleb:

Histoire et présence du nationalisme révolutionnaire arabe

Notre objectif est, non pas d’abord, de diffuser des informations à caractère historique sur cette civilisation, mais d’offrir des clés d’analyses, des grilles d’interprétation. Ce qui nous intéresse est de poser la Question du sens. La surinformation que procure les nouvelles technologies de la communication a ceci de fâcheux …..[plus d’infos….]

 Samedi 16 janvier de 9h30 à 12h30 à la Librairie arabe l’Olivier

Formation de Mohammed Taleb:

Hommage à Edward Said. Une contribution palestinienne,arabe, universelle au réenchantement du monde

                                                                                     plus d’infos….]

 Concert + apéro vernissage CD "Terra Aria" ZATAR @ Librairie arabe l'Olivier | Genève | Genève | Switzerland Samedi 16 janvier dès 18h30 à la Librairie arabe l’Olivier

Concert + Vernissage CD  “TERRA ARIA”  ZATAR

Du nom de ce mélange d’épice où le Moyen-Orient trempe son pain imbibé d’huile d’olive, ZATAR aime brasser les saveurs et les émotions. Le quartette propose un cocktail détonant de compositions personnelles, de pièces du…………….[plus d’infos…]

 Cours de cuisine libanaise végétarienne avec Samia @ Librairie arabe l'Olivier | Genève | Genève | Switzerland  Samedi 23 janvier de 10h à 13h à la Librairie arabe l’Olivier

Cours de cuisine végétarienne avec Samia

Après le succès des derniers cours et à la demande de plusieurs d’entre vous. Samia continue à vous faire voyager à travers sa cuisine et elle vous propose: Chaque mois un cours! Un cours de…                                                                    plus d’infos…]

 Concert avec l'Orchestre National de Palestine et le choeur Singkreis Wohlen/BE @ Salle Frank Martin, Genève | Genève | Genève | Switzerland Mardi 26 janvier à 20h30  Salle Frank Martin

Concert avec l’Orchestre National de Palestine 

et Singkreis Wohlen BE.

Bach, oratorio de Noël

Mariam Tamari, Soprano / Dieter Wagner, ténor/ Martin Snell, basse

                                                                                             [plus d’infos…]

 Un grand merci à nos soutiens pour la confiance qu’ils nous accordent

 
 

 

 

100 idées reçues sur l’Islam – Imam Hassen Chalghoumi

Jihad, fatwa, frères musulmans, islamistes, salafistes… Des mots qui circulent partout, inondent l’actualité. On se perd dans ce vocabulaire, tant utilisé par Daech, Aqmi et les médias, que sur Internet, cette belle avancée de notre siècle qui est aussi source de dérives. N’importe qui s’octroie le droit d’interpréter la langue sacrée d’Allah, donnant de fausses définitions et des explications douteuses, dangereuses. Des sites en profitent et ” hypnotisent ” certains de nos enfants jusqu’à leur arrivée fatale en Syrie. Depuis les attentats de Charlie Hebdo, nous portons tous le deuil. J’ai pris position contre ces crimes qui menacent nos sociétés, nos libertés et nos vies. Le terrorisme a pris l’islam et la communauté musulmane en otage, affirmant agir au nom d’Allah, s’appropriant les paroles saintes du Coran, les détournant de leur sens originel. Ce livre rétablit la vérité. Il y a urgence. Si les intégristes tuent en son nom, rappelons que l’islam prône paix, tolérance et respect. Nous, Français musulmans, déclarons au monde ce que le Coran a révélé au prophète Muhammed voilà quatorze siècles : ” Si tu n’es pas mon frère dans la religion, tu es mon frère dans l’humanité. ” H. C.