Un royaume d’olives et de cendre – 26 écrivains – 50 ans de territoires occupés

Voyage chez ceux «qui ne sont pas supposés exister»

Article de Luis Lema dans le Temps

Vingt-six écrivains, de Mario Vargas Llosa à Anita Desai, de Maylis de Keyrangal à Colum McCann décrivent ce qu’ils ont vu en Palestine occupée lors de visites organisées par d’anciens soldats israéliens. Un appel à «ne pas renoncer à prêter attention»

Comment dire le quotidien de l’occupation militaire? Que reste-t-il à raconter, 50 ans plus tard, après la fin du bulletin d’informations, après les discours interminables à l’ONU, après les millions de commentaires que continue de susciter le conflit israélo-palestinien? Il reste encore et toujours à mettre en mots l’essentiel. A décrire ce temps dont vous n’êtes plus maître, ce droit de marcher librement qui vous est volé, ces murs qui «déchirent votre existence», cette humanité dont vous êtes dépouillé.

 Ayelet Waldam, de son propre aveu, ne voulait pas s’atteler à cette tâche-là. L’écrivaine juive américano-israélienne, auteure notamment de Mercredi au Parc, transposé à l’écran sous le titre Un Hiver à Central Park (avec Natalie Portman dans le rôle principal), entretenait avec Israël ce compagnonnage naturel et désinvolte qui se résume souvent à s’extasier devant la ferveur cosmopolite de Tel-Aviv. C’était avant qu’une rencontre lui ouvre les yeux. D’anciens militaires israéliens, réunis dans l’organisation Breaking the Silence («Briser le silence»), la convainquent de faire un tour à Hébron, cette ville de Cisjordanie qui exprime jusqu’à la caricature la monstruosité de l’occupation. Une ville coupée en deux, où 40 000 habitants palestiniens sont soumis à la tyrannie de quelques centaines de colons juifs extrémistes, protégés par autant de soldats israéliens. Cette partie de Hébron, appelée H2, est devenue une ville morte, avec les rideaux de fer tirés, le couvre-feu permanent, les humiliations et les angoisses constantes qui pourrissent les vies.

Dessiller les yeux

Les membres de «Briser le silence» sont certains de ceux qui tenaient auparavant les fusils, de ce côté-ci de Hébron, ou ailleurs en Cisjordanie occupée. Leur tour guidé de la ville – qui abrite le Tombeau des Patriarches, un monument sacré aussi bien pour les juifs que pour les musulmans – fait partie aujourd’hui du programme lancé par ces vétérans de l’armée pour tenter de dessiller les yeux de leurs concitoyens.

Le mari de Waldam, Michael Chabon, est lui-même écrivain, récompensé du Prix Pulitzer. Chez eux en Californie, ils se rappellent que l’une des armes de la littérature est celle qui consiste à «pouvoir engager l’attention des gens qui, comme nous, ont depuis longtemps renoncé à prêter attention ou qui ont renoncé tout court». Tous deux ouvrent leur carnet d’adresses: ils vont réunir à leurs côtés 24 autres auteurs «de tous les continents à l’exception de l’Antarctique, de tous âges et de huit langues maternelles différentes».

La réalité en pleine figure

Cap pour tous, séparément ou par petits groupes, sur les Territoires occupés. Hébron, mais aussi les autres villes de Cisjordanie, des villages palestiniens le long de la vallée du Jourdain, le camp de réfugiés de Shuafat, à Jérusalem, ou encore la bande de Gaza.

C’est une palette exceptionnelle d’écrivains, dont la Française Maylis de Kerangal, l’Américain Dave Eggers, l’Irlandais Colum McCann, la Canadienne Madeleine Thien ou encore le Péruvien Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa. Et c’est un peu comme si la plupart avaient été surpris au pied du lit, en recevant cette réalité en pleine figure. «Je n’avais pas pensé à la situation du monde depuis longtemps et ce lieu, entre tous, avait semblé encore plus facile à ignorer», avoue Eimar McBride, l’auteur du phénoménal Une fille est une chose à demi.

Aux Etats-Unis, où la démarche a eu un fort retentissement, certains se sont aussi moqués de ces écrivains en quête de frisson, transportés dans des minibus équipés d’air conditionné et prêts à tomber en Palestine dans tous les pièges qui menacent les journalistes débutants. C’est en partie vrai, mais l’essentiel n’est pas là. D’où qu’ils viennent, les voyageurs voient tous le même mur. Dans ce Proche-Orient où chaque pierre a déjà été retournée dans tous les sens depuis 50 ans, c’est précisément le regard frais qu’apportent les auteurs qui sert en quelque sorte à déconstruire les fondements mêmes du système d’occupation mis en place par les Israéliens. Or les écrivains sont ainsi faits: derrière ce système, ce sont les gens réels, les histoires humaines particulières qu’ils recherchent, dans le but implicite de les rendre universelles.

Coupés du monde

Place donc à des paysans palestiniens coupés du monde, à des universitaires désabusés, à des familles craignant le pire pour leurs proches à chaque heure du jour et de la nuit. «Ces gens ne comprennent-ils pas qu’ils ne sont pas supposés exister? Qu’ils sont des fantômes, sans vie, sans avenir?» s’interroge l’Indienne Anita Desai dans un beau texte où elle oppose deux mondes au long de son parcours, le visible et l’invisible. «Alors pourquoi persistent-ils à vouloir exister? Et à souffrir?»

Même s’il n’est pas le plus poignant, le témoignage de Mario Vargas Llosa a été sans doute le plus douloureux à écrire pour son auteur. Comme il le rappelle lui-même, Vargas Llosa a passé de nombreuses années à défendre Israël, à «affirmer son caractère pluraliste et démocratique» face aux attaques qui venaient aussi bien de gauche que de droite. Mais il revient aujourd’hui consterné d’un «pays colonial qui n’écoute pas, qui ne veut pas négocier ni faire de concessions, qui ne croit qu’en la force».

Comme le précise Ayelet Waldman, tous les écrivains ont accepté de travailler de manière bénévole pour ce recueil. Leurs droits seront reversés à «Briser le silence», mais aussi à une autre ONG, palestinienne celle-là, Youth Against Settlements («la jeunesse contre la colonisation») qui prône la non-violence pour résister aux colons qui se sont emparés de Hébron. Loin de l’image d’un militant palestinien radical, Issa Amro, directeur de cette association, apparaît d’ailleurs dans plusieurs textes de l’ouvrage, comme dans celui de Madeleine Thien où, aux côtés d’activistes israéliens, il s’emploie à nettoyer un vieil entrepôt en espérant y installer le premier cinéma de Hébron. Simple hasard? Entre-temps, la justice militaire israélienne a réactivé de vieilles charges contre lui, l’accusant notamment d’incitation à la violence. Contrairement à la violence, bien réelle, décrite au fil des pages de ce recueil, «l’incitation» à résister coûte cher. Issa Amro risque à présent dix ans de prison.


«Un Royaume d’olives et de cendres: 26 écrivains 50 ans de Territoires occupés», Robert Laffont

Témoins de paix en Palestine – Collectif

Recueil de témoignages de personnes qui ont séjourné en Palestine dans le cadre du Programme d’accompagnement oecuménique en Palestine et Israël (EAPPI), créé suite à la deuxième Intifada (2000). Ces ” accompagnateurs oecuméniques ” sont des personnes âgées de 25 à 70 ans, de toutes nationalités et de tous horizons. Depuis 2002, près de 1600 volontaires de 25 nationalités ont participé à ce programme. Leur mission est d’observer et de rendre compte des atteintes aux Droits de l’Homme et d’offrir une présence protectrice aux personnes vulnérables. Aux côtés de Palestiniens et d’Israéliens, ils oeuvrent à la paix de manière non-violente. La préface est de Dominique Vidal, journaliste et essayiste, spécialiste du Moyen-Orient.

La Palestine, un défi pour les historiens arabes – Interview de Maher Al-Charif

La Palestine, un défi pour les historiens arabes

Plus que pour d’autres pays, l’écriture de l’histoire de la Palestine est un véritable défi, surtout qu’elle a longtemps été dominée par les Occidentaux et les Israéliens. Pourtant, les recherches des historiens arabes et palestiniens changent la donne. Mais comment écrire « objectivement » l’histoire de son propre pays lorsque celui-ci reste sous occupation ? Questions à Maher Al-Charif qui vient de publier en arabe aux éditions Al-Farabi (Beyrouth) L’histoire de la Palestine vue par les Arabes.

Nada Yafi. Comment expliquez cette importance toute particulière accordée à l’histoire dans l’affrontement en Palestine ? Dans quelle mesure cette histoire de la Palestine vue par les Arabes peut-elle se dégager de la logique de l’affrontement ?

Maher Al-Charif. — La relation entre la Palestine d’une part, l’histoire et son écriture de l’autre est en effet une relation singulière. Ce lien fort s’est noué en réaction au sionisme comme projet politique faisant de l’héritage juif, réel ou mythologique, un instrument pour la création d’une nation et l’instauration d’un État. L’affrontement avec le sionisme aura ainsi, souvent, dicté à l’historien arabe ses thèmes et ses axes d’analyse, de telle sorte que le désastre de 1948, la Nakba et ses conséquences tragiques ont été prédominants par rapport à d’autres épisodes, dans nombre d’écrits et de recherches. L’effort des historiens palestiniens en matière de recherche s’est dès lors concentré sur la nécessité de rédiger un récit contraire au récit sioniste, soulignant la permanence de la présence historique du peuple palestinien sur sa terre, la légitimité de sa lutte, rappelant ses caractéristiques nationales et culturelles. Il s’agissait de réfuter les mythes propagés par les sionistes, parmi lesquels celui de la Palestine comme « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », ou celui d’une histoire très ancienne, « éternelle » du sionisme, ou encore la négation de traits culturels distinctifs des Palestiniens avant l’immigration juive et l’établissement des colonies.

S’il est vrai que la cause palestinienne est appelée à demeurer au cœur de l’écriture historique arabe, et ce jusqu’à la réalisation des aspirations nationales palestiniennes et l’instauration d’une paix juste et durable entre les Arabes et les Israéliens, cela ne veut pas dire pour autant que l’écriture arabe de l’histoire s’arrête à une seule époque ou qu’elle tourne en rond. La prééminence de la problématique de la Nakba n’a pas empêché l’émergence d’une nouvelle approche arabe de l’histoire, perceptible depuis quelques années déjà, et qui tente de renouveler ses méthodes, diversifier ses sources, élargir ses centres d’intérêt. Elle consiste par exemple à passer de la macro-histoire à la micro-histoire, à déplacer l’accent, de « la cause palestinienne » vers ses ayant-droit, autrement dit à mettre les Palestiniens au centre du récit, là où ils sont établis, que ce soit sur leur terre ou dans la diaspora. Elle consiste à noter les menus faits de leur vie, à consigner les massacres qu’ils ont subis, à relater l’expérience de tel ou tel camp de réfugiés, en Palestine ou dans les pays d’accueil, à retracer la vie des villes palestiniennes sous l’empire ottoman, dans sa dernière période, ou sous mandat britannique, ou encore celle de leurs villages, notamment ceux qui ont été détruits.

N. Y.Cette émergence d’une nouvelle écriture arabe de l’ histoire de la Palestine a-t-elle été influencée par le phénomène des « nouveaux historiens » apparu en Israël ?

M. C.— Le courant des nouveaux historiens israéliens a sans aucun doute représenté une sorte de défi pour l’historiographie arabe de la Palestine, mais je ne pense pas qu’il ait eu une influence directe. Il s’agit en tout cas d’un phénomène important en ce qu’il a réfuté de nombreux mythes fondateurs sur lesquels reposait le récit historique israélien officiel. J’observe toutefois que la plupart de ces « nouveaux » historiens — à part peut-être Ilan Pappé et Avi Schlaïm — n’ont pas été jusqu’à tirer les conclusions qui s’imposaient de leurs découvertes, à savoir la reconnaissance d’une responsabilité politique et éthique de l’État d’Israël dans la tragédie du peuple palestinien. Certains sont même revenus sur leurs positions, comme Benny Morris qui, après la deuxième intifada palestinienne en 2000 a renié les conclusions auxquelles il était parvenu dans son livre La naissance du problème des réfugiés palestiniens 1947-1949 et s’est mis à rejeter sur les Arabes la responsabilité de l’exode forcé des Palestiniens et l’échec du processus de paix.

N. Y.Certains ont pourtant vu dans ce phénomène des nouveaux historiens israéliens la possibilité que le récit historique des vaincus prenne le pas sur celui des vainqueurs. N’est-ce pas votre avis ?

M. C.— C’est un fait que certains écrits israéliens ont accrédité, dans ses grandes lignes, le récit des historiens arabes, notamment quant aux rôles respectifs de la victime et de l’agresseur. L’historien palestinien Tarif Al-Khalidi relevait à juste titre que nous avions obligé les historiens israéliens à réécrire cette période de l’histoire moderne de la Palestine (la création d’Israël et l’exode forcé des Palestiniens), sans avoir cependant réussi, jusqu’à présent, à les amener à affronter les conséquences morales de cette reconnaissance. Je songe aux enseignements que tirait Reinhart Koselleck, dans son livre L’expérience de l’histoire. À savoir que l’histoire « est écrite par les vainqueurs sur le court terme, qu’ils peuvent la maintenir sur le moyen terme, mais qu’ils ne sauraient la dominer sur le long terme ». Sur le temps long « les gains historiques de la connaissance proviennent des vaincus, et si les écrits de ceux-ci ne sont pas toujours les plus riches, la condition de vaincu implique une capacité inépuisable à enrichir la connaissance ».

N. Y.Dans l’introduction de votre livre, vous soulignez tout particulièrement l’importance de l’accès aux sources pour les historiens palestiniens ou arabes. N’est-ce pas le cas pour tous les historiens ?

M. C.— Je pense que le problème est particulièrement aigu s’agissant de l’histoire moderne de la Palestine. La plus grande partie des sources ont en effet été perdues ou pillées par des organisations sionistes lors de la guerre de 1948 et du tragique exode palestinien qui l’a suivie, puis lors de l’invasion israélienne du Liban en 1982 : l’armée a investi le centre de recherches palestinien de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), et emporté toutes ses archives. Par ailleurs le chercheur qui s’intéresse à la période moderne de l’histoire palestinienne a difficilement accès aux archives des pays arabes qui ont pu être impliqués dans la question palestinienne. S’il arrive à dépasser l’obstacle politique — le plus dur —, il s’apercevra que ces pays détiennent rarement de véritables centres d’archives, sans compter l’absence de législation sur les conditions de consultation. Il faut reconnaître cependant que de nombreux chercheurs ont pu bénéficier, au cours des dernières décennies, de documents provenant des archives britanniques, de certaines organisations internationales, comme l’ONU ou la Croix-Rouge. Certains ont même réussi à avoir accès aux archives israéliennes. L’intérêt de recueillir des témoignages vivants s’est également accru ces dernières années.

N. Y.Dans cette période moderne s’est forgée la conscience nationale palestinienne. Sur quoi s’est-elle surtout appuyée selon vous ?

M. C.—Au départ, les Palestiniens faisaient partie de la communauté plus large des Arabes, dans la région désignée sous le nom de Bilad As-Sham, c’est-à-dire la Grande Syrie ; c’est dans la deuxième moitié du XIXe siècle que leur conscience nationale s’est forgée, en partie sous l’influence des idées nationalistes européennes propagées dans les provinces arabes sous domination ottomane, par la traduction des grands textes, les écoles des missions religieuses ou les étudiants arabes de retour d’Europe. C’est donc le nationalisme arabe qui a d’abord exprimé cette conscience nationale, notamment après l’arrivée au pouvoir à Istanbul en 1908 du comité Union et progrès qui a entrepris une politique de « turquisation » forcée des peuples et nations de l’empire. Des cercles littéraires ont d’abord appelé à la renaissance du patrimoine culturel de la langue arabe. Ils ont pris progressivement une tournure plus politique, avec la revendication d’un gouvernement décentralisé pour les provinces arabes de l’empire, et une autonomie culturelle. Les Palestiniens ont été actifs dans la création de ces associations, qu’ils ont parfois dirigées. Cette conscience panarabe est devenue plus particulièrement « nationale » au sens palestinien du terme avec la montée de l’inquiétude face aux risques représentés par l’immigration et les implantations juives, surtout après la deuxième vague d’immigration juive en Palestine, consécutive à la montée de l’antisémitisme en Russie après l’échec de la révolution de 1905. Contrairement à la première, cette deuxième vague d’immigration juive a été marquée par un racisme anti-arabe et un ostracisme des paysans et ouvriers palestiniens, expulsés des colonies juives par les organisations sionistes, qui pratiquaient un boycott des produits agricoles locaux, avec des slogans tels que « occupons les terres », « occupons le travail ».

Des intellectuels palestiniens qui avaient fréquenté des universités européennes, comme Youssef et Rouhi Al-Khalid, Mohammed Al-Mahmassani, avaient pu de leur côté prendre connaissance de certains textes et activités sionistes. La presse arabe palestinienne a elle-même joué un rôle important, à partir de 1908, dans cette lutte contre le projet sioniste, avec des journaux comme Al-Karmel et Palestine. Des associations antisionistes ont alors essaimé dans plusieurs des villes arabes sous domination ottomane.

Pour autant, ces craintes du danger sioniste n’ont pas dissocié le mouvement palestinien de l’ensemble du mouvement nationaliste arabe qui avait fait de Damas sa capitale, et qui incarnait les aspirations panarabes à la liberté et l’unité du Levant au sein d’un même État. La conférence tenue par les associations islamo-chrétiennes à Jérusalem début février 1919, considérée par la suite comme le premier congrès arabe palestinien avait souligné que la Palestine faisait partie de la Grande Syrie arabe, dont elle n’avait jamais été séparée. L’accent a été mis sur les « liens ethniques, religieux, linguistiques, naturels, économiques, géographiques » entre tous les habitants de la région. Le Congrès général de Syrie tenu ensuite à Damas début juin 1919 avec la participation de représentants palestiniens avait conforté ce choix unitaire, en insistant sur la nécessité de ne pas détacher de la Grande Syrie sa partie méridionale connue sous le nom de Palestine, ni le littoral comprenant le Liban. Le Congrès avait appelé à la reconnaissance de l’indépendance syrienne et de son unité, à l’abrogation de l’accord Sykes-Picot et de la promesse Balfour. Le 7 mars 1920, les représentants du Congrès syrien ont déclaré l’indépendance de la Syrie dans ses frontières naturelles et rejeté les prétentions sionistes à un foyer national juif en Palestine.

Fayçal Ben Hussein a été désigné roi de Syrie. Ce mouvement nationaliste arabe devait être brisé dans son élan par deux événements : la conférence de San Remo, tenue par les Alliés en avril 1920, qui décidait de placer la Syrie et le Liban sous mandat français et la Palestine et l’Irak sous mandat britannique. Suivie de l’entrée des troupes françaises le 25 juillet à Damas après la défaite arabe de Mayssaloun, et le renversement du gouvernement du roi Fayçal. C’est dans ce climat de partition imposée au Levant arabe que s’est tenu le troisième congrès palestinien, à Haïfa, en décembre 1920, appelant à la constitution d’un gouvernement national en Palestine.

N. Y.Vous avez souligné les liens entre le mouvement nationaliste palestinien et le mouvement nationaliste panarabe dans son ensemble. Après la Nakba, la dimension nationaliste arabe a prévalu sur la question palestinienne. Celle-ci a été considérée comme « la cause centrale des Arabes ». A-t-elle perdu aujourd’hui cette centralité dans la conscience arabe ?

M. C.— Il faut reconnaître que cette primauté de la cause palestinienne a régressé de manière palpable durant les dernières décennies, au moment même où la question palestinienne marque des points à l’échelle internationale. L’opinion publique lui reconnaît la légitimité d’une cause juste, au même titre que la question du Vietnam dans les années 1960 ou celle de l’Afrique du Sud dans les années 1970/1980.

La conscience arabe d’une cause centrale reste liée à la période prospère du nationalisme panarabe, dans les années 1950 et au début des années 1960, alors qu’on observe aujourd’hui un net recul de la conscience nationale de manière générale, au profit des identités partielles, religieuses et confessionnelles. Depuis les années 1990, le nombre croissant de tragédies arabes touchant tous les aspects de la vie a fini par retirer au désastre palestinien son caractère unique, les pays arabes étant aux prises avec leurs propres problèmes et crises internes. La question palestinienne était de ce fait absente des mouvements populaires arabes qui se sont développés à partir de la fin 2010. On peut dire qu’il n’y a plus aujourd’hui d’unanimité arabe sur le fait qu’Israël représente, par sa politique d’occupation, le danger majeur pour la sécurité nationale arabe. On observe même pour certains régimes arabes une tendance générale, parfois ouverte, à considérer Israël comme un allié contre d’autres menaces, réelles ou fantasmées.

Reconnaître cette réalité n’exclut pas la persistance des sentiments de solidarité avec la lutte palestinienne chez les peuples arabes, comme on a pu le constater à l’occasion des diverses manifestations de soutien à la première intifada en 1987 comme à la deuxième, en 2000.

N. Y. Vous vous interrogez sur le moment historique auquel la Palestine est entrée dans la modernité. Vous renvoyez dos à dos les tenants de thèses contradictoires.

M. C.— Oui. Certains ont pu laisser entendre que c’étaient les canons de Napoléon Bonaparte qui avaient « réveillé » les Arabes d’un sommeil profond en 1798. D’autres, ces dernières années, ont voulu mettre davantage l’accent sur tout ce qui a précédé l’expédition d’Égypte, considérant la pénétration européenne comme un facteur inhibant pour les premiers frémissements de progrès apparus dans les sociétés arabes du XVIIIe siècle, annonciateurs d’une véritable renaissance économique et sociale autonome. Entre ces deux thèses opposées, d’autres ont situé ce moment au lendemain de l’occupation égyptienne de la Palestine (1831-1840).

Je retiens pour ma part la thèse selon laquelle l’infiltration croissante des capitaux européens, conjuguée à la matérialisation des tanzimat, à savoir les réformes ottomanes, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, a été le déclencheur d’une dynamique nouvelle, avec des modes de fonctionnement social jusqu’alors inconnus. D’une part, il me semble absurde de dire que les provinces arabes étaient plongées dans une totale léthargie sous la domination ottomane. Il paraît tout aussi aberrant de supposer que le progrès suive un parcours linéaire, univoque. On peut voir coexister, à certains moments, tradition et modernité. Les sociétés qui ont connu la colonisation européenne au XIXe siècle ont traversé une longue période de transition, parfois même inachevée à ce jour. Enfin, imaginer qu’une renaissance économique et sociale arabe totalement autonome aurait pu émerger, dès le XVIIIe siècle, c’est rêver d’une authenticité fantasmée.

N. Y.J’en viens à un point très important de cette période. Celui des implantations juives en Palestine, et de l’attitude des autorités ottomanes à l’égard de l’immigration juive, dont on dit souvent qu’elle a été particulièrement sévère. Pourriez-vous éclairer ce point ?

M. C.— Jusqu’au XIXe siècle, la minorité juive en Palestine est restée marginale, à la fois en termes d’effectifs et d’influence. C’est à partir du XIXe siècle qu’elle a commencé à s’accroître avec l’immigration. Selon certaines sources, elle aurait atteint, à la veille de la première guerre mondiale, le chiffre de 85 000 âmes, autrement dit 12 % de la population totale estimée à 700 000 habitants. Quant aux implantations, elles étaient au nombre de 48. Le sultan Abdul Hamid II craignait que cette immigration ne finisse par créer une « question juive » alors qu’il était déjà en butte au problème arménien. Il a voulu mettre un frein à l’immigration juive et à l’achat de terres en Palestine. Le mouvement sioniste a le plus souvent réussi à contourner ces entraves, notamment par la corruption des fonctionnaires ottomans, et par l’exploitation des capitulations, privilèges accordés par la Sublime porte aux États européens, dont les juifs étaient eux-mêmes ressortissants. En exerçant sur le pouvoir ottoman de très fortes pressions, les États en question obtinrent en 1888 le droit pour les juifs européens de s’établir en Palestine à titre individuel, et d’y acheter des terres. Après la révolution des partisans du comité Union et progrès en 1908, une nouvelle époque s’ouvrait devant l’immigration juive. De nombreux gouverneurs turcs des localités palestiniennes ont alors fait preuve d’une grande mansuétude à l’égard des immigrants, qui pouvaient désormais exercer librement leurs activités. Par attrait pour l’argent, ces gouverneurs ont considérablement assoupli l’application de la loi.

Lorsque la première guerre mondiale a éclaté, les Ottomans ont décidé d’en finir avec le système des capitulations. Les juifs européens vivant dans l’empire se trouvaient dès lors régis par la législation ottomane. En novembre 1914, le gouvernement ottoman décide de leur octroyer la nationalité ottomane. Dans la foulée, le 17 décembre 1914, il décrète le départ de tous ceux qui avaient voulu garder leur nationalité européenne. Des pressions sont exercées sur eux dans ce sens. Pressions neutralisées ou allégées par l’intervention des ambassades d’Allemagne et des États-Unis et les efforts du représentant sioniste à Istanbul. Le mouvement sioniste a alors orchestré une campagne de propagande qui prétendait dénoncer des « actes de violence » dirigés contre les juifs, en exploitant une décision ottomane de déplacer tous les habitants du littoral palestinien, pour des raisons liées à la guerre, après l’attaque britannique de 1917.

Tout le long de la guerre, les juifs de Palestine ont continué, cependant, de recevoir des dons en argent et en nature de la part des pays européens et des États-Unis. Ils ont continué à organiser leur propre défense, à consolider leur système d’éducation, à faire la promotion de l’hébreu. Ils ont poursuivi l’implantation des colonies.

N. Y.Dans quelle mesure l’historien peut-il être objectif, à votre avis, dans son approche d’une « vérité historique » ?

M. C.— C’est une question complexe, qui mériterait toute une étude ! L’historien cherche à reconstituer le passé, à l’appréhender à travers les sources. Mais cette prise de connaissance présente nécessairement quelques lacunes, qui sont celles des sources elles-mêmes. Sans compter que l’écriture historique, comme toute écriture, reste marquée par la subjectivité, ne serait-ce que par le choix de l’objet d’étude et des sources à consulter. Cette part inévitable de subjectivité a pu susciter chez certains un scepticisme quant à la possibilité de parvenir à une vérité historique objective. Je pense que celle-ci reste possible, pour peu que le chercheur s’alimente à des sources dont la fiabilité est reconnue, même si l’appréhension de la vérité peut rester partielle, en quelque sorte inachevée.

Pour ce qui me concerne, c’est le présent et ses problématiques qui me poussent à vouloir reconstituer le passé. La spécificité de ma condition de Palestinien fait que je tente nécessairement de comprendre mon temps tout en affirmant mon identité, en tant que membre d’une communauté nationale. Je l’ai dit en réponse à une autre de vos questions : la condition de Palestinien est celle d’une oppression nationale, d’une lutte pour la libération. Celles-ci continueront de marquer de leur empreinte toute production intellectuelle, jusqu’à ce que nous parvenions à ce que j’appelle une justice possible, qui seule pourra mener à une réconciliation historique entre deux peuples antagonistes.

Palestinian Political Disintegration, Culture, and National Identity – Jamil Hilal

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The Palestinian political field, dominated by the Palestine Liberation Organization (PLO) since the late 1960s, has been in a state of disintegration since the Palestinian Authority (PA) was established under the Oslo Accords. What has been the impact of PLO dominance and what were the repercussions of its disintegration for the Palestinian body politic? And to what extent has the disintegration of the political field affected the cultural field and its contribution to Palestinian national identity? These are the questions addressed in this commentary. 1

PLO dominance of Palestinian political field began after the battle of Al-Karameh in 1968, which enabled it to establish a centralized relationship with the Palestinian communities in historic Palestine, Jordan, Syria, Lebanon, the Gulf, Europe and the Americas. These communities largely accepted the PLO as their sole legitimate representative despite the external influences upon it, including its heavy reliance on foreign aid, the ups and downs of its relationship with the country of residence, and its regional and international relations. As a result, the unique conditions and features of each community were neglected, as were their national, social and organizational responsibilities.

From its position of dominance, the PLO was also able to consolidate the practice of elite politics, which was common in the Arab world and internationally but which should not have taken hold amongst the Palestinian people given their dispersal and their struggle for liberation. The fact that the PLO emerged and functioned in a regional and international environment unfriendly to democracy both in theory and practice contributed to this development. The Arab region was dominated by regimes with totalitarian nationalistic ideologies, as well as authoritarian theocratic monarchies and emirates; democracy was seen as an alien and colonialist Western concept. Similarly, the PLO and its factions formed alliances with socialist countries and the countries of the Third World, few of which enjoyed political democracy. The rentier nature of PLO institutions and factions and their reliance on aid and support from non-democratic Arab and socialist countries reinforced the elitist and non-democratic approach to politics.

A third feature of PLO hegemony was that its factions underwent formal militarization at an early stage partly due to the PLO’s armed confrontations with host Arab regimes and partly to the fact that it was constantly targeted by Israel. This formal militarization, as opposed to guerrilla warfare, helped to justify the extremely centralized relationship between the political leadership and its constituency.

Between the 1970s and the 1990s, PLO factions and institutions suffered many severe shocks as a result of changes in the regional and international situation. These included the expulsion from Jordan following the armed clashes in 1970-71; the civil war that erupted in Lebanon in 1975, Israel’s invasion in 1982, the PLO exodus from the country and the Sabra and Shatila massacres; and the war against the Palestinian camps in Lebanon in 1985-86. The First Intifada (popular uprising) against Israel in the West Bank and Gaza Strip at the end of 1987 was also the period in which political Islam first invaded the Palestinian political field (1988). The collapse of the Soviet Union in late 1989, the first Gulf War in 1990-91 and the subsequent financial and political isolation of the PLO greatly eroded its alliances and its sources of revenue.

The Repercussions of Disintegration

During the First Intifada, the Palestinian political elite failed to understand the importance of restructuring the Palestinian national movement as well as of rebuilding the relationship between the centralized leadership and various Palestinian communities. Furthermore, the PLO failed to find a way to deal with political Islam when it emerged onto the Palestinian scene as an extension of the Muslim Brotherhood and did not integrate Hamas into the national political body. At the same time, Hamas failed to redefine itself as a national movement. The Palestinian political movement, which had previously been defined as a national movement or as a revolution began to be referred to as “the national and Islamic movement”.

Indeed, the First Intifada drove the political leadership to further centralize decision-making: It signed the Oslo Accords without consulting the political and social forces within and outside Palestine. Oslo provided the PLO with the political, organizational and ideological rationalization to marginalize those representative Palestinian national institutions that did exist, using the argument that it was building the nucleus of a Palestinian state. The PA was excluded from dealing with Palestinians in Israel, and it lost interest in the Palestinians in Jordan early on. Its dealings with them as well as with Palestinians in Lebanon, Syria, the Gulf countries, Europe and America were largely reduced to bureaucratic formalities through its embassies and representative offices in these countries.

When the establishment of the PA as a limited self-governing authority on parts of the West Bank and Gaza Strip failed to lead to a Palestinian state, the political elites were deprived of a potential sovereign state-based center; this accelerated the disintegration of the national movement. Hamas’ 2006 win in the legislative elections and total control over the Gaza Strip in 2007 contributed to the split of the self-governing authority into two authorities, one remaining in part of the West Bank and the other in the Gaza Strip. Both “authorities” remained under the occupation and control of a settler colonial state that continues to aggressively colonize land and displace Palestinians on both sides of the Green Line.

The disintegration of the national political field has had several repercussions. The representative national institutions faded away and local political elites became dominant. The leaders drew their “legitimacy” from their past party or organizational positions and their diplomatic interaction with regional countries and international institutions. The prevailing discourse locally and internationally reduced Palestine to the territories occupied in 1967 and the Palestinian people to those living under Israeli occupation, thus marginalizing the refugees and exiles as well as the Palestinian citizens of Israel. The security apparatus in the West Bank and the Gaza Strip grew considerably in size and allocation in the general budget. The rentier nature of the authorities in the two areas was entrenched through reliance on foreign aid and remittances, and the influence of private capital in their economies increased.

There were also significant structural shifts in the social structure of the West Bank and Gaza Strip. These included the emergence of a relatively large middle class to staff the PA institutions and agencies in areas such as in the education, health, security, finance and administration, as well as the new service and banking sectors and the many NGOs that were established. Meanwhile, the working class shrank in size. The inequalities between different segments grew and unemployment rates remained high, particularly among youth and new graduates. The “office holder” mentality took hold, replacing the mindset of the freedom fighter. Although Fatah and Hamas define themselves as liberation movements, they have been transformed into hierarchal bureaucratic structures and are focused largely on their own survival.

The political and economic elites have not been shy about flaunting their privileges and wealth despite the ongoing repressive colonial occupation. The middle class in the West Bank and Gaza Strip knows very well that its standard of living and way of life is linked to the existence of both self-governing authorities. Nevertheless, most of the population remains subject to the oppression and humiliation of Israel’s military forces and armed settlers, and suffers not only from the lack of a decent living and professional future but also the absence of any national solution on the horizon. Israel and Egypt’s draconian siege against Gaza remains as tight as ever, punctuated by destructive Israeli wars, and the ethnic cleansing of Palestinians from Jerusalem continues inexorably, using evictions, withdrawal of permits, and a range of other tactics -.

These conditions set the stage for an explosive situation in the territories occupied in 1967. However, since the PLO, the political parties, the private sector and most civil society organizations did not or could not mobilize against occupation, the confrontations with Israel’s military occupation forces and settlers in the “wave of anger” underway since October 2015 have for the most part remained individual and localized in nature and lacking a unified vision and national leadership.

The disintegration of the Palestinian political field has also led to increasing oppression and discrimination against Palestinian communities elsewhere in historic Palestine as well as in the Diaspora. The Palestinian citizens in the part of Palestine that became Israel in 1948 face a growing raft of discriminatory laws. Palestinian refugees in and from Syria, Lebanon, Jordan and elsewhere also face discrimination and abuse. Overall, the status of the Palestinian cause has experienced a setback in the Arab world and internationally, a situation exacerbated by the internal and external wars in some Arab countries.

Yet Culture Thrives, and Nurtures National Identity

Today, the Palestinian people have neither a sovereign state nor a functioning national liberation movement. Nevertheless, there is considerable strength in the Palestinian national identity due in large part to the role of the cultural field in maintaining and enriching the Palestinian narrative. The role of culture in nurturing Palestinian identity and patriotism is a longstanding one. After the creation of the Israeli state in 1948 and the defeat of the then political elites and the national movement, the Palestinian minority in Israel sustained the national identity through a remarkable flourishing of culture – poetry, fiction, music and films.

The Palestinian writer and journalist Ghassan Kanafani captured this in his remarkable book on Palestinian resistance literature (al-adab al-mukawim fi filistin al-muhtala 1948-1966) published in Beirut in 1968. Other key literary figures included the poets Mahmoud Darwish and Samih Al Qasim, Nazareth mayor and poet Tawfik Zayyad, and the writer Emile Habibi, both in his own works, such as The Pessoptimist, as well as through the communist paper he co-founded, Al-Ittihad. In the 1950s and 1960s, when the Israelis kept the Palestinian citizens under military rule, literature, culture and art served to reinforce and protect Arab culture and identity and the Palestinian national narrative. These works were read throughout the Arab world and beyond, and enabled Palestinian refugees and exiles to sustain their identity through the continuous links with the culture and identity of their homeland.

The “1948 Palestinians”, as they are often referred to in Palestinian discourse, also played a role in introducing other Palestinians and Arabs to the way in which Zionist ideology shapes Israeli policy and mechanisms of repressive control. Many of the 1948 Palestinian scholars and intellectuals joined Palestinian and Arab research centers in Beirut, Damascus and elsewhere and helped evolve this understanding.

Since then, the cultural field has, especially at times of political crisis, offered more possibilities than the political sphere for Palestinians to come together in activities that transcend geopolitical boundaries in cultural forms and genres and all sorts of intellectual production. Literature, film music, and art continues to be produced – indeed is on the rise – ranging from world renown writers, directors and artists to the young artists and writers of today in Gaza and the West Bank and among Palestinians elsewhere. All of this is communicated in a myriad ways, including through social media, fostering and cementing intra-Palestinian and Arab ties and interactions across borders.

The vitality of Palestinian patriotism is grounded in the Palestinian historical narrative and draws on the daily experiences of the communities that face dispossession, occupation, discrimination, expulsion and war. It is this vitality that perhaps drives Palestinian youth, largely born after the 1993 Oslo Accords, to confront Israeli soldiers and colonial settlers in all parts of historic Palestine. It also explains the large crowds that take part in the funeral processions of young Palestinians killed by Israeli soldiers and settlers and in fundraising efforts to rebuild the houses demolished by Israeli bulldozers as collective punishment of the families of those killed in the current youth uprising.

However, highlighting the significance and vitality of the cultural field does not compensate for the absence of an effective political movement built on solid democratic foundations. We need to learn from and transcend the shortcomings of the movement’s original institutions rather than wasting effort, time and resources to restore a disintegrated and defunct political field. We also need to move beyond those concepts and practices that experience shows us have failed, such as the very high degree of centralization: Politics must be the concern of the people and of the rank and file.

We must also safeguard our national culture from concepts and approaches that enslave the mind, paralyze thinking and free will, promote intolerance, sanctify ignorance, and cherish myths. Rather, we should promote the values of freedom, justice and equality.

We need a completely new understanding of political action. Such an understanding can be glimpsed in the language taking shape amongst youth groups and in the relationship between Palestinian political forces within the Green Line. It reflects a deepening awareness of the impossibility of coexisting with Zionism as a racist ideology and a settler colonial regime that criminalizes the Palestinian historical narrative.

At the heart of this emerging political awareness lies the need to engage Palestinian communities in the process of discussing, drafting and adopting national inclusive policies: This is both their right and duty. It is equally important to recognize each community’s right to determine its strategy in tackling the specific issues it faces while participating in the self-determination of the entire Palestinian people.

Building a new political movement will not be easy because of growing factional interests and the fear of democratic values and practice. Therefore it is necessary to encourage community-based initiatives to form local leaderships, with the widest participation possible from community individuals and institutions, following the promising example of the 1948 Palestinians in organizing the High Follow-Up Committee for Arab Citizens of Israel to defend their rights and interests, and the West Bank and Gaza Palestinians in the First Intifada. The Boycott, Divestment and Sanctions Movement (BDS) is also a successful example of this new type of political awareness and organizing. It brings together diverse political factions, civil society organizations, and unions behind a unified vision and strategy.

Some may view this discussion as utopian or idealistic, but we are in dire need of idealism amidst the current chaos and destructive factionalism. And we have a rich history of political activism and cultural creativity upon which to draw.

 Notes:
  1. This commentary draws on a research paper I presented at the conference organized by the Institute for Palestine Studies and Mada al-Carmel Centre, November 7-9, 2015 at Birzeit University and in Nazareth.

Jamil Hilal

Al-Shabaka Policy Advisor Jamil Hilal is an independent Palestinian sociologist and writer, and has published many books and numerous articles on Palestinian society, the Arab-Israeli Conflict, and Middle East issues.  Hilal has held, and holds, associate senior research fellowship at a number of Palestinian research institutions.  His recent publications include works on poverty, Palestinian political parties, and the political system after Oslo.  He edited Where Now for Palestine: The Demise of the Two-State Solution (Z Books, 2007), and with Ilan Pappe edited Across the Wall (I.B. Tauris, 2010).

Désintégration politique palestinienne, culture et identité nationale

Désintégration politique palestinienne, culture et identité nationale

Par Jamil Hilal

Jamil Hilal, conseiller politique à Al-Shabaka, est un sociologue et écrivain indépendant palestinien. Il a publié beaucoup de livres et de nombreux articles sur la société palestinienne, le conflit arabo-israélien et des questions sur le Moyen-Orient. Il a occupé et occupe un poste de associé de recherche principal dans plusieurs institutions de recherche palestiniennes. Les publications récentes sur ses travaux traitent de la pauvreté, des partis politiques palestiniens et du système politique après Oslo. Il a publié “Where Now for Palestine: The Demise of the Two-State Solution (Z Books, 2007) [Où va maintenant la Palestine : la disparition de la solution de Deux-Etats] et, avec Ilan Pappe, “Across the Wall (I.B. Tauris, 2010) [De l’autre côté du mur].

15 mars 2016 – La scène politique palestinienne, dominée par l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) depuis la fin des années 1960, est en pleine désintégration depuis que l’Autorité palestinienne (AP) a été établie en vertu des Accords d’Oslo. Quel fut l’impact de la suprématie de l’OLP et quelles furent les répercussions de sa désintégration pour le corps politique palestinien ? Et dans quelle mesure la désintégration du champ politique a-t-elle affecté le champ culturel et sa contribution à l’identité nationale palestinienne ? Telles sont les questions abordées dans cette analyse (1).

5 keffieh khalil

Dans les rues d’al-Khalil/Hébron, octobre 2015

 

 

 

 

 

 

 
L’hégémonie de l’OLP sur le champ politique palestinien a commencé après la bataille de Al-Karameh en 1968, qui lui a permis de nouer une relation centralisée avec les communautés palestiniennes en Palestine historique, en Jordanie, en Syrie, au Liban, dans les pays du Golfe, en Europe et dans les Amériques. Ces communautés ont globalement accepté l’OLP comme leur unique représentation légitime malgré les influences extérieures qui pesaient sur elle, y compris sa forte dépendance à l’aide étrangère, les hauts et les bas de sa relation avec le pays d’accueil et ses relations régionales et internationales. En conséquence, la situation et les caractéristiques uniques de chaque communauté furent négligées, comme leurs responsabilités nationales, sociales et organisationnelles.

De sa position dominante, l’OLP a également été en mesure de consolider la pratique d’une politique de l’élite, commune dans le monde arabe et dans le monde, mais qui n’aurait pas dû s’implanter dans la population palestinienne compte tenu de sa dispersion et de sa lutte de libération. Le fait que l’OLP ait émergé et fonctionné dans un environnement régional et international hostile à la démocratie, tant en théorie qu’en pratique, a contribué à ce développement. La région arabe a été dominée par des régimes aux idéologies nationalistes totalitaires, ainsi que des monarchies et des émirats théocratiques autoritaires ; la démocratie était considérée comme un concept occidental étranger et colonialiste. De même, l’OLP et ses factions ont formé des alliances avec des pays socialistes et des pays du Tiers Monde, dont peu jouissait de démocratie politique. La nature rentière des institutions et des factions de l’OLP et leur dépendance à l’aide et au soutien de pays arabes et socialistes non-démocratiques ont renforcé l’approche politique élitiste et non démocratique.

Une troisième caractéristique de l’hégémonie de l’OLP est que ses factions ont subi une militarisation formelle à un stade précoce, en partie à cause de ses affrontements armés avec des régimes arabes d’accueil, et en partie parce qu’elle était constamment ciblée par Israël. Cette militarisation officielle, par opposition à la guerre de guérilla, a contribué à justifier une relation extrêmement centralisée entre la direction politique et son électorat.

Entre les années 1970 et 1990, les factions et les institutions de l’OLP ont subi de nombreux chocs importants à la suite de modifications de la situation régionale et internationale. Parmi elles l’expulsion de Jordanie après les affrontements armés en 1970-1971 ; la guerre civile qui a éclaté au Liban en 1975, l’invasion israélienne en 1982, l’exode de l’OLP du pays et les massacres de Sabra et Chatila, et la guerre contre les camps palestiniens au Liban en 1985-86. La Première Intifada (soulèvement populaire) contre Israël en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza à la fin de 1987 fut aussi la période où l’islam politique a commencé à envahir la scène politique palestinienne (1988). L’effondrement de l’Union soviétique à la fin de 1989, la première Guerre du Golfe en 1990-91 et l’isolement financier et politique ultérieur de l’OLP ont fortement érodé ses alliances et ses sources de revenus.

Les répercussions de la désintégration

Pendant la Première Intifada, l’élite politique palestinienne n’a pas compris l’importance de la restructuration du mouvement national palestinien et de la reconstruction de relations entre la direction centralisée et les différentes communautés palestiniennes. En outre, l’OLP n’a pas su trouver la manière de traiter avec l’islam politique quand il est apparu sur la scène palestinienne comme une extension des Frères Musulmans, et elle n’a pas intégré le Hamas dans les organes politiques nationaux. Dans le même temps, le Hamas n’a pas réussi à se redéfinir comme un mouvement national. Le mouvement politique palestinien, qui avait auparavant été défini comme un mouvement national ou comme une révolution, a commencé à être appelé “mouvement national et islamique”.

En effet, la Première Intifada a conduit la direction politique à centraliser davantage la prise de décision : elle a signé les Accords d’Oslo sans consulter les forces politiques et sociales à l’intérieur et à l’extérieur de la Palestine. Oslo a fourni à l’OLP la rationalisation politique, organisationnelle et idéologique pour marginaliser les institutions nationales palestiniennes représentatives existantes, en utilisant l’argument qu’elle construisait le noyau d’un Etat palestinien. L’AP a été exclue de toute gestion des Palestiniens en Israël, et dès le début, elle s’est désintéressée des Palestiniens en Jordanie. Ses relations avec eux ainsi qu’avec les Palestiniens au Liban, en Syrie, dans les pays du Golfe, en Europe et en Amérique ont été largement réduites à des formalités bureaucratiques par ses ambassades et ses bureaux de représentations dans ces pays.

L’établissement de l’AP en tant qu’autorité à l’autonomie limitée sur des parties de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza n’ayant pas réussi à conduire à un Etat palestinien, les élites politiques furent privées d’un centre potentiel basé sur un Etat souverain, ce qui a accéléré la désintégration du mouvement national. La victoire du Hamas aux élections législatives en 2006 et le contrôle total sur la Bande de Gaza en 2007 ont contribué à la scission de l’autorité autonome en deux autorités, l’une restant sur des morceaux de la Cisjordanie et l’autre dans la Bande de Gaza. Les deux “autorités” sont restées sous occupation et contrôle d’un Etat colonial de peuplement qui continue de coloniser agressivement la terre et de déplacer les Palestiniens des deux côtés de la Ligne Verte.

La désintégration du champ politique national a eu plusieurs répercussions. Les institutions nationales représentatives ont disparu au profit des élites politiques locales. Les dirigeants ont tiré leur “légitimité” de leur ancien parti ou de postes d’organisation et de leur interaction diplomatique avec des pays de la région et des institutions internationales. Le discours prévalant localement et internationalement a réduit la Palestine aux territoires occupés en 1967 et le peuple palestinien à la population vivant sous occupation israélienne, marginalisant ainsi les réfugiés et les exilés, ainsi que les citoyens palestiniens d’Israël. L’appareil sécuritaire en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza a considérablement augmenté, en taille et en part du budget global. La nature rentière des autorités dans les deux zones s’est ancrée grâce à l’aide étrangère et les envois de fonds, et l’influence du capital privé dans leurs économies a augmenté.

Il y eut aussi des changements importants dans la structure sociale de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza. On a ainsi constaté l’émergence d’une classe moyenne relativement importante employée dans les institutions et agences de l’AP, dans des domaines comme l’enseignement, la santé, la sécurité, les finances et l’administration, ainsi que les nouveaux secteurs des services et bancaires, et les nombreuses ONG qui ont été créées. Entretemps, l’importance de la classe ouvrière a diminué. Les inégalités entre les différents segments ont augmenté et le taux de chômage est resté élevé, en particulier chez les jeunes et les nouveaux diplômés. Une mentalité de “fonctionnaire” a gagné du terrain, remplaçant l’esprit de combattant de la liberté. Bien que le Fatah et le Hamas se définissent comme des mouvements de libération, ils se sont transformés en structures bureaucratiques hiérarchiques et sont en grande partie axés sur leur propre survie.

Les élites politiques et économiques ont étalé sans vergogne leurs privilèges et leur richesse malgré la répression de l’occupation coloniale en cours. La classe moyenne en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza sait très bien que son niveau et son mode de vie sont liés à l’existence des deux autorités autonomes. Néanmoins, une grande partie de la population continue de subir l’oppression et l’humiliation des forces militaires et des colons armés israéliens, et souffre non seulement du manque d’une vie décente et d’avenir professionnel, mais aussi de l’absence de toute solution nationale à l’horizon. Le siège draconien d’Israël et de l’Egypte reste aussi hermétique que jamais, ponctué de guerres israéliennes destructrices, et le nettoyage ethnique des Palestiniens de Jérusalem se poursuit inexorablement par les expulsions, les retraits de permis et toute une gamme d’autres tactiques.

En 1967, ces conditions ont préparé le terrain à une situation explosive dans les territoires occupés. Cependant, étant donné que l’OLP, les partis politiques, le secteur privé et la plupart des organisations de la société civile n’ont pas et ne pouvaient pas mobiliser contre l’occupation, les affrontements avec les forces d’occupation militaire d’Israël et les colons dans la “vague de colère” en cours depuis octobre 2015 sont pour la plupart restés individuels et localisés, et sans vision unifiée ni leadership national.

La désintégration du champ politique palestinien a également conduit à une montée de l’oppression et de la discrimination contre les communautés palestiniennes ailleurs en Palestine historique, comme dans la Diaspora. Les citoyens palestiniens dans la partie de Palestine qui est devenue Israël en 1948 sont confrontés à un train croissant de lois discriminatoires. Les réfugiés palestiniens en et de Syrie, au Liban, en Jordanie et ailleurs sont aussi confrontés aux discriminations et aux abus. Globalement, le statut de la cause palestinienne a connu un revers dans le monde arabe et au plan international, une situation exacerbée par les guerres intestines et externes dans quelques pays arabes.

Pourtant la culture prospère et nourrit l’identité nationale

Aujourd’hui, le peuple palestinien n’a ni Etat souverain ni mouvement de libération national qui fonctionne. Néanmoins, il existe une force considérable dans l’identité nationale palestinienne due en grande partie au rôle de la culture dans le maintien et l’enrichissement de la narration palestinienne. Le rôle de la culture dans le nourrissement de l’identité et du patriotisme palestiniens est ancien. Après la création de l’Etat israélien en 1948 et la défaite des élites politiques d’alors et du mouvement national, la minorité palestinienne en Israël a maintenu l’identité nationale par une floraison remarquable de culture – poésie, fiction, musique et films.

L’écrivain et journaliste palestinien Ghassan Kanafani a saisi cette réaction dans son ouvrage remarquable sur la littérature de résistance palestinienne (al-adab al-mukawim fi filistin al-muhtala 1948-1966) publié à Beyrouth en 1968. D’autres personnalités littéraires clés comprennent les poètes Mahmoud Darwish et Samih al Qasim, le maire et poète de Nazareth Tawfik Zayyad, et l’écrivain Emile Habibi, tant dans ses propres œuvres, comme The Pessoptimist, que dans le journal communiste qu’il a co-fondé, Al-Ittihad. Dans les années 1950 et 1960, lorsque les Israéliens ont maintenu les citoyens palestiniens sous régime militaire, la littérature, la culture et l’art ont servi à renforcer et à protéger la culture et l’identité arabes et la narration nationale palestinienne. Ces travaux furent lus dans tout le monde arabe et au-delà, et ont permis aux réfugiés et exilés palestiniens de maintenir leur identité par des liens continus avec la culture et l’identité de leur patrie.

Les “Palestiniens de 1948”, comme ils sont souvent nommés dans le discours palestinien, ont aussi joué un rôle en initiant d’autres Palestiniens et Arabes à la manière dont l’idéologie sioniste façonne la politique et les mécanismes israéliens de contrôle répressif. Beaucoup d’érudits et d’intellectuels palestiniens ont rejoint des centres de recherche palestiniens et arabes à Beyrouth, Damas et ailleurs, et ont aidé à élaborer cette connaissance.

Depuis lors, le domaine culturel a, en particulier en période de crise politique, offert davantage de possibilités que la sphère politique pour que les Palestiniens se réunissent dans des activités qui transcendent les frontières géopolitiques par les formes et genres culturels et toutes sortes de productions intellectuelles. La littérature, la musique de film et l’art continuent d’être produits – et sont même en hausse – allant d’écrivains, de réalisateurs et d’artistes de renommée mondiale d’aujourd’hui à Gaza et en Cisjordanie et parmi les Palestiniens ailleurs. Tout cela est communiqué de multiples façons, y compris par les médias sociaux, promouvant et cimentant les liens et les inter-actions intra-palestiniens et arabes à travers les frontières.

La vitalité du patriotisme palestinien est ancrée dans le récit historique palestinien et il s’appuie sur les expériences quotidiennes des communautés confrontées à la dépossession, à l’occupation, à l’expulsion et à la guerre. C’est cette vitalité qui pousse peut-être la jeunesse palestinienne, en grande partie née après les accords d’Oslo de 1993, à se confronter aux soldats et aux colons israéliens dans toutes les parties de la Palestine historique. Elle explique aussi les foules immenses qui accompagnent les processions funéraires des jeunes Palestiniens tués par des soldats et colons israéliens, et dans les participations aux collectes de fonds pour reconstruire les maisons détruites par les bulldozers israéliens comme punition collective des familles de ceux qui ont été tués dans le soulèvement actuel de la jeunesse.

Cependant, souligner l’importance et la vitalité du champ culturel ne compense pas l’absence d’un mouvement politique efficace construit sur des bases démocratiques solides. Nous devons tirer des leçons et transcender les insuffisances des institutions originelles du mouvement plutôt que de gaspiller des efforts, du temps et des ressources à restaurer un champ politique désintégré et défunt. Nous devons également aller au-delà des concepts et des pratiques dont l’expérience nous montre qu’ils ont échoué, comme le très haut degré de centralisation : la politique doit être la préoccupation de tous, de la hiérarchie à la base populaire.

Nous devons aussi préserver notre culture nationale des concepts et des approches qui asservissent l’esprit, paralysent la pensée et le libre arbitre, promeuvent l’intolérance, sanctifient l’ignorance et chérissent les mythes. Au contraire, nous devons promouvoir les valeurs de liberté, de justice et d’égalité.

Nous avons besoin d’une approche de l’action politique complètement neuve. On peut entrevoir cette approche dans le langage qui prend forme parmi les groupes de jeunes et dans les relations entre les forces politiques palestiniennes au sein de la Ligne Verte. Ce langage exprime une prise de conscience accrue de l’impossibilité de coexister avec le sionisme comme idéologie raciste et régime colonial de peuplement qui criminalise le récit historique des Palestiniens.

Au cœur de cette sensibilisation politique émergente, il est primordial d’engager les communautés palestiniennes dans le processus de discussion, de rédaction et d’adoption de politiques nationales inclusives : c’est à la fois leur droit et leur devoir. Il est également important de reconnaître le droit de chaque collectivité à déterminer sa stratégie en abordant les problèmes spécifiques auxquels elle est confrontée dans la participation à l’auto-détermination du peuple palestinien dans son ensemble.

Construire un nouveau mouvement politique ne sera pas facile étant donné les intérêts partisans croissants et la crainte des valeurs et des pratiques démocratiques. Par conséquent, il est nécessaire d’encourager les initiatives communautaires pour former des leaders locaux, avec la participation la plus large possible d’individus et d’institutions communautaires, en suivant l’exemple prometteur des Palestiniens de 1948 dans l’organisation d’un Haut Comité de Suivi des citoyens arabes en Israël pour défendre leurs droits et leurs intérêts, les Palestiniens de la Cisjordanie et de Gaza dans la Première Intifada. Le mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) est aussi un exemple réussi de ce nouveau type de sensibilisation et organisation politique. Il rassemble diverses actions politiques, des organisations de la société civile et des syndicats derrière une vision et une stratégie unifiées.

On peut considérer cette analyse comme utopique ou idéaliste, mais nous avons un besoin impérieux d’idéalisme au milieu du chaos actuel et du sectarisme destructeur. Et nous avons une histoire riche d’activisme politique et de créativité culturelle sur laquelle nous appuyer.

(1) Cet article est extrait d’un travail de recherche que j’ai présenté lors de la conférence organisée par l’Institut d’Etudes palestinienne et le centre Mada al-Carmel, 7-9 novembre 2015, Université de Birzeit et à Nazareth.

jamilhilal
 

Source : Al Shabaka

Traduction : MR pour ISM

Occupation, Inc. How Settlement Businesses Contribute to Israel’s Violations of Palestinian Rights

L’intellectuel Elias Sanbar et la Biblioteca Islámica d’Espagne, lauréats du Prix UNESCO-Sharjah pour la culture arabe 2015

20.01.2016 – UNESCOPRESS

L’intellectuel Elias Sanbar et la Biblioteca Islámica d’Espagne, lauréats du Prix UNESCO-Sharjah pour la culture arabe 2015

L’écrivain Elias Sanbar et la Bibliothèque Islamique de l’Agence espagnole de coopération internationale pour le développement (AECID) sont les lauréats du Prix UNESCO-Sharjah 2015 pour la culture arabe. Ils ont été choisis par un jury international d’experts pour leur engagement en faveur de la diffusion de la culture arabe dans le monde. Le Prix leur sera décerné par la Directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova, au cours d’une cérémonie organisée le 14 avril au siège de l’Organisation (Salle IV).

Elias Sanbar (Haïfa, 1947) est l’un des intellectuels arabes les plus reconnus aujourd’hui. Actif dans le domaine de la littérature, du droit, de l’histoire, de la traduction, du journalisme et de la diplomatie, il contribue activement depuis 40 ans à promouvoir une meilleure compréhension de la culture arabe. En 1981, il a été l’un des fondateurs de La Revue d’études palestiniennes, une des publications les plus importantes sur la Palestine, dont il a été rédacteur en chef pendant plus de 25 ans. Sa traduction en français de l’œuvre du poète palestinien Mahmoud Darwich est considérée comme l’une de ses plus grandes contributions à la diffusion de la culture arabe. Il a aussi coécrit, avec Stéphane Hessel, survivant de l’Holocauste, l’ouvrage « Le rescapé et l’exilé », traduit dans de nombreuses langues. Elias Sanbar est aussi Ambassadeur, Délégué permanent de la Palestine auprès de l’UNESCO depuis 2012.Par la richesse de ses collections bibliographiques et ses services, la Biblioteca Islámica de l’Agence espagnole de coopération internationale pour le développement, dont le siège est à Madrid, est devenue une référence essentielle dans le domaine des études arabes et arabo-andalouses. Inaugurée en 1954, elle possède plus de 100 000 ouvrages. Parmi les chefs-d’œuvre de sa collection figurent notamment le Lexicon arabicum de Franciscus Raphelengius (1613), le Thesaurus linguarum Orientalium Turcicae-Arabicae-Persicae de Franciszek Mesgnien Meniński, publié entre 1680 et 1687, ou encore la Gramática arábigo-española de Francisco Cañes, publiée à Madrid en 1775.La Bibliothèque collabore activement avec plusieurs chaires universitaires de langue arabe ou de culture islamique et participe aux conférences internationales organisées par l’Association européenne des bibliothèques sur le Moyen-Orient (MELCOM). Elle favorise le dialogue interculturel en nouant des partenariats avec des associations scientifiques et éducatives du monde arabe. En outre, la Bibliothèque islamique de l’AECID apporte son soutien à d’autres bibliothèques arabes sous forme d’échanges et de formations.Créé en 1998 à l’initiative des Émirats arabes unis, le Prix UNESCO-Sharjah pour la culture arabe a pour vocation de récompenser les efforts de deux personnalités ou organisations, l’une originaire du monde arabe et l’autre d’un pays non arabe, ayant contribué de manière significative au développement, à la diffusion et à la promotion de la culture arabe dans le monde. Le Prix est doté d’un montant de 60 000 dollars réparti à égalité entre les deux lauréats.

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Retrouvez cet article sur le site de l’Unesco

Le roman arabe entre despotisme et violences – L’Orient Littéraire / Beyrouth

Le roman arabe entre despotisme et violences

Le roman libanais refait parler de lui avec l’attribution à Hassan Daoud du prix Naguib Mahfouz, décerné par l’Université américaine du Caire, et la parution, à l’occasion du Salon du livre arabe de Beyrouth, d’un bon nombre de romans signés par des vétérans du genre comme Élias Khoury, Rachid el-Daïf, Imane Humaydane ou Abbas Beydoun, sans oublier le Syrien Khaled Khalifa. L’actualité, entre despotisme et violences, y pèse de tout son poids.

Par Tarek Abi Samra
2016 – 01

Raconter l’indescriptible

 

Avec La Porte du soleil paru en 1998, Élias Khoury avait écrit l’épopée des Palestiniens du Liban : l’exode de 1948, l’installation dans des camps de réfugiés, et puis les années sanglantes de la guerre civile. Aujourd’hui, dans son nouveau roman Les Enfants du ghetto. Je m’appelle Adam (Awlad el-ghetto. Esmi Adam), Khoury ressuscite encore ce passé, mais pour le considérer sous un jour différent : plutôt que l’exode, les horreurs l’ayant immédiatement précédé ; au lieu du destin des réfugiés, celui de ceux restés en territoire ennemi.

 

Adam, narrateur éponyme du roman, est en train d’écrire sa vie mais ne sait comment s’y prendre. Son existence est si fragmentée qu’il lui est impossible d’en faire un récit un tant soit peu linéaire. Il ne peut que digresser, distordre la temporalité normale et fournir, d’un même événement, une multitude de versions, chacune étant souvent celle d’une personne différente. De plus, comme une poupée russe monstrueuse, chaque histoire relatée renferme une infinité d’autres à tel point qu’on a l’impression de pénétrer dans une machinerie gigantesque, détraquée, fabricant les récits en série. Bref, le style d’Adam est celui, bien connu, de Khoury lui-même, style serpentin parfaitement maîtrisé qu’il ne perd jamais le lecteur malgré les innombrables contorsions que celui-ci doit faire subir à son esprit.

 

Ainsi, par bribes, l’on apprend l’histoire d’Adam. Ses origines se confondent avec la Nakba, puisqu’il fut le premier nouveau-né du ghetto arabe de Lydda, établi par l’armée israélienne qui encercla de fils de fer barbelés une partie de cette ville palestinienne après avoir massacré des centaines d’habitants et expulsé des dizaines de milliers. Ceux qui y sont demeurés, les prisonniers du ghetto, vécurent leurs premiers jours au milieu de cadavres putréfiés, souffrant de faim et de soif. Les troupes israéliennes les obligèrent à creuser des fosses profondes et à y enterrer leurs morts. Enfin, après un mois de cet abominable labeur, ils leur ordonnèrent de brûler ce qui restait de cadavres ; les Palestiniens s’y employèrent, se transformant en une sorte de SonderKommando, ces juifs forcés par les nazis à se débarrasser des cadavres des victimes des chambres à gaz.

 

Après son enfance à Lydda, puis son adolescence à Haïfa, Adam quitte sa maison à l’âge de quinze ans et se forge, en quelques années, une nouvelle identité : il se présente désormais comme un juif, le fils d’un survivant du ghetto de Varsovie, et travaille comme critique de musique dans un quotidien hébreu. Une déception amoureuse le pousse à émigrer aux États-Unis où il travaille dans un restaurant de falafel. Il pense avoir réussi à bâtir une nouvelle existence, mais son passé revient le hanter. Il décide alors d’écrire sa vie.

 

Le livre que nous lisons est en effet le manuscrit d’Adam que Khoury, dans son introduction, prétend avoir acquis par hasard et qu’il décida ensuite de publier. La seconde partie du manuscrit relate les événements que nous venons de résumer. Toutefois, la première – une soixantaine de pages – est un roman avorté dans lequel Adam a tenté de raconter l’histoire du poète omeyyade Waddah al-Yaman qui garda un silence absolu lorsque le calife le tua en le jetant dans un puits. D’abord, Adam voit dans le silence du poète une métaphore du silence des Palestiniens à propos de certaines tragédies qu’ils ont subies, mais il délaisse ensuite ce projet de roman, considérant l’écriture symbolique comme impuissante à dire la vérité.

 

Toute cette architecture disloquée du roman de Khoury, son style excessivement digressif, ainsi que le jeu de miroirs entre l’auteur et le narrateur sont au service d’une question fondamentale : comment raconter des horreurs dont les victimes ont choisi le silence ? La réponse réside peut-être dans le recours à l’univers romanesque, qui permet la coexistence de récits contradictoires de même que leur prolifération à l’infini. À l’avant-dernière page, Adam dit : « Shéhérazade avait découvert que le monde des récits est le monde réel ; les récits ne sont pas un substitut à la vie, mais la vie elle-même. »

Conflit et régression du développement : gaza pourrait devenir inhabitable d’ici à cinq ans UNCTAD/PRESS/PR/2015/026

Conflit et régression du développement : gaza pourrait devenir inhabitable d’ici à cinq ans


UNCTAD/PRESS/PR/2015/026
Genève, Suisse, (01 septembre 2015)

​Selon le nouveau  rapport de la CNUCED sur l’assistance au peuple palestinien, Gaza pourrait devenir inhabitable d’ici à 2020 si les tendances économiques actuelles persistent. Huit années de blocus économique et trois opérations militaires en six ans ont anéanti la capacité de Gaza d’exporter et de produire pour son marché intérieur, ruiné ses infrastructures déjà très affaiblies, empêché sa reconstruction et sa reprise économique. Elles ont accéléré la régression économique du Territoire palestinien occupé selon un processus qui non seulement entrave le développement mais en inverse le cours.

La CNUCED met en lumière les graves crises que connaît Gaza dans le domaine de l’eau et de l’électricité ainsi que la destruction d’infrastructures vitales pendant les opérations militaires de juillet et d’août 2014. C’est ainsi que la population de Gaza, qui compte 1,8 million d’habitants, dépend presque entièrement d’un aquifère côtier, qui est sa seule source d’eau douce et dont 95 % sont impropres à la consommation.

Selon le rapport, le montant des pertes directes (décès de personnes exclus) résultant des trois opérations militaires menées entre 2008 et 2014 représente près de trois fois celui du produit intérieur brut de Gaza. Toutefois, leur coût total risque d’être sensiblement plus élevé si l’on y ajoute les pertes économiques indirectes et les pertes de revenus futurs dus à la destruction de l’appareil productif.

Un demi-million de personnes ont été déplacées à Gaza à la suite de la dernière opération militaire qui, en détruisant ou en endommageant gravement plus de 20 000 logements, 148 écoles, 15 hôpitaux et 45 dispensaires, a causé un préjudice considérable à l’économie.

Deux cent quarante-sept usines et 300 centres commerciaux ont été entièrement ou partiellement détruits. L’unique centrale électrique de Gaza a subi de lourds dommages. Le secteur agricole, à lui seul, a enregistré des pertes d’un montant de 550 millions de dollars.

Avant même les opérations militaires des mois de juillet et août 2014, Gaza couvrait, selon les estimations, à peine 40 % de la demande d’électricité (données 2012). L’interdiction faite à l’Autorité nationale palestinienne de développer et d’exploiter les champs de gaz naturel découverts dans les années 1990 sur la côte méditerranéenne de Gaza exacerbe la crise de l’électricité et de l’énergie.

En 2014, le chômage à Gaza a atteint le taux record de 44 %. Plus de 8 femmes sur 10 étant sans emploi, le phénomène frappe surtout  les jeunes réfugiées palestiniennes. La situation économique des Palestiniens qui vivent à Gaza est pire aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Le produit intérieur brut par habitant a chuté de 30 % depuis 1994.

L’insécurité alimentaire touche 72 % des ménages, et le nombre de réfugiés palestiniens dont le sort dépend uniquement de la distribution de produits alimentaires par des organismes des Nations Unies a augmenté, passant de 72 000 en 2000 à 868 000 en mai 2015, soit la moitié de la population de Gaza.

Avant même les trois opérations militaires, le blocus économique en vigueur depuis 2007 avait déjà entraîné l’arrêt de très nombreuses activités économiques et une perte d’emplois massive. Les exportations de Gaza ont été presque entièrement interdites, les importations et les transferts d’espèces strictement réglementés et les flux de marchandises, à l’exception des biens humanitaires de première nécessité, suspendus.

Pour la CNUCED, l’appui des donateurs demeure une condition nécessaire mais non suffisante pour que la bande de Gaza puisse se redresser et se reconstruire. À moins que le blocus ne cesse, l’aide des donateurs restera vitale mais n’inversera pas le ralentissement accéléré de l’économie gazaouie et l’appauvrissement de la population.

Assistance de la CNUCED au peuple palestinien

Pendant la période considérée, la CNUCED, en coopération avec différentes parties prenantes et différents bénéficiaires, a continué ses activités en faveur de la facilitation du commerce palestinien et de la réintégration de l’économie palestinienne dans l’économie régionale et mondiale. Elle a aussi continué de réaliser des études directives sur divers aspects du développement économique palestinien et a dispensé des formations et des services consultatifs en vue de renforcer les capacités humaines et institutionnelles dans le Territoire palestinien occupé et de contribuer à son développement économique.

Au début de 2015, la CNUCED a mené à bonne fin un projet de renforcement des capacités qui visait à faciliter le commerce palestinien. Ce projet a rendu des chargeurs et des professionnels palestiniens des secteurs public et privé attentifs aux bonnes pratiques dans le domaine de la facilitation du commerce et a permis de réduire les coûts dans les chaînes d’approvisionnent.

Rapport: http://unctad.org/fr/PublicationsLibrary/tdb62d3_fr.pdf

Pour plus d’informations, veuillez contacter:
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Les contradictions d’une commission vérité israélienne sur la Nakba

ORIENT XXI > MAGAZINE > XAVIER GUIGNARD > 26 JUIN 2014

Près de quinze ans après l’appel de l’intellectuel palestinien Edward Said à l’établissement d’un comité pour la vérité historique et la justice politique, l’association israélienne Zochrot lance les préparatifs de sa propre « commission de vérité publique ». Rendue célèbre début 2014 par le lancement de son application iNakba, qui permet de visualiser les villages palestiniens détruits en 1948, Zochrot ouvre un nouveau front dans sa lutte contre l’oubli des crimes commis en 1948 au nom d’Israël.

Depuis l’annonce de la fin des neuf mois de négociations israélo-palestiniennes sous égide américaine, les initiatives se multiplient pour pallier l’échec des pourparlers. Devant le refus israélien de libérer le quatrième contingent de prisonniers, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) a rapidement publié le 1er avril 2014 quinze demandes d’adhésion à des traités internationaux, relançant ainsi le débat d’une accession à la Cour pénale internationale pour juger des crimes de la colonisation israélienne. Tout aussi inattendue fut la signature d’un accord de réconciliation entre le Fatah et le Hamas, qui a permis laformation d’un gouvernement d’union nationale largement composé de personnalités indépendantes.

LUTTE CONTRE L’OUBLI

C’est dans ce contexte qu’une organisation israélienne, inspirée par les précédents historiques sud-américains et la popularité de la Commission vérité et réconciliation sud-africaine, a entrepris de lancer une «  commission de vérité publique  », dont la première réunion publique aura lieu en octobre 2014. Instauré après une période de guerre civile ou de dictature, ce type de commission a, par le passé, permis dans différents pays de recueillir les milliers de témoignages de victimes que l’appareil judiciaire ne peut pas, ou ne veut pas, traiter. Quitte à faire l’impasse, dans un premier temps, sur la responsabilité pénale des criminels, elle fait parfois entendre des voix jusqu’alors inaudibles.

L’organisation à l’origine de ce projet, Zochrot  Elles se souviennent  » en hébreu), est une figure emblématique de la lutte pour le droit au retour des réfugiés à l’intérieur d’Israël. Alors qu’Israël a voté en 2011 une loi interdisant l’accès aux fonds publics israéliens pour toute association commémorant laNakba1, Zochrot continue à tenir annuellement des conférences sur le sujet, et met à disposition des enseignants israéliens un «  kit d’éducation à la Nakba  » bien que ce mot ait étéofficiellement banni des livres scolaires en 2009 par le gouvernement de Benyamin Nétanyahou.

Ce petit groupe de militants de gauche, basé à Tel-Aviv, a par ailleurs lancé au cours de l’été 2013 une application pour téléphone portable, iNakba, permettant de localiser sur la carte d’Israël les villages détruits par les milices juives2 en 1948 et fournir des informations relatives à l’expulsion de leurs habitants palestiniens.

Après douze ans d’existence dédiés à informer le public israélien sur la réalité des crimes commis durant leur «  guerre d’indépendance  » en 1948, Zochrot a décidé de laisser la parole aux témoins de cette époque, Israéliens et Palestiniens. L’association se réfère aux programmes de «  justice transitionnelle  »3 pour décrire le travail de sa commission. Cette dernière aura pour objectif de présenter publiquement les récits collectés en rapport avec les exactions israéliennes commises alors.

DE LA DIFFICULTÉ À RASSEMBLER DES TÉMOIGNAGES

La première audition publique se tiendra le 21 octobre prochain à Beer Sheva (Bir al-Saba’a en arabe), exactement 66 ans après l’opération Yoav qui permit aux forces israéliennes de s’emparer de cette ville, offrant un point d’accès, en plein désert du Néguev, vers Gaza et l’Égypte. Cet événement devrait, selon Debby Farber en charge de ce projet à Zochrot, constituer la première étape d’une série de «  commissions vérité publique  » que l’association compte organiser chaque année à travers Israël. Compte tenu de l’impossibilité pour les réfugiés palestiniens maintenus en exil à l’extérieur (Liban, Syrie, Jordanie) ou vivant en Palestine d’obtenir un permis pour se rendre sur le territoire israélien, l’association entend donner la parole en premier lieu aux anciens habitants de la région de Beer Sheva, qui sont restés en Israël après la destruction de leurs villages. La possession de documents israéliens (carte de résidence de Jérusalem ou citoyenneté israélienne) sera également une condition nécessaire pour les Palestiniens qui, au côté de personnalités étrangères et israéliennes, composeront le jury de la commission. Cependant, la plupart des survivants ne pourront participer, ayant à l’époque fuivers Gaza où ils demeurent aujourd’hui enfermés. Zochrot envisage donc d’obtenir de leur part un témoignage enregistré par vidéo et pense à les faire participer par visioconférence lors de la tenue publique de cette commission. L’engagement des Palestiniens en faveur du boycott de toute interaction avec des organisations israéliennes risque en l’espèce de limiter considérablement la participation de témoins résidants à Gaza ouen Cisjordanie.

L’autre difficulté que Zochrot devra surmonter pour mener à bien son projet est la collecte des témoignages d’anciens miliciens juifs ayant participé aux combats dans la région de Beer Sheva. En effet, l’ambition de cette commission est, selon ses propres termes, de constituer à l’occasion de ces rencontres publiques une mise en parallèle des récits des réfugiés palestiniens avec des combattants ayant servi dans la même zone. Cette ambition fait l’originalité de ce projet, alors que les informations sur la Nakba ne manquent pas, pour qui veut se donner la peine d’explorer le riche travail accumulé au fil des années. Que ce soit le travail des historiens palestiniens, le recueil de l’histoire orale des réfugiés ou la production des «  nouveaux historiens  » israéliens4, la réalité de cette épuration ethnique se trouve largement documentée. Mais la volonté de Zochrot butte sur un scepticisme, pour ne pas dire une opposition, des anciens miliciens quant à l’intérêt de venir témoigner dans une telle enceinte. Ainsi, Zochrot n’a pour l’instant pu recueillir que deux témoignages d’Israéliens et commence à réfléchir à d’autres solutions, comme la lecture de récits de combattants, pour présenter au moins cinq témoignages israéliens durant cette première journée.

Pour inciter ces témoins à venir parler devant la commission, Zochrot a décidé de parler des «  évènements de 1948  » à l’occasion de cette commission, en effaçant la référence à la Nakba qui renverrait à une perception uniquement palestinienne de ces «  évènements  ». S’ils espèrent ainsi ne pas décourager certains Israéliens à les rejoindre, ils prennent le risque de mettre en péril le travail qu’ils effectuent depuis des années pour imposer le terme même de «  Nakba  » au sein de la population israélienne. Néanmoins, ils entendent se servir de cette occasion pour aborder la question de l’héritage de la Nakba et ses déclinaisons contemporaines car «  la Nakba n’a pas cessé en 1948  ». Le choix du Néguev leur offre ainsi l’occasion d’inviter des associations palestiniennes comme Adalah qui viendront présenter la situation des communautés bédouines d’Israël et les politiques de «  relocalisation  » que l’État hébreu veut leur imposer, comme le plan Prawer-Begin, finalement abandonné en décembre 2013 face à la résistance des populations locales.

UNE INITIATIVE À PORTÉE LIMITÉE

Le travail de Zochrot se situe dans la lignée d’autres d’initiatives récentes israéliennes. L’exemple de la campagne de Breaking the Silence, qui recueille le témoignage de militaires ayant servi dans les territoires occupés, semble avoir inspiré ces militants pour qui l’essentiel de leur travail est «  de faire admettre la vérité, promouvoir la reconnaissance et la responsabilité (israélienne) pour faciliter un processus historique de justice et de paix  ». Cet attachement à inscrire ce travail dans la société israélienne se retrouve dans un autre projet exposé en octobre 2012, qui fut à l’origine de cette commission, lancé par l’historien Ilan Pappe et le réalisateur Eyal Sivan. A common archive, Palestine 1948 a rassemblé les témoignages de plus de trente combattants juifs, ainsi que des archives vidéos, présentés dans le cadre d’une exposition aux côtés de témoignages de réfugiés palestiniens. On retrouve la même volonté de sensibiliser l’opinion israélienne dans la commission Zochrot qui est, pour ces organisateurs, l’occasion de «  créer un débat public et obtenir plus de soutien auprès des Israéliens dans ce combat mené depuis des années  ».

Également persuadés de la nécessité de porter à la connaissance du public la réalité de la colonisation israélienne, un collectif d’intellectuels avait, dès 2009, procédé à la création du Tribunal Russel pour la Palestine5. À l’époque, les membres de ce tribunal avaient dénoncé la relative indifférence qui entourait leur travail, notamment en Israël. Néanmoins, pour Debby Farber, ce risque n’est pas à craindre dans le cas de la commission Zochrot. Elle assure qu’en dépit de leurs moyens limités, leur statut de«  cible favorite des organisations sionistes israéliennes  » leur garantira une couverture médiatique plus importante, ne serait-ce que pour dénoncer cette initiative.

En spécifiant «  ne pas être un tribunal, mais un forum informel  » — contrairement à ce qui s’est produit dans d’autres pays où le recueil de témoignages a pu servir à l’établissement de procédures judiciaires adéquates — Zochrot court le risque de ne rencontrer que peu d’écho auprès des Palestiniens. Alors que ces derniers espèrent poursuivre les plus hauts responsables israéliens devant les tribunaux internationaux, les objectifs affichés par l’association israélienne ne semblent pas être en mesure d’appuyer leurs demandes. De plus, la commission se tiendra sans soutien étatique, conséquence de la volonté de s’établir en dépit de tout accord politique préalable. Ses défenseurs avancent que c’est l’occasion d’inventer une«  nouvelle forme de justice transitionnelle, durant le conflit  »,faisant mine d’ignorer qu’historiquement ces «  tribunaux des larmes  » sont avant tout des outils du politique pour décréter la paix civile après une période de conflit interne ou de crimes de masse.

L’initiative de Zochrot témoigne de la détermination à ne pas laisser la réalité de la Nakba ignorée par le public israélien. Cependant, l’absence de soutien, tant du côté palestinien que d’instances publiques et la marginalité de ce type d’initiative au sein de la population israélienne risque de confiner cette «  commission vérité publique  » à une audience relativement réduite et déjà convaincue.

XAVIER GUIGNARD

1Signifiant «  catastrophe  » en arabe, ce mot renvoie dans l’historiographie palestinienne à la destruction de centaines de villages et l’expulsion de plus de 700 000 réfugiés qui n’ont jamais pu revenir sur leurs terres. Sa commémoration, chaque 15 mai, donne lieu à des manifestations dans les camps de réfugiés et dans les territoires palestiniens, violemment réprimés par les forces israéliennes. En 2014, deux adolescents palestiniens ont été abattus aux environs de la prison d’Ofer lors de ces commémorations.

2On parle ici de «  milices  » et de «  miliciens  » juifs puisque l’armée est, à la naissance d’Israël, composée des milices juives actives durant la période du mandat britannique. C’est également le terme retenu par Zochrot.

3Plébiscité par de nombreux activistes et intellectuels depuis une vingtaine d’années, ce terme regroupe l’ensemble des programmes mis en place en sortie de conflit pour tenter de répondre à des demandes diverses : écriture de l’histoire immédiate, révélation de l’ampleur des crimes commis et réparation. Les commissions vérité et réconciliation, celle instaurée après la fin de l’apartheid en Afrique du Sud par exemple, en sont les principaux outils.

4Ce terme désigne les historiens qui, à l’instar de Benny Morris, Ilan Pappé ou Avi Shlaïm, pour ne citer que les plus connus, ont bouleversé l’historiographie israélienne à partir d’un travail sur les archives israéliennes et britanniques. Ils ont abouti à une remise en cause des mythes fondateurs du sionisme, en particulier ceux attachés à la création d’Israël et à la négation de la Nakba.

5Instauré en 2009, sur le modèle du tribunal d’opinion conduit par Jean-Paul Sartre et Bertrand Russel pour juger des crimes de guerre américains au Vietnam, ce tribunal a rendu des conclusions sans appel en 2013. Il était composé, notamment, de Stéphane Hessel, Leila Shahid, Raymond et Lucie Aubrac, Gisèle Halimi, Aminata Traoré, Angela Davis, Boutros Boutros-Ghali, Etienne Balibar, Judith Butler, Noam Chomsky, Norman Finkelstein, Eric Rouleau, Naomi Klein, Ilan Pappe ou Mohammed Bedjaoui.