La dégradation mentale d’Alep bien avant la guerre – Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville

La dégradation mentale d’Alep bien avant la guerre

MURIEL STEINMETZ
JEUDI, 22 DÉCEMBRE, 2016
L’HUMANITÉ
L’action se situe à Alep, ville à ce jour martyre, et ses habitants sont « noyés dans l’insécurité, pareils à des souris terrorisées ». Photo : Wolfgang Kunz/Bilderberg/ImageForum

À partir de l’histoire d’une famille, le Syrien Khaled Khalifa sonde les âmes de sa ville natale, un peu avant, puis pendant la prise de pouvoir par Hafez Al Assad jusqu’aux prémices du terrible conflit actuel.

Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville

de Khaled Khalifa. Traduit de l’arabe (Syrie) par Rania Samara.
Sindbad, Actes Sud, 244 pages.
«Alep, une ville soumise où sévissaient les corbeaux et les officiers des services secrets. » C’est la définition donnée par le narrateur du roman de Khaled Khalifa, né à Alep en 1964, soit un an après le coup d’État du parti Baas. Il commence de l’écrire à Hong Kong en 2007. Il l’achève six ans plus tard à Damas, où il vit. Interdit en Syrie, Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville paraît aujourd’hui opportunément en France. Le titre vient d’une phrase de Hafez Al Assad (jamais nommé dans le récit), lorsque le peuple manifestait contre la dictature militaire. L’action du roman se situe donc à Alep, ville à ce jour martyre. Khaled Khalifa l’explore et l’ausculte à taille humaine sur plus de cinquante ans.

Le naufrage progressif d’une population aux aguets

Dans les années 1970, après l’accession au pouvoir d’Hafez Al Assad à la suite du coup d’État, Alep n’est déjà plus celle de jadis, même si la tragédie absolue n’a pas encore éclaté. « Les villes meurent comme les gens », note l’auteur. La lente dégradation de la cité – dont toutes les composantes sociales sont attaquées – s’effectue à partir d’une famille. Le regard porté est forcément critique, d’une précision d’entomologiste qui décrit le naufrage progressif d’une population aux aguets. Les gens se calfeutrent, sombrant peu à peu dans une sujétion engourdie. L’armée musèle toute velléité d’opposition et « les tribunaux d’exception modifient la Constitution ». L’antique cité se dégrade jour après jour. Des projets architecturaux conçus en dépit du bon sens prennent corps à tort et à travers. Des maisons abandonnées meurent sur pied. « De nouveaux immeubles construits à la hâte » poussent sans grâce. Des quartiers se métamorphosent en bidonvilles « où pullulent les soldats, les agents de sécurité pauvres, les paysans kurdes et les tisserands journaliers ». Atterrés, les Alépins sont « noyés dans l’insécurité, pareils à des souris terrorisées ». Les rues étroites qui embaumaient l’eucalyptus, jadis ouvertes à la coexistence islamo-chrétienne, se murent dans le silence. On ne se gave plus de « yalanji » (feuilles de vigne farcies). En deux décennies, toutes les associations culturelles ont disparu. Alep ne bruit plus que sous l’assaut des haut-parleurs, contrainte qu’elle est « à l’humiliation placardée partout, sur les affiches, sur les slogans, sur les murs, sur les bustes et les statues qui trônaient sur toutes les places publiques ».

La montée du pouvoir dictatorial et les dérives religieuses…

Roman familial à la lettre, Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville met en scène l’histoire d’une lignée qui défile au pas de charge, scrutée par un narrateur taciturne. Il voit le jour le 8 mars 1963, date du coup d’État du parti Baas. Voici la mère, d’extraction bourgeoise, délaissée par son mari, « quasiment installée dans le passé », qui a tôt flairé, sous le nationalisme naissant, la montée du pouvoir dictatorial. Elle a su voir aussi les dérives religieuses. Sa fille Sawsan, d’abord embrigadée comme parachutiste, sera tour à tour nationaliste farouche, laïque intransigeante, islamiste sans grande conviction, pour finir prostituée de luxe. Elle s’est pavanée en guerrière bardée d’armes, avant de sombrer dans l’exact opposé, comme si elle n’avait jamais eu d’autre dessein que de séduire le père au loin. Tous les personnages, tributaires de leurs passions, sont ballottés de la sorte par les circonstances. Leur évocation en mouvement perpétuel suscite une étourdissante volée de formes. D’une impressionnante galerie de portraits se détachent l’oncle Nizar, homosexuel mélomane traqué par le régime, Jean, jeune professeur de français qui ne jure que par Balzac, et Rachid, le frère aîné de Sawsan, qui, en 2003, s’engage dans le djihad contre les Américains en Irak.

Khaled Khalifa suggère l’usure du temps, la lassitude des corps et des âmes, tout en épousant le rythme d’un trépidant désir de survie, fût-elle incertaine. La structure échevelée du roman dissimule à peine un plan rigoureux, sans minutie encombrante. Les allers et retours du passé au présent modèlent à l’infini un haut-relief d’où émerge Alep, au fond l’unique héroïne d’une fiction concourant à l’Histoire.

La Syrie attend sa sortie du coma

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Le patient syrien

Damas 2015-2016. Une chambre d’hôpital, où coule une lumière verdâtre. Y défilent une maman voilée, une sœur émigrée au Liban, un ami fumeur de haschisch et une amoureuse émancipée. Tous quatre spécimens de la population syrienne, qui veillent sur l’objet de leur amour, un jeune homme plongé dans le coma depuis qu’il a traversé un checkpoint voisin. Entre la vie et la mort, Taym a, contrairement à ses proches, le pouvoir de s’extraire de son corps et d’assister au remue-ménage causé par son profond sommeil. Parfois, il s’élève, pour surplomber son entourage depuis une plate-forme baignée de reflets orangés. Là-haut, il croise un autre comateux, moins pacifique que lui, plus tenté par le djihad. Il y chante, il y joue. Et il y monte, dans une cabine céleste, le documentaire en cours de tournage qu’il consacrait à son pays, depuis la révolution avortée de 2011 jusqu’aux interminables limbes de la guerre civile…

Pensé, dirigé, interprété et réglé de main de maître, Alors que j’attendais joue à qui mieux mieux du symbole. Celui qui invite à comparer la Syrie à un zombie saute aux yeux. Mais le spectateur avide de butiner au Proche-Orient une sagesse plus universelle aura loisir de s’attacher à la métaphore qui rapproche la nature en général, et la gesticulation humaine en particulier, à ces frontières poreuses que traversent les fantômes. En metteur en scène inspiré, Omar Abusaada lui servira le motif persistant d’un vase de fleurs, coupées quoique encore odorantes. Il ira même jusqu’à évoquer le théâtre dans son ensemble comme un organisme détaché du cerveau qui l’engendre. La leçon, pour qui se montre patient, recouvre tant l’histoire, la politique, que la philosophie.

La Bâtie : On guettait le metteur en scène syrien Omar Abusaada. Introuvable. Son compatriote, l’acteur Mohamed Al Rashi, prend sa place pour une interview par contumace.

 

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La sœur, la mère, l’ami et la fiancée sont suspendus au pronostic vital de Taym, inconscient depuis son tabassage à Damas. Au-dessus, deux fantômes commentent.? Image: D. NADEAU

 

Les racines de l’État islamique Entretien avec Loulouwa Al Rachid & Matthieu Rey / La Vie des Idées

par Marieke Louis , le 9 février

L’État islamique (EI) n’est pas né d’un seul coup à l’été 2014. Il est enraciné dans l’histoire mêlée de l’Irak et de la Syrie de ces vingt dernières années. Loulouwa Al Rachid et Matthieu Rey démêlent cet héritage complexe de l’EI, à la fois legs de l’autoritarisme baasiste et de l’intervention américaine en Irak.

Loulouwa Al Rachid est post-doctorante au sein du European Research Council Wafaw (When Authoritarianism Fails in the Arab World) et docteure associée au Centre de recherches internationales de SciencesPo Paris. Ses recherches portent sur l’Irak et l’autoritarisme baasiste. Elle a soutenu en 2010 une thèse de science politique intitulée : L’Irak de l’embargo à l’occupation : dépérissement d’un ordre politique (1990-2003). En parallèle, elle effectue des missions de conseil pour des think tanks et a notamment été l’analyste référent sur l’Irak au sein de l’International Crisis Group (2001-2006 et 2009-2011).

Matthieu Rey est maître de conférences au Collège de France (Chaire d’histoire contemporaine du monde arabe), agrégé d’histoire, arabisant et chercheur au sein du European Research Council Wafaw (When Authoritarianism Fails in the Arab World). Sa thèse porte sur une comparaison des systèmes parlementaires en Irak et en Syrie entre 1946 et 1963. Elle vise à comprendre les technologies de pouvoir héritées des temps ottoman et mandataire et adaptées au nouveau cadre de l’État moderne indépendant. Témoin direct des événements syriens par sa résidence à Damas entre 2009 et 2013, il a proposé des analyses sur les événements les plus contemporains. Il travaille maintenant à la rédaction d’une histoire de la Syrie à l’époque contemporaine.

La Vie des Idées : Pourquoi est-il nécessaire de revenir à l’histoire de la Syrie et de l’Irak de ces vingt dernières années pour comprendre l’État islamique (EI) ?

Loulouwa Al Rachid : Quand on parle de l’EI, on fait mine de croire à une naissance miraculeuse, comme si cet « État » auto-proclamé était né à l’été 2014 avec la prise de Mossoul, la deuxième plus grande ville d’Irak et qu’il suffisait de quelques centaines de combattants circulant dans des pick-up pour fonder une organisation terroriste puissante.

Or l’EI n’est pas le fruit d’une naissance miraculeuse mais résulte plutôt d’un déni de grossesse : les symptômes étaient là depuis longtemps sur le terrain irakien. L’année 2003 a constitué à cet égard un tournant décisif : elle a installé la matrice jihadiste de type Al-Qaida au cœur du Levant. C’est l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003, suivie d’une occupation militaire qui a donné au phénomène jihadiste un nouvel essor dans notre voisinage méditerranéen.

Parmi les groupes ayant tout de suite pris les armes contre l’armée américaine et ses auxiliaires irakiens, il y avait une composante « étrangère » rapatriée d’Afghanistan et d’autres terrains du jihad, le Caucase notamment. Et sur cette matrice là se sont greffés des groupuscules armés irakiens, qui s’inscrivaient d’abord dans une posture « nationaliste » de lutte contre l’occupation étrangère. Ces groupuscules formés par des anciens du régime de Saddam Hussein se sont par la suite dissous dans la nébuleuse jihadiste, contribuant ainsi à la professionnaliser et à lui insuffler un moteur supplémentaire, celui de haine des chiites ; l’armée américaine a cru avoir éradiqué ces jihadistes en 2007-2009 en s’appuyant sur les tribus locales qu’elle a armées et financées pour pacifier les régions sunnites d’Irak.

Or ces groupuscules jihadistes n’ont jamais véritablement disparu depuis 2003 : ils se sont tantôt fondus dans une population sunnite qui supportait mal les pratiques, souvent discriminatoires, du nouveau pouvoir central chiite, tantôt repliés dans les zones désertiques ou montagneuses de l’ouest et du nord de l’Irak. Ils ont surtout trouvé refuge en Syrie, profitant d’un espace frontalier entre les deux pays devenu largement ouvert et poreux depuis le début des années 1990. En effet, le régime de Saddam Hussein, très affaibli par les sanctions internationales imposées par les Nations unies, avait partiellement perdu le contrôle de son territoire et de ses frontières, laissant se développer avec la Syrie une importante contrebande et des trafics en tous genres pour contourner l’embargo. Après 2003, les jihadistes ont fait de cet espace frontalier un territoire « intégré » avec des circulations incessantes d’hommes, d’idées et bien entendu, d’armes. Ils ont été aidés en cela par l’attitude bienveillante à leur égard du régime de Bachar al-Assad soucieux de participer à l’échec de la transformation « démocratique » de l’Irak décidée par George Bush.

Matthieu Rey : L’importance de la question syrienne et de l’EI tient au présent immédiat et à la façon dont la question syrienne s’est imposée dans l’actualité française.

Dans un premier temps, la question syrienne n’a pas fait sens pour la majorité des Français. Alors que la majorité de sa population se mobilise contre le régime de Bachar al-Assad au prix d’une implacable répression, elle ne parvient pas à faire écho dans le débat public. Là où les actualités titrent avec enthousiasme sur les expériences révolutionnaires et démocratiques, tunisiennes et égyptiennes, elles lisent la Syrie comme un processus « complexe ».

Dans un deuxième temps, la question syrienne entre en scène à l’automne 2013 autour du problème du départ d’individus d’Europe vers la Syrie, devenue la nouvelle terre du jihad, mais d’un jihad différent de celui mené en Afghanistan. Il est beaucoup plus massif et plus « démocratique » : c’est un jihad « low cost », tant sur le plan de l’investissement matériel (aller en Syrie n’est pas cher) que de l’engagement spirituel (il n’est pas besoin d’être un musulman érudit pour s’enrôler). Dans les médias et au sein des instances officielles, on assiste à la construction d’un discours de peur autour du départ de ces Européens qui apprendraient à se battre et qui pourraient revenir en Europe pour y organiser des attentats. A cela, s’ajoute la première vague migratoire de réfugiés, au sein de laquelle on suspecte la présence de jihadistes. La question du jihad se greffe ainsi à celle des réfugiés.

Le troisième temps démarre en janvier 2015 avec les attentats contre Charlie Hebdo et surtout la prise d’otages de l’Hyper Cacher. Au cours de la prise d’otage, les paroles de Coulibaly font explicitement référence à la Syrie. Enfin, en novembre 2015, avec la revendication des attaques dans le 11e arrondissement par l’EI, le lien entre la question syrienne et les événements français est établi, selon une lecture qui se focalise sur les agissements de l’État islamique.

On retrouve ce phénomène en novembre 2015 : cette fois-ci, les attentats sont immédiatement revendiqués par l’EI. On assiste là à une projection de la question syrienne, sans qu’elle soit comprise, sur le territoire français.

La Vie des Idées : Quels sont les traits caractéristiques des régimes syrien et irakien depuis les années 1990, notamment dans leur rapport à la religion et à la violence ?

Loulouwa Al Rachid : Avant 2003, les liens entre le régime de Saddam Hussein et la nébuleuse jihadiste sont insignifiants, pour ne pas dire inexistants contrairement aux allégations avancées par les États-Unis pour justifier leur invasion de l’Irak. Le référent jihadiste était certes utilisé par Saddam Hussein dans les années 1990 mais il s’agissait davantage d’un jihad patriotique et nationaliste que d’un jihad religieux

La propagande du régime va au cours de cette période user et abuser du mot « jihad » qui devient synonyme de résistance et de combat contre l’impérialisme. Il ne s’agit toutefois pas d’un combat dirigé vers l’extérieur : c’est un combat mené sur le sol irakien. Prenons un exemple apparemment anodin : celui de la reconstruction du secteur de l’électricité détruit par les bombardements aériens de la coalition internationale formée pour libérer le Koweït. Il a été présenté par le régime comme un « jihad électrique » pour prouver aux États-Unis et à leurs alliés que les Irakiens pouvaient, seuls et avec leurs propres moyens, reconstruire leurs infrastructures. Même chose pour la reconstruction des aéroports : c’est un jihad contre l’embargo aérien.

LE JIHAD N’EST PAS UNE CATÉGORIE RELIGIEUSE
Dans ce contexte de lutte contre les effets dévastateurs des sanctions internationales, le jihad n’est donc pas une catégorie religieuse. Son utilisation dans la phraséologie baasiste n’en trahit pas moins la faillite idéologique et matérielle d’un État qui se targuait auparavant d’être séculaire et progressiste. En effet, les sanctions internationales qui dépossèdent l’Irak de sa rente pétrolière (98% des revenus proviennent de l’exportation de brut), entraînent à la fois la déliquescence des institutions publiques et la paupérisation massive de la population ; elles mettent le pouvoir littéralement à nu. Par une sorte de glissement, la religion apparaît alors aux yeux de ce dernier comme la seule ressource symbolique restante pour se (re)légitimer auprès d’une population brutalisée par une répression sans relâche et des guerres à répétition depuis le début des années 1980.

C’est pourquoi Saddam Hussein décrète en 1994 une Campagne nationale pour la foi. Cela commence par l’ajout, sur le drapeau irakien, de la formule « Dieu est grand » (Allahu Akbar). Puis, petit à petit, le régime « islamise » son discours et ses pratiques. De nouvelles mosquées sont érigées partout dans le pays ; on oblige les cadres du parti Baas à suivre des cours d’instruction religieuse ; on accorde des remises de peine aux détenus qui apprennent par cœur le Coran, ce qui permet aussi de soulager un système carcéral à bout de souffle, etc.

Mais surtout, une plus grande marge de manœuvre est donnée aux hommes de religion, ce qui permet à une multitude d’activistes islamistes, sunnites comme chiites, de faire de la prédication et d’élargir leurs réseaux au sein de la société irakienne. Cette « islamisation par le haut » de la société est perçue comme une nécessité par un régime qui n’a plus les moyens de son autoritarisme, autrement dit comme une simple soupape de sécurité pour canaliser la colère sociale. Mais le recours à la religion va s’avérer contre-productif : il alimente la contestation et surtout politise dangereusement les appartenances confessionnelles dans une société de plus en plus polarisée entre une minorité sunnite et une majorité chiite. À tel point qu’à la fin des années 1990 le régime lui-même se retourne contre les secteurs qui se sont islamisés, aussi bien du côté sunnite que du côté chiite.

Cela étant, je dirais que bien plus que d’une islamisation impulsée par le haut, les Irakiens ont dû, dans les années 1990, développer des stratégies de survie (trafics, économie informelle, etc.) et se « débrouiller » par eux-mêmes, passant outre les frontières et les réglementations d’un État autoritaire calcifié. Le territoire national devient un espace de violence et de prédation et qui n’assure plus ses fonctions habituelles de sécurité et de régulation socio-économique. Les Irakiens n’ont pas d’autre choix que l’exode hors d’Irak ou le repli sur les plus petits dénominateurs communs, tels que le quartier, la région, la tribu, l’appartenance ethnique ou confessionnelle. Ce terreau sera favorable à l’autonomisation de groupes qui mobilisent à la fois la ressource religieuse et la ressource tribale comme stratégies de survie et de pouvoir et dont l’EI est aujourd’hui l’une des multiples facettes.

Matthieu Rey : La Syrie des années 1990 est, au contraire de l’Irak, un système dans lequel l’autoritarisme apparaît stabilisé, rigidifié : le président Hafez al-Assad a achevé de liquider toute forme d’opposition au cours des années 1980 et semble selon son titre « le président éternel » (al-rais al-khalid). L’édifice repose sur un chef arbitrant entre des polices politiques, mises en concurrence, ce qui les empêche de préparer un coup d’État. Comme en Irak lors de l’intifada de 1990-1991, ce sont davantage les services de renseignement (moukhabarat), et notamment les services dépendant de l’armée et de la police, c’est-à-dire des organismes de répression et de coercition, plutôt que le parti qui sont garants de la stabilité en Syrie. On a affaire à des régimes qui développent des formes de « paranoïa institutionnelle », qui considèrent leurs sociétés comme menaçantes et qui sont prêts pour les contrôler à atteindre des niveaux de violence très forts.

Concernant les rapports entre les autorités en place et les groupes terroristes, les gouvernements irakien et syrien en ont une grande pratique. Ils les traitent de manière assez simple : ils encadrent les activités de ceux qu’ils peuvent contrôler, les utilisant dans une logique de nuisance à l’égard de pays voisins ou occidentaux auxquels ils s’opposent.

Les populations intègrent l’idée de la « mémoire du régime » et d’une répression diffuse dans le temps : lorsque le régime réprime la révolte de Hama en 1982, les représailles perdureront dans les faits tout au long des années 1980-1990 dans des formes très variés : répression politique mais aussi mise au ban de l’économie. Il faut donc comprendre qu’aujourd’hui, tout jeune ou citoyen syrien sait que le pouvoir détient l’avenir, c’est-à-dire que les autorités poursuivront la répression tant qu’ils n’auront pas arrêté ceux qui à un moment ont participé aux mouvements. La société syrienne anticipe une répression qui s’étendra sur dix, vingt, trente ans.

ON NE PEUT PAS PARLER D’ÉTAT CONFESSIONNEL EN SYRIEPar ailleurs, de même qu’on a exagéré le poids de la confession en Irak et de l’appartenance chiite/sunnite, le caractère alaouite du régime syrien a été exacerbé parce que les milices policières du régime ont été recrutées dans l’entourage immédiat du président Assad ou des principales figures du régime. Mais cela répond davantage à une logique d’attraction et un effet d’aubaine qu’à une logique confessionnelle. Comme en Irak avec les Sunnites, on a l’impression de l’extérieur que les Alaouites gouvernent alors que ce sont seulement certains segments de cette communauté qui ont réussi leur ascension sociale. On ne peut donc pas parler d’État confessionnel en Syrie.

L’autre caractéristique de ce régime est l’absence de système fiscal efficient et l’usage de la prédation, comme en Irak, comme mode de rémunération. Mais à la différence de l’Irak, la Syrie peut déployer sa stratégie de prédation à travers toute une série de trafics sur le Liban, dans lequel elle s’est « invitée » au cours de la guerre civile à partir de 1976. Chaque syrien peut se rémunérer, suivant son niveau hiérarchique, sur le pays et sur les myriades de contrebandes qui se développent à ce moment-là. C’est notamment sur la frontière syro-libanaise qu’on voit se développer un groupe, les Shabiha, en charge de l’encadrement du trafic de haschich. Ils seront les hommes de main du régime pour écraser la contestation en 2011.

L’autre élément qui participe de la pérennisation du régime dans les années 1990 est d’ordre international. La Syrie revient au premier plan par le biais de la guerre contre l’Irak en 1990. Elle entre dans la coalition internationale dénonçant le régime de Saddam Hussein comme celui qui a violé l’unité arabe en envahissant le Koweït. Elle fournit une caution aux États-Unis (sans toutefois mobiliser ses troupes) qui lui reconnaissent en retour un rôle important. La Syrie devient l’acteur susceptible de régler trois problèmes en même temps : la guerre civile au Liban, la légitimité de l’intervention des Occidentaux contre l’Irak qui voit dans la Syrie, régime baasiste, un allié de taille, et la paix arabo-israélienne [1].

L’intifada irakienne de 1991 et la politisation des identités confessionnelles

L’intifada (« insurrection ») de 1991 est un moment clé de la politisation des identités confessionnelles et de la polarisation entre sunnites et chiites. Elle éclate au cours de la débandade de l’armée irakienne, fuyant le Koweït sous le déluge de feu infligé par la coalition menée par les Etats-Unis. Des soldats en colère retournent alors leurs armes contre le régime et sont rejoints par une partie de la population. Cette intifada commence dans les villes chiites du Sud de l’Irak très touchées par les bombardements, d’abord Bassora puis Bagdad, exactement comme ce qui se passera en Syrie en 2011.

Les insurgés prennent alors contact avec la coalition et demandent aux Occidentaux de leur fournir des armes et d’imposer un embargo aérien afin de renverser eux-mêmes le régime. Cette demande se heurte au refus de la coalition d’intervenir pour renverser, même indirectement, le régime de Saddam Hussein qui parvient à écraser l’insurrection en la présentant comme un complot ourdi par l’Iran et ses agents chiites Irakiens.

L’intifada de 1991 a profondément divisé la société irakienne en exacerbant une tension entre une majorité démographique chiite dominée politiquement et une minorité démographique sunnite politiquement dominante et confondue avec le régime de Saddam Hussein de même qu’on présente aujourd’hui Bachar Al-Assad comme incarnant un régime politique minoritaire alaouite comme si aucun sunnite ou aucun chrétien ne soutenait ce régime. Et cette fiction d’un régime minoritaire autosuffisant est alimentée aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur, donnant aux identités confessionnelles une teneur politique en complet décalage avec la réalité des interactions au sein des sociétés irakienne et syrienne.

Loulouwa Al Rachid : Après 2003, se met en place un nouveau régime politique façonné de l’extérieur, par les États-Unis et leurs alliés irakiens, les opposants à Saddam Hussein rentrés de leur exil. Puissance occupante, investie de toutes les prérogatives et responsabilités, notamment le rétablissement de l’ordre et la mise en place d’une transition démocratique, les États-Unis multiplient les erreurs. La débaasification, qui consiste à éradiquer les membres du parti Baas dans le champ administratif, politique et militaire, est une politique extrêmement brutale d’exclusion de l’ancien personnel du régime de Saddam Hussein des nouvelles institutions. On se prive, largement pour des raisons idéologiques, de toute la technostructure sur laquelle s’était appuyé le régime pour gouverner le pays. Entendons-nous bien : même si le régime était déjà en voie de déliquescence, la débaasification aggrave ce processus en privant le pays de ses cadres les plus compétents.

L’autre erreur commise par l’administration Bush à l’époque, c’est la dissolution de l’armée irakienne : entre 400 000 et 500 000 soldats sont renvoyés chez eux. Or, une des caractéristiques des armées dans les régimes autoritaires, c’est l’inflation des grades supérieurs qu’on distribue pour coopter les militaires et garantir leur loyauté. En 2003, l’armée irakienne compte quelque 10 000 généraux, là où l’armée américaine n’en compte qu’un millier. Or ces généraux renvoyés chez eux se voient, du jour au lendemain, destitués et privés de toute ressource (salaire, retraite, prestige social) basculent dans l’insurrection armée. Pour les remplacer, l’administration américaine va faire appel à une autre « catégorie » en surnombre de ces régimes autoritaires : les exilés. Les exilés sont ceux qui, après chaque coup d’État ou changement de régime, ont fui le pays en profitant de l’accueil que leurs réservent les régimes hostiles au pouvoir en place. Dans le cas de l’Irak, c’est notamment en Syrie qu’iront se réfugier un certain nombre d’opposants.

Dans les années 1980, l’Iran est également une terre d’accueil de ces exilés, notamment des islamistes chiites victimes de la répression baasiste et qui ont été « réinjectés » dans l’Irak post-2003. Certains de ces anciens exilés, à l’instar de Hadi Al-Amiri, dirigent aujourd’hui une grande partie des combats contre l’EI.

Dans des sociétés déjà fragilisées et marquées par de fortes clôtures communautaires, la politique américaine en confiant les rênes du pouvoir aux anciens exilés chiites sème ainsi les germes d’une insurrection armée jihadiste dont est aujourd’hui issue l’EI.

Ce que les années 1990-2000 vont mettre à jour, de manière très explicite en Irak, ce sont les fondations extrêmement fragiles du pouvoir. La conquête éclair de Mossoul par l’EI en 2014 est de ce point de vue très révélatrice. L’armée irakienne n’est pas vraiment vaincue par l’irruption de quelques centaines de combattants jihadistes : elle refuse tout simplement de se battre pour défendre un gouvernement central discrédité et corrompu, de même qu’elle ne l’avait pas fait en 2003 lors de l’invasion américaine.
Ce n’est pas qu’une question de rapport de force : l’État, son armée, ses institutions, son territoire ne vont plus de soi et souffrent d’un déficit de légitimité. À défaut, ce qu’il reste de cet État est obligé de recourir à des potentats locaux et à des milices dûment stipendiées pour tenter de reprendre le contrôle de la situation.

Matthieu Rey : Le changement en Syrie au cours des années 2000 se déroule en trois temps. Le premier temps c’est l’arrivée de Bachar al-Assad : le régime syrien est le seul régime arabe à réussir la succession père-fils, non sans tension toutefois. L’arrivée de Bachar al-Assad va modifier la donne établie par Hafez al-Assad de deux manières.

D’abord, à la différence de son père, il arrive tout de suite au sommet de l’État, sans lutte pour le pouvoir. Cette situation crée une autre mutation. Hafez al-Assad a gouverné en partenariat avec des grandes figures, des personnes qui sont montées avec lui, au cours des luttes pour le pouvoir dans les années 1970-1980. Ces derniers formaient un collège de conseils. Avec Bachar al-Assad, ils deviennent une menace et sont mis de coté. Son pouvoir se rétracte sur son clan : son frère et surtout son beau-frère, Rami Makhlouf qui va contrôler l’économie syrienne en la mettant au service du clan Assad au détriment d’une répartition plus équitable des richesses.

Ensuite, avant même son intronisation et à des fins de construction de son pouvoir par rapport à la vieille garde, Bachar al-Assad entre dans une logique de troc de la souveraineté syrienne en échange d’un soutien politique et économique de la part des puissances extérieures. En 1998, il reconnaît ainsi les frontières turques, entérinées par l’accord de 2005. Jusque là, la Syrie refusait à la Turquie toute souveraineté sur le Sandjak d’Alexandrette, territoire donné par la France à la Turquie en 1939. Là où Hafez al-Assad s’inscrivait davantage dans une logique de sanctuarisation du territoire syrien, retournant la lutte d’acteurs extérieurs vers les autres pays du Moyen Orient, Bachar al-Assad réintègre les acteurs étrangers dans le jeu syrien. Il est donc prêt pour accroître son pouvoir à donner des segments de souveraineté.

Cet usage stratégique du territoire et de la souveraineté, à des fins de renforcement de son autorité est décisif pour comprendre la période post-2011, avec un arrimage de plus en plus important aux partenaires iraniens et russes et l’implantation de l’EI dans l’Est de la Syrie.

Les modifications des années 2000 enfin sont provoquées par des secousses régionales : le renversement du régime irakien menace la Syrie – Bachar al-Assad pense être le prochain sur la liste – qui va s’évertuer à faire perdre la paix aux Américains pour les dissuader d’intervenir en Syrie. Le régime de Bachar al-Assad envoie donc des hommes en soutien à l’insurrection irakienne contre les Américains, en même temps qu’il participe à l’effort de coopération internationale en matière de lutte contre le terrorisme. C’est une stratégie habile du régime puisqu’il connaît ces individus qu’il a souvent lui-même contribué à former et à envoyer en Irak. Cette stratégie syrienne vise à entretenir le chaos irakien et non à le créer : c’est une fenêtre d’opportunité qu’elle investit pleinement à des fins de maintien du régime.

Loulouwa Al Rachid : Il y a un savoir-faire de ces régimes autoritaires en matière sécuritaire qui devient, après le 11 septembre 2001, une ressource extrêmement précieuse et « monnayable » à l’échelle internationale. C’est ce qui explique que les démocraties occidentales continuent de coopérer avec eux. Mais on a affaire, avec ces régimes, à des spécialistes de la sécurité… mais aussi de l’insécurité selon la demande.

Bachar al-Assad, en s’appuyant sur ses services de renseignement et sa police politique, va donc nouer des liens avec les jihadistes. Il laisse se développer à la marge un espace de circulation d’hommes, d’armes, d’argent, de trafics en tous genres qui était déjà en germe dans les années 1990 mais qui va à ce moment là prendre une toute autre ampleur.

C’est sur cet espace à cheval entre la Syrie et l’Irak (qui se dessine dans les années 2000) où la frontière étatique perd de sa pertinence qu’est aujourd’hui assis l’EI. Le phénomène auquel on assiste aujourd’hui est largement dû à une prolifération d’acteurs locaux, d’intermédiaires et d’entrepreneurs en mal de pouvoir et de richesses qui contrôlent désormais la population et qui s’inscrivent dans des logiques d’allégeance à la fois multiples et instables : certains roulent pour les Américains, d’autres pour les Saoudiens, les Syriens, les Iraniens.

Matthieu Rey : Les acteurs locaux ont besoin, pour se consolider sur le plan intérieur, du soutien de partenaires extérieurs – des puissances occidentales, de la communauté internationale – à qui ils vendent ce dont ils ont besoin. Dans le cas syrien, c’est la lutte contre le terrorisme qui leur a permis d’y parvenir. En Syrie, on ne peut toutefois pas parler, à la différence de l’Irak, de système milicien dans les années 2000 dans la mesure où le régime détient encore le monopole de la violence et autorise des trafics pourvu qu’il les contrôle.

Mais cette stratégie est risquée pour le régime qui envoie des hommes qu’il ne contrôle pas tout à fait se former au combat, qui reviennent en Syrie tout à fait aguerris et qui essaiment autour d’eux dans des lieux de socialisation plus ou moins formels, comme les prisons notamment mais aussi les réseaux de contrebande etc. Il sait tout de même enfermer ceux qui le menacent. Ainsi la prison de Saidnaya se remplit d’hommes revenus d’Irak, gage de la bonne volonté du régime à lutter contre le terrorisme. En 2011, devant la contestation, Bachar al-Assad décider de « céder aux pressions » de sa population et surtout de la communauté internationale : il libère des prisonniers politiques choisis judicieusement parmi ces hommes aguerris aux combats en Irak. Ce sont les futurs chefs des brigades jihadistes qui émergent en 2012 sur le territoire syrien. Au nom des réformes, le régime assure le déploiement d’activistes formés en Irak sur le territoire syrien.

L’autre bouleversement des années 2000 tient au retrait syrien du Liban. Sous la pression de l’ONU, les troupes syriennes partent et mettent fin à la prédation à grande échelle de ce territoire, les pratiques de prédation sont alors déployées en Syrie. Par l’intermédiaire de Rami Makhlouf, le régime ouvre le territoire syrien à de telles entreprises : des terres principalement agricoles sont ainsi transformées en complexes touristiques, ce qui dans un contexte de pénurie alimentaire fragilise encore plus la société syrienne. Parmi les zones, le Hawran dont la capitale Deraa devient le lieu moteur de la révolution, est particulièrement affecté. Cette stratégie s’avère extrêmement profitable aux jeunes élites urbaines de l’entourage de Rami Makhlouf qui, du même coup, trouvent de nouveaux modes d’enrichissement en dehors du secteur des renseignements et de la police. Le régime se voit donc dans l’obligation de recruter son personnel policier ailleurs que dans les segments élitaires alaouites. Il puise notamment dans le vivier des tribus vivant aux alentours de villes comme Deir ez-Zor, c’est-à-dire à la frontière irakienne, et qui sont parties prenantes de tous les trafics dont on a parlé précédemment.

On assiste donc à une modification de la structure sociale concomitante à la montée d’un ressentiment extrêmement fort à l’égard de la famille Assad et une exacerbation des stratégies d’accaparement des ressources (pétrole notamment) sur le territoire syrien.

En 2011, le peuple syrien se soulève en remettant en cause les deux piliers du régime : la coercition, c’est-à-dire la torture systématique, et la prédation. Les périphéries géographiques qui en ont le plus fait les frais sont les premières à se soulever. Rapidement la contestation se militarise par la désertion des appelés. Devant cette nouvelle menace, le régime se replie, reprenant une technique très proche de la configuration irakienne. Il détermine un espace comme nécessaire et vital : Damas, Homs et la route vers la côte. Il se retire des autres espaces, notamment la frontière syro-irakienne, ouverte à partir de l’été 2012 à toute migration d’hommes en armes. Ce faisant, le régime délaisse une zone stratégique. Crée-t-il l’ État islamique ou s’entend-il avec lui ? Certainement pas. Mais il ne fait rien pour contrer son expansion.

La Vie des Idées : L’EI fonctionne de manière transnationale mais il est fortement ancré en Irak et en Syrie. Que doit plus spécifiquement l’EI à l’Irak d’une part, et à la Syrie d’autre part ? Et comment expliquer que ce soit cet « imaginaire syrien » qui se soit imposé dans le discours de l’EI ?

Loulouwa Al Rachid : C’est là qu’entre en jeu un autre élément clé dans la genèse de l’EI, à savoir le problème toujours non résolu depuis 2003, de l’exclusion des Arabes sunnites du pouvoir en Irak. Les sunnites étaient collectivement assimilés au régime de Saddam Hussein et devaient après 2003 en payer le prix. Depuis, ils expérimentent différentes postures : insurrection armée, boycott des élections, ralliement aux nouvelles institutions post-baasistes, protestations pacifiques, etc. Mais, au fond, ils n’acceptent pas le statut de minorité politique qui leur est dévolu dans le nouvel Irak en raison de leur infériorité démographique. Ils s’estiment lésés, humiliés, et déchus. La stratégie américaine consistant à armer les tribus sunnites pour se débarrasser d’Al Qaida en Irak a affaibli et divisé le monde sunnite en empêchant l’émergence d’un leadership fort ; elle a nourri le ressentiment des laissés pour compte de cette cooptation et provoqué des combats tribaux fratricides.

De ce point de vue, le gouvernement de Nouri Al Maliki (2006-2014) – qui fait partie de ces anciens exilés réfugiés en Syrie dont il a été question plus haut – pourtant placé sous le signe de la réconciliation entre chiites et sunnites, s’est montré particulièrement intransigeant à l’égard des Arabes sunnites, contribuant ainsi à leur radicalisation et au retour en force des groupes armés.

À partir de 2012-2013, à la faveur de la confusion et de la militarisation de l’arène syrienne et du printemps arabe, les éléments jihadistes reprennent, en effet, du service pour « venger » le monde sunnite. C’est donc sur ce terreau de l’exclusion et son corollaire, la radicalisation, que les militants historiques d’Al Qaida ont repris leurs activités et ont commencé à reformer leurs réseaux. Sauf qu’ici il n’est plus question de jihad contre les Américains mais contre l’autre communautaire : le chiite. Mais la matrice irakienne du jihad n’aurait pas suffit à développer cette force de projection de l’EI, et c’est là qu’entre en scène la Syrie.

L’EI PEUT MOBILISER UN DISCOURS DE L’HUMANITÉ MEURTRIE DANS SON COMBATMatthieu Rey : Du côté syrien, on a la fois un processus révolutionnaire à partir de 2011 (la population se soulève et est massivement réprimée) puis à partir du printemps 2012, une guerre entre les forces du régime qui bombardent les villes, et des groupes disparates se revendiquant de la révolution. Cette situation constitue la toile de fond de l’ingérence de l’EI. Ce dernier entre en Syrie en 2013. Il bénéficie de cet affrontement qui lui sert à teinter son discours d’universalité et en faire une lutte du Bien contre le Mal. Les destructions systématiques à l’encontre d’une population dont une partie importante est sunnite, sont captées par l’EI pour en faire un combat pour la défense de l’Islam écrasé dans l’indifférence de la communauté internationale. L’EI peut mobiliser un discours de l’humanité meurtrie dans son combat.

Sur le terrain, à partir de 2012-2013, profitant du champ libre laissé à la frontière entre la Syrie et l’Irak, les segments irakiens et syriens se rapprochent : c’est d’abord la naissance d’Al Nosra puis de l’EI. La différence entre les deux repose sur une question d’allégeance et sur le cadre du combat. Al Nosra prête allégeance à Al Qaida, parrain lointain qui permet à Al Nosra de rester dans un combat syro-syrien. Contrairement à des analyses en terme exclusivement de groupes terroristes, cette affiliation doit être perçue comme une manière de capter des ressources – celles des filières du jihad international – sans pour cela que le parrain étranger ne puisse réellement agir, n’étant pas sur place. Au contraire, l’EI revendique la naissance du combat en Irak et sa continuité en Syrie. L’EI met sur le même plan la lutte des sunnites contre l’oppresseur minoritaire chiite en Irak et celle des Syriens contre la minorité alaouite : en bref, dans le discours de l’EI, Nouri Al Maliki c’est Bachar Al Assad. Surtout, l’EI sort de la lutte révolutionnaire. Pour lui, le combat tient à l’établissement immédiat d’un califat, indépendamment du sort de la révolution. Que la révolution soit écrasée ou non, n’importe pas. Il peut régner sur l’Est syrien, et mettre en application ses idées. Les forces révolutionnaires deviennent vite sa principale cible.

Mais ce que fournit la Syrie à l’EI que ne fournit pas l’Irak, c’est un potentiel d’universalisation. Si l’EI était resté en Irak, il aurait été coincé dans un combat irako-irakien qui ne porte pas au-delà. La question irakienne ne fait pas vraiment sens pour la majorité des populations extérieures. En outre, la myriade des groupes armés empêche de voir qui affronte qui. L’EI aurait été une milice parmi les milices. La Syrie permet à l’EI de profiter de l’élan révolutionnaire. Il peut instrumentaliser ce discours de l’humanité meurtrie : des images de torturés, la reproduction d’un imaginaire de sens pour toutes les populations arabes du tout puissant contre le faible, de celui qui a tous les droits contre celui qui n’a rien, celui qui peut utiliser toute la violence contre celui qui ne peut s’en défendre. Cet imaginaire fait référence pour les populations arabes à deux situations : celle du colonisateur dont la mémoire reste présente, et surtout celle de la lutte israélo-palestinienne.

Grâce à la Syrie, l’EI capitalise sur le sentiment d’injustice, alors que sur le terrain, l’EI écrase la révolution syrienne dont le projet n’a rien à voir avec lui. Il élimine les cadres de la révolution de 2011, qu’il considère comme ses ennemis puisqu’il s’agit là d’acteurs capables de mener un combat armé et de construire une autre société que celle voulu par l’EI. L’EI est en concurrence direct avec les révolutionnaires de 2011, sauf qu’il sait pratiquer des campagnes de répression à leur encontre.

À la différence du régime de Bachar al-Assad, et c’est ce qui fait la force de l’EI, les hommes recrutés par l’EI, qui appartiennent pour une partie aux familles mises de cotés par la révolution (le cousin de l’ancien représentant du parti, etc.), connaissent très bien le terrain et la clandestinité. Ils connaissent très bien leur société. Ils savent donc qui ils doivent arrêter ou tuer. L’EI représente donc une menace bien plus importante que le régime pour cette ‘autre Syrie’ revendiquée depuis 2011.

La Vie des Idées : Comment caractériser le rapport de l’EI à la violence ? Est-il inédit ?

Matthieu Rey : L’EI n’entretient pas avec les populations une relation de contrôle similaire à celle d’un Etat ordinaire. Il requiert de leur part une allégeance de tous et de chacun, divisant la société en autant de groupes. Il s’agit d’un dialogue, d’un partenariat stratégique avec les intéressés, en envoyant une série de signaux qui peuvent aller de l’extrême violence (massacres d’une tribu pour l’exemple) à une simple mise en garde et une invitation au dialogue, selon une logique pragmatique très similaire à celle des régimes baasistes. Ici le cas de la ville de Tal Abyad à la frontière syro-turque est tout à fait parlant : cette ville (reprise depuis par les Kurdes) est « tombée » dans les mains de l’EI sans un seul combat mais par une série de tractations. En outre, de par leur très bonne connaissance de la société, ils savent également jusqu’où ils peuvent aller dans leur stratégie de conquête, ils s’abstiennent d’entrer dans les territoires qu’ils ne s’estiment pas en mesure de pouvoir les contrôler. Ils étendent leur influence de manière graduée.

Sur la violence, un point sur lequel on n’insiste pas assez, est que certes l’EI a des comportements sanguinaires et brutaux extraordinairement spectaculaires. Mais dans un contexte où le niveau violence est déjà extrêmement élevé et incommensurable. Quantitativement, il ne pratique que faiblement la violence. Entre la Syrie et l’Irak, ces sociétés sont les témoins depuis des décennies, de centaines de milliers de morts, de torturés, de réfugiés…Aujourd’hui en Syrie on compte cinq millions d’assiégés qui sont en train de mourir de faim. La force de l’EI c’est d’être parvenu à légitimer cette violence extrême au nom d’un combat pour le juste et le bien, d’où leur besoin de la Syrie, beaucoup plus que de l’Irak aujourd’hui.

Loulouwa Al Rachid : L’EI opère dans des sociétés où la violence est banalisée voire esthétisée, notamment parmi la jeunesse des marges économiques et géographiques. L’EI est clairement une entité violente, révolutionnaire en ce sens qu’il cherche à fonder un ordre nouveau, moral, sacré, territorial, administratif, militaire. Mais la violence dont il fait preuve sur le terrain irako-syrien n’a rien à voir avec celle qu’on a connue en France en 2015 ; elle s’insère dans une logique d’imposition d’un ordre nouveau qui, à cet égard, représente de nombreuses similarités avec la violence pratiquée par les régimes baasistes. La violence signale, par le massacre d’une tribu par exemple ou par l’exécution des traîtres et des espions, les lignes rouges à ne pas franchir, l’impératif de l’obéissance absolue. Il y a un dosage judicieux de la cruauté allié à une très bonne connaissance de la société.

Même s’ils comptent dans leurs rangs de nombreux jihadistes venus de l’étranger, notamment d’Europe, les hommes de l’EI ne sont pas des exilés qui ont coupé les liens avec leur société pendant des décennies et qui quand ils la voient en face sont pris d’horreur. Ce sont des gens fortement enracinés dans le tissu social local : ils en connaissent parfaitement les fractures et les maillons faibles. C’est cet enracinement local qui fait leur force.

C’est pour cela que si on peut les qualifier de terroristes ici en France, ce terme n’est pas pertinent là-bas. La dynamique de l’EI en Irak n’est pas comme en Syrie une dynamique révolutionnaire mais s’inscrit davantage dans un processus de sécession territoriale, administrative et politique du monde sunnite vis-à-vis du centre. Et c’est parce que c’est davantage une guerre de sécession que l’issue en Irak sera sans doute plus aisée qu’en Syrie. Selon moi le phénomène EI est moins difficile à déconstruire du côté irakien que du côté syrien en raison de son enracinement très local. Si on arrive à découpler la matrice syro-irakienne, à réinscrire l’EI dans un jeu irako-irakien, alors, le gouvernement de Bagdad et la coalition internationale anti-EI, pourront peut-être commencer à résoudre la situation. Dans tous les cas, le phénomène État islamique n’est pas réductible à un phénomène terroriste au Levant.

Retrouver l’article sur la Vie des Idées

Soirée de remise à “l’Association Tahaddi” du bénéfice du Concert organisé par l’ICAM au Victoria Hall le 5 écembre 2016 à son profit.


L’Institut des cultures arabes et méditerranéennes,  ICAM – L’Olivier est heureux de pouvoir remettre à l’Association Tahaddi,  le bénéfice du Concert organisé en sa faveur, soit la somme de 15’909.20 .
A l’occasion de cette remise, une rencontre avec des représentantes de l’Association Tahaddi en Suisse a lieu dans les locaux de l’ICAM le jeudi 11 février à 19h30, afin qu’elles puissent nous présenter le travail de leur association.
La rencontre sera suivie d’un verre de l’amitié.
L’ASSOCIATION TAHADDI
La vision du centre éducatif Tahaddi (CET) est de devenir un lieu où les jeunes acquerront des compétences et les valeurs nécessaires pour sortir de la pauvreté et s’intégrer socialement.

Sa mission est de développer les capacités académiques et sociales de ces jeunes et les équiper au mieux de leurs possibilités. Ils participent à un programme éducatif adapté à leurs besoins, grâce à une équipe qualifiée et compétente.

Le CET offre un programme éducatif sur 5 ans au moins à plus de 120 enfants n’ayant pas accès à la scolarité pour des raisons sociales et économiques.

Ces jeunes n’ont pas pu entrer à l’école à l’âge requis, souvent pour des raisons économiques, ou n’ont pas les compétences requises pour entrer dans un programme scolaire public parfois trop exigeant pour des enfants défavorisés.Le CET accueille également des jeunes qui ont quitté très jeunes les bancs  Lire la suite

Programme éducatif

Le CET accueille des enfants,non scolarisés ou déscolarisés, venant d’un milieu très pauvre et qui ne peuvent plus entrer facilement à l’école publique. Ce programme dure 5 ans minimum, il est fait “sur mesure” mais suit les objectifs de l’éducation nationale avec les modifications nécessaires aux besoins spécifiques des enfants. L’enseignement se fait au travers de méthodes interactives Les matières enseignées sont l’arabe, l’anglais, les mathématiques, les sciences, l’histoire, la géographie et l’informatique. La musique, les arts plastiques, le théâtre  Lire la suite

Formation professionnelle pour les jeunes sortant du CET
Après au moins 5 ans à temps plein dans le programme de Tahaddi, les jeunes sont orientés vers une formation professionnelle en vue de l’apprentissage d’un métier. L’acquisition de compétences professionnelles est le meilleur moyen de sortir de la pauvreté et représente l’accomplissement de la mission de Tahaddi de mener ces jeunes à l’autonomie et à l’intégration sociale.

L’orientation professionnelle est assurée par la psychologue qui s’entretient avec les jeunes afin qu’ils identifient leurs points forts et comprennent mieux  Lire la suite

Programme d’aide aux devoirs
Les enfants du quartier qui fréquentent des écoles publiques aux alentours manquent souvent du soutien nécessaire chez eux pour réussir. Le programme officiel libanais exige le bilinguisme (arabe / français ou anglais) et il est particulièrement difficile pour les enfants qui ne peuvent être aidés par leurs parents. Nous offrons un soutien aux devoirs après l’école quatre fois par semaine.
Programme d’alphabétisation pour les jeunes.

Tahaddi propose un programme quotidien d’alphabétisation l’après-midi, pour les adolescents plus âgés. Ils étudient l’arabe et les mathématiques, ainsi que les arts plastiques et l’informatique.
Certains enfants syriens reprennent les apprentissages scolaires parfois après plusieurs années d’interruption due à la guerre. C’est aussi l’occasion de reprendre confiance en soi et d’espérer un avenir meilleur. Ce programme inclut également des jeunes libanais qui n’ont pas ou peu été scolarisés. Cette action correpond à notre mission de travailler avec tous  Lire la suite

Programme d’alphabétisation des adultes
Certains parents et jeunes adultes sont également désireux d’apprendre à lire et à écrire. Le TEC leur est ouvert pour un programme régulier d’alphabétisation en langue arabe et anglaise.

Programme informatique pour jeunes adultes

Un grand nombre de jeunes hommes et femmes sont désireux d’apprendre les nouvelles technologies pour se sentir acteurs dans la société dans laquelle ils vivent et augmenter leurs chances d’obtenir un emploi. Notre salle informatique est ouverte aux jeunes du quartier, et des cours sont proposés, offrant une initiation globale aux logiciels Microsoft Office.

SITE DE L’ASSOCIATION TAHADDI

Help Lebanon help Syria: Awaiting a Political Solution to the Catastrophic and Explosive Situation. ¦ Dr Kamel Mohanna

Help Lebanon help Syria:

Awaiting a Political Solution to the Catastrophic and Explosive Situation.

Dr Kamel Mohanna

President and Founder of Amel Association International- Lebanon General Coordinator of the Arabic and Lebanese NGO Network Professor of Paediatrics at the Lebanese University.

Context:

With Syria entering its fifth year of violence, Lebanon too is falling into a downwards spiral. The political paralysis in which the country finds itself is not helping to slow down such a dangerous progression. The Syrian crisis is having diverse effects on Lebanon on a number of levels, the first being humanitarian. According to the government, Lebanon, with its population of only 4 million, is housing more than 1.5 million refugees, of which 1.2 are registered with the UNHCR. This is the equivalent of 20 million people suddenly arriving to France. Put in such a situation, how would they react? The call for international solidarity would be immediate.

Furthermore, it is estimated that there are 1.5 million vulnerable Lebanese now living in poverty. The World Bank estimates that there has been $7.5 billion of economic losses in Lebanon due to the Syrian Crisis. How can Lebanon look after these individuals, when their economy has been driven to the ground? Again, imagine, such a scenario in France, or England, or Germany. Such economic losses would be catastrophic, not only for them but for the global economy.

From this scenario, of rapidly expanding needs and rapidly diminishing resources, stems a series of concerning impacts, on economic, social, political and security levels within Lebanon. One of the most concerning victims suffering from these impacts are school-aged children who, given their loss of home, peace and stability are becoming the lost generation of the Syrian crisis. The large number of refugee school-aged children in Lebanon has overwhelmed the public system, and in order to avoid further hindering the future of these youth, innovative strategies need to be taken to ensure their continued education. Currently over 30% of Syrian refugees within Lebanon are aged between 5 and 17 years old.i Of these, only 25% of are enrolled in public education in Lebanon. ii According to UNICEF, only 100 000 of 400 000 school aged Syrian children are enrolled in educational programs in Lebanon.

Lebanon currently has the highest concentration of refugees per capita in the world: more than 40% of its population is refugee. Many of these refugees have been here since the beginning of

the crisis in 2011, and with no solution for Syria in sight, will most probably be in Lebanon for many years to come. Considering the Syrian crisis as an emergency is no longer viable, and all interventions within the crisis framework must be carried out with development and sustainability in mind. This is particularly important in the education sector, given the necessary continuity needed for a successful education for these youth. Without the appropriate studies, and opportunities for the future, these youth could easily fall into radicalization, and movements of extremist violence which would be a tragedy for all those affected both directly and indirectly by this.

Despite the urgency of such a situation, the absence of solidarity from the North is severely felt. This lack of responsibility from the international community is condemnable. Furthermore, within such a context, of such an unprecedented crisis and with a lack of political solution in sight, it is vital to question the integrity of the humanitarian response in Lebanon, and to ensure a focus on saving host and refugee populations from long-term consequences provoked by the prolonged war.

As international organisations continue to impose over a national response, this catastrophic situation needs to be quickly and thoroughly analyzed if we are to arrive at a committed and effective humanitarian action, based on the equal partnerships of organisations from North and South, that aim at ensuring dignity for all individuals. Unfortunately, it is often possible to see great gaps between funding requirements and the needs on the ground. Take for example the funding cuts in education in 2014, which left a huge number of youth in yet deeper situations of vulnerability, without access to a basic education. This is often the consequence of policy making and donor requirements that are detached from the real needs on the ground, and through a lack of interaction and dialogue with local NGOs, familiar with the situation in the field. It is those local NGOs that have access and links with the dispersed vulnerable populations, spread across more than 1400 towns and villages and through 1700 informal tented settlements. INGOs and UN agencies are incapable of accessing such quantity of areas and establishing trusting relationships in which real needs assessments can be carried out.

The  evolution  of  the  humanitarian  sector  in  Lebanon:  from  humanitaria n  solidarity  to  “charity  business”

Lebanon has been the “theatre of operations” for humanitarian and development actors throughout its history- particularly during the civil war and the Israeli occupation and invasion. We have been witness to the evolution of humanitarian aid and its various forms. During the Israeli invasion and the civil war, we saw „humanitarian solidarity‟, with international volunteers arriving daily to experience our tragic reality. These volunteers were motivated by solidarity and commitment and generally didn‟t have a financial interest in the situation.

After the civil war, in the early 90s, with the fall of the Soviet Union, we entered into a new humanitarian phase, with changes in the profile of individuals coming to work in the sector here in Lebanon. There was an arrival of well versed „lesson givers‟ that surprised the humanitarian community here in Lebanon. Our own expertise was reduced to nothing and they spoke to us of logical frameworks, performance indicators and other evaluation tools, which useful as they are, increasingly obscured the reality on the ground. Many of these non-governmental organisations (NGOs) had become an extension of foreign powers, teaching us to do our own work, with certain arrogance in their supposed knowledge of the needs on the field, and the ways in which to best respond.

Nevertheless, Amel, who has so far offered 900 000 services to the Syrian refugees, has fostered very successful relationships with international organizations, working together in partnerships that offer local knowledge, strong technical expertise and the financial resources to design sustainable projects.

In the current context, biased management of programs in favour of international NGOs, at the cost of local NGOs, in the Syrian crisis response within Lebanon is not viable. If we are to be able to provide sustainable projects to develop the local society, both host and refugee communities, there must be a stronger emphasis on collaboration and cooperation between all stakeholders involved. This involves both international and national NGOs, as well as donors, municipalities, ministers, among others. Given the extent of the crisis, collaboration across all domains is vital, given that the Syrian crisis is affecting all areas of Lebanese from, education, to health care services, to the environment, as tons more rubbish is being produced by the increase population number. Amel, being a civil, non- sectarian organization, is able to work successfully and productively within in the Lebanese context, and ensures strong collaboration between all actors involved.

However, to further complicate matters in the local humanitarian context, the large financial dependence on principally developed countries’ institutions, has also led to a lack of humanitarian solidarity. It threatens the success and continuation of projects, and often leaves local NGOs incapacitated. Projects aimed at building human capacity, have had to be stopped or reduced due to donor fatigue, and many  local NGOs are not in a position to be able to counter this. Fortunately, Amel is capable of ensuring 53% of its funds through the participation of beneficiaries, revenues from the property, and its bi-annual gala dinners. This autonomy and independence is reflected in the internal organisation of Amel and in its choices of programs. In this way, we are able to develop strong relationships, built on trust, with various partners, in order to implement ambitious, innovative and comprehensive projects.

Take for example Amel´s empowerment of host and refugee of youth and women through the set-up of a shop, MENNA, selling their local produce in the capital city, Beirut. This project has found great interest from the national and international humanitarian and entrepreneurship communities given its innovative way in providing women with access to the market and economic opportunities. Educating women in business and marketing tools, as well as quality controls, not only works towards improved social cohesion as women from host and refugee communities work together, but also ensures sustainability, as it will ultimately the beneficiaries who are financing the continuation of the project, through the sales of their goods.

In a world subdued to the dictum of money, human values are swept away with a flood of greed that undermines human dignity. Terrifying situations continue to occur without provoking the least reaction from „big powers‟- 10 million Syrian refugees; 200 000 murdered Syrians; a Palestine still occupied, despite the violations of international law this supposes, prisoners tortured by supposedly Human Rights promoting states. It becomes apparent, that many powers use such humanitarian contexts as pretexts to intervene when their interests are in danger, rather than being truly concerned at the violations of human rights that are occurring. This is tragically demonstrated by the current

European migration scandal, in which migrants are left to die daily in the Mediterranean, without the minimum regard for their human rights, the freedom of movement and the right to life. Financial interest in undertaking projects is yet further demonstrated in the large sums of money that go to the overhead costs within international NGOs, rather than being invested in beneficiaries.

However, as the consequences of a prolonged war, become more troubling for the West, this lack of support to countries carrying the main burden of the crisis will have to change. A demonstration of this is the terror threat that extends past borders and affects the global community. Sadly, countries such as Lebanon and Turkey are acting as breeding grounds for new terrorist recruits, given the large number of youth not enrolled in any educational system, and often, as a consequence, become easy targets for extremist groups.

Fortunately, despite the reductions in funding in the formal education sector, Amel has been able to continue non formal education programs, offering opportunities to youth to keep them out of trouble, and out of the reach of preying terrorist groups. Amel´s EU funded project, enrolls youth in skill building workshops, and helps them find work in internship placements. The success rate of this project is quite amazing, and a strong number of youth have then been seen to go on to find work and use their skills in their local communities. This keeps the attention of these youth in positive, social groups, rather than letting them slip into the reach of extremists and terrorists.

The role of local NGOs, a catalyst for change:

Despite the United Nations insisting in the importance of engaging and working with local partners, the majority of the time UN agencies adopt a paternalistic attitude. For example, in Lebanon, the UNHCR has built up its own network of NGOs, instead of participating in dialogue with those already existing. As a consequence, the capacities of local NGOs are not being reinforced, and instead the sector is simply being further diversified. This assures that no organisation will be strong enough in the future to build up a counterbalance to the politics of the United Nations. It is important to repeat, that strong dialogue and cooperation between all stakeholders will assist in developing a resilient and sustainable strategy to deal with the Syrian crisis.

Local civil society and other local actors, namely municipalities and ministeries, are the real sources of efficient action and the true levers for change. Strong in their field experience, they possess a significant and irrefutable expertise within the contexts in which they have been working. Through their many years of hard and committed work, these structures and local NGOs have earned a great deal of legitimacy among local communities. It is due to this grassroots experience that the importance of local NGOs should be held in greater esteem by the international community. Amel employs local staff on the field-level who are well aware with the contexts and situations in which they are working. This is why Amel is still able to work in the high risk area of Ersal, as local staff, familiar with the situation, know the best way to continue implementing projects, and assisting the local communities in their development.

It is worth remembering that international structures, by definition, are not tied to staying in any one country in which they operate, unlike local actors. The latter must therefore be considered as stable actors through which change can be made. Amel acts as a strong example of this stability and long-

term capacity, given its 24 centres and 6 mobile units across the country, which will continue to provide vulnerable populations with the appropriate assistance, even when international organizations leave. This is particularly important given the dire forecast for the Syrian crisis, and the high probability that refugees will be here for many years to come. The reinforcement of the capacities of local structures is of great importance in an enduring crisis. Local NGOs should be directly supported in improving their organisation, their governance and their transparency, with the aim of becoming fully-fledged partners. This doesn‟t mean adapting to an audit to make surface changes, but rather conducting joint reflections on the ideal configuration of partnerships. Amel focuses on developing the skills of all individuals necessary to make change, from its own staff at headquarter and field level, as well as beneficiaries, to ensure that they too can be actors in positive change.

Amel Association International: a model and pioneer in counter-current humanitarian action

Amel Association International is a non-governmental, non-confessional, civil organisation set up in Lebanon in 1979 during the civil war and the Israeli occupation of southern Lebanon. Through its 24 centres, 6 mobile clinics and 700 personnel who contribute to uphold the vision of Amel, the organisations implements extensive activities and projects related to health and mental health, education, child protection, vocational training, rural development, gender and human rights. Amel‟s programs target marginalized populations in all regions of Lebanon, without discrimination of nationality, political or religious affiliation. The action of Amel aims to reinforce a culture of rights among citizens, refugees and immigrants and to promote their access to these rights and their participation in public life.

Amel has distinguished itself in a region where confessional, political, social and economic divisions are rife. In this way, Amel‟s work encounters numerous challenges on a daily basis. Despite all of these difficulties, the organisation and its staff refuse to fall into inaction and pessimism, and we focus on the words of Nelson Mandela: “Vision without action is just a dream, action without vision just passes the time, and vision with action can change the world.” During the years, the organisation has been motivated by the motto “Positive Thinking and Permanent Optimism” and our work is guided by the 3 Ps: “Principles which define a Position that we put into Practice”. In this way, Amel has adopted simple and consistent principles in line with its action, proving that Lebanese civil society is quite capable of constructing its own future. In this sense, Amel has been and continues to be an example for Arab and Lebanese NGOs.

The organization places a great deal of energy and hope in the young generations. Whether they come from large towns or remote rural villages, these individuals are filled with values of tolerance, respect for human rights and as well as a spirit of entrepreneurship, all of which must be fostered.

Amel is convinced that there cannot be development without democracy, and for this development to continue positively in the future, we cannot let this young generation fall out of the system and lose their chances of an education. The provision of long-term projects of development, implemented in order to reinforce the capacities of  vulnerable populations and to revitalize economic  growth in Lebanon is vital.

Amel aims to act as a catalyst within Lebanese and international civil society in the humanitarian sector, and to question the norms imposed by international actors. The role of Amel within the collective of Lebanese NGOs, and its membership of ECOSOC, HAP, HCT, ICVA, DPI and multiple international networks, is testimony to Amel‟s commitment to the causes it is working for, and to its commitment of strengthened collaborations between international and national actors.

 

Backed with more than thirty years of experience in Lebanon, Amel became an international organisation in 2010 as it opened an office in Geneva, and in France in 2014. The aim of such internationalization is to unite the North and South through humanitarian goals, to work for the interest of vulnerable populations, to commit to the just causes of the people, first and foremost, the Palestinian cause, and to maintain a distance from political opinion.

 

Thanks to this international dimension, Amel has been able to develop numerous partnerships with other NGOs across the world, including Medecins du Monde and Medico International. Reinforced by the trust shown by local communities to the  work of Amel, the organisation has acquired high recognition among international organisations.

 

It is fundamental to not marginalize the initiatives of civil- society which aim at solving social problems. This means that the non-governmental sector should not be considered as the „third sector‟ of society but as the first. This would ensure that development plans dictated by governments, economists and financial institutions, are inclusive projects aimed at benefiting ALL members of society. For the path of development to be successful in Lebanon, interventions should promote and protect the right to independence and self-determination for all populations. Focusing on education is a key tool in providing individuals with the capacities to develop themselves and the societies in which they find themselves.

 Conclusions and Amel ‟s recommen dations f or stronger, more equal North -South partnerships for a more accountable humanitarian sector:

 

In conclusion, there are a number of recommendations that Amel makes to ensure viable, development focused projects. Change must come not only through short time aid fixes, but through long-term influences in policy too. Civil society is at the forefront in transforming these dynamic pressure instruments to influence policies, and they must ensure here in Lebanon that a coherent national policy on dealing with the crisis is developed. We must ensure that laws meet the needs of all without discrimination or religious, political, ideological, or geographical distinctions. This however, requires a comprehensive vision of development and a charter between NGOs and members of Northern and Southern civil society, in which roles are fairly distributed.

If development is really to take way in response to the Syrian crisis, all involved and engaged actors must ensure an environment in which human capacity has the opportunity to thrive. This means, in the first instance, empowering youth through ensuring that all school-aged children are involved in the appropriate educational programs, and that other vulnerable individuals in socially- economically difficult situations, have access to skill building programs.

Through long-term strategies of strengthening public services and through medium-term projects of service provision among vulnerable populations, Lebanon should be able to continue to provide support to the thousands of Syrian families left in despair. This however, does not mean that they are able to continue to provide adequately for the 1.5 million refugee population that currently finds itself in the country. Western countries must assume more responsibility and carry more of the burden, in accepting greater numbers of resettlements, and maintaining financial commitments. Furthermore, there are recommendations for economic support from the international community. We must remind the international community, and the international organisations channeling their donations, to dedicate funds as far as possible to the beneficiaries, and not spend large sums in costly overheads. The charity business, and BONGOs (business orientated NGOs) in this way can be avoided.

A political situation to resolve the crisis must also continue to be pushed for, in order to bring resolve to this tragic scenario, and the lost generations is has created. The international community must help Lebanon help Syria, to avoid the prolongation of this catastrophic and explosive situation, caused by the conflict in Syria, but affecting dramatically the whole region. The presence of INGOs in the region is not enough, if equal relationships between organisations of North and South are not fostered. In the case that balanced partnerships are not developed, neocolonialism is simply reinforced. As local civil society, we must stand against this, and ensure that principles of respect and collaboration are installed in interactions and cooperation between INGOs and NNGOs.

 

 

i       http://data.unhcr.org/syrianrefugees/regional.php

ii       http://www.unicef.org/lebanon/media_10274.html

« J’ai chanté pour tous les Syriens et je ne veux pas que ma carrière artistique soit liée à la politique »

L’Alépin Hazem Chérif a remporté la finale de « Arab Idol » suivie par 100 millions de téléspectateurs, tout en refusant d’afficher ses préférences politiques.

L’Orient le Jour   15/12/2014

Un jeune Syrien de la ville d’Alep a remporté Arab Idol, le trophée musical le plus envié du Moyen-Orient. La victoire de Hazem Chérif a été obtenue tard samedi à l’issue d’une finale suivie par 100 millions de téléspectateurs à travers le monde arabe.

À l’annonce de son triomphe, le jeune homme de 21 ans a baisé le plateau télévisé, embrassé ses parents avant d’interpréter une chanson patriotique arabe : « J’écris ton nom, mon pays, sur le soleil qui ne disparaîtra jamais. » Durant les quatre mois de la compétition, ce chanteur au visage enfantin avec une petite barbe bien taillée a surtout chanté des airs de qoudoud, la poésie musicale propre à sa ville, comme « Alep est une fontaine de douleurs qui coule dans mon pays ».
Exilé avec sa famille au Batroun, dans le nord du Liban, il a pris soin d’éviter d’afficher ses préférences politiques lors de la finale organisée à Beyrouth par la chaîne saoudienne MBC. Contrairement au Palestinien vainqueur en 2013, il n’a pas brandi le drapeau syrien pour ne pas avoir à choisir entre l’officiel revendiqué par le régime et celui des rebelles. Mais le public a scandé « Syrie, Syrie » après les résultats. « J’ai chanté pour la Syrie et pour tous les Syriens. J’ai 21 ans et je ne veux pas que ma carrière artistique soit liée à la politique », s’est justifié Hazem Chérif.

Ignoré dans les régions rebelles
Ce qui n’a pas empêché les internautes de s’interroger sur son camp. « La première réaction des Syriens après sa victoire a été : c’est un chabih (milicien prorégime) ou c’est un rebelle », affirme Alaa al-Atrache sur Twitter. Mais, pour Sherin Bakro, « Hazem a rendu les gens heureux, et ce soir les tirs sont des balles de joie et non de mort ».
Mais en Syrie, sa victoire a été célébrée dans le camp du régime et ignorée chez les rebelles. L’agence officielle Sana a sobrement annoncé la victoire de « Hazem, le fils d’Alep » qui « a gagné grâce à sa voix très spéciale, capable d’interpréter différents types de chanson ». Dans un reportage diffusé hier par la télévision officielle, une quinquagénaire exprimait l’espoir que « le vote unanime des Syriens en faveur de Hazem Chérif se retrouvera aussi dans la lutte contre le terrorisme ». Dans la phraséologie officielle, le mot « terrorisme » désigne tous les insurgés hostiles au régime.
À Damas, la victoire a provoqué une explosion de joie, comme dans le café al-Machraka où les consommateurs brandissaient des drapeaux syriens. « Cela donne de l’optimisme aux habitants d’Alep et à tous les Syriens. Nous espérons que cette petite victoire en annoncera des grandes », a assuré Yara, une cliente.
« Cet événement prouve que nous sommes toujours en vie, toujours là bien que le monde nous ait oubliés », a affirmé Ahmad Abou Zeid, un habitant des quartiers d’Alep contrôlés par le régime. « Quant à ceux qui nous ont reproché d’avoir oublié les martyrs, je leur dis : Donnez-nous deux heures de bonheur et après nous sommes prêts à mourir le sourire aux lèvres », a ajouté ce jeune de 24 ans.
Dans la partie rebelle d’Alep-est, l’ambiance était radicalement différente. « Personne n’a suivi le programme. L’électricité était coupée et la majorité des gens n’avait même pas entendu parler de cette compétition », assure Zein, un habitant.