La diaspora arabe en Amérique Latine : Histoire d’une intégration heureuse

Par Bichara KHADER

Une petite digression bibliographique

Pendant longtemps, les spécialistes des thématiques migratoires, arabes et euro­péens, ont focalisé leurs recherches sur les migrations arabes -surtout maghrébines-en Europe ou sur les migrations arabes et asiatiques dans les pays de l’or noir, par­ticulièrement les pays du Golfe. L’intérêt des sciences sociales pour les « diaspo­ras arabes » en Amérique Latine, de ce côté-ci de l’Atlantique, est plutôt récent. De fait, la première recherche sérieuse date de 1997 et est publiée par l’UNESCO sous le titre « El Mundo Arabe y Ameri­ca Latina » dans le cadre d’un projet in­titulé « Contribution de la culture arabe aux cultures latino-américaines à travers l’Espagne et le Portugal ».

En langue arabe, le premier ouvrage col­lectif sur le sujet est publié en 2006 par le Centre d’Etudes de l’Unité Arabe de Bey­routh, sous le titre « Al-Jaliat al arabiyya fi amerika al -latiniyya ». Curieusement, alors que l’écrasante majorité des Arabes installés en Amérique latine, depuis le XIXème siècle, sont originaires du Ma­chrek, c’est un professeur marocain de l’Université Mohammed V, Akmir Ab­delwahid, qui a coordonné cet ouvrage collectif. C’est ce même professeur qui a également coordonné un ouvrage très do­cumenté, publié en 2009, sous le titre « Los arabes en America Latina : una historia de una emigracion ».

En France, alors que les ouvrages sur l’immigration maghrébine se comptent par centaines, les recherches sur l’im­migration arabe en Amérique latine ont été parcellaires et limitées dans leur cou­verture géographique. Un récent ouvrage collectif vient combler partiellement cette lacune. Publié en 2018 et Intitulé « Amé­rique Latine, Monde Arabe : le diagnos­tic des Suds » l’ouvrage est le fruit d’une coopération entre chercheurs français et mexicains, regroupés dans le GEALMA (Grupo de estudios sobre America Latina y Mundo arabe ». Mais l’ouvrage nous informe peu sur l’histoire des migrations arabes en Amérique latine car il est da­vantage centré sur les processus d’inté­gration, les effervescences identitaires et la visibilité sociale conquise avec le temps par les descendants des « immigrés arabes ».

Naturellement, les recherches lati­no-américaines sur les diasporas arabes ont été légion mais souvent, il s’agit de monographies extrêmement détaillées, soit sur les Arabes au Brésil (Silvia Montenegro), ou sur les Palestiniens du Chili (Lorenzo Agar Corbinos) ou les Arabes au Mexique (Farid Kabbat et Jose Alberto Moreno) pour ne citer que quelques noms parmi des centaines d’autres.

 Des tueries ont lieu en 1841, 1845 et surtout en 1860. Fuyant les massacres, les Chrétiens trouvent refuge à Chypre ou en Egypte. Les plus entreprenants continuent la traversée jusqu’en Amérique Latine. C’est le début d’une grande épopée.

Les relations récentes entre l’Amérique Latine et le Monde Arabe répondent à des impératifs économiques, politiques et idéologiques sans un lien apparent avec la présence, en Amérique Latine, de 12 à 15 millions de latino-américains « d’ori­gine arabe ». Toutefois, il ne fait pas de doute que cette diaspora a joué un rôle im­portant dans l’impulsion des nouvelles formes de partena­riat Sud-Sud, surtout depuis le premier sommet Amé­rique du Sud-Monde Arabe (ASPA) organisé à Brasilia en 2005. J’y reviendrai dans un prochain article.

L’immigration moyen-orientale en Amérique Latine : une esquisse historique

De nombreux écrivains se sont attachés à raconter des histoires de vie des immi­grés moyen-orientaux en Amérique La­tine. Amin Maalouf, dans « Origines », publié en 2004, livre des détails piquants sur le voyage de membres de sa famille à Cuba. En 2012, Raphaël Confiant, dans son roman « Rue des Syriens » revient sur le voyage tumultueux d’un syrien immi­gré en Martinique, au début du XXème siècle. En langue arabe, on ne compte pas les romans publiés par ces expatriés arabes et leurs descendants. On a appelé cela « Adab al Mahjar » dont Khalil Jou­bran est l’emblème le plus éclatant.

Mais qu’est-ce qui a poussé des mil­liers de Libanais, de Syriens et de Pales­tiniens à traverser les océans et braver les tempêtes pour s’installer en Amérique Latine et cela, depuis le XIXème siècle ? Les historiens relèvent plusieurs fac­teurs : conflits confessionnels, pauvreté et répression turque.

Les conflits confessionnels ont été à l’origine des premières vagues de migrants libanais. Rappelons brièvement le contexte.

En 1831, Mohammad Ali, vice-roi d’Egypte, envoie son fils Ibrahim Pa­cha conquérir la Palestine, le Liban et la Syrie, alors sous domination otto­mane. Après avoir battu les Turcs en Palestine, les troupes égyptiennes pour­suivent leur conquête du Liban et de la Syrie en 1832. Dans les régions « libé­rées », Ibrahim Pacha met en place un système administratif moderne et adopte une politique très libérale à l’égard des chrétiens, notamment libanais, dont la plupart travaillait pour le compte de « chefs féodaux druzes ». C’est un coup de pied dans une fourmilière : Ibrahim Pacha bousculait un « ordre établi ».

 Avec leur essor économique et les fortunes amassées, les Arabes ne sont plus « los turcos », appellation souvent péjorative : ils sont devenus «Libaneses, palestinos y sirios ».

Mais l’Egypte est battue par une coali­tion d’Etats européens qui craignaient un mouvement d’émancipation des Arabes de l’Empire Ottoman : mieux valait une Turquie « malade » qu’un monde arabe émancipé. Le retrait des forces égyptiennes du Levant déclenche une vengeance des chefs druzes contre leurs sujets chrétiens : des tueries ont lieu en 1841, 1845 et surtout en 1860. Fuyant les massacres, les Chrétiens trouvent refuge à Chypre ou en Egypte. Les plus entre­prenants continuent la traversée jusqu’en Amérique Latine. C’est le début d’une grande épopée.

Ils sont rejoints à partir de 1880 par des Palestiniens et des Syriens qui vou­laient échapper à la misère, à la conscrip­tion militaire, aux impôts exorbitants et, après la révolution des « Jeunes Turcs de 1908 », à la répression. Débarquant au Brésil, à Cuba, Honduras et d’autres pays latino-américains, avec un passeport turc, ces « arabes », très souvent chrétiens, sont appelés par les latino-américains « turcos ». Ce surnom leur est resté collé pendant des décennies.

Plus tard, la première guerre mondiale, les mandats français et britannique au Ma­chrek (1922-1948), la création de l’Etat d’Israël (1948), la Nakba palestinienne, et plus près de nous, la guerre israélo-arabe de 1967 et la guerre civile libanaise (1975- 1990) et la détérioration générale des conditions de vie, poussent des centaines de milliers d’arabes, surtout du Machrek, à tenter l’aventure migratoire latino-amé­ricaine, profitant de réseaux familiaux déjà installés. Détail très important : très peu d’Egyptiens ont suivi cette route mi­gratoire, lui préférant celle qui conduit au Golfe, tandis que pour les Maghrébins, à part des juifs sépharades marocains instal­lés en Amérique Latine depuis très long­temps, l’Amérique Latine n’a jamais été une terre d’immigration.

La majorité de ces « immigrés arabes » a disparu des statistiques en tant que « ressortissants étrangers » : ils sont désormais latino-américains et cela depuis plusieurs générations. Eparpillés sur tout un continent, il est très difficile d’estimer leur nombre. Ce qui explique les estimations fantaisistes qui vont de 10 à 30 millions. En recoupant toutes les informations que j’ai pu glaner, l’esti­mation la plus réaliste situe leur nombre entre 12 à 15 millions.

Un parcours migratoire  difficile mais couronné  de succès

Les premiers immigrés débarquent dans des pays dont ils ne connaissent ni la langue ni les coutumes. Les premières années sont difficiles et non exemptes de conflits avec les autochtones. La seule activité à laquelle ils s’adonnent c’est le commerce ambulant. Un auteur lati­no-américain raconte que les premiers immigrés « chrétiens de Bethléem » circulaient à dos de mulets, vendant des objets en nacre, en bois d’olivier, des chapelets et même de l’eau du Jourdain et des boîtes remplies « de terre sainte ». Les Libanais et les Syriens sillonnaient villes et villages en vendant des produits agricoles ou manufacturés.

En moins d’une génération, les immi­grés s’installent dans des échoppes et ouvrent des magasins. A Sao Paulo, on ne compte pas moins de 320 « magasins arabes » en 1907. En 1916, on estime à 3701 les commerces tenus par des arabes d’Argentine.

Avec la 2è génération, l’immigration change de nature : de temporaire, elle devient installée, d’individuelle elle devient familiale : les parents, restés au pays, font le voyage à leur tour. Généralement, on se marie entre membres de la famille ou de la tribu.

Parallèlement au commerce, les immi­grés de la 2ème génération s’engagent dans l’industrie. Un Palestinien de Beit Sahour, de la famille Sahoria, ouvre à Lima, début du XXème siècle, une usine textile. Plus tard, il crée des succursales au Chili et en Bolivie. Un Libanais, Ne’me Yafet, fait de même dans la ville de Sao Paulo en 1907.

Très rapidement, les petits commerces se transforment en « grands maga­sins » et les petits ateliers industriels en « grandes entreprises », surtout dans le secteur textile. Akrim Abdelwahid rapporte qu’avant la seconde guerre mondiale, 75 % des articles de soie et de 25 % des articles de coton et de laine produits au Brésil, 90 % du textile au Chili et 50 % du textile en Argentine, sortaient d’usines dont les propriétaires étaient des « arabes ». Avec leur essor économique et les fortunes amassées, les Arabes ne sont plus « los turcos », appellation souvent péjorative : ils sont devenus « Libaneses, palestinos y si­rios ».

Ayant gravi tous les échelons de la réussite économique, les enfants de la 2ème génération et des générations suivantes fréquentent les universités et les grandes écoles, s’affilient à des partis politiques et des organisations syndicales, voire des mouvements révo­lutionnaires, mais de plus en plus, ils se marient hors de la « famille ». Certes, pendant les premières décennies de l’immigration, il y avait des journalistes et des écrivains qui avaient à coeur de maintenir le lien avec la culture et la langue arabes (entre 1870 et 1960, on ne dénombrait pas moins de 150 pé­riodiques de langue arabe au Brésil) mais en 2018, les Latino-américains d’origine arabe ne parlent plus l’arabe. Mais ils n’oublient pas leurs racines et la terre de leurs grands-parents ou ar­rière-grands-parents. Le cas des Lati­no-américains d’origine palestinienne est, à cet égard, emblématique car ils continuent à maintenir des attaches très fortes avec leurs familles restées en Pa­lestine et affichent une solidarité sans faille avec leurs «hermanos palestinos » comme ils les appellent.

Ceci explique la création de nom­breuses oeuvres de bienfaisance et asso­ciations dont l’objet est de perpétuer les liens entre les communautés immigrées et les pays d’origine : clubs libanais comme celui de San Juan en Argentine en 1899, associations syriennes comme celle de Cordoba, en Argentine, en 1907 ou « El Club Palestino » de Santiago de Chili en 1920, club qui fut champion de première division en 1955 et 1978, et ayant remporté de nombreux trophées depuis.

Comme l’écrasante majorité de ces arabes latino-américains était chré­tienne, on a assisté naturellement à un foisonnement d’églises de toutes les confessions dès le XIXème siècle. Il faut attendre 1938 pour voir la construc­tion de la première mosquée à Sao Paulo et 1949 à Buenos Aires.

Percée significative des « Latino-américains d’origine arabe » dans l’économie et la politique

La réussite économique de la « dias­pora arabe en Amérique Latine » lui ouvre l’espace politique, d’abord à l’échelle locale, puis provinciale et enfin nationale. Il serait fastidieux, et du reste malaisé, de dresser une liste complète de Latino-américains « d’origine arabe » ayant occupé des postes de présidents de banque, de généraux des armées, de gouverneurs, de ministres, voire de can­didats présidentiels ou de présidents de république.

Quelques exemples suffisent pour dé­montrer l’implication de cette diaspora dans la vie économique et politique des pays latino-américains. Ainsi Ricardo Yafet, d’origine libanaise, a été succes­sivement Président de la Banque Cen­trale du Brésil avant de devenir ministre d’économie. Poste qui sera occupé, après lui, par un autre libanais, Camilo Achkar. Au Chili, Carlos Masad a prési­dé la Banque Centrale chilienne.

 La réussite économique de la « diaspora arabe en Amérique Latine » lui ouvre l’espace politique, d’abord à l’échelle locale, puis provinciale et enfin nationale.

Plus près de nous, dans les années 2000, les descendants des immigrés arabes occupaient un grand nombre des sièges du Parlement brésilien. Quoique dans une moindre mesure, ils sont pré­sents dans tous les parlements lati­no-américains.

Etant donné leur statut économique, on aurait pu penser que ces « Lati­no-américains d’origine arabe » vote­raient pour les partis conservateurs de droite. C’est vrai mais seulement en par­tie, car leur présence dans les syndicats, les partis de gauche, voire révolution­naires, a été largement documentée par les auteurs latino-américains. Tel est le cas du leader syndicaliste en Equateur, Pedro Saad, d’Asaad Bucarem, fonda­teur de la « Concentracion de las fuerzas populares » d’Equateur, de Sergio Bitar, membre du Parti Communiste chilien, de Jabbour Maalouf du Mouvement ré­volutionnaire bolivien, de Fernando Na­dra, ministre de la justice, à Cuba, sous Fidel Castro. Ce ne sont que quelques exemples parmi des milliers d’autres.

Enfin, ce que le public arabe, en général, ignore c’est que, depuis les an­nées 1970, 9 Latino-américains d’ori­gine libanaise, palestinienne et syrienne, sont arrivés au sommet des Etats, en tant que premiers ministres et présidents de république : Eduard Seaga , premier mi­nistre de la Jamaïque (1980-1989), Julio Cesar Turbay président de la Colombie (1978-1982), Jacobo Majluta Azar pré­sident de la République Dominicaine (1984), Carlos Menen, président d’ Ar­gentine (1989-1999), Abdallah Buca­rem président d’Equateur ((1996-1997), Jamil Muyyawad président d’Equateur (1998-2000), Carlos Flores Facusse pré­sident du Honduras (1998-2002), Elias Antonio Saca, président du Salvador (2004-2009) et enfin, Michel Temer, ac­tuel président du Brésil.

 

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