Affirmations LGBTQ+ dans le monde arabe

SOCIÉTÉS JEAN STERN 

Loin d’un orientalisme gay de pacotille venu d’Occident, et nourri le plus souvent de l’exploitation sexuelle de garçons arabo-musulmans, cette scène naissante place l’affirmation individuelle et collective et la mémoire plurielle comme axes centraux de ce processus d’identification, à écouter plusieurs de ces militant.e.s LGBTQ+ qui ne craignent plus de s’exprimer à visage découvert. Une série de tables rondes réunies à l’Institut du monde arabe (IMA) de Paris en juin 2021 a permis d’entendre des acteurs de cette émergence d’Égypte, de Tunisie, du Yémen, du Liban, de Jordanie et de Palestine, entremêlés de performances superbes des dragqueens La Kahena et Anya Kneez.

Certain.es ont dû partir dans un exil contraint et forcé, mais d’autres continuent à militer et à travailler dans leur pays, au Liban et en Jordanie notamment. Et comme tout mouvement émergent, les homosexuels, lesbiennes et trans qui se mobilisent tentent d’abord de trouver des lignes de force communes, autour principalement de la mémoire culturelle, de l’ancrage dans un patrimoine arabo-musulman notamment littéraire qui a été longtemps enfoui, avec des poètes comme Abû-Nuwâs par exemple, et la prise de parole collective qui permet à chacun de se retrouver. Pour l’affirmation individuelle, il est particulièrement touchant de parcourir par exemple des sites de paroles anonymes sous forme de forums, commeسلوان اهل العزاء (queer qui ne peuvent pas se plaindre en public) qui rassemble des témoignages de LGBTQ+ du Proche-Orient bouleversés par la mort tragique de l’Égyptienne Sarah Hegazy.

Mohamad Abdouni, fondateur du site Cold Cuts au Liban et Maha Mohamed, fondatrice, elle, du site Transat en Égypte sont tous à la recherche de la mémoire des travestis du Caire et de Beyrouth, à travers des textes, des photographies, des présentations de lieux disparus et oubliés. «Notre objectif est de créer des sources en langue arabe pour parler de notre histoire», explique Mohamad Abdouni, qui a par exemple retrouvé de nombreux documents sur des bals trans au Liban dans les années 1970-1980. «Chaque rencontre, chaque témoignage retrouvé, c’est comme une histoire d’amour», témoigne-t-il joliment.

Tout comme en Jordanie Khalid Abdel-Habi a depuis plus de quatorze ans constitué un riche panorama des artistes queer de toute la région pour son magazine My.Kali. Avec ironie et talent, son magazine, en partie consultable en ligne, met en scène des icônes queer occidentales comme Jane Fonda dans Barbarella en 1968, ou arabo-musulmanes comme le performeur canado-marocain Mehdi Bahmad, sublime musicien et danseur. Mais ces figures de proue culturelles côtoient dans My.Kali des articles sur la solidarité des LGBTQ+ de la région avec les Palestiniens, et pas seulement avec les homosexuels palestiniens. «J’ai voulu construire notre voix queer sans imiter les Occidentaux», résume Khalid Abdel-Habi, qui assume la direction artistique du magazine jordanien

«Il faut créer des espaces pour les personnes queer, ajoute pour sa part la militante yéménite Hind Al-Eryani, la lutte pour les droits et le changement doit venir de la base qui doit construire ses propres communautés». L’enjeu pour ces militants et ces acteurs culturels est tout de même lourd : «rester en vie pour avoir le droit d’exister» résume Hind Al-Eryani, qui vit elle-même en exil, mais continue de se battre pour les LGBTQ+ de son pays, dans un contexte particulièrement tragique de guerre.

Pour suivre ce mouvement émergent, Orient XXI compte explorer, au fil des prochains mois, ce renouveau LGBTQ+ au Proche-Orient et au Maghreb, à travers une série d’enquêtes et de témoignages. Nous commencerons d’abord par un reportage auprès de proches de Sarah Hegazy, qui racontent un an après l’onde de choc qu’a provoqué sa mort en Égypte. Puis nous irons à Beyrouth découvrir un lieu de convivialité inédit, oasis de tolérance et de savoir-vivre ensemble dans cette ville meurtrie.

Retrouver l’article original sur Orient XXI

La féministe égyptienne Nawal el-Saadawi, héraut de la lutte pour l’émancipation

OLJ / le 22 mars 2021 à 00h00
La féministe égyptienne Nawal el-Saadawi, décédée hier à l’âge de 89 ans, a été pendant des décennies une figure controversée en Égypte, mais mondialement reconnue pour ses écrits brisant les tabous du sexe et de la religion.

Auteure d’une cinquantaine d’ouvrages, traduits dans une trentaine de langues, elle s’est toujours prononcée contre la polygamie, le port du voile islamique, l’inégalité des droits de succession entre hommes et femmes en islam et surtout l’excision, qui concerne plus de 90 % des Égyptiennes.

« Je ne me soucie pas des critiques universitaires ou du gouvernement, je ne cherche pas les prix », avait déclaré en 2015 cette psychiatre de formation, célèbre pour ses convictions de gauche et anti-islamistes. Son franc-parler et ses positions audacieuses sur des sujets jugés tabous par une société égyptienne largement conservatrice lui ont valu des ennuis avec les autorités, les institutions religieuses et les islamistes radicaux. Par le passé, elle a d’ailleurs été accusée d’apostasie et d’atteinte à l’islam.

« La jeunesse, en Égypte et à l’étranger, m’a toujours couverte d’amour et de reconnaissance », avait souligné Nawal el-Saadawi, dont le tempérament d’acier tranchait avec sa frêle silhouette, son élégante chevelure blanche et son sourire chaleureux.

Née le 27 octobre 1931, Nawal el-Saadawi est notamment l’auteur de deux livres féministes de référence dans le monde arabe : Au début, il y avait la femme et La femme et le sexe.

En 2007, l’institution théologique al-Azhar, l’une des plus prestigieuses de l’islam sunnite, portait plainte contre elle pour atteinte à l’islam. Un mois plus tôt, son autobiographie et l’une de ses pièces de théâtre avaient été bannies de la Foire du livre du Caire. Elle avait alors quitté le pays, avant d’y revenir en 2009.

Nawal el-Saadaoui avait envisagé de se porter candidate à l’élection présidentielle de 2005, mais elle s’était rapidement retirée de la course, dénonçant une « parodie » de démocratie orchestrée du temps de l’ex-raïs Hosni Moubarak, chassé en 2011 par une révolte populaire.

Elle a été au centre d’une procédure judiciaire visant à la séparer de son époux. En 2001, un avocat attiré par les procès à sensation avait estimé que leur mariage devait être annulé, l’islam interdisant à un homme d’épouser une femme non croyante.

Dans les années 1990, l’apparition de son nom sur une liste de personnalités à abattre, dressée par des milieux extrémistes islamistes, l’avait poussée à s’installer aux États-Unis de 1993 à 1996, où elle enseigna alors à l’université de Dukes.

Car Nawal el-Saadawi s’est longtemps battue contre « les fondamentalistes religieux ». « Les Frères musulmans ont tiré profit de la révolution de 2011 », avait-elle déclaré en qualifiant « d’année horrible » la courte mandature d’un an de l’ex-président islamiste Mohammad Morsi, issu des rangs de la confrérie et élu démocratiquement avant d’être destitué par l’armée en 2013.

Brièvement emprisonnée en 1981 durant une vaste campagne de répression visant l’opposition du temps de l’ex-président Anouar el-Sadate, Nawal el-Saadawi était aussi une farouche opposante aux régimes autoritaires arabes. Mais elle avait été critiquée pour son soutien à la destitution de Mohammad Morsi par le général Abdel Fattah el-Sissi, devenu président. « J’ai dédié toute ma vie à l’écriture. Malgré tous les obstacles, j’ai toujours continué à écrire », avait dit cette mère de deux enfants, une fille et un garçon, qui a « divorcé de ses trois maris ».

Source : AFP

Retouver l’article original dans

« Wesh », un mot d’argot français multi-usage venu de l’arabe algérien

Dans l’émission d’Europe 1 « Historiquement vôtre », Stéphane Bern se penche sur les racines d’une expression du quotidien. Mardi, il s’intéresse pour nous à l’origine de l’interjection « wesh », un mot de l’argot français, entré dans le dictionnaire du Petit Robert, qui est un adverbe interrogatif en arabe algérien.
Stéphane Bern propose chaque jour, dans Historiquement vôtre avec Matthieu Noël, de partir à la découverte de ces expressions que l’on utilise au quotidien sans forcément connaître leur origine. Mardi, l’animateur nous explique les racines du mot « wesh », entré aujourd’hui dans l’argot français courant. Cette interjection, issue de la culture hip-hop, prend racine dans l’arabe algérien.

Wesh ! En voilà une expression très populaire dont on se demande rarement d’où elle vient. « Wesh » est un mot issu de la culture hip hop, aujourd’hui entré dans l’argot français. Dans notre langue, ses usages sont multiples. C’est pourtant un mot très précis dans sa langue d’origine. Car « wesh » est en fait un adverbe interrogatif qui nous vient de l’arabe algérien. On dit ainsi « Wesh kayn ? » pour dire « Qui y a-t-il ? » et « Wesh rak » pour dire « Comment vas-tu ? ».

C’est la culture hip hop française qui va l’utiliser à tout-va dans les années 1990. En 2009, c’est la consécration : « wesh » entre dans le dictionnaire du petit Robert. Conséquence non négligeable, l’interjection devient autorisée au jeu du Scrabble, où elle vaut 18 points. Ce qui n’est pas rien.

Un sens différent en Algérie et au Maroc
Paradoxalement, ce n’est qu’une fois largement employé en Algérie et en France que le terme « wesh » prend son essor au Maroc, avec un sens différent. En Algérien il est plutôt l’équivalent de « est-ce que », alors qu’en arabe marocain, il correspond davantage à « qu’est-ce que ». Ainsi, « Wesh kliti ? » signifie en Algérie « Est-ce que tu as mangé ? » et au Maroc « Qu’est ce que tu as mangé ? ».

Ce qui frappe en français, c’est la richesse de l’utilisation de « wesh ». Pour parler d’un amateur de culture urbaine, certains diront « un wesh wesh ». D’autres s’en serviront comme une interjection interpellative : « Wesh, pourquoi ?’. On le retrouve aussi comme un adjectif, parfois à usage péjoratif : « de la musique wesh wesh ». L’adverbe interrogatif algérien est donc devenu, en traversant la Méditerranée, à la fois adverbe, substantif et interjection.

Europe 1
Par Stéphane Bern, édité par Alexis Patri

 

Retrouvez l’article original sur le site d’Europe 1

La cause palestinienne à l’affiche d’Aflamuna

La plate-forme (Nos films) est de retour depuis le 1er mars dans une nouvelle version.

OLJ / Par C. K., le 05 mars 2021 à 00h00

Aflamuna (« nos films » en arabe) est une plate-forme de streaming à but non lucratif, fondée par Beirut DC et soutenue par le Sundance Institute, le Eye Filmmuseum et la Ford Fondation. Elle a pour but de diffuser les meilleures œuvres du cinéma arabe indépendant auprès d’un large public diversifié du monde entier. Elle propose depuis le début du mois de mars un nouveau programme mensuel, des films gratuits chaque semaine, des voix arabes en première ligne et des essais originaux qui suscitent la réflexion.

Chaque mois, un nouveau programmateur explore un thème social, politique ou culturel à travers une sélection triée sur le volet de films arabes cultes, contemporains, classiques et indépendants. Chaque semaine, les abonnés peuvent visionner un nouveau film gratuitement.

Aflamuna est aussi un espace de réflexion sociopolitique et critique autour du cinéma arabe indépendant. Des essais originaux dévoilent le contexte, la puissance et l’impact de chaque programme et explorent leur résonance dans le monde actuel.

Le premier programme mensuel, présenté par le cinéaste et historien du cinéma libanais Hady Zaccak, aborde la question de la cause palestinienne. Zaccak note que « le cinéma peut sembler une opération de fedayin à l’ombre de tous les défis auxquels nous faisons face, mais il demeure nécessaire en tant qu’acte de résistance ».

« Frame Aka Revolution Until Victory » de Muhanad Yaqubi. Photo DR

L’autodétermination et la dignité

Sous-titrés en anglais, les films diffusés au cours de ce premier mois peuvent être visionnés dans le monde entier. Le programme comprend des longs-métrages, dont le film documentaire Off Frame Aka Revolution Until Victory du réalisateur Muhanad Yaqubi (Palestine, France, Qatar, Liban 2016) qui dévoile dans son film l’histoire turbulente de son pays, en utilisant des images d’archives dont une grande partie est tombée dans l’oubli, et qui retracent la lutte des Palestiniens pour l’autodétermination et la dignité.

Christian Ghazi, lui, mêle narration dramatique et images documentaires dans son film pionnier Cent visages pour un seul jour (Liban 1969) pour donner une perspective analytique de la société libanaise au début des années soixante-dix.

Le film de fiction Kafr Kassem de Borhane Alaouié (Liban, Syrie 1974) aborde la cause palestinienne à travers un massacre. Quant au long-métrage Les dupes de Tawfiq Saleh (Syrie 1972), il est considéré comme un film incontournable dans l’histoire du cinéma arabe. Adapté à partir d’une nouvelle de Ghassan Kanafani et réalisé par Mohammad Chahine, el-Maleh et Marwan Monazen, Des hommes dans le soleil (1963), narre le destin tragique de trois Palestiniens pris au piège de leurs aspirations.Parmi les courts-métrages présentés dans ce programme, le film de Mustafa Abu Ali Ils n’existent pas (Palestine 1974) aborde la vie quotidienne des réfugiés palestiniens à l’intérieur du camp de Nabatiyé au sud du Liban. Quant à Children Nevertheless de Khadija Habashneh Abu Ali (Palestine 1979-1980), il passe en revue la situation des enfants orphelins vivant dans la « Maison des enfants de la résilience » en donnant un aperçu de leur quotidien. Qaïs al-Zubaidi présente enfin un poème cinématographique sur la Palestine par le biais de son court-métrage La visite (Syrie 1972).

Les cinéphiles du monde entier peuvent s’inscrire gratuitement sur www.aflamuna.online pour commencer à visionner le premier film de la semaine, déjà disponible, et prendre part à ce voyage cinématographique unique.

Retrouver l’article original dans L’Orient le jour

 

 

Dans « Les oiseaux ne se retournent pas », Nadia Nakhlé donne visage et voix aux enfants migrants

À travers le récit du périple d’une petite fille qui a pris le chemin de l’exil pour fuir la guerre et ses atrocités, l’artiste pluridisciplinaire française d’origine libanaise signe un magnifique premier roman graphique couronné de prix. Découverte.

Orient Le Jour / Par Zéna ZALZAL, le 11 février 2021 à 00h01

Dans « Les oiseaux ne se retournent pas », Nadia Nakhlé donne visage et voix aux enfants migrants

Les oiseaux ne se retournent pas (éditions Delcourt) s’ouvre sur le dessin d’une petite fille jouant avec son cerf-volant rouge au milieu des ruines d’une ville détruite par les bombardements. Beyrouth ? Alep ?

Homs ? Mossoul ? Ou ailleurs… Impossible de situer cette ville, de définir ce pays en guerre qu’évoque Nadia Nakhlé dans son premier album graphique. Sinon qu’il s’agit de l’une de ces terres d’Orient si fertiles en conflits, en massacres et en tragédies.

Il y a quelque chose de l’ordre du songe, du conte onirique dans son récit dessiné du périple d’Amel, 12 ans, qui n’a d’autre choix que de quitter son pays mis à feu et à sang. Ses parents en ont ainsi décidé. Ils l’ont confiée à une famille chargée de l’accompagner en France. Mais celle-ci la perd à la frontière. Défiant sa peur, les menaces et la solitude, l’enfant poursuivra sa route. Sur son chemin, elle croisera un jeune joueur de oud, ancien soldat qui a déserté la violence des combats et qui l’aidera dans sa traversée…

Un dessin d’une délicatesse et d’une beauté envoûtantes, délibérément sombre et cependant éclairé de touches de couleurs fortes, porte ce roman graphique aussi poétique que paradoxalement inspiré de la réalité la plus noire. Celle de l’exil auquel sont forcées les populations des pays en guerre. Et pas que les adultes.

Amel entre les ruines… dans la planche d’ouverture du roman. Photo DR

Un quart de mineurs dans les camps de refugiés

Saviez-vous qu’au moins un quart des migrants qui rejoignent l’Europe sont des mineurs isolés qui fuient la même barbarie que leurs aînés ?

Vous êtes-vous demandé ce qu’il se passe dans la tête de ces enfants qui traversent la guerre et tentent d’y échapper ? Comment se reconstruisent-ils après avoir côtoyé l’horreur si jeunes ? Ce sont autant ces interrogations que le sentiment de révolte de l’auteure face à la situation des réfugiés, et notamment celle des enfants, victimes innocentes des belligérances des adultes, qui sont à l’origine de cet album graphique. Le premier de Nadia Nakhlé, une artiste pluridisciplinaire issue de l’univers des films d’animation et de la mise en scène de spectacles. « J’ai ressenti le désir de transformer cette sombre réalité par le dessin et la poésie.

Comme une tentative de répondre à la douleur de l’exil par la beauté, l’humanisme et l’espoir », confie à L’OLJ cette jeune femme de 35 ans jointe par téléphone. Le point de départ de l’écriture de cette histoire était donc la volonté de l’auteure de mettre en lumière la situation de ces mineurs arrachés à leur pays, leur famille, leur enfance… De raconter la dureté de leur parcours vers l’exil. Mais aussi d’évoquer leur regard qui reste celui d’un enfant, empreint d’imaginaire malgré toutes les vicissitudes. Ce regard nimbé d’espoir et de résilience, pourvu qu’il croise un brin d’humanité, un geste de solidarité, elle l’a transmis à Amel, personnage fictif qu’elle a façonné en s’inspirant du réel des enfants dans les camps de réfugiés qu’elle a visités à Calais, en France, ou encore au… Liban. Car Nadia Nakhlé est, comme son nom l’indique, d’origine libanaise. « Je suis née en France d’un père libanais, de Zahlé très précisément, qui a grandi dans cette ville et y a vécu toute sa jeunesse jusqu’au début de la guerre du Liban. Mais mon père est né à Homs, en Syrie, où son propre père était en mission de travail. Lorsque j’ai vu les images de cette ville détruite par les bombardements, j’ai été bouleversée. Ça m’a ramenée à mon histoire familiale traversée par l’exil dû à la guerre. Et sans doute enclenché mon désir de faire passer cette mémoire-là… » révèle-t-elle. Un récit totalement fictif, qui n’a aucun lien avec la réalité du parcours de son père ou l’émigration vécue par les membres de sa famille, « aujourd’hui éparpillés entre le Liban, la France, le Canada, le Brésil et les États-Unis », précise l’auteure. Ajoutant que son objectif était « de sensibiliser les lecteurs au fait qu’on ne choisit pas de fuir un pays en guerre. On y est forcé. Tout en transmettant un message d’espoir et de solidarité à ceux qui tentent d’échapper à cet enfer ». Force est de constater que pour son coup d’essai, cette primo-auteure et illustratrice a réalisé un coup de maître. Son ouvrage, paru en juin 2020, a reçu trois prix la même année : le prix Première du roman graphique (prix organisé par la Radio Télévision belge francophone – RTBF) ; le prix Solidarité en partenariat avec L’Obs ; et le prix des Lycées de l’Académie de Poitiers, décerné dans le cadre du Festival international de la BD d’Angoulême. Une récompense qui tient particulièrement à cœur à celle qui a fait sienne cette citation d’Antoine de Saint Exupéry : « Je suis de mon enfance comme je suis d’un pays. »

Un roman graphique à l’univers mêlé de poésie, de tragédie et d’espoir. Photo DR

Dessins et citations

Des citations, Nadia Nakhlé y a d’ailleurs largement recours dans Les oiseaux ne se retournent pas. Puisant surtout dans les mots des poètes et penseurs du monde arabe (Gibran Khalil Gibran, Andrée Chedid, Mahmoud Darwich…) pour introduire chaque chapitre de ce magnifique ouvrage. Pour accompagner cette plongée poétique, graphique et allégorique dans le drame que vivent de nombreux humains aujourd’hui. Intercalé de planches au tracé riche en arabesques et enluminures très orientalisantes, son récit est aussi largement inspiré de la symbolique de l’envol initiatique puisé dans Le Cantique des oiseaux du poète persan Farid al-Din Attar.

Autant d’éléments visuels et narratifs qui signent la facture personnelle de cette artiste engagée dans une œuvre gorgée d’humanité et tournée vers l’espoir. Comme celui qu’incarne son héroïne, « cette enfant qui va s’appuyer sur l’art et la musique pour garder ses racines dans son cœur et se construire tout en affrontant l’exil ».

Et un spectacle aussi…

Sauf que sa Amel ne se borne pas à n’être qu’une héroïne de roman, fût-il graphique. Pour sa créatrice qui aime, dit-elle, associer dans son langage artistique, l’écriture au dessin et à la mise en scène, il n’était pas question de ne pas la faire exister sur scène d’abord puis dans un film d’animation dont la sortie est prévue pour 2023. Les deux projets ont déjà été enclenchés. L’ouvrage imprimé a ainsi été décliné en « spectacle musical et dessiné », dont la première a eu lieu en janvier 2020 juste avant l’instauration des mesures sanitaires renforcées en France. Accompagné de projections des planches tirées du livre, il est interprété par un joueur de oud, un pianiste et deux comédiennes, « dont l’une, s’exprime en français et en arabe. Il s’agit d’ailleurs de Maya Sanbar, fille d’Élias Sanbar, le traducteur de Mahmoud Darwich, qui est également d’origine libanaise », signale son auteure-metteuse en scène. Un spectacle dont le calendrier des représentations est évidemment tributaire de la levée du confinement en France. Et peut-être aussi au Liban ? Car Nadia Nakhlé rêve de présenter ce projet dans son pays d’origine. L’appel est lancé.

Nul doute que les Libanais, lecteurs ou spectateurs, se retrouveront dans Les oiseaux ne se retournent pas. Et notamment dans certaines citations intelligemment choisies par la jeune auteure-illustratrice, comme celle de Mahmoud Darwich : « Nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir », ou cette autre de Gibran Khalil Gibran : « La vérité est comme les étoiles. Elle n’apparaît que dans la nuit obscure », qui ne manqueront pas de faire écho à ce qu’ils vivent encore et toujours !

 

Retrouver l’article original dans

Peut-on museler un artiste ?

Ces créateurs ont réalisé des œuvres d’art. Ils ont néanmoins été critiqués pour avoir récupéré des débris de la double explosion du port de Beyrouth. Mais qui peut décider de ce qui est moralement acceptable en matière d’expression artistique ?

OLJ / Par Danny MALLAT, le 19 février 2021 à 00h01

« Si la liberté d’expression artistique implique que l’on peut tout écrire, chanter ou dessiner, alors pourquoi ne pas créer aussi, tant que cela ne fait pas de mal à quiconque ? » s’insurgent plusieurs artistes qui ont travaillé avec les débris de la double explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, et se sont vus sous le feu des critiques, sur les réseaux sociaux, pour une démarche jugée « non appropriée ».

Conçu par le label Vanina, qui produit des sacs et des accessoires de mode, « le sac Silo », ainsi qu’il a été nommé, a été fabriqué à la main avec les débris de verre récupérés après la déflagration. Présenté comme un hommage aux silos du port de Beyrouth, il a été lancé dans le cadre d’une collection intitulée « La lumière de Beyrouth ». En dépit du geste caritatif – 25 % des recettes devaient être versées à la Beirut Heritage Initiative – qui accompagnait la vente, le label a été cloué au pilori sur les réseaux sociaux pour « indécence ». Une levée de boucliers qui a poussé les deux créatrices de la marque, Tatiana Fayad et Joanne Hayek, à retirer leur produit de la vente. Contactées par L’Orient-Le Jour, elles ont décliné tout commentaire, préférant s’exprimer par le biais « d’un communiqué officiel publié ultérieurement », ont-elle affirmé.

Dans ce contexte, les interrogations se multiplient. La création artistique doit-elle se conformer à des normes spécifiques de « ce qui peut se dessiner ou se sculpter » ? Et qui les dicte? Dans l’histoire, l’art sous toutes ses formes a souvent été confronté à ces questions. Comme, par exemple, toutes proportions gardées bien entendu, lors de la parution de La Case de l’oncle Tom, roman publié en 1852, qui dénonçait l’esclavage aux États-Unis, qui fut boycotté et dont l’auteure, Harriet Beecher Stowe, fut menacée de mort. Autre exemple, en 1913, la première représentation du ballet composé par Igor Stravinsky, Le Sacre du Printemps, avait provoqué des émeutes.

Si l’œuvre artistique n’est pas « assimilée » par tous, peut-elle néanmoins être soumise à la censure ? L’artiste peut-il être muselé ? Il faut certes compter avec le passage du temps pour une plus grande acceptation de l’œuvre controversée en son temps, comme celle du sac Silo. Même si l’intention première des deux créatrices n’était à l’évidence pas de blesser ou de heurter les sensibilités, mais de faire ce qu’elles ont toujours fait, créer en étant inspirées par leur ville.

Yara Chaker et Cynthia el-Frenn, « 0408 ».

200 Grs. d’art constructif

Pour Rana Haddad et Pascal Hachem, le duo créatif derrière 200 Grs., utiliser l’art comme outil, comme arme constructive, a toujours fait partie de leur ADN. « L’art peut changer la vision du monde, aider à mieux se comprendre et à comprendre les autres », affirment-ils en ajoutant que toutes leurs œuvres s’inscrivent, depuis toujours, dans une démarche sociopolitique.

Hayat Nazer a quant à elle toujours sublimé sa douleur et celle du peuple libanais dans l’art. À la violence, elle répond par l’amour, et au démembrement, par le désir d’aller vers l’autre. Ses œuvres (Le Phénix, place des Martyrs, La Statue, face au port) tirent leur essence de la souffrance, la sienne et celle de chaque Libanais. Elles sont sa façon à elle de cicatriser les plaies, dans une pulsion de vie pour de ne jamais désespérer.

Cynthia el-Frenn et Yara Chaker, deux jeunes architectes et designers libanais, se sont réunies pour explorer comment le spectateur aborde un espace/objet, l’invitant non pas à regarder, mais à voir. Pour elles, le geste d’un designer se doit d’être intuitif, avec un penchant pour servir l’utilisateur et une idée bien pensée et percutante. Il consiste à servir le créateur en servant l’utilisateur.

5 minutes d’enfer et 3 œuvres pour ne pas oublier

Initié par House of Today (plateforme mise à la portée des designers libanais), un projet de revisiter une matière (le savon) qui accompagne la planète entière depuis le jour 1 de la pandémie fut interrompu. Après la catastrophe du 4 août, le binôme créatif de 200 Grs. va reprendre le concept et le décliner à sa façon (voir notre édition du 21 janvier). Beyrouth est soufflée et l’atelier de Rana Haddad et Pascal Hachem n’est pas épargné. « Nous n’avons pas été ramasser les débris de souffrance dans la rue, nous avons simplement récupéré la nôtre sur place, dans notre atelier, et tout est parti de là. Des heures de travail à insérer les morceaux de verre dans chaque savon, dans une dynamique chirurgicale et thérapeutique », confie le duo. Quand Beyrouth est soufflée, Hayat Nazer se porte volontaire pour aider à nettoyer les maisons et les rues de la ville. Elle nettoyait la journée, ramenait les débris de verre et de métal chez elle, plutôt que de les entasser dans un coin de rue. « La sculpture avait été entamée avant la double explosion, dans un besoin d’attester de l’âme meurtrie (de Beyrouth), mon corps était cassé, dit-elle, et mon œuvre allait s’inscrire dans cette dynamique. » Son œuvre, une femme de verre et d’acier, va reprendre vie pour cimenter un désir de (sur)vie. Il lui a fallu environ deux mois pour la terminer. Hayat Nazer décide de ne pas la nommer. C’était au peuple libanais de le faire.

Après la déflagration, Cynthia el-Frenn et Yara Chaker parcourent Beyrouth, ou ce qu’il en reste. « Tout ce que nous pouvions entendre était le bruit du verre crépitant sous nos pieds et tout ce que nous voyions était de la poussière et de la pierre laissées par les bâtiments effondrés. Voilà comment est né notre objet 0408 », confie Yara Chaker. « Il était extrêmement important pour nous de conserver “l’intégrité” des matériaux avec une intervention minimale, car il ne s’agissait pas de créer un objet parfaitement conçu, mais plutôt d’embrasser l’imperfection, car nous sommes tous imparfaits. Nous avons voulu explorer l’idée d’un objet mémoire, comme une urne, qui, par sa forme, sa couleur et sa matière, reflète l’idée moderne d’une commémoration personnelle mais aussi d’espoir », explique-t-elle.

L’art est-il important pour combattre un trauma ?

« C’était le geste en soi qui nous importait, précise Rana Haddad, notre initiative n’avait aucune symbolique. D’aucuns ont voulu y voir un cercueil, ou ce matériau qui sert aux politiciens à la manière de Ponce Pilate de se laver les mains. Pour nous, il est simplement une cicatrice, une plaie qui ne va jamais se refermer. » « Notre art, ajoute Pascal Hachem, est du slow art, ce n’est pas l’aspect ni le résultat, mais la démarche et la procédure qui comptent, comme si on voulait se donner le temps d’assimiler. On fait appel à l’intensité du quotidien, voilà notre façon de faire, et de conclure, il est sain et essentiel de marquer cet instant. Après 15 ans de guerre, le Libanais n’a jamais eu le temps. Le temps de compter ses morts, de faire son deuil, ni même d’assimiler. À aucun moment, notre travail n’a été une violation de ce temps de deuil. Notre travail est un mantra. La répétition nous aide à comprendre et à expulser notre colère. Nous ne voulons plus être résilient. »

Hayat Nazer a toujours sublimé sa douleur dans l’art. « Il est, dit-elle, un message de moi à moi-même. Après le 4 août, nous partagions tous la même douleur, et cette statue a été un moyen de communication pour canaliser notre désarroi, nous unir et partager, afin de ne pas se sentir seuls. Pendant le montage, j’étais épuisée mentalement et physiquement, j’ai failli abandonner. Comme une branche qui tenait encore après le 4 août et qui s’était brisée. J’ai porté ma douleur et celle des autres et au final la sculpture été mon pharmakon (en grec, le pharmakon désigne à la fois le remède et le poison, NDLR). Je l’ai voulu remède pour les autres. La moitié de la statue est en résignation comme la moitié de chacun de nous, la jambe immobile, la main qui tombe, la balafre sur le visage, les cheveux qui volent à cause du souffle, nous sommes encore à 18h08 le 4 août, alors que dans la deuxième moitié de la statue, la main est levée, elle tient un flambeau et un drapeau, sa jambe est en mouvement. Cette moitié, c’est notre volonté de continuer. Elle représente le peuple libanais. Elle n’est pas une statue de martyr, elle est la statue de notre vérité. Elle est une femme, celle qui donne la vie, celle qui symbolise la (re) naissance », explicite l’artiste.

Pour les jeunes architectes designers Yara Chaker et Cynthia el-Frenn, leur œuvre représente l’espoir, « comme un phénix renaissant de ses cendres ». « Le verre sphérique est utilisé pour suggérer la clarté. Il a été créé en utilisant le verre brisé de l’explosion. Il contient les cendres de la ville. Nous l’avons fait vivre par la technique du soufflage du verre dans une fonderie située à Sarafand. Une sphère imparfaite pour montrer la force et la résilience. Le verre indique le lien entre la vie et la mort, le présent et le futur, le désespoir et l’espoir – un reflet de chacun de nous », soulignent Yara Chaker et Cynthia el-Frenn.

Quid de ceux qui auraient utilisé la tragédie du 4 août pour « commercialiser » leur art ?

« C’est très cliché, répond Pascal et cela ne nous concerne pas. Nous sommes des artistes avant tout, notre travail n’est pas esthétisé. Nous utilisons l’art pour véhiculer un message, c’est le geste qui compte et non l’objet qui en lui-même n’a aucune valeur. Notre travail est simplement notre façon de réagir sur le moment. »

De son côté, Hayat Nazer a été très sollicitée pour vendre sa statue même déclinée en plus petit. « Ce n’était pas le but, dit-elle, je ne pourrais pas l’imaginer ailleurs. Mais si un jour je suis contrainte à vendre mon art afin de pouvoir survivre en tant qu’artiste, je n’hésiterais pas. Mais ce sera ma propre douleur dont il sera question et pas celle de tout un peuple. »

Et lorsque la question est posée à Yara Chaker, elle répond tout simplement : « L’objet se trouve chez moi, il n’a pas lieu d’être ailleurs. Nous sommes des créateurs, pas des commerçants. »

 

Retrouver l’article original  sur

 

 

Le prix Phénix 2020 à Ahmad Beydoun avec mention spéciale à Dima Abdallah

Orient le Jour

Le prix Phénix de littérature 2020 a été attribué à l’écrivain et sociologue Ahmad Beydoun pour son ouvrage Libérations arabes en souffrance paru aux éditions Actes Sud/L’Orient des livres. Une mention spéciale a été également attribuée à Dima Abdallah pour son roman Mauvaises herbes paru chez Sabine Wespieser.

Né à Bint Jbeil en 1943, Ahmad Beydoun est l’auteur de plus de vingt ouvrages en arabe et en français. « Ses livres portent en majeure partie sur les problèmes de la société et du système politique du Liban, ainsi que sur différents aspects de la culture et de la langue arabes, indique le communiqué du prix Phénix. Libérations arabes en souffrance réunit dix textes dont la production s’est étalée sur plus de trente ans et qui confrontent les cadres de vie imposés par la modernité à l’arsenal de dogmes et de traditions toujours vivaces dans l’espace arabe. Ils tentent de voir dans quelle mesure raidissements et compromis apportent des réponses viables aux défis concrets du présent. Sont ainsi interrogées la langue arabe, l’allégeance communautaire et l’image du corps en islam, autant que l’émergence de l’individualité et de l’esprit critique… » Côté littérature, il a publié un recueil de poèmes et pratiqué le récit de voyage et le scénario.

Quant à Dima Abdallah, elle est née au Liban en 1977 et vit à Paris depuis 1989. Elle est traductrice de littérature et poésie arabe et détient un DEA en archéologie du Moyen-Orient de la Sorbonne. Très remarqué, Mauvaises herbes, son premier roman, exhume les souvenirs marqués au fer rouge d’une enfant de la guerre contrainte à l’exil. Devenue femme, elle décide de se raconter…

Pour rappel, le prix Phénix de littérature est attribué chaque année, depuis sa création en 1996, à une œuvre littéraire écrite en français par un Libanais, ou par un écrivain francophone et ayant trait au Liban. Ce prix, décerné par un jury composé d’écrivains et de journalistes libanais et français, a déjà récompensé d’importants essayistes comme Ghassan Salamé, Georges Corm, Samir Kassir, Samir Frangié, May Chidiac ou Henry Laurens, et des romanciers de talent comme Wajdi Mouawad, Charif Majdalani, Dominique Eddé, Ramy Zein, Georgia Makhlouf ou Carole Dagher pour ne citer qu’eux.

Retrouver l’article original dans L’Orient le Jour

Interview – Fatma Saïd : “La beauté de l’Égypte réside dans cette mixité des cultures et des gens qui y vivent.”

Par Camille De Rijck | mer 30 Décembre 2020 | ForumOpéra

Pur produit des conservatoires égyptiens, la soprano cairote quittera l’Egypte pour ses études en Allemagne. Rapidement, elle intègre la petite troupe des habitués de La Scala et enregistre un premier disque chez Warner.


Fatma Said, que signifie le titre de cet album « El Nour » que vous sortez chez Warner ? 

Nour est le mot arabe pour Lumière. J’ai voulu faire la lumière sur les liens musicaux qu’entretiennent entre elles les cultures française, espagnole et arabe. Je trouve qu’on parle beaucoup de différences, de barrières, de frontières. En réalité, nous pouvons voir que, par le passé, il y a eu de nombreuses liaisons, notamment musicales entre ces cultures.

Vous avez passé toute votre enfance au Caire avant d’aller en Allemagne. Parlez-nous de cette ville.

C’est une ville très aventureuse, où j’ai beaucoup de souvenirs. Mon école était très proche de la place Tahrir où a eu lieu la Révolution de 2011, en plein centre du Caire. Il y a tout ce qu’on peut imaginer dans cette ville. C’est une ville qui ne dort jamais. Il y a toujours des choses à faire, des gens dans la rue, des restaurants et des magasins ouverts jusqu’à minuit. C’est une ville très internationale, qui parle beaucoup de langues, ce qui lui donne toute son authenticité. Je me sens très fière de faire partie de cette culture, parce qu’elle est cosmopolite et que son patrimoine historique est très ancien.

Il y a cet héritage antique, et en même temps la présence de l’Islam. Comment définit-on l’identité des Égyptiens aujourd’hui ?

Je crois que la beauté de l’Égypte réside dans cette mixité des cultures et des gens qui y vivent. À un certain moment, Islam, Judaïsme et Christianisme y ont d’ailleurs vécu en harmonie. L’Egypte a toujours accueilli un grand nombre de personnes venant d’Europe et des États-Unis. Nous aimons accueillir des touristes, faire sentir aux gens qu’ils ne sont pas là seulement pour visiter mais aussi partager notre culture. J’aime l’Égypte parce que vous pouvez y être qui vous voulez. C’est d’autant plus vrai de mon point de vue de chanteuse d’opéra, car la situation a beaucoup changé ces dernières années. Il y a vingt ans, c’était plus difficile de vivre de l’opéra et de l’étudier. Aujourd’hui, c’est plus facile. Beaucoup de gens se font à cette idée et sont très fiers de leurs chanteurs d’opéra, mais pas seulement. Beaucoup d’artistes et de musiciens underground fleurissent en ce moment. Je crois que les mentalités changent et que, chaque jour, l’Égypte s’ouvre.

Après avoir grandi au Caire, vous partez étudier à Berlin. Qu’est-ce que cela signifie, pour vous, de quitter l’Egypte pour l’Allemagne ?

Une fois mon lycée terminé au Caire, j’ai décidé de passer des concours à Berlin pour continuer mes études de musique. J’ai eu la chance d’être acceptée par une professeure de chant qui m’a entraînée, et j’y suis restée quatre ans. C’est une expérience très importante dans ma vie professionnelle et personnelle. J’avais à peine dix-huit ans, la voix très jeune, et c’était la première fois que je vivais seule. En Égypte, ma famille et moi vivions ensemble, tout le temps dans la même maison . Alors vivre toute seule et faire des études complètement différentes de mes amis qui devenaient ingénieurs ou médecins, c’était un peu étrange. Mais c’était une expérience unique et très importante. J’ai appris à vivre seule, à réagir comme Fatma Saïd et pas comme une autre. Je suis restée à Berlin jusqu’au baccalauréat, puis j’ai passé un concours pour aller à New-York.

Un autre passage important dans votre vie s’est passé en Italie. Et vous ne faites pas les choses à moitié puisque vous entrez directement à la Scala de Milan et au San Carlo de Naples, qui sont deux des plus beaux théâtres du monde.

C’est vrai, je n’avais jamais imaginé que ça puisse se passer ainsi. J’ai passé trois ans à Milan, où j’ai fait partie de l’académie de la Scala. J’ai vécu la vie d’un artiste de la compagnie. C’est une expérience très importante pour moi. J’ai dû beaucoup travailler, j’avais peu de vacances, pas de temps libre. Même en trois ans, je n’ai jamais pu voir Florence ou Venise ! Mais c’était une expérience très riche. J’ai travaillé avec des artistes, des metteurs en scène, des chefs d’orchestre très connus dans le monde de la musique classique. J’ai beaucoup appris de la part d’artistes avec lesquels j’ai travaillé durant les opéras. Même si j’avais de petits rôles, j’étais dans la même production que des artistes très connus, et c’était une grande chance de pouvoir les observer. J’apprenais tout le temps. C’était une expérience très riche d’être à Milan parce que c’est une ville très importante pour la musique classique. J’ai pu vivre dans la maison que Verdi, qui est comme un dieu dans la culture musicale italienne, a faite construire. Donc vivre à Milan, pouvoir aller à la Scala quand je le voulais pour écouter les productions grâce à la carte de l’académie, c’était une chance dont je savais qu’elle ne me serait plus offerte à l’avenir. Donc j’ai profité de chaque moment. Enfin, j’ai eu la chance d’apprendre une autre langue, de connaître la culture italienne, d’être en contact avec la vie italienne, d’avoir des amis italiens. C’est un mode de vie à part entière, et c’est très beau.

Il y a une chanteuse considérée comme une déesse ou presque au Caire, c’est Oum Kalsoum. Dans le monde, les femmes se sont libérées. Qu’est-ce que ça fait de vivre dans un pays où une artiste femme a tenu un rôle aussi prépondérant dans la société ?

La femme égyptienne a toujours eu une place importance dans la culture égyptienne. Chaque femme, qu’elle travaille dans le tertiaire, dans la campagne, dans l’art ou la médecine, est très respectée. Je suis très fière de représenter la femme qui chante, la femme de l’art. C’est une place très spéciale. En effet, nous avons eu de grandes femmes comme Oum Kalsoum, mais il n’y a pas beaucoup de femmes pour représenter la musique classique. Je suis très fière d’en être une. Que la musique classique puisse être représentée par une jeune femme et une expérience un peu différente de la culture traditionnelle égyptienne me rend très fière.

 

Retrouver l’article original dansForumOpéra

Comment Avicenne a révolutionné l’étude de la médecine

Par Elsa Mourgues 14/12/2020

Avicenne a permis à des générations de médecins d’étudier au mieux leur discipline en créant la première encyclopédie médicale. Son œuvre magistrale , »Le Canon », a été le manuel de référence de tout étudiant en médecine pendant des siècles.

Symbole de l’influence de la culture perse et arabe en Occident, voici comment Avicenne, médecin et philosophe perse, a révolutionné l’apprentissage de la médecine.

Un homme de lettres

À une époque où le Moyen Âge occidental baignait encore dans une obscurité culturelle profonde (…)  très lentement la lumière nous vint enfin, d’Orient, comme toujours, les lueurs du puissant flambeau allumé par Avicenne furent parmi les premières à nous éclairer.
André Marie, ministre de l’Éducation nationale en 1954

Avicenne naît en 980 en Perse dans l’actuel Ouzbékistan, après une renaissance culturelle et en pleine effervescence intellectuelle. Ce qui lui donne accès à de nombreux livres, dont de nombreux ouvrages traduits du grec : mathématiques, philosophie, astronomie, alchimie… Il estime avoir dépassé ses maîtres en quelques années.

Il faut l’imaginer adolescent, la nuit il ne voulait pas se coucher, il ne dormait quasiment jamais, il dit : « Je ne faisais jamais une nuit complète parce qu’à la lumière de la bougie, je lisais. » Il lisait de la philosophie, il lisait Aristote. Ce qu’il nous dit, c’est qu’à 18 ans il avait appris tout ce qui était possible d’apprendre. Ça nous montre qu’il avait une certaine ambition et une certaine conscience de sa valeur.          Joël Chandelier, historien médiéviste

Sur son temps libre, pour se distraire, il étudie la médecine et à peine sorti de l’adolescence, il soigne le prince Ibn Mansour et gagne ainsi la reconnaissance des plus grands de son temps. La guérison du prince lui donne accès à la bibliothèque royale. Assoiffé de connaissances, il étudie la médecine de Galien, d’Hippocrate ou encore d’al-Ghazali. Pour lui, la médecine doit être thérapeutique mais aussi préventive, il insiste sur l’importance du sommeil, de la nourriture, de l’exercice physique, des émotions, etc.

La première encyclopédie médicale

Autour de 1010, il entame un ouvrage gigantesque et exceptionnel. Pendant treize ans il analyse et synthétise tous les savoirs médicaux existants, des auteurs grecs aux influences indiennes en passant par les médecins arabes. La première encyclopédie médicale est née : Al-Qanûn, Le Canon. Synthèse entre savoir théorique et pratique concrète, ce livre devient un manuel de médecine incontournable en Orient et en Occident .

Ce n’est pas tant les nouveaux traitements qu’Avicenne a découverts, il y en a quelques-uns, il insiste notamment sur la musique utile pour soigner les problèmes de dépression. Mais plus que ça, c’est qu’il a vraiment mis de l’ordre dans la médecine de son temps. Il y a  un médecin allemand qui dit que quand il était étudiant à la fin du XVe siècle à Leipzig son maître lui disait : “Il n’y a pas de bon médecin s’il n’est pas avicennien ». Joël Chandelier, historien médiéviste.

Pour faciliter l’apprentissage Avicenne rédige un condensé de son œuvre composé de 1326 vers :

  • En été, réduit la quantité d’aliments,
    recherche les nourritures légères,
    évite toutes viande lourde,
    préfère les légumes et les laitages.

Avicenne pratique peu la médecine. Il considère que si le corps peut être soigné par la médecine, l’âme peut être guérie par la philosophie et se voit lui-même davantage comme philosophe que médecin. Au cœur de ses réflexions, cette question : comment l’âme immatérielle, et le corps matériel peuvent être unis ?

Alors qu’Aristote défend la prédominance du rôle du cœur et Galien celle du cerveau, il unit ces deux pensées.

Il va dire : « Le cœur c’est l’origine et le cerveau c’est l’instrument ». Comme par exemple pour la vue. L’œil c’est l’instrument mais en réalité qu’est-ce qui analyse les images ? C’est votre cerveau. Il essaie de faire en sorte que la science soit unifiée et ça c’est une tâche immense que pratiquement personne n’avait fait avant lui et c’est aussi pour ça qu’il a eu tant de succès. Joël Chandelier, historien médiéviste.

À sa mort en 1037, les échanges entre les mondes musulman et chrétien prolifèrent. Son œuvre est traduite en latin puis diffusée en Europe où elle fera office de référence pendant des siècles.

Elsa Mourgues

Retrouver l’article complet sur le site de France-Culture

Nabil Wakim : « Oui, c’est possible d’être Français et Arabe, d’être pleinement Français et pleinement Arabe ! »

 La Tribune Afrique  |  

Journaliste au quotidien «Le Monde», auteur et Français d’origines libanaises, Nabil Wakim publie chez le Seuil «L’arabe pour tous: pourquoi ma langue est taboue en France». Une somme de réflexions et de témoignages sur la langue arabe dans une France multiple, un décryptage de la crise identitaire des communautés d’origines arabes, mais surtout «un plaidoyer pour que la langue arabe trouve enfin sa juste place dans l’histoire de France».

La Tribune Afrique – Votre ouvrage L’arabe pour tous a connu un écho important depuis sa sortie, malgré une actualité marquée par la pandémie et la résurgence du terrorisme. Est-ce à dire que vous avez touché un « fait de société » particulièrement important dans le contexte français actuel ?

Nabil Wakim – Je l’espère. Ce qui me ravit depuis la sortie du livre, c’est que je reçois beaucoup de courrier, beaucoup de mails d’enfants d’immigrés -pas seulement ceux qui parlent arabe, mais également des turcophones, des enfants d’immigrés italiens, polonais, etc.- qui me racontent leur rapport à la langue et qui me disent pour certains que c’est un sujet dont ils n’ont jamais vraiment parlé. Et c’est aussi pour cela que j’avais envie de faire ce livre. En plaisantant parfois, je dis que c’est un « coming out » d’arabe, une manière de dire à mon entourage, à mon lieu de travail -le journal Le Monde– qu’en fait l’arabe fait partie de mon identité tout en étant Français. Si ce livre peut donc servir en aidant certains à appuyer ces réflexions sur les identités multiples, c’est tant mieux !

Dans l’entame du livre, vous dites dans un raccourci saisissant que vous connaissez mieux « la langue de la SNCF que l’arabe libanais » quand vous évoquez votre rencontre fortuite avec un couple de Libanais dans le train. Au-delà du sujet principal qui est la place de l’arabe dans la société française, est-ce que le langage « mondialisé », technique, a également pris l’avantage sur la langue telle que vous l’aimez et la décrivez avec passion dans l’ouvrage ? N’y a-t-il pas une NOVLANGUE qui s’impose désormais à tous, faite d’expressions anglaise et technique, et parfois d’arabe lorsqu’il s’agit de faire comme dans les cités ?

Je crois que vous avez raison. Il y a au niveau mondial une compétition pour les langues. Effectivement, c’est un vrai sujet. Personnellement, j’étais initialement intéressé par le fait de travailler sur la place de l’arabe en France. Mais au fil des recherches, je me suis rendu compte que toutes les langues vivantes en France sont en difficulté, par extension au niveau mondial. Il y a effectivement un sujet de défense des différentes langues, non pas comme un patrimoine fermé qu’il faudrait absolument conserver, ne jamais faire évoluer, mais plutôt parce que ces richesses et patrimoines doivent exister de manière importante. Et en regardant au niveau mondial, on voit bien par exemple que la langue arabe est beaucoup moins présente sur Internet que le nombre de locuteurs de cette langue. Plusieurs raisons expliquent ce fait, mais je crois que cela devrait être un réel sujet de préoccupation pour qu’à titre d’exemple Wikipedia en arabe soit enrichie, pour qu’un certain nombre d’applications ou de jeux soient traduits en arabe pour un public arabophone. Car, c’est aussi comme cela qu’on fait vivre la langue.

Toutes les langues vivent parce qu’elles sont employées par les gens. Effectivement il y a un risque qu’une certaine forme de globish, d’anglais un peu moyen, d’anglais des affaires qui soit maîtrisé par une grande partie de la population, mais qui fasse abstraction de la richesse de la diversité de ces langues. Car derrière les langues, il y a la diversité de cultures, la manière de vivre, des recettes de cuisine, des manières de s’aimer, de partager… et c’est cela la richesse des différentes cultures et des différentes identités.

Je crois qu’au contraire, il faut prôner le mélange. On ne fera pas vivre les langues en les regardant comme des langues mortes, fermées, qui ne doivent pas évoluer. La langue française, la langue arabe, les langues arabes sont bien sûr des langues qui évoluent, qui s’enrichissent les unes des autres, d’ailleurs si l’arabe est si différent entre le Liban, le Maroc et l’Irak, c’est parce qu’il y a des influences du berbère, de langues africaines, ailleurs il y a des influences du persan… Evidemment, il y a toujours des influences du français, de l’anglais et c’est une richesse. C’est-à-dire qu’il faut aussi comprendre que les langues ne sont pas figées, elles évoluent avec la société et je crois que c’est quelque chose dont il faut se féliciter.

D’ailleurs en France, le français est une langue enrichie. Un linguiste dit qu’en français, il y a plus de mots qui viennent de l’arabe que de mots qui viennent du gaulois. Et effectivement, le français est une langue qui, dans son histoire, s’est toujours enrichie de toutes les langues d’immigration.

Il y a un fil conducteur dans votre ouvrage, qui est la question de l’identité lorsque l’on parle arabe et de la relation à l’Islam. Vous dites « Après on s’étonne que les gens aient des troubles de l’identité. Moi, c’est clairement diagnostiqué comme une maladie de la langue », et encore un peu plus loin dans votre ouvrage, vous résumez ce paradoxe en écrivant que « La langue arabe pour les Arabes ce serait de la ghettoïsation, mais pour les autres une possibilité d’ouverture et de progrès social ». Est-on condamné, en tant qu’arabe de France, à devenir soit une caution, soit une caricature ?

Je pense que vous le résumez assez bien. Il y a ces deux travers qui peuvent exister : celui de dire si je parle arabe, je suis vu comme celui qui est souvent musulman, qui porte le foulard, qui est barbu, etc., je vais rentrer dans la case caricature. On va donc toujours me percevoir comme cela. Tout ce que je dirai, tout ce que je penserai, tout ce que je mangerai sera perçu à cette aune-là.

A l’inverse, le choix qui pourra être fait est celui de la parfaite intégration, c’est-à-dire je mets de côté l’arabe, ma culture, … parfois même je change de prénom. Je connais des Farid qui sont devenus des Frédéric parce qu’ils estimaient que c’était plus simple pour eux ou je donne à mes enfants des prénoms qui ne vont pas les handicaper dans leur parcours. Et personnellement, je juge que d’une certaine manière, les gens font comme ils peuvent et essaient de se débrouiller avec ce qu’ils ont comme arme.

Simplement, je crois que le sujet est de sortir de cette vision un peu binaire et de dire : oui, c’est possible d’être Français et Arabe, d’être pleinement français et pleinement arabe, d’assumer le fait d’aimer le reblochon et makroud, et de rendre cela complémentaire. C’est un processus dans lequel on voit aussi ce qu’il y a de beau dans les différentes cultures.

Personnellement, dans mon enfance ou mon adolescence, j’avais du mal à voir ce que la culture libanaise – et par extension la culture arabe – avait à m’apporter, parce que je n’en avais pas une vision positive. Je crois donc qu’il y a aussi d’une certaine manière une bataille culturelle. Non pas de faire la promotion de la langue arabe comme une langue qui serait supérieure aux autres ou qui serait plus importante, mais plutôt faire la promotion des cultures arabes comme des cultures qui sont riches, qui ont une histoire. Et cela passe évidemment par le cinéma, la musique, la littérature, les rencontres,… Un professeur dans le livre me raconte par exemple que lorsqu’il emmène des élèves issus de l’immigration maghrébine à l’Institut du monde arabe, ils découvrent que les Arabes ont une histoire beaucoup plus riche que ce qu’on leur a toujours raconté. Et certains parfois en sont même très bouleversés. Je crois que c’est aussi ce fil-là qu’il faut retisser et pas justement sombrer dans les caricatures où il y aurait certaines cases réservées aux Arabes mal intégrés. Certaines cases réservées aux Arabes bien intégrés. La réalité de la société française est beaucoup plus complexe que cela. Et heureusement d’ailleurs.

Votre livre, c’est aussi « une certaine histoire de France » contemporaine, où l’on voit la montée en puissance des extrêmes et d’une petite musique qui l’accompagne. Vous décrivez notamment votre participation aux manifestations contre les lois Debré, qui acte votre passage de lycéen à Citoyen. Est-ce que ce militantisme a également forgé votre « signature » en tant que journaliste ? Comment réussit-on à garder la nécessaire distance du journaliste lorsque l’on a été pétri par ces convictions ?

Je crois que le débat entre l’honnêteté et l’objectivité est une question importante pour beaucoup de journalistes. Comment arriver à bien faire son métier tout en ayant des convictions. Moi, quand j’ai commencé à être journaliste j’ai arrêté tout engagement de type militant, associatif comme je pouvais en avoir avant, simplement parce que je pense que ce n’est pas compatible au quotidien de faire les deux. Après je crois que c’est plutôt une question de pratique journalistique. Ce livre a été pour moi une expérience d’un genre nouveau. Au Monde où je travaille, il y a des règles très claires sur ce qu’on doit faire en tant que journaliste : donner la parole à tout le monde, s’assurer que tous les points de vue sont bien représentés… D’une certaine manière, on doit souvent s’efforcer en tant que journaliste de penser contre soi-même, donner la parole à des gens avec qui on n’est pas d’accord, comme pour essayer d’avoir la meilleure compréhension possible, donner les clés de compréhension aux lecteurs qui, à leur tour, ont leurs propres avis.

Le travail que je fais dans le livre est un peu d’ordre différent puisque dans ce livre je ne prétends pas à une objectivité ou même à une universalité. C’est un travail personnel dans lequel je raconte mon parcours personnel et j’essaie de tisser des liens entre mon rapport à la langue arabe et ces questions qui traversent la société française. Evidemment, quand on est journaliste, on a des convictions. La question est de savoir : de manière pratique quand on a son travail au quotidien, comment fait-on pour ne pas laisser nos convictions nous aveugler dans les choix qu’on fait.Le fait d’avoir des collègues, des relecteurs, aide. Au Monde, je travaille au service Economie où il y a 15 nuances de comment devrait être l’économie française. Tous les jours, on en débat et heureusement que ce n’est pas figé.

Vous êtes, sans nécessairement l’avoir recherché, un symbole d’une intégration plutôt réussie, CELSA, professeur à l’école de journalisme de Sciences Po, rédacteur en chef au Monde, puis directeur de l’innovation éditoriale, avant de traiter des sujets d’énergie. L’on vous voit notamment dans le reportage « Les gens du Monde », dans une rédaction finalement assez homogène et pas très « multiculturelle ». Est-ce que parler de l’Arabe et de sa promotion en tant que langue en France doit nécessairement être fait après avoir pris une « citadelle » telle que ce grand quotidien ? Est-ce que les immigrés doivent absolument prendre l’ascenseur social avant d’avoir une voix ?

C’est une très bonne question et je pense que cela fait partie des facteurs qui m’ont motivé à écrire le livre. Au début, je me suis dit que j’ai ce problème avec l’arabe parce que je suis Libanais -bien sûr c’est différent du Maghreb – les Arabes sont toujours persuadés qu’ils sont différents les uns des autres -, je suis d’une famille chrétienne, donc quoi qu’il en soit, c’est différent des musulmans, j’ai fait des études supérieures, cela n’a donc rien à voir avec les gens qui ont grandi en banlieue,…

Au fur et à mesure des rencontres, je me suis rendu compte que tout cela n’était pas vrai. C’est-à-dire que quel que soit notre situation en France, quel que soit le pays arabe d’où viennent nos parents,… A un moment donné, on est quand même effectivement perçu comme un Arabe. C’est-à-dire que quelles que soient les différences que nous pouvons connaitre ou percevoir, dans le regard de beaucoup de gens en France, le fait que je m’appelle Nabil, je m’appellerais Mohamed et je serais Marocain ou Egyptien, pour eux ce serait pareil. Ils n’en ont rien à faire que je sois Libanais et de famille chrétienne …

C’est vraiment important. Il y a ce sujet de la perception qui est important et qui subsiste. Cela ne veut pas dire que tous les Français sont racistes, cela ne veut pas dire que les Français n’aiment pas les Arabes. Mais la langue arabe et les Arabes en général sont quand même associés à des stéréotypes et amalgames négatifs. Bien sûr, cela remonte historiquement à la colonisation, la guerre d’Algérie,… Mais, c’est devenu encore plus fort avec les attentats terroristes. Tout cela existe en toile de fond. Personnellement, je n’évolue pas dans un environnement raciste où on m’aurait dit toutes les minutes : « Ne laissez pas entrer Nabil parce qu’il est Arabe ». C’est plutôt que cela existe dans les référentiels culturels des gens.

D’une certaine manière, il y là-dedans le sentiment pour les Arabes qu’il faut en faire deux fois plus que les autres pour avoir le droit de s’exprimer. C’est pour cela que dans ce livre je vais rencontrer d’anciennes ministres comme Najat Vallaud-Belkacem ou Myriam El Khomri, des journalistes reconnus, des chanteurs ou des metteurs en scène célèbres. Je trouvais intéressant aussi de voir le parcours de ces gens qui sont considérés comme des réussites sociales et professionnelles, mais qui, en fait, sont quand même tiraillés par cette question. La sociologue Kaoutar Harchi me le dit dans le livre : il y a une forme de mensonge originel auquel on a cru inconsciemment, c’est-à-dire l’idée que si on faisait tout comme les Français blancs, on ne verrait plus les couleurs. On aurait les mêmes droits, les mêmes accès que tout le monde, etc.

Je pense personnellement avoir été bercé de cela. J’ai grandi en France dans cette idée très républicaine que si on joue le jeu, tout le monde a accès à la même chose, etc. Evidemment, il y a d’autres considérations qui rentrent en ligne de compte comme les origines sociales, etc.

Mais, je crois qu’il est important de se rendre compte aussi qu’à un moment donné, il est plus légitime de s’exprimer -c’est vrai- quand on est considéré comme ayant déjà fait une forme de parcours social reconnu.

Inconsciemment, je n’ai jamais voulu m’intéresser aux sujets liés à l’immigration dans le cadre de mon travail journalistique. Quand je suis arrivé au Monde en 2005 par exemple, il y avait des émeutes en banlieue. Tout le monde s’est tourné vers moi parce qu’effectivement j’avais une tête d’arabe et il n’y en a pas beaucoup dans cette rédaction. Mais je n’ai pas grandi en banlieue, je n’avais donc pas spécialement envie de le faire. Je pense que sans y avoir réfléchi, je n’avais pas envie d’être automatiquement associé à ce type de sujets parce que je m’appelle Nabil. Je crois qu’il y a besoin d’avoir une réflexion sur la manière avec laquelle on crée des espaces. Et c’est plus une question pour les générations plus jeunes, qui sont nées en France et qui sont parfois de troisième, de quatrième génération issue de l’immigration, qui ont un rapport souvent lointain avec leurs pays d’origine, qui sont super français et qui ne veulent pas s’embarrasser du fait de devoir être le bon immigré, le bon Arabe. Ils veulent être Français comme les autres et je pense que d’une certaine manière, ils ont raison.

Je place beaucoup d’espoir dans les générations plus jeunes parce que je trouve qu’ils s’embarrassent moins de ces questions ou de manière moins complexe.

Votre ouvrage est, d’une certaine manière, un antidote aux théories du « grand remplacement », mettant en évidence la faiblesse de l’enseignement de l’arabe dans l’éducation nationale française, où il est par exemple supplanté par la Russe, alors que les communautés arabophones et russophones ont un rapport de 1 à 20 en termes de taille. Vous affirmez notamment que « La France s’est construite par la langue française, par un nationalisme de la langue » et qu’il existe encore un « fantasme de l’invasion barbare ». Avec moins de 14 000 élèves qui apprennent l’arabe, est-ce que la France n’est malgré tout pas guérie de son syndrome de Poitiers ? S’agit-il toujours de bouter les Arabes hors de la fille ainée de l’église, ou au mieux de les assimiler par le langage ?

Je pense qu’il existe deux aspects. Le premier c’est que la France s’est construite autour de la langue française, alors que d’autres langues allaient être interdites comme le breton, l’alsacien, ou encore l’occitan. Il existe effectivement un monolinguisme très français. Le second aspect c’est ce rapport très curieux que la France entretient avec la langue arabe. Je pense que ce n’est pas forcément un syndrome de Poitiers : entre les deux, il y des moments d’amour et des moments de haine, des moments de collaboration et des moments de rejet. Depuis François 1er, l’apprentissage de l’arabe est instauré, avec des chaires prestigieuses d’apprentissage de l’arabe, une école arabisante, une école française d’Orient,…

Dans le même ordre d’idée, vous identifiez le paradoxe qui veut que l’arabe soit mal aimé dans le secondaire et peu enseigné, mais devient précieux dans le supérieur, et notamment dans les établissements d’élite, où il est majoritairement enseigné à des Français non issus de l’immigration, qui deviendront souvent diplomates, militaires, ou hauts cadres dans des multinationales. Comment s’est organisé selon vous ce schisme, cette rupture ?

On peut effectivement évoquer cette dimension orientaliste lorsqu’il s’agit d’apprendre l’arabe comme une langue rare qui aide à accéder à d’autres cultures, à une universalité plus large et qui offre des opportunités professionnelles. Sauf que cela peut être vrai quand on est étranger à la langue arabe de naissance. Mais quand on est soi-même issu d’une famille arabe, il y a un risque que l’apprentissage de langue arabe soit rattaché à un besoin quasiment communautaire, comme si l’on refusait de s’extraire de son origine. Cela est vu comme étant un problème d’origine ethnique, ce qui en fait est totalement faux […] Je pense qu’il y a cette idée selon laquelle l’arabe appris par des Arabes enfants d’immigrés serait une forme de piège, d’assignation à résidence. C’est comme si ces personnes ne voulaient pas évoluer. Et là, on retrouve une vision profondément xénophobe qui définirait les Arabes comme repliés sur eux-mêmes, conservateurs… C’est ce genre de préjugés qu’il faudrait changer en France.

Vous citez l’historienne Mona Ozouf, qui raconte que pour sa grand-mère bretonne « le Français est la langue de l’ascension sociale, celle avec laquelle les enfants auront moins de mal ». Vous citez également une enseignante qui dit que l’Allemand est vu comme la langue de l’élite et l’arabe comme la langue de l’échec, voire du passé. L’arabe est-il selon vous un frein à l’ascension sociale en France ? Si oui, est-ce à mettre en relation avec sa juxtaposition avec l’Islam ?

Je pense qu’il est important de rappeler que, consciemment ou inconsciemment, beaucoup de familles originaires du Maghreb et du Proche-Orient n’insistent pas pour que leurs enfants apprennent l’arabe. Elles se disent : « Cela ne va pas être une bonne trajectoire pour eux ». Et ce constat est toujours d’actualité. L’allemand, à mon sens, est favorisé, mais pas tant comme langue, mais parce qu’une certaine perception voudrait que ceux qui optent pour l’apprentissage de l’allemand soient dans de meilleures classes. Plusieurs études en sociologie reviennent d’ailleurs sur cette question en révélant que des familles arabophones essayent de placer leurs enfants dans des classes d’apprentissage de l’allemand, en pensant qu’« au moins, il va être avec les bons élèves et effectuer un bon parcours scolaire ! ». Je crois que ce sont des idées qu’il faudrait déconstruire, avec un accompagnement pédagogique auprès de ces familles.

Vous évoquez, avec beaucoup de détails, vos racines libanaises, et cette blessure de ne pas parler correctement l’arabe malgré des efforts substantiels, où encore cet été passé au Liban enfermé dans votre chambre à lire. Vous dites « Je vis encore avec l’idée que j’ai l’arabe coincé quelque part, qu’il est à portée de main : est-ce qu’il n’y a pas de bouton à activer pour que ma langue maternelle revienne ? ». Comment expliquez-vous que la communauté libanaise d’Afrique de l’Ouest, pourtant située dans une zone francophone, a majoritairement conservé l’usage de l’arabe, bien qu’étant également une minorité ?

A vrai dire je connais très mal l’Afrique de l’Ouest, donc je ne peux que formuler des hypothèses. Sur la question de la transmission des langues, je pense qu’il y existe une sorte de hiérarchie sociale de ces dernières. Autrement dit, les langues valent ce que valent ceux qui les parlent. En France, les immigrés issus du monde arabe sont souvent mal considérés et ont longtemps occupé des postes en bas de l’échelle sociale. Leur langue n’a pas beaucoup de valeur. Alors peut-être dans certains pays, les Arabes et notamment les Libanais, souvent des commerçants et donc au milieu de la pyramide sociale, maintiennent vivante leur langue, surtout lorsqu’il existe une organisation communautaire qui y participe.

 

Retrouvez l’article original sur Tribune Afrique