Ghassan Salameh – Le temps des tourmentes

Ghassan SALAMEH

Le Temps des Tourmentes

Il y a guère cinq ans, une nouvelle ère de l’histoire de cette région commençait, une ère de transformations dues à des raisons différentes, transformations compliquées en termes de déroulement, transformations qui se répandent géographiquement comme une infection contagieuse, transformations tragiques qui causent la chute de l’humanité. Beaucoup d’encre fut versée sur le sujet, et plusieurs théories explicatives apparurent. Je ne pourrai pas, bien sûr, durant ces quelques minutes limitées, en discuter de manière exhaustive. Je me contenterai donc de faire une simple contribution déjà partiellement reconnue sur ses développements actuels et son sort.

La première question est la suivante : la région arabe est-elle réellement victime d’un complot, comme je l’ai lu et entendu ? Si oui, qui est la cible de ce complot, et quelle en est le but ? Je suis certain que ce qui se passe ne peut absolument pas être considéré du point de vue d’un complot, mais ceci n’en nie pas la possibilité. La région est en proie à une explosion interne de toutes ses composantes sociales, politiques, économiques, et idéologiques adoptées depuis bien longtemps, et que la région ne monopolise pas. Néanmoins, l’emplacement exceptionnel de la région dans la politique internationale poussa plusieurs acteurs régionaux et internationaux à tenter d’en profiter, que ce soit pour l’avancement de leurs propres intérêts ou le progrès de leurs projets. Il est donc nécessaire d’éviter de tomber dans une relation causale chamboulée en considérant les tentatives des acteurs principaux de s’adapter aux transformations de la région, de se protéger de leurs retombées, ou d’en profiter, en tant que preuve de leur rôle dans leur création.

Parmi les causes de l’explosion de ces événements actuels dans notre monde arabe, nous comptons une certaine faiblesse des régimes autoritaires ; certains sont même à bout de forces. Notre région demeura immuable face à ce qu’on nomme « troisième vague de démocratie, » qui se propagea depuis le Sud de l’Europe durant les années soixante-dix, pour passer ensuite à l’Amérique Latine, puis l’Europe Centrale et l’Europe de l’Est, et enfin à certains pays parsemés sur les autres continents. Cette vague entraîna une situation sans précédent dans l’histoire du monde, à savoir : un passage, dans la plupart des pays du monde, de différents types de tyrannie à un mélange de pluralité politique et régimes d’économie marchande, animés pas plusieurs moteurs tels le mouvement de mondialisation financière, la fin de la guerre froide et la bipolarité que ceci a entraîné, et la révolution énorme dans la communication. Par conséquent, à la fin du siècle dernier, environ 120 pays des 193 du monde commencèrent à être considérés comme étant des pays démocratiques. Mais la région arabe demeurait hors de cette transformation, à tel point que certains écrivirent des ouvrages entiers sur ce qu’ils nommaient « l’exception arabe, » pour expliquer l’abstention de participation au mouvement démocratique mondial de nos sociétés. Nous pourrions donc considérer le phénomène baptisé « printemps arabe », appellation qui tenterait d’expliquer que ce phénomène avait tardé, une sorte de réplique secondaire lointaine à cette vague de démocratie, qui eut comme résultat l’entrée titubante de notre région dans le mouvement de libération du joug de la tyrannie. L’ironie du sort voulut que le mouvement contestataire arabe rejoigne la vague mondiale au moment ou cette dernière connut une sorte de ralentissement, de déclin, avec la résurgence de diverses formes de tyrannie et d’autoritarisme dans des pays qui semblaient aller de l’avant vers la pluralité politique. Les éléments démarquant ces cas, surtout en Egypte, au Yémen, et en Lybie, furent que la protestation contre l’autoritarisme, qui avait était mise en sourdine pendant des décennies, n’explosa vraiment que le jour où le peuple apprit que leurs gouverneurs avaient décidé de léguer l’état à leurs fils, comme si un état était une propriété privée. Ce jour-là, une élite qui appuyait le gouverneur s’en sépara, surtout au sein de l’armée, et le laissa seul face aux protestataires, avec sa famille et les membres de son entourage proche.

Deuxièmement, d’autres raisons existent, comme le fait que plusieurs régimes arabes avaient décidé de tenter de profiter de cette ouverture économique sur le processus de la mondialisation pour renforcer le commerce et attirer des investissements et du tourisme, sans remarquer que l’entrée dans le marché international ne pourrait se faire sans projections sur leurs situations politiques, comme la perte progressive de leur contrôle sur l’économie nationale, la nécessité de respecter les règles des opérations de privatisation, le ressentiment naturel du peuple vis-à-vis des politiques de non-subvention des produits de consommation, des risques engendré par la monopolisation des autorités des capacités économiques, ou des conséquences de l’acceptation de certaines conditions posées par le Fonds Monétaire International, par l’Organisation Mondiale du Commerce, ou d’autres bailleurs de fonds, sur la souveraineté nationale. Ceci est pour dire que le mouvement actuel est une révolte contre la mauvaise distribution des richesses émergentes, ainsi qu’une protestation contre la monopolisation du pouvoir. D’ici, nous pouvons comprendre ce slogan scandé durant des manifestations, « Un Emirat ou un Commerce », refusant la transformation des sièges de pouvoir en un moyen d’enrichissement des gouverneurs, de leurs proches, et de leurs partisans.

La troisième raison est cette révolution technologique qui débuta il y a environ trois décennies ; nous en vivons encore les périples, et elle est le résultat des efforts politiques et sociaux étendus sur plus d’une génération, révolution encore plus puissante et vaste que la révolution industrielle d’il y a plus d’un siècle. Cette révolution accélérée des moyens de communication rend la mobilisation populaire plus facile, et la transmission d’informations plus rapide. Ceci signifie qu’une manifestation bondée pourrait commencer par un message sur Twitter, qu’un scandale énorme pourrait se répandre comme une traînée de poudre en une ou deux phrases sur Facebook. L’expression d’opinions est alors à la portée de tous, non seulement des élites, ce qui a mené à la prolifération des fatwas, des avis, et des appels sans aucune surveillance, et sans que ceux qui les lancent ne pensent aux conséquences de leurs prises de positions. Cette révolution engendra plusieurs cas de communication, interaction, et solidarité transfrontalières entre des individus et des communautés critiquant une religion, une confession, ou le même courant de pensée, aux dépens de la monopolisation des états des champs de pensée et de culture, qu’ils contrôlaient à leur guise. Le défi des conditions en vigueur se propagea d’une manière contagieuse quand la communication se transforma en identification, à savoir l’emprunt d’un slogan, d’un hymne, de mécanismes provenant d’autres pays. La révolution technologique ouvrit les portes devant les mouvements islamiques politisés, dont la force avait été auparavant réprimée et assiégée. Elle brisa ses menottes et envahit rapidement une grande part des marchés intellectuels et politiques arabes.

L’environnement joua aussi un rôle considérable dans la déflagration de ce « printemps arabe », surtout en ce qui concerne la rupture soudaine de l’équilibre qui régnait auparavant entre la croissance démographique et les ressources disponibles. Des exemples clairs de cela se font voir en Egypte, où une croissance démographie mena à des crises de vie et de logements étouffantes, ainsi qu’en Syrie, où la croissance démographique atteignit les plus hauts niveaux mondiaux au cours des quatre décennies passées, où des conflits internes explosaient dû au manque d’eau dans la péninsule, menant à l’émigration de plus de 3 millions de syriens dans les années qui précédaient la crise actuelle. Les facteurs environnementaux atteignirent leur pic au Yémen, où la contradiction entre le boom démographique et les ressources naturelles disponibles, surtout l’eau, arrivèrent à leur paroxysme. Il est logique de penser que ces données de base ne changeront pas avant la découverte d’une solution politique stable dans chacun de ces pays.

Le pétrole joua aussi un rôle considérable dans cette situation : l’élévation des prix du pétrole et du gaz au cours de la première décennie du 21ème siècle aboutit à un surplus énorme, décuplant ainsi le pouvoir des pays pétroliers à influencer le cours des choses au sein d’autres pays, tandis que les pays arabes importateurs de pétrole perdirent une grande part de leur capacité financière. Ceci rendit la contradiction entre les capacités à portée des pays pétroliers et celles de leurs voisins flagrante, ouvrant ainsi devant les pays pétroliers de grandes avenues d’influence sur le contenu politique et les décisions de la ligue arabe. L’effondrement  des prix du pétrole que nous voyons aujourd’hui pourrait jouer un rôle assez contraire en termes d’affaiblissement des pays pétroliers, en les privant de l’outil politique de leur influence interne et régionale, afin que l’étincelle de protestation puisse les gagner.

Ce sont donc des transformations profondes du tissu social arabe, difficiles à cerner par une lecture purement politique ou conspirative. Il faut dire qu’il existe une sorte de relation dialectique qui naquit rapidement entre les troubles internes et les interventions externes ; les troubles commencèrent à exiger des interventions, qui, à leur tour, animaient les troubles. Il est difficile donc d’imaginer qu’une décision fut prise quelque part dans le monde pour faire éclater la région. Ce qui est plus important est qu’il est aussi difficile d’imaginer que les solutions politiques aux crises actuelles seront suffisantes pour résoudre leurs causes profondes, même s’il est toujours nécessaire d’œuvrer pour trouver ces solutions afin de diminuer les taux de violence et renvoyer ces sociétés à un statut de paix civile. Pour ceci, l’impression dominante est que la situation en vigueur est fragile, même pour les pays qui semblent avoir retrouvé une mesure de stabilité, comme la Tunisie et l’Egypte, et d’autres pays qui ont réussi à garder leur distance de ces troubles jusqu’à aujourd’hui.

Ces facteurs se mélangèrent pour créer de réels mouvements populaires. Néanmoins, la situation délicate de la région poussa différents pouvoirs étranger à influencer le cours des mouvements. Pour résumer ce qui se passe à ce niveau, je dirais qu’il y a un genre d’adaptation de sécurité qui accompagne la mondialisation de l’économie. Les pays de la région font désormais part du marché mondial, mais leur situation de sécurité est de plus en plus influencée par les pays avoisinants.

Ce qui distingue la période actuelle, à mon avis, est une faiblesse relative devant l’influence des grands pays, en échange d’une croissance tangible de l’influence des pays régionaux. J’entends beaucoup de critiques sur la manière dont Obama se débat dans les sujets qui touchent à nos pays, mais je trouve, au contraire, que sa méthodologie est claire : il veut que les Etats Unis évitent d’intervenir autant que possible dans les affaires de cette région, surtout sur le plan militaire. Il considère que son pays n’a plus besoin du pétrole de la région, que la Russie, son ennemi d’antan, ne parvient pas à contrôler sa destinée, qu’Israël a assez profité des Etats Unis, et que les alliés traditionnels des Etats Unis doivent se débrouiller tant bien que mal sans qu’il n’introduise son pays dans ces affaires comme cela se faisait. Plus important que cela est qu’il considère que son pays a mené des guerres coûteuses et qui se sont avérées être inutiles, ou même néfastes, sous les mandats de ses prédécesseurs, en Irak et en Afghanistan. L’Histoire mentionnera qu’il n’est intervenu en Lybie que quand les Européens menèrent l’attaque, et ce pour une période très limitée, et qu’il n’est intervenu directement en Syrie et en Irak que quand la question de l’Etat Islamique (EI) s’est exacerbée, alors qu’il avait réussi à éviter une nouvelle guerre avec Iran à travers l’atteinte d’un accord sur le programme nucléaire de ce dernier. Il considère également que l’intérêt national des Etats Unis est plus menacé en Asie que dans notre région, d’où son orientation vers l’Extrême Orient. Toutes ces considérations sont publiques et réitérées, et nous devons les accepter en tant que doctrine, en quelque sorte, malgré le fait que les adversaires d’Obama au sein des Etats Unis les refusent, malgré l’incrédulité des ennemis des Etats Unis, et malgré le ressentiment qu’elles font surgir chez les alliés des Etats Unis dans notre région. Une question se pose ici : après qu’Obama ait quitté la Maison Blanche, les Etats Unis vont-ils fermer la porte devant cette séparation de recul, ou vont-ils la poursuivre ? Mon intuition me dit que le retrait des guerres chaudes du monde reçoit encore un soutien de l’opinion publique américaine, malgré les blessures profondes laissées par l’élargissement du phénomène de l’EI, et l’intervention militaire directe russe en Syrie ; les pressions exercées sur Obama se sont accrues pour d’avantage d’intervention directe en Syrie et en Iraq, malgré son abstention catégorique de cela pendant les cinq années précédentes.

Cette absence de volonté américaine s’accompagnée d’une érosion des capacités d’autres pays de l’Occident. Le système international progressivement mis en place par l’Ouest au cours des cinq années précédentes, s’effrite aujourd’hui sous nos yeux, sans qu’il n’y ait un vrai consensus entre les pays émergents sur un système qui le remplacerait. Nous sommes au crépuscule de cette ère, et la lumière de l’Ouest décline en termes d’institutions, de valeurs, et de règles qu’il avait disséminées de par le monde, sans que la lumière de l’aube à venir ne se profile à l’horizon. La Chine est prise par le renforcement de sa position entre les pays qui l’entourent, la Russie agit essentiellement comme force régionale en Ukraine, dans le Caucase, et dans notre région aussi, la considérant en tant que région avoisinante dans laquelle se trouvent des intérêts et des risques à sa sécurité nationale, alors que des pays tels l’Inde, le Brésil, le Nigéria, l’Indonésie, et Iran cherchent, avec beaucoup de difficultés et en commettant des erreurs fréquentes, à ériger les composantes personnelles nécessaires pour qu’ils deviennent de nouveaux pôles. Ceci nous fait sentir que la formule internationale que l’Ouest avait architecturée touche à sa fin, sans qu’il n’y ait une nouvelle formule.

Il est naturel de s’arrêter sur la Russie, surtout après son intervention directe dans la guerre syrienne. La Russie tente, bien évidemment, de redorer son blason après un quart de siècle de perte de pouvoir, mais ses leaders sont assez réalistes pour savoir que le monde ne reviendra pas au système international bipolaire de l’avant-1989. On pourrait dire que la Chine tente de renforcer son hégémonie sur son environnement direct en tant qu’étape préliminaire nécessaire à sa transformation en pouvoir international, alors que la Russie tente de promouvoir son emplacement dans son environnement immédiat en compensation pour un emplacement international passé –elle ne se fait pas d’illusion de pouvoir le récupérer. Moscou considère que nous faisons partie de cet environnement, ce qui signifie que notre région constitue une source de danger et un espace d’opportunités pour la Russie, tout comme d’anciens pays européens, contrairement aux Etats Unis ou la Chine, qui ne sont pas limitrophes à notre région. Ceci nous aide à comprendre la quête de Moscou à renforcer sa position en Syrie et son ouverture vers différents pays de la région, comme l’Egypte, l’Irak, et mêmes les pays du Golfe. Ironiquement, la Russie, de manière diamétralement opposée à ce qui se passait durant la Guerre Froide, se considère protectrice des régimes en vigueur, accusant les Etats Unis de jouer un rôle direct dans la stimulation des mouvements et la déstabilisation des régimes, déclaration qui fait écho aujourd’hui dans plusieurs capitales de la région. Ironiquement aussi, la Russie commence à considérer son rôle de protecteur des minorités dans notre région, trouvant à redire à la France et d’autres pays de l’Ouest qui ont abandonné ce rôle, et primant ses intérêts commerciaux devant tout autre considération, ce qui la pousse à se prêter au jeu des sunnites, où qu’ils soient dans les pays de la région.

Les organisations internationales constituent une part importante du legs de l’époque précédente de politique mondiale. Nous aurions pu imaginer l’Organisation des Nations Unies accompagnant le succès de ce grand passage d’un système international à l’autre, mais le rêve des années post-Guerre Froide est en ruines, et l’ONU aujourd’hui ne peut pas jouer le rôle d’incubateur pour le remplacement d’un système mondial par un autre. Premièrement, l’ONU encontre une difficulté organique quant au traitement des conflits civils qui éclatent partout, elle qui œuvra longtemps pour la résolution des guerres entre, et non pas à l’intérieur, des pays. Il est également difficile pour l’organisation de trouver un financement suffisant pour les opérations de paix, telles celles entreprises par les agences d’aide humanitaire qui lui sont annexées ou en émanent. Plusieurs événements récents ont empiré l’impuissance de l’ONU, comme la résurgence des tensions dans la relation entre la Russie et l’Ouest qui a grandement affecté les travaux du Conseil de Sécurité ; en effet, ses décisions sur la Lybie furent confuses au sein des interprétations différentes des résolutions, et son impuissance flagrante apparut face à la situation en Syrie, sans oublier un leadership onusien qui manque de prestige et de respect, au point que la Conférence de Vienne sur la Syrie faillit se tenir en l’absence de toute organisation onusienne jusqu’au dernier moment.

Tout cela mena à une sorte de situation contradictoire, accompagné par l’intégration de la région dans des mécanismes de mondialisation financière et économique, et l’accroissement du rôle sécuritaire et politique des pays de la région. L’Iran était un pionnier dans ce contexte. En réalité, il y a plus d’un Iran. Il y a l’état-nation, héritier d’un empire qui penchait traditionnellement, et penche toujours vers l’expansion dans son milieu ; il y a l’état chiite qui cherche à profiter des liens de cette confession pour mobiliser des partisans partout sur la mappe chiite ; il y a le pays de la révolution islamique qui cherche à contrôler le parcours de l’Islam politique, toutes confessions confondues ; il y a l’Iran ambitieux d’un rôle international qui contribuerait à formuler l’ère post-Ouest. A l’aube de cette ère, ce pays s’est fait des illusions aux plus hauts niveaux, croyant que ce qui se passe aujourd’hui lui profite de tous les côtés ; son guide suprême a même décrit la période actuelle comme « printemps islamique », le soutenant, ou plutôt, incitant à cela. Mais la contagion entre la Tunisie, l’Egypte, la Lybie, l’Irak, la Syrie, et le Yémen l’a confus. L’Iran a donc glissé vers une interprétation plus étroite, dans laquelle les considérations imposantes ont triomphé de l’enthousiasme passager envers ce « printemps » dont les risques lui paraissent plus importants que les promesses.

Les leaders de la Turquie, quant à eux, pénétrèrent très tôt dans une illusion similaire, qui nous a coûté et qui leur coûte beaucoup. Les théories stratégiques de Davutoglu fusionnèrent avec les ambitions personnelles d’Erdogan et les efforts de l’économie turque en vue de l’exportation, créant ainsi un néo-ottomanisme actif qui entra dans cette région premièrement par la voie économique, avant de chercher à recréer la disposition politique et idéologique arabe avec un contenu confessionnel et partisan clair, surtout de par sa coopération avec le mouvement des Frères Musulmans. Mais le vent de la région a soufflé contre les désirs des turcs : les Frères Musulmans ont été banni du pouvoir en Egypte, le projet de renversement des régimes syrien et irakien a échoué, la situation en Lybie a explosé, et le factionnalisme s’est infiltré à nouveau à l’intérieur de la Turquie, qui est plus compliquée qu’on ne le pense en termes d’ethnicités et de confessions. La Turquie a dû donc imiter l’Iran et reformuler son projet pour que la dimension confessionnelle le remporte sur la dimension politique, chose qu’elle ne s’est pas abstenue de faire.

Quant à Israël, il chantait faux, comme d’habitude. Il est normal que l’élite israélienne se sente réconfortée par l’effondrement du pouvoir de tellement de pays arabes, et le rapprochement d’autres pays arabes d’Israël, sans mentionner la chute dramatique de l’intérêt arabe en la cause palestinienne. Mais dire qu’Israël est le seul pays à profiter de ces transformations révèle une illusion naïve que ces pays arabes se tenaient debout en solidarité pour libérer la Palestine avant l’apparition de ces événements. Ceci n’est pas pour dire qu’Israël ne serait pas heureux de voir les pays avoisinants arriver à bout de leurs forces, mais le danger qui le guettait ne provenant pas de ces pays ; au contraire, l’épuisement de ces pays, surtouts ceux avec lesquels des accords de paix sont ratifiés, ne sert pas nécessairement ses intérêts. De plus, les tentatives israéliennes de bâtir des liens avec les pays du Golfe pour empêcher la ratification de l’accord nucléaire iranien ne furent pas réussies. Pour cela, dans la mesure où nous pouvons comprendre le développement d’idées au sein de l’élite israélienne preneuse de décisions, les transformations se passant dans la région engendrent des émotions mixtes, contradictoires, et elles décuplent même la paranoïa du danger existentiel au lieu de calmer ces craintes.

Les pays arabes qui ne furent pas frappés par cette vague contagieuse de protestation considérèrent, en partie, qu’une intervention directe ou indirecte dans les affaires des pays qui en sont affectés, en termes de financement, armement, ou emploi de leurs capacités diplomatiques et médiatiques, leur serait bénéfique. En effet, nous avons vu un engagement tangible des pays du Golfe sur plusieurs scènes enflammées. Mais ces interventions, loin d’être décisives, n’eurent aucun succès. Les raisons de cet échec sont nombreuses ; en effet, l’argent ne suffit pas pour changer le cours des choses, un cadre diplomatique et politique est nécessaire pour employer cet argent positivement. De plus, il devient difficile de trouver cet argent dû à la baisse des prix du pétrole, d’un côté, et du nombre croissant de scènes enflammées de l’autre. Enfin, les relations entre les pays du Golfe eux-mêmes sont caractérisées pas une concurrence, des désaccords, et même des chocs, bien plus que par l’accord et la solidarité. Ceci aurait entravé la politique d’un certain pays du Golfe qui serait en opposition avec un autre, comme ce fut le cas de l’Egypte ou de la Lybie, par exemple.

Les pays du Golfe ne peuvent se mettre d’accord précisément sur l’Islam politique, et ceci est le plus important. En réalité, la religion joue des rôles différents dans le domaine public. En effet, elle est une doctrine qui croit en une métaphysique active, dans laquelle plusieurs débats sont tenus en permanence sur les interprétations et la jurisprudence ; elle est un ensemble d’institutions œuvrant pour préserver cette doctrine ; elle est une langue de mobilisation à laquelle certains ont recours quand les mots politiques font faillite ; elle est un marché de compétitivité entre les religions, les confessions, et les courants. Tous ces emplois de la religion firent irruption sur scène durant cette période, et les chemins de cette religion choisis par les pays furent assez nombreux. En effet, certains tentèrent d’employer un de ses courants pour leurs propres intérêts, d’autres adoptèrent un courant compétiteur, et certains décidèrent que leurs priorités se rapportaient à la restitution de l’Islam politique à sa bouteille. En contrepartie, certains mouvements islamiques décidèrent eux-mêmes de garder leurs stratégies indépendantes des pays qui les soutenaient, et tentèrent d’intégrer ces pays autant que possible dans leurs plans pour accéder au pouvoir, chose qui leur semblait aisée. Aujourd’hui, l’EI est le plus grand exemple de cet enchevêtrement entre les divers emplois de la religion et des projets purement politiques des groupes de combattants, et les politiques des états qui cherchent des outils pour arriver à leurs objectifs. Personnellement, je trouve que cet essor religieux, qui débuta il y a environ un demi-siècle, spécifiquement au lendemain de la défaite de 1967, souffre aujourd’hui d’une mesure de ralentissement ; en contrepartie, cet essor fiévreux ou doctrinal, processus assez différent du phénomène religieux et qui empira suivant l’invasion de l’Irak en 2003, n’a pas encore atteint son paroxysme.

Si cette évaluation rapide de l’ère profondément troublée que nous vivons aujourd’hui est correcte, son premier résultat serait que nous ne somme pas proche de la clôture de cette ère, ou de l’annonciation de sa fin. Nous devrons donc attendre des années, non pas des semaines ou des mois, avant que cette région ne se stabilise à nouveau. De plus, les facteurs structurels qui éclatent aujourd’hui signifient également que cette parcelle d’instabilité pourrait s’élargir, tout comme elle pourrait se rapetisser. Essentiellement, ceci signifie que les solutions politiques et diplomatiques, malgré leur urgence, demeurent moins pressantes que les défis existentiels auxquels font face les peuples de la région.

Quand nous faisons face à des défis existentiels, nous glissons sans le savoir vers une question complémentaire : l’existence de qui ? Qui somme nous pour réclamer une vérité sur notre survie de personne ? Nous glissons à nouveaux vers un questionnement sur les sorts des pays dont les frontières nous furent tracées depuis un quart de siècle, qui nous semble aujourd’hui être menacés par ces lames qui découpent et recollent la carte de notre région. N’avons-nous pas prévenu de l’enfouissement des Accords Sykes-Picot ? Ne voyons-nous pas la croissance d’une entité, ou plutôt d’entités kurdes de part et d’autre ? Ne pouvons-nous pas réaliser l’objectif du nettoyage ethnique, religion, et confessionnelle qui se déroule sous nos yeux ? J’entends des murmures sur la réunification d’un côté, la division de l’autre, alors qu’on invoque la protection de Dieu de ses horreurs terribles de près et de loin. Personnellement, je trouve que les pays récents sont une création humaine, malgré toutes les tentatives de les diviniser, et que, comme toutes les créations humaines, sont susceptibles de s’élargir, de se diviser, de se réunifier, et de s’intégrer dans d’autres –je dirais même que ne pas faire cela conduirait à leur extinction. Pour cette raison, nous devons nous extirper de cette théologie chronique et considérer ce que nous voyons, pour pouvoir nous poser des questions : le Pakistan a-t-il vraiment bénéficié de sa séparation de l’Inde ? Le Nord de Chypre a-t-il vraiment bénéficié de sa séparation du Sud, le Sud du Soudan de son Nord ? Surtout que, dans le dernier cas, le nouveau pays s’est enlisé dans une guerre civile écrasante, bien pire que sa guerre précédente avec Khartoum.

Nous devons aussi nous demander si nous profitons vraiment de ce rejet de la fédéralisation, surtout qu’elle constitue un outil propice pour réunifier ce qui a été divisé, et non pour séparer ce qui est uni. Face à ces développements sanglants qui déchiquètent le tissu social récent dans environ dix pays de la région, il n’est plus approprié de cajoler les sentiments de division imaginaires dans nos cœurs, ni de s’agripper à un seul type de structure constitutionnelle en la considérant sacrée et intouchable. Au contraire, nous devons chercher des solutions adaptées à chaque situation, pouvant être acceptées par les parties en conflit, et offrant aux civils un abri des horreurs qui s’abattent autour d’eux.

Si mon diagnostic s’avère être correct, ceci serait très signifiant pour le Liban, notre patrie. Premièrement, il signifierait que l’élargissement de cette zone d’instabilité a bien rongé le niveau d’attention internationale portée sur nos affaires. Cette diminution entraîne des solutions positives, sachant qu’il y a moins de chance que nous soyons proies à des interventions, et que notre scène étroite sur laquelle se sont concurrencé des pouvoirs régionaux et internationaux autour de nos territoires, aux dépens de notre sécurité et notre stabilité, est presque rendue marginale en comparaison aux grandes scènes arabes plus importantes, qui vivent aujourd’hui des jours difficiles. Néanmoins, ce manque d’attention internationale a aussi des retombées négatives, sachant que la disposition internationale pour aider le Liban est plus faible sur les plans diplomatique, financier, et sécuritaire. Ces retombées impliquent de nouvelles responsabilités pour le Liban : nous devons résoudre nos problèmes nous-mêmes. Contrairement à l’opinion générale, les Libanais sont capable aujourd’hui, bien plus que par dans le passé, et bien plus qu’ils ne le pensent eux-mêmes, de résoudre leurs problématiques eux-mêmes, que ce soit l’élection d’un président ou la réactivation des institutions constitutionnelles paralysées –même la collecte des déchets !

Mais la question principale demeure la suivante : y-a-t-il encore des libanais au Liban ? Nos institutions se sont toutes transformées en une sorte de conseils confessionnels dans lesquels nous nous amusons à prouver nos capacités supérieures à celles des autres en termes de prise de décision, au lieu de réellement prendre ces décisions, toute urgentes ou vitales soient-elles. Une part du contenu de l’accord Taëf, surtout par tous les chemins maladroits empruntés dans son application, a abouti à l’anéantissement du concept de l’état capable qui va au-delà des intérêts de certaines classes. Ce système de classes animait notre vie politique de l’avant-guerre, mais après la fin de la guerre, il fit irruption dans nos administrations publiques, et marqua de ses empreintes graves non seulement nos anciennes institutions administratives, mais aussi les institutions récentes créées post-Taëf.

L’image encore plus répandue est celle de ceux qui abusent des affaires de notre pays, qui sont incapables de se mettre d’accord sur les choses les plus simples, qui nous laissent à distance de nos propres causes, à tel point qu’il n’est plus nécessaire d’intervenir dans nos affaires, parce que nous œuvrons nous-mêmes pour empêcher l’édification d’un état qui transcende les caprices internes de nos confessions, indépendante des désirs d’autres pays. Je vois déjà les sourires s’esquisser sur vos visages quand je vous dis que des dangers guettent notre pays de partout, et que la première mission qui s’impose à nous est la réanimation de notre institution constitutionnelle dans la présidence, le parlement, et le conseil des ministres. Je crains que ces sourires ne se transforment en rires résonnants si j’ajoute que nous pouvons réellement faire cela. Vous pourrez me traiter d’orientaliste naïf quand je vous affirme que le seul véritable obstacle devant la réanimation de ces institutions est notre égoïsme, et la faiblesse de notre protection de notre patrie, non pas quelque complot étranger.

Cependant, certains accordent la priorité au changement des règles du jeu plutôt qu’à mettre fin à la paralysie institutionnelle quasi-totale. Je m’adresse à ceux-là en leur disant : personne ne peut percevoir les défauts de l’accord Taëf, surtout les inconvénients de son application, autant que ceux qui ont modestement contribué à sa conception, et l’ont rédigé sans malice. Ceux-ci précisément, et je me considère en faire partie, ont le droit de souligner les mauvais passages du texte ou de son application, et de prévoir des alternatives plus solides. Mais ils ont aussi le droit de refuser la destruction de ce qui a déjà été érigé, dans la quête de ces alternatives. La logique veut que toutes les institutions constitutionnelles et administratives soient réanimées en condition préalable du développement d’alternatives, et il me semble que la paralysie de ces institutions en tant que moyen de modification de la formulation politique me semble un risque non calculé qui révèle un factionnalisme aigu et une part concrète d’irresponsabilité.

Il n’y a aucun doute qui plane dans mon esprit quant au fait que l’intérêt du pays est relié au souhait de fin de la tragédie syrienne le plus tôt possible, pour un régime politique, légal, et administrative qui satisfait son peuple et met fin à ce désastre. Dès le premier jour, je remarquai que la crise syrienne n’aurait pas de solution militaire, mais exigerait tôt ou tard une solution politique qui pourrait se construire sur les conventions de Genève et les neuf principes de Vienne. Le jour où les canons cessent de retentir en Syrie, nous devrons être prêts à formuler la plus noble des missions que les libanais pourraient rêver : la contribution à la reconstruction du pays qui nous est le plus proche, en tous les sens du terme. On nous a dit maintes fois que le Liban est autant un message qu’une patrie, mais cette patrie est en miette, si bien qu’il est difficile de lui attribuer le fardeau d’un message quelconque. A mon avis, il n’y a pas de mission plus noble pour nous, que ce soit pour promouvoir la stabilité de notre pays, ou de porter ce message qui nous a été attribué en tant qu’équivalant de notre pays, que la quête pour la restitution de la paix civile chez notre voisin le plus proche, et le déploiement d’efforts aux côtés de nos frères pour le reconstruire.

Enfin, comment pourrais-je conclure ce discours sans exprimer cette tristesse ensanglantée qui vit dans nos cœurs, si bien qu’elle fait partie intégrante de nos êtres ? Comment faire cela devant cette violence aveugle qui, sans discrimination, fauche les gens dans leurs maisons, dans les rues de leurs quartiers, dans leurs villes et leurs banlieues, cette violence qui vomit ces flammes sur leurs têtes et les chasse jusque dans les rues, qui les pousse sur les chemins de l’exode et de l’humiliation ? Comment faire cela en un temps où nous exportons vers les rues de Paris un torrent de violence et de contre-violence auxquels nous somme tellement habitués que nous les considérons chose normale ? Ceci n’est pas normal, et notre prise de conscience ne commencera que le jour où nous admettons que rester sans mots, ou simplement professer notre tristesse envers ces événements, appelant les pays étrangers à résoudre ce problème dépassent les règles de base de l’humanité, et révèlent notre manque flagrant de toute responsabilité. Les régimes qui nous tyrannisent émergent des entrailles de nos sociétés, et les mouvements d’obscurantisme qui sèment la mort sur leur chemin vienne du sein de notre culture. Le monde ne pardonnera plus notre paresse mentale, ou nos tentatives de nous soustraire à notre responsabilité quant à ce qu’on fait envers nous-mêmes et les autres. Le monde a raison de nous demander d’assumer la responsabilité des guerres civiles qui nous déchiquètent, des régimes tyranniques qui tentent de nous contrôler, et de cette violence extrême que nous exerçons envers nous-mêmes et lui. Personnellement, je trouve que le monde ne partage plus la vision que nous avons de nous-mêmes, comme si nous étions de simples victimes de ces transformations sanglantes ; il tend même à nous en considérer complices, par nos dires ou par nos faits, surtout par notre inaction, de tout régime ou groupe qui adopte ou exerce cette barbarie. Ne soyons donc pas surpris de la faiblesse de sa condamnation de la violence qui nous touche, ni du fait qu’il nous attribue une part de responsabilité dans ce qui l’affecte. Et vraiment, comment pourrions-nous les blâmer ?

 

Ghassan Salameh

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