Liban « L’évêque pour après-demain », Grégoire Haddad, s’est éteint

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L’Orient-Le Jour
Samedi 02 Janvier 2016

L’ancien archevêque grec-catholique de Beyrouth et de Jbeil, de 1968 à 1975, Mgr Grégoire Haddad, s’est éteint dans la nuit de mercredi à jeudi, à la Maison Notre-Dame de Hadeth, à l’âge de 91 ans.
Le « père Grégoire », comme aimaient à l’appeler ses proches et tous les jeunes qui ont travaillé avec lui pendant de nombreuses années dans le domaine social, est connu pour ses idées (très) avant-gardistes concernant la pratique de la religion chrétienne. D’où le surnom « évêque rouge » que certains intellectuels lui ont attribué. À cet égard, et du fait de la portée de ses écrits, sa renommée a dépassé largement le cadre des frontières libanaises au point que le quotidien Le Monde lui a consacré dans son édition du 2 juin 1974 un article intitulé « Un évêque pour après-demain ».

Dans une série d’articles publiés en 1974 et 1975 dans la revue Afaq (« Horizons »), à caractère culturel et spirituel, qu’il avait lancée avec un groupe de prêtres et d’intellectuels, Grégoire Haddad prônait un retour aux sources au niveau de la chrétienté, en ce sens qu’il soutenait qu’il ne devrait y avoir sur le plan de l’exercice de la foi que deux « critères absolus », le Christ et l’Homme. Toute position au sujet des pratiques chrétiennes ou des structures et de la hiérarchie de l’Église devrait être définie en fonction uniquement de ces deux critères. Pour le père Grégoire, tout ce et tous ceux qui sont en contradiction avec les critères en question peuvent être remis en question et faire l’objet d’un débat, même s’il s’agit d’une haute autorité religieuse ou d’une pratique populaire largement répandue.

Cette position peu commune a valu à Mgr Grégoire Haddad une campagne à grande échelle (en 1974-1975) de la part du patriarche de l’époque, Maximos Hakim, et d’une partie des évêques qui ont saisi le Vatican de ce que la presse avait alors appelé « l’affaire Grégoire Haddad ». En dépit du verdict du Saint- Siège qui a affirmé que les écrits de l’évêque de Beyrouth ne contredisaient en rien les fondements de la foi chrétienne, Mgr Haddad a été malgré tout destitué de l’archevêché de Beyrouth et de Jbeil tout en restant évêque et membre du synode melkite.

« Evêque rouge », mais aussi, pour de nombreux observateurs « évêque des pauvres ». Car le père Grégoire a consacré une grande partie de sa vie à l’action sociale. Il avait fondé ainsi à la fin des années 50 le Mouvement social qui poursuit son action jusqu’à aujourd’hui. Pour le père Grégoire, l’action sociale était perçue sous l’angle du développement socio-économique. À cette fin, il avait mobilisé des centaines de jeunes, dans les milieux scolaire et universitaire, sous le thème du volontariat au service des plus démunis.
Cette sensibilité à l’égard des couches les plus défavorisées de la population puise sa source, à n’en point douter, dans l’origine sociale modeste du père Grégoire. De son vrai nom Nakhlé, il est né en 1924 dans un petit village du caza d’Aley, Souk el-Gharb, où son père (d’origine protestante) était enseignant dans une école privée de la région. Dès son plus jeune âge, Grégoire a suivi des études de théologie à l’Université Saint-Joseph. Il a été ordonné prêtre en 1949 et a été désigné archevêque melkite de Beyrouth et de Jbeil en 1968, l’une des fonctions les plus importantes au sein de sa communauté, après celle du patriarche, en raison du poids politique, social, économique et religieux que représente ce diocèse.

Réputé pour son style de vie simple et modeste, il rejetait l’apparât traditionnel des prélats et se déplaçait même en taxi-service, tout évêque de Beyrouth qu’il était. Il avait fondé au sein des paroisses de son diocèse des conseils paroissiaux pour stimuler la participation des civils à la vie de l’Église, en conformité avec les recommandations du Concile Vatican II. Il avait institué dans ce cadre le système de services paroissiaux gratuits pour les baptêmes, mariages et obsèques, en contrepartie d’une contribution volontaire de la part des paroissiens. Ces contributions étaient versées dans une caisse commune dont les revenus étaient redistribués à égalité aux curés des paroisses, ce qui plaçait ainsi les paroisses « riches » et les paroisses « pauvres » sur un même pied d’égalité. Du fait de cette mesure avant-gardiste, il s’était aliéné une partie du clergé de son diocèse ainsi qu’une partie des grands notables de sa communauté.

Mgr Grégoire Haddad était, à n’en point douter, l’une des personnalités religieuses les plus controversées de l’histoire contemporaine du Liban… Sa perception particulière de l’action sociale, ainsi que de la mission du prélat et du clergé, ainsi que ses idées révolutionnaires sur la pratique de la religion chrétienne lui ont valu de nombreuses critiques et son parcours en tant qu’homme de religion a été souvent la cible d’une vaste campagne de dénigrement. Paru en 2012 aux éditions L’Orient-Le Jour, le livre de Michel Touma, Grégoire Haddad, évêque laïc, évêque rebelle (traduit en arabe), permet dans ce cadre de rétablir les faits et donne l’opportunité aux lecteurs de juger, aujourd’hui, sur pièce.

L’Orient-Le Jour
Samedi 02 Janvier 2016

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