Nouvelles du Liban – Georgia Makhlouf , Alexandre Najjar , Etel Adnan , Rabee Jaber Collectif

LIBAN : Terre de lait et de miel des temps bibliques, carrefour de cultures et de civilisations, le Liban occupe une place à part entre Orient et Occident. Son histoire multimillénaire — des Phéniciens à l’Empire byzantin, des califats successifs à l’Empire ottoman et au Mandat—, sa géographie d’une grande diversité, point de rencontre de la route de la soie et de la Méditerranée orientale, sa mosaïque de religions, tout cela ne pouvait que marquer durablement sa littérature, arabophone et francophone, écrite par les Libanais résidents comme par ceux de la diaspora. Plus de dix millions d’entre eux sont disséminés partout dans le monde. La réalité de cette terre aujourd’hui est celle d’un pays meurtri et déchiré et lorsque la réalité se fait menaçante ou tout simplement indicible, les Libanais savent recourir à la magie du verbe, avec force. Ce recueil en est un témoignage supplémentaire.

 

Prix : 19chf

Tarek Mitri : Je choisirais bien Jalal al-Din Rumi comme camarade de confinement

 

 

LA COMPAGNIE DES LIVRES

 

 

Tarek Mitri : Je choisirais bien Jalal al-Din Rumi comme camarade de confinement

Étudiant à l’Université américaine de Beyrouth à la fin des années 60 en sciences et philosophie, il avoue avoir vécu la ville de Beyrouth comme étant le centre du monde. Depuis, détenteur d’un doctorat en sciences politiques de l’Université Paris-Nanterre, Tarek Mitri a été successivement ministre de l’Environnement, ministre de la Culture, ministre de l’Information, représentant spécial et chef de la Mission des Nations unies en Libye, et directeur de l’Institut Issam Farès à l’AUB. Il est actuellement en charge de la création de l’Université médicale de Saint-Georges et président du comité général du musée Sursock. La lecture est pour lui une curiosité à assouvir, un désir de comprendre, d’aller au fond des choses. Il lit d’abord avec ses yeux de petit garçon de 10 ans et lorsque son père et mentor perd la vue, il lira avec la ferveur et les yeux de son père.

J’ai très peu de souvenirs et du mal à me remémorer ma petite enfance. Et si quelques images me rattrapent, c’est dû à cette faculté que possède l’être humain, à un moment de sa vie, de réinventer son passé. Le seul souvenir que j’ai est le fait d’avoir commencé à lire très tôt. Depuis tout petit, vers 8-9 ans, j’étais attiré par les livres, et comme tous les enfants, la Comtesse de Ségur est passée dans ma vie.

Quel est le livre qui a tout déclenché et grâce auquel (ou à cause duquel) vous êtes devenu un grand lecteur ?

Ce n’est pas un livre en particulier qui m’a fait plonger dans le monde de la lecture, mais plutôt une situation. J’étais un enfant unique, plutôt solitaire, et j’en souffrais. Les maisons de mes camarades grouillaient de jeux à plusieurs, de disputes entre frères et sœurs, et de repas partagés. Moi j’étais seul, et les livres sont venus combler ma solitude. Mais j’ai toujours eu un excès de curiosité intellectuelle. Pour moi, la lecture est liée à un besoin de savoir et à un désir de comprendre, ce n’est pas un plaisir qui se suffit à lui-même, c’est un plaisir qui s’associe à un besoin, celui de me nourrir pour mieux avancer. J’ai commencé à lire d’une manière régulière à l’âge de 10 ans.

L’influence de vos parents ?

Mon père a joué un rôle majeur. À 10 ans, il m’impose des lectures sérieuses et me suggère (avec beaucoup d’insistance) de découvrir Jurji Zaydan, auteur de la Nahda, amoureux de la langue arabe. Son œuvre colossale comprenait 20 volumes dans lesquels il relatait l’histoire de l’islam à travers des récits historiques. L’enfant curieux et obéissant que j’étais, avait lu et apprécié. Originaire de Tripoli, je respirais l’arabe et lisais en arabe aussi bien qu’en français. Et un jour, suite à un accident de chasse, mon père perd la vue, et voilà que je me suis vu presque investi d’une mission, celle de lire comme si je lisais pour lui. Je vivais le plaisir qui lui était désormais défendu. Je racontais Dostoïevski et d’autres, et, bien plus tard, je ramenais dans mes valises de voyageur des livres audio. Lire était aussi une fierté à l’école. Il fallait non seulement être le premier en maths ou en sciences physiques, il fallait être l’élève qui avait lu le plus de livres. Tandis que ma mère me suppliait : « Laisse ce livre et va jouer dehors. » La lecture était pour elle synonyme d’austérité.

Quelles ont été vos plus belles découvertes dans le monde de la lecture ?

À 13 ans, je suis séduit par la littérature russe et dévore Guerre et paix de Tolstoï. J’aimais la richesse des caractères, la profondeur des personnages, la foi des Russes dans la singularité de l’âme russe. Aux yeux de mon père ce n’était pas suffisant, il fallait lire Dostoïevski, une lecture plus ardue, ce que je fis. Une fois de plus, je suivais les conseils de mon père. Chaque auteur était slavophile à sa manière, et voulait prôner la grandeur de la culture russe. À l’époque, j’étais fasciné, aujourd’hui, j’ai un regard beaucoup plus critique. Mais mon intérêt au rapport religion-nationalisme et politique (un sujet que je travaille depuis longtemps) fait que je relis tous les dix ans Les possédés de Dostoïevski. Il m’ouvre des clés d’interprétations du monde d’aujourd’hui. J’apprécie la profondeur de son analyse. Dostoïevski sait poser les grandes questions et mettre en rapport la banalité de la vie quotidienne avec les questions existentielles et les tisser dans une même trame. Et puis tout est dans l’interprétation d’un livre et de ce qu’on en fait. Le livre n’appartient pas qu’à son auteur, il appartient aussi au lecteur.

Combien de livres consommez-vous par semaine ? Avez-vous besoin d’une mise en scène/situation pour lire, ou cela peut se faire n’importe où devant la mer, dans un métro ?

Je lis à peu près cinq à six livres par mois. Je lis partout et à n’importe quelle heure de la journée ou de la nuit, sur un canapé, dans les avions, dans ma voiture lorsqu’on me conduit. Je ne prends pas le métro…

De combien de livres est formée votre bibliothèque et comment les classez-vous ?

Je dois avoir autour de 8 000 livres. Par contre, les classer, ou même les ranger, est un grand défi pour moi. Pour avoir vécu 15 ans à l’étranger (en Suisse) et avoir plus d’un espace bureau, mes livres sont éparpillés un peu partout et ceux que j’ai laissés derrière moi me manquent beaucoup. Malheureusement, je n’ai jamais pris le temps de les organiser et souvent je me perds. Mais cela reste un plaisir de fouiller pour chercher un livre. On s’arrête en chemin, on relit ses propres notes, on décide de feuilleter une œuvre oubliée, c’est une jolie promenade.

Lorsque vous entrez dans une librairie, combien de temps y passez-vous, et comment se passe ce moment ?

Lorsque j’atterris dans un pays, la première chose que je fais, si le temps me le permet, c’est de me diriger vers une librairie. À Paris, je vais directement à La Procure où je passe une à deux heures. J’aime entrer dans une librairie et me fondre dans l’image sans que personne ne me reconnaisse ou ne m’aborde. Être un citoyen ordinaire (ce que je pense être), et être en compagnie des livres plutôt que du monde, reste un plaisir absolu. Plus on est seul dans un coin en train de feuilleter, plus on est heureux.

Le livre que vous avez lu plus d’une fois ?

Le pont sur la Drina de Ivo Andric (prix Nobel de littérature). Je l’ai en cinq traductions. Pour les besoins d’un cours que je donnais à Harvard où je devais aborder la problématique du conflit de la Bosnie, j’étais à court de documentations. Je propose la lecture de cette œuvre pour mieux comprendre ce qui déchirait les Balkans. Il fallait que je démontre (ce qui est ma conviction la plus profonde) que les conflits dans les pays ne sont pas des expressions de haines ancestrales (les Balkans, le monde musulman). Ce ne sont pas les haines qui sont génératrices de guerres et de conflits, mais les enjeux politiques et économiques qui poussent à réinventer les haines ancestrales. Ce livre se prêtait à appuyer ma théorie.

Avec quel écrivain auriez-vous aimé être confiné ?

Je préfère me confiner avec un poète ou un mystique plutôt qu’un philosophe, un romancier ou un historien. Je choisirais bien Mewlana Jalal al-Din Rumi.

Un genre littéraire que vous préférez ? Une langue ? Un style ?

Les romans policiers et les romans de série sont pour moi un monde totalement inconnu. Mais je suis assez éclectique. Plus j’avance en âge, plus je m’intéresse aux mémoires, aux biographies et autobiographies. Je viens de finir le dernier livre de John Bolton (The Room Where It Happened) et celui de Samantha Power sur sa vie. Je m’intéresse à l’histoire des États-Unis, je m’intéresse à l’Inde et aux actualités politiques.

La citation que vous n’oublierez jamais ?

J’ai l’habitude de relever les phrases que j’aime, et parfois je lis pour écrire. Mais je n’aime pas beaucoup le côté redondant de citer des auteurs. À l’heure actuelle, je rédige une œuvre sur la citoyenneté, et lorsqu’une phrase sort toute faite, je réalise que je me la suis appropriée et qu’elle n’était pas de moi. J’ai dû la lire quelque part. Rien ne me sert de la citer, mais désormais elle fait partie de mon arsenal culturel.

Quel livre me conseillez-vous de lire dès ce soir ?

The Lies That Bind de Kwame Anthony Appiah. C’est un auteur qui travaille sur l’identité. On vit dans un monde où il y a une résurgence de mouvements identitaires de toutes sortes et les questions identitaires sont manipulées par certains politiques. Sa particularité est de mélanger les exemples de la vie quotidienne et de les mettre en relation avec sa réflexion sur le sujet global identitaire. Britannique, il possède un style simple et limpide. Et un second peut-être : Beloved de Tony Morrison.

Le dernier livre que vous avez écrit ?

C’est un mélange de genres, à la fois politique et social, savoir pourquoi les Nations unies échouent dans leurs missions de médiations et de sauvegarde de la paix. Pour avoir vécu deux ans comme représentant spécial du secrétaire général et chef de la Mission d’appui des Nations unies en Libye, je voulais partager mon expérience, mais surtout tenter d’analyser le problème de la Libye.

Le top 5 des livres de Tarek Mitri
– Le livre de Job (un des plus beaux poèmes sur la souffrance)
– Présente absence, de Mahmoud Darwich (sur la nostalgie)
– Le Mathnawi, de Jalal al-Din Rumi
– Les possédés, de Dostoïevski
– The God of Small Things, de Arundhati Roy.

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Être noir au Liban, un combat quotidien contre le racisme

« Cela ne me gêne pas qu’on dise que je suis noire, c’est la vérité. Mais me faire traiter d’esclave est insultant », confie la présentatrice de télévision Dalia el-Ahmad à « L’Orient-Le Jour ».

 

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Les balcons de Beyrouth

PORTFOLIO

Les balcons de Beyrouth

C’est une invitation au voyage que « L’Orient-Le Jour » vous propose, une fois par mois, dans cette ville que l’on aime détester. Pour découvrir ou retrouver les indices de ses changements, retrouver les traces de son charme qui résiste au temps, aux promoteurs voraces ; lui dire qu’elle est belle dans son chaos, courageuse dans son combat contre toutes les guerres qui la meurtrissent dans sa chair. La remercier, enfin, d’exister, d’alléger nos désespoirs en nous séduisant encore, et de retenir nos envies de partir. À travers une conversation entre des photos proposées par des professionnels et les mots de la rédaction, nous dresserons un portrait de cette ville comme ses habitants la perçoivent : unique. Et pour démarrer la série : les balcons, leur charme discret ou indiscret, et leurs multiples visages.

Balcons à Beyrouth. Photo Ayla Hibri

Copies conformes

Ni tout à fait les mêmes ni tout à fait autres, ces façades de vie donnant sur rue (populaire) s’alignent côté à côte, consentantes, les flancs collés, plurielles. Sœurs siamoises, en apparence seulement, elles deviennent multiples et cachent une intimité différente, (sur)peuplée d’histoires, d’ambiances, de bruits et de murmures, qui leur appartient. Mais elles parlent toutes ce même langage des familles nombreuses qui fixent le même horizon, proche, limité. Les gestes se ressemblent, souvent, dans une promiscuité naturelle qui semble ne déranger personne. Et lorsque les rideaux s’ouvrent sur ce désordre organisé, sur cette centaine de vies, on sort, on fixe sans la voir une avenue sans âme, on se parle, entre voisins d’infortune, en grillant une cigarette de plus. On s’invite dans ces intérieurs découpés dans un même moule, eux aussi ni tout à fait les mêmes ni tout à fait différents. Et puis, la nuit venue, comme on tire une dernière révérence, les rideaux se referment sur les jardins secrets de ces familles nombreuses. Les rayures ressemblent alors à des yeux ouverts sur une nuit blanche, cachant derrière leurs regards linge, tapis, chaises en plastique, frigo, bonbonnes de gaz. Les enfants grandiront un jour et seront à leur tour ces adultes qui partagent avec leurs voisins si proches une vie qui n’aura hélas pas trop de chances de changer. Dans une même photo souvenir collective.

C.H.

Un réseau de surveillance

Accoudées à leurs balustrades aux motifs baroques ou jetant un regard inquisiteur à travers les rideaux boursouflés par le vent, dans certains quartiers de la ville, les Beyrouthines tissent de balcon en balcon le plus redoutable des réseaux de surveillance. Ces espaces-là sont leurs yeux indiscrets, posés sur les vies de tout le quartier. De ces visages de passage dont elles ne connaissent même pas le nom, elles scannent et savent pourtant tout, jusque dans les moindres détails. Prises en flagrant délit, elles offriront un tfaddal pour se faire pardonner… En fait, ces vieilles dames se sentent si vulnérables lorsqu’elles sortent, et maintenant plus que jamais avec la pandémie, qu’elles ont fait de leurs balcons leurs seules et uniques fenêtres sur le monde, sur dehors. Entre la mosaïque au sol et les murs fendillés que dévore du lierre, le temps passe à un autre rythme, bercé par le tendre grincement de leurs balancelles ou le ronronnement d’un ventilateur antédiluvien. Les journées s’y étirent au gré de discussions autour d’une partie de cartes, à la cadence d’un vieux panier qui dégringole lentement chez l’épicier, d’une grille de mots fléchés, d’un chapelet paisiblement égrené ou d’un feuilleton mexicain puis, le soir venu, sans doute, la peur de ce que réserve demain à ces espèces en voie de disparition.

G.K.

Bribes de vies

Suspendus, peut-être même flottant entre le privé et le public, entre l’intimité et l’extérieur, entre le caché et l’affiché, les balcons de Beyrouth révèlent des bribes de vies qu’on déchiffre à travers un capharnaüm de plantes ou des rideaux en tergal striés. Doux voyeurisme. Silhouettes d’un couple qui se déchire comme dans une toile de Hockney, tête baissée d’un père de famille face aux vomis de mauvaises nouvelles à 20h, murmure d’un coup de fil secret dans la nuit, chagrin d’amour que l’on vient blottir dans une brise de passage, belle étrangère alanguie et langoureuse dans sa tenue d’intérieur, fantasme de la girl next door, l’imagination se charge ensuite de reconstituer le puzzle domestique qui se trame à l’intérieur. Les balcons montrent ce que cachent les portes closes. Ils sont aussi le berceau des rituels de famille. C’est là même que l’on apprend à faire ses premiers pas, que l’on révise son brevet puis son bac, que l’on souffle en dépliant le journal alors que le café frétille encore dans sa rakwé. C’est là que les tables d’anniversaire ou celles des repas de famille déploient toutes leurs couleurs, que rires et dés jetés résonnent dans la nuit, et que les volutes de cigarettes ou narghilés s’envolent et s’en vont en rejoindre d’autres, sur les balcons alentour.

G.K.

Vu de l’intérieur

Derrière les volets en bois qui grincent et murmurent les douleurs du temps qui passe, derrière la cuisine où les femmes de ce foyer, de grands-mères en filles, passent le plus clair de leur temps à se donner des recettes anciennes, le balcon devient une extension de leurs intérieurs, la continuité de leur quotidien et de leurs rituels, une douce expression de soi. Réchauffés par les murs en pierre, en hiver, rafraîchis en été, les bottes d’ail cloués au mur, les légumes secs, les bouquets d’oignon et autres mounés de saison trouvent leur place naturellement auprès du linge suspendu, lavé à la main, et qui sent bon la lavande. Suspendues, également, avec des pinces à linge de toutes les couleurs, des bribes d’une vie simple. Le sac à dos du fiston qui lui sert de cartable, les chiffons et les serpillières usés par trop de poussière, les slips, les pyjamas, les chaussettes, les collants et le bonnet de douche… Le tout dans une cohabitation réussie, teintée d’un humour involontaire qui ressemble à de la tendresse. Les vieilles marmites en acier brûlées par trop d’utilisation sont adossées au mur, prêtes à servir. Toute cette intimité cachée loin de la rue, loin du bruit, respire le silence et souffle au visiteur toujours bienvenu les parfums épicés et colorés du passé.

C.H.

Des histoires de départ

Que raconte un balcon vide ? De la pudeur, la peur de se dévoiler, des envies d’isolement ou des horreurs domestiques recluses derrière des volets baissés ? Tout cela, au choix, et plus sans doute. Mais à Beyrouth, un balcon désert évoque essentiellement l’idée de départ qui nous colle à la peau depuis toujours. Vidés de leurs meubles, de leurs plantes et du linge qu’on y étend, vidés de leurs vies, ces espaces dépeuplés disent l’histoire d’une famille partie tenter sa chance ailleurs, sur les chemins de l’émigration. Celle d’une maison qui s’apprête à être vendue et pleure sa vie d’avant. Celle d’un propriétaire qui a finalement gagné son procès contre ses vieux locataires ou d’une vieille dame envoyée dans une maison de retraite. Les balcons vides fleurent bon les boulettes blanches de naphtaline. On les déverse dans chacun des recoins de la maison, dans les armoires, au creux des tapis enroulés ou des meubles recouverts de draps blancs, avant de s’en aller retrouver les maisons d’été qui dorment le restant de l’année. Les balcons vides sont une invitation à larguer les amarres, claquer la porte et rouler dans le vent, loin, vers la mer ou la montagne. Ils sont des planches de théâtre endormies qui attendent d’être réveillées, une fois le rideau levé par un retour ou une nouvelle histoire (de famille) à jouer.

G.K.

Le seuil de la maison

Deux petites marches, presque au niveau du trottoir, et nous voici dans un autre monde teinté de nostalgie, déjà, même si à l’extérieur. Dans les vestiges d’une maison qui n’en peut plus de vieillir et de perdre son lustre passé et que personne ne se décide à sauver. Ici, au haut de ces deux petites marches, devant une porte presque toujours ouverte, l’hospitalité est de mise, le ahlan wa sahlan au bout de tous les sourires. Ce balcon est déjà une modeste salle de réception pour les chaudes après-midis qui transpirent. Pour le frère qui passe, crasseux, pressé de repartir fermer son garage. Pour la jara qui ne jouera pas aux cartes aujourd’hui. Pour la petite-fille, de passage dans le quartier, qui a juste le temps d’embrasser sa grand-mère, assise dans le coin, en train de tricoter. Alors pour tout décor, dans cette architecture traditionnelle que les grues des entrepreneurs menacent d’anéantir, les graines sont semées dans des pots de toutes tailles, tout ce qui se trouve à portée de main. Les boîtes en fer de lait Nido en poudre, de Crisco, qui ont bercé nos enfances, ont été remplacées par du plastique. Et, coronavirus oblige, les plantes décoratives par des légumes et des fruits à consommer au nom d’une vie plus saine. Comme pour donner à ce balcon l’espoir de l’immortalité.

C.H.

Retrouvez l’article original dans l’Orient le Jour

Pierre Abi Saab, Journaliste et critique libanais, au journal “La Presse” de Tunisie : Questions de culture

Avoir 20 ans et fredonner Feyrouz sur Insta

Avoir 20 ans et fredonner Feyrouz sur Insta

Un certain 24 mai 1975, notre ambassadrice auprès des étoiles apparaissait pour la première fois à la télévision européenne, dans l’émission de variétés françaises de Maritie et Gilbert Carpentier intitulée « Numéro 1 », où elle a interprété Habbaytak bil Sayf. À la fin de la chanson, Mireille Mathieu, invitée d’honneur, se lève et embrasse Feyrouz, toute émue. 45 ans plus tard, la génération Z, bien attachée à ses racines, reprend des titres de Feyrouz sur Instagram. Par nostalgie, pour la beauté du message ou tout simplement pour se rapprocher, spirituellement, de ce Liban-message chanté par les Rahbani.

OLJ / Par Maya GHANDOUR HERT, Colette KHALAF, Gilles KHOURY et Zéna ZALZAL, le 22 mai 2020 à 23h28, mis à jour à 23 mai 2020 à 00h02

Nour Dib chante le Liban, eldorado de l’Orient. Capture d’écran Instagram

Baadak ala bali /Nour Dib

Nour Dib chante le Liban, eldorado de l’Orient. Capture d’écran Instagram

Elle fait partie de cette génération Z pour qui le monde est un village. Étudiante en International Business à l’université de Warwick en Angleterre, elle se trouve actuellement en stage à Madrid. Mais c’est au Chili, en octobre dernier, que Nour Dib a ressenti le besoin d’envoyer un message de solidarité au peuple libanais en pleine thaoura. Avec des arrangements de guitare orientale, elle fredonne les paroles de Baadak ala bali, le drapeau libanais en étendard. « Feyrouz, c’est toute mon enfance. Je chantais ses chansons aux spectacles de l’École libanaise d’arabe à Paris que je faisais comme activité extrascolaire jusqu’à mes 15 ans. »

« Même si je n’ai que 20 ans aujourd’hui, Feyrouz représente une très grande nostalgie pour moi, elle me rappelle les vacances au Liban et les retrouvailles tant attendues avec les cousins. Quand j’écoute ses chansons aujourd’hui, ça me pince le cœur, je veux redevenir petite et revenir à l’insouciance d’avant. »

Ken aanna tahoun / Marwan Daou

Marwan Daou, alias Maro, interprétant à la guitare « Ken aanna tahoun ». Capture d’écran Instagram

Sur son fil Instagram, Remember the dayz, ainsi que sur YouTube, le (très) jeune chanteur libano-ukrainien Marwan Daou, alias Maro, poste régulièrement ses reprises de hits anglo-saxons. Il y a tout juste une semaine, le beau gosse de 19 ans y a glissé son interprétation à la guitare de Ken aanna tahoun de Feyrouz. Carton absolu avec près de 55 000 vues et des commentaires de jeunes internautes qui découvrent le répertoire feyrouzien et en redemandent encore. « Ce titre est la toute première chanson que j’ai fredonnée en arabe et c’est celle que j’ai interprétée lors du concours d’entrée au Conservatoire de musique à l’âge de 9 ans. Feyrouz a une place particulière dans mon cœur. Elle est à mes yeux le symbole même du Liban dans le monde. C’est pourquoi il faut préserver et transmettre son répertoire à travers les générations », indique celui qui se destine à faire une carrière de musicien chanteur… en Suède, où il enregistre ses deux premiers singles, en anglais.

Ya aakida el-hajibayni / Elsa Osta

Elsa Osta, designer arty et chanteuse sensible. Capture d’écran Instagram

Cette jeune architecte d’intérieur est une touche-à-tout. Dans sa jeune enfance, Elsa Osta apprend le piano, le solfège, mais, très vite, tout comme son oncle et son grand-père, s’initie au oud (trois ans seule et quatre au conservatoire). Professionnellement, elle suit une autre voie : celle du design et des créations de mode et de bijoux mais aussi de make up et les internautes apprécient particulièrement ses tutoriaux de maquillage. L’exploration artistique est son hobby. Ainsi dans le domaine de la musique, elle continue à s’approfondir dans tous les registres. « J’aime tous genres de musique : de Feyrouz au jazz et du rock à Oum Kalsoum. » Si elle joue les morceaux usuels de Fairouz : Kan aanna tahoun ou Nassam aalayna el-hawa, Elsa Osta a pourtant le béguin pour les anciennes comme Ya aakida el-hajibayni du film Bint el-hariss.

Eh fi amal / Shireen Abou Saad

Shireen Abou Saad et son ode feyrouzienne à l’espoir. Photo DR

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#feyrouz

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À dix-huit ans seulement, Shireen Abou Saad compte déjà à son actif un répertoire musical bien fourni qu’elle propose sur son compte Instagram auquel sont abonnés près de 270 000 internautes. Pourtant, c’est sans surprise que la jeune chanteuse cite Feyrouz lorsqu’on l’interroge sur son artiste de prédilection, affirmant : « C’est mon inspiration ultime, car elle réussit à mêler une voix inimitable et un caractère tellement unique. » Si sa chanson fétiche du répertoire de la diva libanaise est Sabah wou massa, c’est Eh fi amal (extraite de l’album de 2010 qui porte le même nom) qu’Abou Saad a choisi de reprendre sur ses réseaux sociaux, « parce qu’en dépit de cette mélancolie de toujours, cette chanson, comme son titre l’indique, est une ode à l’espoir dont on a besoin aujourd’hui plus que jamais… »

Habbaytak bil sayf / Charles Abi Nader

C’est à travers la voix de Feyrouz que Charles Abi Nader s’évade vers ses souvenirs d’enfance. Photo DR

 

Installé à Dubaï depuis quelques années, c’est à travers la voix de Feyrouz que Charles Abi Nader s’évade vers ses souvenirs d’enfance. « À la maison, on l’écoutait tout le temps, et notamment avec mon père, tous les matins, alors qu’il m’accompagnait à l’école », confie ce producteur libanais pour qui la chanteuse iconique incarne tout simplement le Liban puisque « l’art est tout ce qu’il nous reste malheureusement ». Ainsi, sur son compte Instagram, il proposait une très belle reprise de Habbaytak bil sayf, un titre chargé d’émotions puisque sa mère avait l’habitude de fredonner cette chanson, sa préférée. Cela dit, Abi Nader confie que son titre favori du répertoire de Feyrouz est Edash kan fi nass car, selon lui, « les Rahbani, à travers ce chef-d’œuvre musical, ont porté Feyrouz à un autre niveau, quasi céleste… ».

Amara ya Amara / Jenna Daher

Jana Daher maîtrise avec aisance ses cordes vocales et celles de son ukulélé. Photo DR

Si elle maîtrise avec aisance ses cordes vocales et celles de son ukulélé, Jenna Daher n’a pas fait carrière dans la musique. Parallèlement à un très prenant PhD qu’elle poursuit à Douai, cette ingénieure civile se plaît à remodeler des classiques musicaux en compagnie de son ukulélé. Coincée en France pour cause de pandémie, elle choisit de reprendre Amara ya Amara de Feyrouz « parce que les paroles qui disent habibi wassaki dallik bel beit résonnaient bien avec les recommandations du moment qui étaient de rester à la maison ». Cela dit, ce n’est pas la première fois que Daher planche sur le répertoire de Feyrouz qu’elle déchiffre depuis ses années à la chorale de l’Université de Balamand. Pourquoi ? « Simplement parce qu’elle est iconique avec tout le calme qui est le sien, et surtout parce qu’elle est éternelle. »

Li Beirut / Joy Hakme

Joy Hakme chante doucement « Li Beirut ». Photo DR

« Pour moi, plus qu’une icône nationale, Feyrouz est, tout simplement, la plus importante voix au monde », assure la soprano et chanteuse de variétés libanaises Joy Hakme. « Son timbre inégalé donne à ses interprétations une chaleur, une émotion incomparables. Elle est, à mes yeux, l’incarnation vivante de la chanson libanaise. Elle a tout chanté du pays du Cèdre : son folklore et ses traditions, ses beaux jours, sa guerre, ses révoltes, sa spiritualité… »

Pour la jeune femme de 27 ans, diplômée de musicologie de la Notre Dame University (NDU), s’il ne fallait retenir qu’un seul morceau du répertoire de la hiératique star libanaise, ce serait Li Beirut. « Son interprétation de ce concerto de Aranjuez me remue jusqu’aux tréfonds. Elle y exprime si bien la tristesse, la mélancolie, le sentiment de perte que l’on ressent envers notre pays, si beau et tellement détruit par sa classe dirigeante… »

Habbaytak bil sayf /Salma Bouez

Salma Bouez connaît bien le répertoire de Feyrouz. Capture d’écran Instagram

 

Elle vit à Genève où elle est résidente anesthésiste aux hôpitaux universitaires de la ville. Mais Salma Bouez qui a étudié la médecine à la faculté de médecine de l’Université libanaise a une botte secrète, une passion qui l’anime. Sa voix chaude et puissante l’amène sur les pas du Conservatoire national libanais de musique. Salma Bouez ne craint pas de rendre hommage aux voix des divas : Dalida mais surtout Feyrouz dont elle connaît bien le répertoire. À Genève, elle chante Habbaytak bil sayf, Habbaytak bil chiti a cappella. Une interprétation qui donne chaud au cœur.

 

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HOMMAGE Salah Stétié : ami, témoin et symbole par ADONIS

Salah Stétié nous a fait ses adieux, quittant ainsi ce monde, privant les cultures française et arabo-musulmane d’un symbole et d’un modèle. Pendant qu’il pensait, écrivait et explorait en français, il rêvait, voyait et soupirait en arabe.

En ce qui concerne le symbole, sa vie était, en théorie et en pratique, le lieu d’une interaction créatrice entre deux cultures ouvertes sur les cultures du monde. Quant au modèle, c’est que sa vie était cet espace créatif d’une union novatrice entre soi-même et l’autre.

Ce qui unit le symbole et le modèle, c’est l’horizon de création commun qui s’est libéré de la théologie des origines, pour s’inscrire dans la laïcité du devenir.

Dans tout cela, il semble donner à la civilisation aryano-sémitique un autre nom que celui que lui a donné Ernest Renan, « une civilisation unique à deux têtes », pour dire à la place que c’est « une civilisation unique avec la double langue de la culture ».

Ces propos révèlent un horizon qui fait de la culture arabo-musulmane un partenaire fondamental dans « la langue des origines humaines », selon l’expression de saint Augustin, considérant la langue arabe comme le réservoir de l’islam civilisationnel, son édifice culturel et son miroir de pensée sur la carte du monde.

C’est la voie permettant de faire entrer l’identité arabo-musulmane dans la dynamique d’appartenance au futur et à l’horizon du monde, comme c’est le cas pour le christianisme.

En vérité, nous voyons dans les écrits, en prose ou en poésie, de Salah Stétié un monde qui se développe dans une mémoire collective islamique et chrétienne, unissant la nature et ce qu’il y a derrière, entre l’Orient et l’Occident, entre l’esprit et les sens, entre l’abstrait et le sensible.

Dans ce monde, l’identité ne semble plus venir du passé en tant qu’héritage, mais elle paraît ouverture sur l’avenir, je veux dire qu’elle devient recherche, questionnement et inventivité. C’est que l’homme en ce monde crée son identité pendant qu’il crée sa pensée et son travail. La finitude qui loge dans le corps de l’homme est habitée par l’infini qui loge dans son imaginaire. Soi-même n’est que l’autre qui est toi-même, selon l’expression d’Abû Hayyân al-Tawhîdî : « L’ami est un autre toi-même. »

C’est ainsi que s’inscrit la culture arabo-musulmane, contrairement à ses interprétations théologiques ambiantes, dans l’espace de l’avenir, dans la dynamique du progrès et ses découvertes cognitives. Et c’est ainsi qu’elle tire profit de sa dualité, dans sa causalité, objectivement et subjectivement, avec la culture de l’autre. La singularité créatrice est l’autre visage de la dualité créatrice. L’un ne peut être vraiment un que s’il n’est autre.

Dans la création de pensée philosophique, il y a ce qui pose les fondements de cette dualité. La philosophie arabe a assuré, par la bouche d’Averroès, que l’homme ne peut interpréter le monde par la religion seule, et qu’il est nécessaire de faire appel à l’esprit. Et dans cet espace humain créatif, la philosophie arabe a, par Averroès, donné à Aristote le nom de « premier maître ». C’est le premier hommage dans l’histoire de la relation humaine et culturelle entre soi-même et l’autre.

Hommage à Salah Stétié, ami, témoin et symbole.

Adonis, Paris, mai 2020.

(Traduit de l’arabe par Aymen Hacen)

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Ces couples confinés: Etel Adnan et Simone Fattal : Cette pandémie exigerait plusieurs Guernica !

Etel Adnan et Simone Fattal : Cette pandémie exigerait plusieurs Guernica !
Confinées dans leur appartement parisien, les deux artistes multiculturelles, Etel Adan et Simone Fattal, ont accepté de partager leur expérience de cette situation inédite avec transparence, profondeur et humour.

« Le regard de la société ne m’a jamais gênée », affirme Etel Adnan, ici dans un portrait photo réalisé par Simone Fattal.

Pour Simone Fattal, photographiée par Etel Adnan, ce n’est pas le confinement en soi qui est le plus dur, c’est l’inquiétude. Photos DR

Par Propos recueillis par Josephine HOBEIKA, le 01 mai 2020 à 00h02

Dans quelle mesure ce confinement a-t-il eu un impact concret sur votre quotidien ?

Etel Adnan  : Il n’y a eu presque pas de modification de mon quotidien. Vu mon âge bien avancé, j’avais du mal à marcher et j’utilisais une chaise roulante. Et cet hiver a été particulièrement froid à Paris. Je ne sortais plus. Mais je recevais beaucoup d’amis, et cela, dernièrement, s’est arrêté. C’est bien plus triste. Et savoir l’ampleur du sinistre fait mal à l’imagination. Je viens de faire un tour dehors, et c’est sinistre. Ça m’a rappelé le tremblement de terre de San Francisco, en 1990, quand tout un quartier de la ville s’était effondré et on se sentait dans un grand cimetière. C’était dur. Maintenant, c’est planétaire. C’est comme si la mort existait en tant que telle, et nous enveloppait. C’est sinistre.

Simone Fattal  : Le confinement a changé toute l’organisation de la vie quotidienne, et dans mon cas aussi, mon travail personnel. Je travaille d’habitude dans mon studio, et je peux difficilement travailler ailleurs; cela dit, les artistes travaillent chez eux, et en période de création, ils ne sortent pas du tout. Donc ce n’est pas le confinement en soi qui est le plus dur, c’est l’inquiétude.

Quelles sont les bonnes et les moins bonnes surprises de ce confinement ?

S.F. : Une impression de vacances, un manque d’obligations. Avoir du temps à soi et en être le maître absolu, pas de date limite pour les projets, pas d’avion à prendre, quelle chance !

E.A. : Les médecins et les soignants ont été généreux, admirables. On ne les remerciera jamais assez. Mais on reprochera toujours aux gouvernements de ce monde, surtout ceux des pays riches, d’avoir réduit les budgets alloués à la santé, plutôt que ceux dédiés à l’armement, par exemple. À Paris, les services d’urgence dans les hôpitaux sont très déficients. Il va falloir tout reprendre en main.

Quel est l’impact de la pandémie sur votre création artistique et sur votre inspiration ?

E.A. : Dans mon cas, peu de choses ont changé. Il m’était déjà plus difficile d’écrire, ou même de lire, que de peindre. Parce que je suppose que la couleur donne de l’énergie et permet le travail, alors que les mots sont plus lourds à porter. En ce moment, je peins autant que possible. Au ralenti, bien sûr.

S.F. : Il est certain qu’on s’inquiète beaucoup, non seulement pour le présent, mais pour le futur. Comment va-t-on s’en sortir ? Les retombées économiques, au niveau mondial, vont se faire cruellement sentir à la rentrée. Car pour l’été, je crois que les gens vont partir en vacances, à moindres frais bien sûr, mais quand même. Les vraies difficultés vont se faire sentir en septembre. On prévoit une grande récession, beaucoup de chômage, cela va être très difficile pour tout le monde.

Ces dernières semaines, je fais des collages ; il m’est impossible de faire de la céramique ici, en appartement, ou même de la peinture. Le moment présent entre toujours dans mes collages, même si c’est indirect. Je leur trouve en effet un air différent de ceux que je faisais récemment.

Quel lien peut-il exister entre une crise de l’ampleur de celle que nous vivons, et la création artistique en général ?

S.F.  : J’ai été interrompue en plein travail. J’avais entrepris des projets en Italie dans des ateliers, ces travaux ont dû être arrêtés, j’espère qu’ils ne seront pas perdus. Dans ce sens, cela me rappelle la guerre civile au Liban, où nous n’arrivions plus à travailler, avec les bombes, les pénuries. Ici aussi on manque de matériel, on manque de repos et on ressent beaucoup d’angoisse et d’incertitude concernant l’avenir, pas seulement le nôtre, mais celui du monde. Il va changer : cette énorme machine à dépenser s’est arrêtée. En ce sens, c’est une bonne chose, mais on aimerait voir la vie reprendre d’une façon mesurée, et dépenser les ressources du monde plus raisonnablement. C’est un vœu.

E.A. : On verra dans les temps qui viennent comment les artistes vont répondre à la pandémie que nous vivons !

Si vous deviez représenter artistiquement la pandémie mondiale que nous vivons, comment feriez-vous ?

E.A.  : Cette pandémie exigerait plusieurs Guernica ! D’ailleurs, l’état du monde était terrible, et les artistes ne semblaient pas s’en soucier suffisamment. Prenez les guerres dans le monde arabe et la destruction des trésors d’architecture par la coalition saoudienne au Yémen, ou la menace du président des États-Unis de détruire les sites culturels de l’Iran. Où sont les artistes qui ont réagi ? Il y a trop d’argent dans le monde de l’art, et rien ne bouge, il n’y a pas de contestation.

S.F.  : Représenter la pandémie, c’est compliqué ; un problème souvent se laisse voir avec le temps et pas sur le moment, ou du moins on le ressent différemment.

Quel impact cette existence confinée a-t-elle sur votre couple ? Avez-vous modifié votre répartition des tâches à la maison ?

E.A.  : Quand on n’a pas d’aide, c’est Simone qui cuisine, et on cuisine libanais autant que possible. Je ne suis pas capable de vraiment aider.

S.F. : Je cuisine souvent, mais des choses simples, sauf hier où j’ai fait des choux farcis. Le jour de Pâques, j’ai préparé un merveilleux gigot, et plus récemment, des souris d’agneau à la damascène, c’est-à-dire à la mélasse de grenade ; parfois ce sont des soupes, des salades, des œufs au plat au sumac, ou une boîte de thon, un délice ! Nous sommes livrées régulièrement en fruits et en légumes, donc on ne manque de rien.

S.F.  : La première chose que j’aurais envie de faire, à part aller en Bretagne, nager et voir la mer, ce serait de reprendre mes projets interrompus, dans les deux ateliers de céramique.

E.A.  : Je n’ai pas beaucoup de projets. Quand ce sera fini, j’aimerais pouvoir aller en Bretagne, respirer mieux, voir l’océan. J’aimerais maintenir dans mes conversations mes soucis pour l’écologie, et pour ce qui se passe au Liban, surtout. Les buts des manifestations au Liban n’ont pas été atteints. Il faut rester vigilants jusqu’à ce que justice soit rendue : les ex-politiciens se pavanent librement, ils n’ont pas été traduits en justice, ils se recyclent en « opposants », ils n’ont même pas honte. Or ce sont des criminels de grande envergure. Par exemple, les responsables de la crise des déchets se promènent en toute impunité et rêvent d’un avenir politique en ce même pays, comme si de rien était, alors que l’immunité collective des Libanais a bien baissé à cause de leurs vols et de leurs détournements de fonds ! On pourrait même dire que la pollution a déjà aidé à créer une épidémie de cancers. Nous, Libanais de tous bords, qu’allons-nous faire ? Commencer par aider notre nouveau gouvernement à agir sur ce plan…

Vous avez évolué toute votre vie dans des contextes pluriculturels, comment avez-vous choisi Paris finalement ?

S.F.  : Nous avons choisi Paris parce que nous y avions un appartement depuis bien longtemps. Paris est finalement un très bon choix. La Californie est belle, et la vie y était très agréable, mais elle est excentrique. La France a le meilleur système de communications, non seulement à l’intérieur de ses frontières, mais pour l’Europe en général. Elle est au cœur de l’Europe. Paris est la plus agréable des grandes villes, et pour les Libanais, elle est comme une mauvaise habitude.

E.A. : Je n’ai pas vraiment choisi Paris. Il y a à peu près sept ou huit ans, j’ai pris l’avion jusqu’à Berlin, et au bout du voyage, j’ai eu de sérieux problèmes de confusion. Le médecin m’a dit que souvent, à partir de 75 ans, des gens pouvaient souffrir des voyages en avion, cela pouvait gêner des mécanismes cérébraux. Il m’a déconseillé de reprendre l’avion. Comme je me trouvais à Paris et que l’appartement était disponible, nous y sommes restées. J’aurais préféré être obligée de rester en Californie, ou au Liban. Bien que Paris ne soit pas à bouder, ou à regretter, la ville reste fabuleuse.

Comment ressentez-vous le regard de la société sur le couple de femmes que vous formez, selon les pays que vous connaissez bien (essentiellement la France, le Liban et les États-Unis) ?

S.F.  : Nous avons eu énormément de chance. Nous n’avons jamais eu de problèmes, et avons été acceptées d’emblée dès le premier jour, au Liban et ailleurs, probablement parce que nous n’avons jamais eu l’ombre d’une indécision à cet égard. Nous avons commencé à vivre ensemble, et les gens l’ont accepté ; ce qu’ils en ont pensé par devers eux, nous ne l’avons jamais su. Bizarrement, on me demande souvent, aujourd’hui, comment j’ai fait pour vivre aussi ouvertement avec une femme. À l’époque, on ne m’a pas posé la question.

E.A. : Le regard de la société ne m’a jamais gênée. Être considérée comme « artiste » a dû beaucoup aider. C’est surtout aux États-Unis, un pays violent dans ses réactions, que j’ai vu des gens souffrir le plus d’une homophobie presque généralisée, qui a souvent poussé ses victimes au suicide. En France, on est en pays civilisé, ouvert, on s’attend presque à ce que les artistes aient un comportement considéré comme excentrique. Le Liban a une vieille sagesse qui, dans la pratique, le rend permissif. Je me souviens encore des visites que faisait ma mère à une amie à elle dont le fils, « le chapelier Georges », était souvent fardé, et amoureux du coiffeur Antoine. Et ces dames étaient pleines d’attendrissement pour le jeune couple ! Au pire, on les trouvait ridicules.

 

Le livre des reines – Joumana Haddad

Le Livre des Reines est une saga familiale qui s’étend sur quatre générations de femmes prises dans le tourbillon tragique des guerres intestines au Moyen-Orient – au coeur de territoires de souffrance, du génocide arménien au conflit israélo-palestinien, en passant par les luttes entre chrétiens et musulmans au Liban et en Syrie. Reines d’un jeu de cartes mal distribuées par le destin, Qayah, Qana, Qadar et Qamar constituent les branches d’un même arbre généalogique ancré dans la terre de leurs origines malgré la force des vents contraires qui tentent à plusieurs reprises de les emporter. Une lignée de femmes rousses unies par les liens du sang – qui coule dans leurs veines et que la violence a répandu à travers les âges – et par une puissance et une résilience inébranlables. Avec la parfaite maîtrise d’une écriture finement ciselée, Joumana Haddad parvient à construire un roman d’une extraordinaire intensité, sans jamais sombrer dans le pathos ou la grandiloquence.

 

Prix : 34chf

Yazan Halwani : le nouveau Banksy sillonne les rues de Beyrouth

Depuis qu’il est adolescent, Yazan Halwani graffe dans les rues de Beyrouth. Ses fresques d’intellectuels, d’artistes ou de personnalités du quartier invitent les Libanais à se réfléchir. Artiste citoyen et révolté, il tente par son travail de créer une identité culturelle fédératrice dans une ville fragmentée. Mais, quelles sont les difficultés rencontrées par un artiste au Moyen-Orient ? Rencontre avec un jeune peintre amoureux de son pays dans son atelier de Beyrouth.

Yazan Halwani n’a que 25 ans et pourtant il a déjà des millions d’histoires à raconter. Assis dans son spacieux atelier encombré de ses toiles d’Ahed Tamimi et de réfugiés économiques sur le tarmac d’un aéroport, l’artiste libanais connu pour ses fresques de personnalités arabes dans les rues de Beyrouth raconte avec un visage rieur ses déboires du début :

Alors que je peignais le visage de Samir Kassir [journaliste et historien franco-libanais tué dans un attentat à la voiture piégée en 2005], les services secrets sont venus à ma rencontre pour me demander ce que je peignais. Je leur ai répondu que ce n’était que des carreaux bleus…, se rappelle-t-il avec un brin de maliceIls sont revenus à la charge quelques minutes plus tard en me disant : On a un problème. De près ce sont des carreaux bleus mais quand on s’éloigne on voit Samir Kassir”. ” S’ensuivent quatre heures d’interrogatoire à l’issue desquelles les services secrets le relâche : “A la fin, ils m’ont même demandé si je pouvais repeindre leur moto. Heureusement car à l’époque j’avais 17 ans et je ne voyais pas dire à ma mère que j’allais finir au poste”

Eternal Morning. (Hamra Beyrouth 2015 / Yazan Halwani)

Engagé contre le sectarisme de la société libanaise certes, mais ce jeune Beyrouthin ne veut pas prendre de risques inutiles : “C’est beau de faire des œuvres dénonciatrices mais si tu es mort, tu ne pourras pas en faire d’autre” lâche-t-il avec pragmatisme.

“Qu’est-ce qu’être Libanais ?”

Obsédé par les questions identitaires, Yazan Halwani transcende les carcans confessionnels en peignant dans les rues de la capitale des icônes de la culture libanaise comme la chanteuse Fayrouz, le poète Gibran Khalil Gibran ou encore May et Tarek, couple d’adolescents chrétien et musulman du film West Beirutqu’il a représenté sur un bâtiment de l’ancienne Ligne verte (séparation entre le Beyrouth-Est chrétien et le Beyrouth Ouest musulman pendant la guerre civile.)

Fayrouz ( Beyrouth/ Yazan Halwani)

C’est par ces fresques mêlant calligraphie arabe et géométrie orientale qu’il revendique une identité culturelle dénuée de religiosité. Pour cet enfant de Beyrouth, la ville est toujours fragmentée et les Libanais se reconnaissent plus volontiers par leur confession que par leur nationalité : “C’est très compliqué de dénoncer ça explicitement par des œuvres publiques. On ne peut pas être Banksy au Liban. Bien qu’on dise qu’on est dans un pays démocratique, un journaliste a été récemment condamné à 4 mois de prison pour avoir critiqué un membre du gouvernement sur Twitter… C’est pourquoi je préfère plutôt mettre en avant une identité culturelle qui dépasse ce sectarisme confessionnel.”

Le portrait solaire de Sabah en est un bon exemple. Cette fresque de la chanteuse et actrice libanaise connue pour son emblématique Allo Beyrouthet pour s’être mariée sept fois, irradie la rue d’Hamra ; réconciliant les jeunes Beyrouthins des boîtes nuits avides de liberté et les vieilles générations nostalgiques de l’âge d’or du quartier. Dans les années 60-70, Hamra était le cœur culturel de la capitale avec ses cafés fréquentés par des intellectuels et ses cinémas. Désormais, la rue est striée de grandes chaînes de prêt-à-porter et de restauration.

Le portrait de Sabah. Eternal Morning ( Hamra Beyrouth 2015 / Yazan Halwani)

Les habitants du quartier associent Sabah à l’époque où la culture était importante. Mais c’est aussi une figure très controversée dans une société conservatrice, explique l’artiste. Les gens la critiquent en public pour ses mœurs légères tout en continuant de l’aimer pour son travail. C’est très symptomatique des sociétés du monde arabe où les gens veulent se montrer très religieux alors qu’en privé, ils sont beaucoup plus laxistes. C’est encore à cause du sectarisme… “

Contre le pouvoir en place

Quand on discute un moment avec Yazan Halwani, on se rend vite compte que le mot “sectarisme” lui sert quasiment de ponctuation. Un fléau cultivé, selon lui, par les politicien.ne.s en place. Car, en refusant, par exemple, de légaliser le mariage civil, le gouvernement renforcerait les identités religieuses.

Le couple de West Beirut. Immeuble Noueri. ( Sodeco Beyrouth 2017 / Yazan Halwani)

Le couple de West Beirut peint sur l’ancienne ligne de démarcation remue ainsi les cendres : 28 ans après la guerre civile, un jeune musulman et une jeune chrétienne ne peuvent toujours pas se marier. “Pour les Libanais, ce n’est pas choquant de voir des couples inter-religieux affirme-t-il, mais les institutions religieuses et les hommes politiques sont contre le mariage mixte. Le gouvernement a peur que le système politique fondé sur le sectarisme s’étiole. S’il autorise le mariage civil, les gens n’auront plus d’identité politique sunnite, chiite, maronite etc…”

Le système politique libanais repose depuis son indépendance sur le “confessionnalisme”, qui répartit les postes clefs de l’Etat entre les différentes communautés religieuses (ce pays de 10 452 m² reconnaît officiellement 18 religions.) En 1989, l’accord de Taëf met officiellement fin à 15 ans de guerre civile en renforçant notamment la parité entre musulmans et chrétiens mais conserve le système selon lequel le président de la République doit être chrétien maronite, le premier ministre sunnite et le président de l’Assemblée chiite.

D’après l’artiste, le gouvernement ne cesse d’agiter le fantôme de la guerre civile pour justifier son inertie : “Comment croire que des membres du gouvernement qui ont tué des gens à cause de leur religion durant cette guerre peuvent construire un véritable état démocratique ? dénonce-t-il avec virulenceLe problème, c’est que les Libanais ont oublié qui étaient ces personnes…”

Comme son art, Yazan Halwani a trouvé son identité dans la rue

Mais d’où tire Yazan Halwani cette indignation à toute épreuve ? Né en 1993 à l’ouest de Beyrouth, c’est dès l’âge de 14 ans qu’il commence à graffer, inspiré par la culture urbaine occidentale. IAM et Fonky Family dans ses écouteurs, il pose son blaze un peu partout dans la capitale. “A l’époque, je pensais que c’était cool et que j’étais un peu un gangster confie-t-il derrière ses lunettes ovales, et puis vers 18 ans j’ai commencé à avoir une véritable conscience politique et une réflexion artistique plus profonde.”

Yazan en grosse lettres latines, prénom jordanien peu commun au Liban, laisse peu à peu sa place à de grandes fresques calligraphiées et sans signature : “Ici, ça n’a pas de sens d’utiliser les codes du graff’ occidental. Et puis le street-art inspiré d’une culture du vandalisme est né dans un système politique et culturelle totalement différent. Au Liban, on joue dans une autre cour.”  Ce jeune artiste aime dire que s’il y a bien des vandales dans son pays, ce ne sont d’ailleurs pas les graffeurs… : “Si tu veux faire du vandalisme au Liban, ce n’est pas en taguant un mur mais en faisant de la politique !”

L’Arbre de Mémoire ( Beyrouth 2018/ Tamara Saade)

S’éloignant peu à peu de la scène street-art, Yazan Halwani se présente désormais comme un artiste contemporain spécialisé dans l’espace public. Surtout au regard de sa dernière oeuvre : “L’Arbre de la mémoire“. Cette sculpture, placée au centre de la capitale en juillet dernier, est le premier monument aux morts en hommage aux victimes de la grande famine du Liban (1915-1918). Il est donc loin l’adolescent qui écrivait naïvement son nom dans les rues de la ville : “Se placer dans la rue, c’est ce que faisaient les partis politiques pendant la guerre civile. Et c’est ce qu’ils font encore maintenant en mettant partout leurs affiches… déplore-t-il, Beyrouth a déjà ses rois.”

Donner sa place à une culture absente

Entre les drapeaux des partis politiques, les visages pixelisés des hommes au pouvoir et les panneaux publicitaires XXL, Yazan Halwani tente de donner sa place à une culture absente. S’intéressant à la vie de quartier, il peint ceux qui lui donnent sa singularité à l’instar d’Ali Abdallah, un sans-abri mort de froid. Sa présence sur les trottoirs de Beyrouth avait donné naissance à de nombreuses légendes urbaines, pourtant personne ne lui a porté secours…

Ces personnages du quotidien, le jeune l’artiste leur fait aussi traverser les frontières. Dans une Allemagne en plein débat sur la crise migratoire, il représente sur un immeuble de Dortmund un jeune vendeur de rue syrien : “Ce vendeur de fleurs de dix ans, tout le monde le connaissait dans le quartier. Il était charmant. Quand il est mort pendant la guerre en Syrie, les gens ont ressenti son absence” se souvient-il.

Le vendeur de fleurs ( Dortmund, Allemagne / Yazan Halwani)

Ce lien que Yazan Halwani cultive avec les habitants et la culture populaire lui permet de travailler avec plus de sérénité : “Quand je veux réaliser une fresque sur un immeuble à Beyrouth, je demande la permission au propriétaire car je n’aime pas peindre sans l’autorisation des gens qui vivent là précise-t-il. Si les gens apprécient ce que tu fais, ils vont t’aider. Ils payent l’électricité pour que tu puisses travailler la nuit. Et puis, ils aiment l’œuvre, ils la protègent et la maintiennent en vie.”

Preuve en est que lorsque la fresque de Gibran Khalil Gibran est recouverte par des affiches politiques en pleine période électorale, de nombreuses personnes publient des photos et réagissent sur les réseaux sociaux. Les posters sont retirés mais laissent l’oeuvre quelque peu détériorée : “Les œuvres d’art publiques sont temporaires et sont exposées à une éventuelle détérioration, surtout de la part de partis politiques qui cherchent à s’accaparer l’expression urbaine. Je ne vais pas restaurer cette œuvre mais j’apprécie les efforts entrepris par Nadim Gemayel qui ont abouti au retrait des affiches, et j’espère qu’il soutiendra la culture publique en dehors de la période électorale” réagit l’artiste sur Facebook en avril dernier.

Fier de cet anecdote, Yazan Halwani est maintenant persuadé qu’une partie des Libanais se retrouve dans son travail : “J’ai été très étonné de voir que les gens protégeaient à ce point-là l’art public, dit-il enthousiaste. S’il y avait simplement écrit Fuck Sectarism sur le mur, personne ne l’aurait défendu. Cette fresque de Gibran Khalil Gibran sur un billet de 100 milles livres critique la non-promotion de la culture par le gouvernement. Qu’elle soit saccagée par des posters politiques, ça a agacé les gens.”

Parlons business

Si cette notoriété lui permet de peindre aux quatre coins du monde : Etats-Unis, France, Tunisie, Jordanie etc ; elle attire également de nombreux mécènes et sponsors : “Je travaille uniquement avec des partenaires qui me soutiennent financièrement sans me demander de contrepartie publicitaire. ” assure-t-il.

The Plastic Mannequin and the hybrid folklore dress ( Ammam, Jordanie / Yazan Halwani)

Yazan Halwani ne cache pas avoir déjà été sponsorisé par une banque, un magasin de peinture ou l’Institut Français. Mais son ancien poste d’ingénieur télécom lui permet de subvenir à ses besoins sans tomber dans un art commercial. Quand on lui parle de street-artistes beyrouthins qui collaborent avec des agences de pub, celui-ci ne veut pas pour autant les blâmer : ” En principe tout artiste doit pouvoir vivre de son art. Certes, il ne faut pas que le business prime sur le concept artistique. Mais ces street-artistes sont aussi victimes d’une absence de subvention de la culture.”

Pour sa part, il va lui-même quitter son travail d’ingénieur pour commencer à la rentrée un Master de Business à l’Université d’Harvard. Surprenant pour un artiste mais pour lui ” it makes sense” : “Ce n’est pas nécessairement du business, rassure-t-il, c’est du management, de la création de projet etc…”

Passionné par les enjeux politiques et culturels, il a choisi de reprendre ses études face à l’impuissance que lui conférait un simple statut d’artiste : “Quand tu peins, tu dépends des structures au pouvoir et quand tu n’aimes pas les gens.. tu es dans la merde. Et puis ça m’intéresse de pouvoir penser au long terme ce que devrait être ces institutions.”

The difficulty of the inevitability of leaving things behind ( Mannheim, Allemagne 2017/ Yazan Halwani)

Faire un Master de Business, pour être plus indépendant et faire bouger les lignes dans son pays ? On a envie d’y croire. En attendant, Yazan Halwani s’envole pour les deux prochaines années de son Liban natal. Dans l’éloignement, il assure qu’il sera d’autant plus proche de son pays : “Émigrer, c’est vivre comme une grande majorité des Libanais. Etre nomade fait partie de notre culture et je n’ai pas encore expérimenté ça d’une manière assez forte. Ça va vraiment nourrir mon travail, je pense.” A l’entendre, c’est sûr qu’il reviendra.

 

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