Nawel Ben Kraiem : «La poésie est un endroit où on a le droit d’être complexe»

07 JUIN 2021 | PAR DONIA ISMAIL

À l’affiche de la nouvelle édition des Arabofolies de l’Institut du monde arabe, la chanteuse tunisienne revient avec un recueil intime et politique, «J’abrite un secret» (ed. Bruno Doucey).

Donia ISMAIL : Vous clôturez cette nouvelle édition d’Arabofolies à l’Institut du Monde Arabe, placé sous le signe de l’empouvoirement («empowerment»), qui s’appelle «Obstin.é.e.s. Et vous, êtes-vous obstinée?

Nawel Ben Kraiem : Oui. Je crois qu’il faut une bonne dose d’obstination pour prendre la parole et faire bouger les lignes d’un système dont on sait qu’il est profondément injuste. Je l’ai cette dose d’obstinée.

DI : Ces injustices dont vous parlez, c’est ce besoin de les combattre qui vous a poussé sur la scène?

NBK : La scène est un endroit de combat. Si on y vient, c’est parce que l’on a un besoin de prendre la parole. Cependant, la scène et ce recueil sont un prisme artistique sublimé. Ce n’est pas exactement les mêmes armes.

DI : Vous publiez, «J’abrite un secret» (ed. Bruno Doucey), votre premier recueil de poésie. Qu’est-ce qui a déclenché cette envie de faire de la poésie?

NBK : J’en fais depuis longtemps, sans le nommer ainsi. Depuis que je suis en âge d’écrire, j’écris dans des petits carnets. J’y dépose mon regard sur le monde, des pensées, des réflexions, des émotions… Quelque chose entre le sensible et l’intellectuel. Pour moi la poésie, c’est vraiment cet endroit entre la pensée et l’émotion.

C’est l’art cousin de la chanson car elle commence par des mots déposés entre la pensée et l’émotion. Puis, on les retravaille, on les confronte à une mélodie. La poésie est, à mon sens, une forme plus libre. Je laisse les mots trouver leur espace. J’avais besoin, à un moment, de cette liberté-là, de ce silence.

DI : Qu’est-ce que la poésie apporte de plus que la chanson?

NBK : Une assise en moi-même, quelque chose de très singulier. Chacun a sa spécificité, sa nuance dans sa façon de s’exprimer. «J’abrite un secret» correspond à ma pudeur. Autant je me retrouve dans une forme de radicalité, d’absolu dans ce que je recherche dans un monde plus féministe, plus antiraciste. Autant je ne me retrouve pas du tout dans l’ère du témoignage. Pour moi, la poésie est l’inverse des raccourcis. C’est un endroit où on a le droit d’être complexe, profond, d’être à la fois léger et grave, révolté puis très prévenant par rapport à ses proches et à ses blessures. La poésie m’a permis tout ça. C’est l’art de la nuance, de dire les choses précisément et en secret.

DI: À la lecture de vos poèmes, on ressent une forte influence rap. Quelles ont été vos inspirations?

NBK : Une des premières cassettes que j’ai beaucoup écoutées, c’était «L’École du micro d’argent», de IAM. Je pense que je pourrais encore sortir plusieurs de leurs lignes. Ce qui m’intéressait était la beauté de certaines métaphores, la force des images qui raconte une réalité sociale. En grandissant, j’ai découvert l’art de la punchline chez des artistes comme Youssoupha ou Booba. J’aime quand Youssoupha dit : «J’suis noir deux fois, Je suis renoir». Ce n’est pas tant trouver la bonne image, mais plutôt trouver le mot percutant.

DI : Pourquoi ce titre, «J’abrite un secret»? Finalement, dans ce recueil, vous donnez à voir ce qui se passe dans votre vie, dans votre intime…

NBK : C’est une façon de dire que l’on peut dire les choses avec pudeur. Ce n’est vraiment pas une poésie pour dire de se taire. Au contraire. Il est important de nommer les choses. C’est peut-être la première étape avant d’arriver à un monde plus juste. Je m’inscris dans cette continuité-là. C’est une parole qui libère certaines émotions. Ça m’a fait du bien de les déposer, de parler de mon vécu.

Cependant, le thème du secret permet de laisser au lecteur projeter ses propres fractures. J’ai été élevé culturellement dans cette atmosphère, où le linge sale se lave en privé. Si on le prend par l’endroit du tabou et de la censure, cela peut être une arme également. Il faut trouver les espaces pour les dire, les déposer. Le thème du secret concilie ces deux choses-là.

DI : Finalement, vous racontez la contradiction de se mettre à nu…

NBK : Je pense profondément que c’est important de le faire parce que c’est là que l’on va rencontrer les autres. Cependant, faisons-le en respectant nos secrets, car ce sont nos spécificités.

DI : Dans «Labyrinthe», vous écrivez : «Il paraît que tu nies / La ville où tu es née / Tu as sali ton nid». Est-ce que l’exil est une trahison?

NBK : Ça peut être vécu ainsi. Il n’y a pas une seule manière de vivre l’exil. Ça m’arrive d’être très apaisée voire même fière, puis de ressentir une forme de culpabilité. Cette phrase-là raconte une révolte. On va avec tellement de fantasmes vers l’ailleurs. Quand il nous déçoit, il a y cette impression de s’être fait piéger, et cette culpabilité d’avoir quitté sa patrie. C’est une double peine.

DI : Dans ce recueil, vous rendez hommage à une grand artiste algérien, décédé lors du premier confinement : Idir. Vous dites : «Passeur de rêves / Passeur de rives». Quel a été sa place dans votre vie?

NBK : C’était une figure vraiment apaisante. C’était important après une partie assez dure sur les souvenirs d’enfance, de mettre en avant cette figure familiale. Ce n’était ni un père ni un oncle, mais une voix que l’on écoutait beaucoup.Je ne comprenais pas tout car nous ne sommes pas berbérophones dans la famille. Je sentais déjà que c’était une fierté pour mes parents. Il y a cette magie dans ses chansons, qui nous enveloppe, qui concilie les deux cultures. Il fait vraiment partie de ses figures de fierté, de résilience.

Nawel Ben Kraiem clôtura cette nouvelle édition d’Arabofolies, le 26 juin 2021. Les billets de ce concert ainsi que la totalité du programme sont à retrouver sur le site internet de l’Institut du Monde Arabe.

visuel : ©Victor Delfim

 

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