Entretien Marwan Rashed : “La philosophie arabe n’est pas une citadelle coupée du reste du monde” Marwan Rashed, propos recueillis par Ariane Nicolas publié le 06 janvier 2022


Détail représentant Ibn-Rushd (Ibn Rushd) connu sous le nom latin de Averroes (1126-1198), philosophe et mathématicien arabe, fondateur de la pensée laique. Fresque de Andrea Bonaiuto (ou Bonaiuti) dit Andrea da Firenze (1343-1377), 1365. Eglise Santa Maria Novella, Florence. ©Raffael/Leemage

Entretien

Marwan Rashed : “La philosophie arabe n’est pas une citadelle coupée du reste du monde”

Marwan Rashed, propos recueillis par Ariane Nicolas publié le  

L’Institut du monde arabe, à Paris, lance un nouveau rendez-vous dont Philosophie magazine est partenaire : les « Jeudis de la philosophie arabe », cycle de rencontres organisé par le philosophe Jean-Baptiste Brenet, qui aura lieu tous les premiers jeudis du mois. Dans ce cadre, nous avons rencontré Marwan Rashed, professeur d’histoire de la philosophie grecque et arabe à l’université Sorbonne Université, qui donnera une conférence sur le thème : « Le problème de l’orientalisme ». Dans cette interview inaugurale, il explique notamment pourquoi, au Moyen Âge, le monde méditerranéen constituait un seul et même espace philosophique.

 

On connaît déjà l’orientalisme en peinture, qui offre une représentation souvent caricaturale d’un Orient mythologique à la fois lascif, figé dans le temps et violent. Quelles sont les idées reçues associées à la philosophie arabe, qui renvoient au « problème de l’orientalisme » ?

Marwan Rashed : Encore aujourd’hui, l’idée selon laquelle la pratique philosophique en terre d’Islam n’aurait pas beaucoup de valeur reste bien ancrée. Certains imaginent que la production culturelle de cette région aurait essentiellement eu une fonction patrimoniale : celle de conserver et de transmettre en Occident les savoirs hérités de la Grèce antique. C’est une vue de l’esprit, car de cette zone ont émergé des idées tout à fait nouvelles, et pas seulement le chiffre zéro ou le thé à la menthe. L’autre cliché, c’est de dire que les penseurs arabes seraient toujours des théologiens. Ils n’auraient fait que rendre le Coran compatible avec Aristote. Là encore, on s’égare : si la plupart des penseurs sont musulmans, juifs, chrétiens ou sabéens, d’autres sont agnostiques, ou abordent la métaphysique et les sciences sans référence à la religion. D’une manière générale, le problème de l’orientalisme, c’est de vouloir caractériser d’une manière univoque un phénomène très complexe et hétéroclite. La civilisation arabo-musulmane n’est pas un bloc homogène qui pourrait être traité en tant que tel.

 

“Du monde arabo-musulman a émergé des idées tout à fait nouvelles, et pas seulement le chiffre zéro ou le thé à la menthe”
Marwan Rashed

 

Quels sont les auteurs ou les concepts arabes les plus déconsidérés, selon vous, et qui gagneraient à être (re)découverts par les non-spécialistes ? 

Il ne faut pas parler ici en termes de penseurs, mais plutôt de traditions de pensée. Les penseurs les moins « reconnus » sont, tout simplement, ceux qui n’ont pas été traduits en latin – à la période médiévale et renaissante –, ni dans une langue européenne vernaculaire – à l’époque moderne. Il s’agit, pour l’essentiel, de ceux qui appartenaient aux écoles les plus opposées à l’aristotélisme et aux courants de pensée néoplatoniciens initiés par les Grecs. Ce sont donc, pour certains, des auteurs très originaux, qui ont cherché à mettre en place des systèmes du monde et des représentations de l’humain en rupture avec ceux d’Aristote. Ces penseurs ont inventé la notion de mode d’être, qui sera centrale dans la grande métaphysique du XVIIe siècle (chez Descartes et Spinoza en particulier), celle de chose, qui bouleversera l’histoire de la métaphysique, ils ont accordé, ce qui ne s’était jamais vu dans l’Antiquité, un statut ontologique à l’impossible, ils ont renouvelé la problématique de l’atomisme, de la liberté, etc.

 

Pourquoi des intellectuels occidentaux ont-ils eu tendance à vouloir réduire cette aire géographique à un bloc unifié ?  

L’orientalisme naît en Europe au XIXe siècle, au même moment que les nations modernes. Ces nationalismes européens se sont constitués de manière « volontariste », dans le sillage de l’idéologie romantique qui valorisait les mythes des origines, voire, via les langues, des races… D’où les romans nationaux. Cette façon d’écrire l’histoire, a pu influencer la façon de comprendre les échanges et les interactions scientifiques à l’échelle mondiale. Une vision simpliste de l’histoire s’est imposée, a fortiori à l’égard de régions méconnues, situées en dehors de l’Europe.

 

L’orientalisme reconduit également un antagonisme réel entre deux zones du monde qui ont souvent été en conflit… 

C’est vrai, mais cela ne suffit pas vraiment à expliquer cette façon d’essentialiser une culture qui est géographiquement et historiquement très proche de l’Europe. Le monde arabo-islamique est historiquement une zone de haute culture où les idées et les savoirs venus d’ailleurs ont été travaillés pendant des siècles, de sorte que la constitution d’une « identité » (façon citadelle) coupée du reste du monde est une vue de l’esprit. Le monde arabo-musulman n’a fait qu’un avec l’Europe depuis longtemps, par le biais d’échanges, de traductions, de guerres aussi… Ces deux aires géographiques se sont entre-traduites et entre-envahies en permanence. Entre elles, c’est un peu le même type de relation qu’entre la France et l’Allemagne ou la France et l’Angleterre. Pour ce qui concerne l’histoire de la philosophie et des sciences, la Méditerranée est un monde unique. Outre cet aspect géopolitique, il faut aussi souligner les logiques propres au monde universitaire. Quand on travaille sur des domaines dits de « niche », comme la philosophie arabe, qui suppose une certaine technicité, il existe un double écueil : l’orchidée ou le ghetto. Tantôt on grossit le trait, fasciné par son objet, et on tombe dans la caricature – positive ou négative. Tantôt on devient un spécialiste aride qui n’arrive pas à se faire entendre en dehors de son département. Pour trouver un juste équilibre, il faut savoir se garder des postures de grand intercesseur entre nous et un « ailleurs », qui est de toute façon toujours moins étranger qu’on ne l’imagine.

“Si vous négligez l’étape arabe, vous passez à côté de tellement de choses !”

Marwan Rashed

Comment expliquer que la philosophie et les sciences arabes restent relativement marginales – ou marginalisées – dans les lycées et les universités en Europe ?

Le savoir académique européen n’a pas accordé à cette situation d’interpénétration totale l’importance qui lui était due. Quand vous regardez le temps long, si vous négligez l’étape arabe, vous passez à côté de tellement de choses ! Pour comprendre Descartes, Spinoza, Leibniz, il faut avoir une idée de la façon dont les savoirs arabes ont été ingurgités par l’Europe entre le XIIe et le XVIe siècle. Des disciplines ont été créées ou développées en Orient (l’algèbre, l’optique, des pans de la médecine). En philosophie, Avicenne est sans doute le premier à théoriser la distinction entre essence et existence. De son côté, Maïmonide a inspiré le Spinoza des Cogitata metaphysica ou le Leibniz du Pacidius Philalethi, un magnifique traité sur le mouvement. Le Guide des égarés de Maïmonide, une œuvre composée par un penseur juif dans un contexte arabo-musulman et elle-même traduite en latin dans l’Europe chrétienne, est une source majeure d’inspiration pour les philosophes classiques. On l’a trop souvent oublié.

 

Comment s’est fait cet oubli ?

Il ne s’agit pas d’une amnésie complète. Selon les époques, il y a des résurgences, des phases latentes, parfois des dithyrambes. On a toujours su que les savoirs arabes étaient essentiels au Moyen Age, au point que l’arabité des médiévaux latins a été une façon pour certains penseurs de la Renaissance de rejeter le Moyen Age latin ! Le problème est de savoir non pas que la chose a existé ou existe, mais de l’appréhender dans sa richesse, sa complexité historique. S’agit-il d’une fioriture décorative ou d’une dimension de notre identité culturelle en tant qu’Européens ? C’est ce qui est en jeu avec le problème de l’orientalisme.

“L’ennemi véritable d’Edward Said, c’est l’idée selon laquelle vous pouvez mettre à distance l’Orient, comme si vous parliez d’une espèce animale”


Marwan Rashed

L’Orientalisme est aussi un livre d’Edward Said, qui dénonce la construction par l’Occident d’un Orient caricatural et diabolisé. Pouvez-vous nous rappeler en quoi ce livre a été précurseur et en même temps décrié ?

D’abord, le retentissement de L’Orientalisme tient à la personnalité même de son auteur. Palestinien exilé aux États-Unis, professeur charismatique à Columbia, Edward Said écrit remarquablement bien, avec une belle plume de polémiste. Le même livre écrit par un enseignant d’une université de province égyptienne n’aurait sans doute pas produit autant de remous ! Mais en1978, quand paraît le livre, les mouvements de libération nationale sont terminés et d’une certaine manière, le discours paternaliste d’un pays envers un autre ne fonctionnait déjà plus complètement. Au fond, l’ennemi véritable d’Edward Said est celui-ci : c’est l’idée selon laquelle vous pouvez mettre à distance l’Orient et faire porter sur ce monde un regard parfaitement extérieur, analytique et froid, comme si vous parliez d’une espèce animale. Il a cette intuition percutante, du reste très universaliste, que le savoir ne répond pas au schéma analysant/analysé. Pour le démontrer, Edward Said n’y est pas allé avec le dos de la cuillère. Il fait l’hypothèse qu’il y a une relation profonde entre la science orientaliste et l’entreprise coloniale européenne. Et il s’en prend directement à des orientalistes américains éminents, qui n’ont pas manqué de lui répondre en exploitant ce qu’ils jugeaient être les failles de son argumentation.

 

Quelles étaient ces failles ?

Son attaque est tellement frontale qu’elle dégarnit un peu ses arrières. À mon sens, Edward Said défend une position vraie sur le fond mais contestable dans une série de micro-arguments ou de faits qui ne tiennent pas complètement la route. Par exemple, il s’est concentré sur les auteurs anglais et français mais a évacué l’orientalisme issu de l’Allemagne, pays qui lui, n’avait pas d’empire colonial. Il achoppe ainsi sur Goethe et son Divan occidental-oriental. L’écrivain allemand avait tout de même appris l’arabe et le persan pour étudier la poésie orientale… Il faut être paranoïaque pour voir dans sa démarche quelque chose d’oppressant ou de policier ! Plus généralement, je dirais que le problème de Said, c’est Foucault. Sa position est ouvertement foucaldienne en ce qu’elle consiste à interpréter tout « discours » comme une stratégie de pouvoir. Cette conception du savoir me paraît limitée. Il me semble que l’on peut garder certains apports de Said, sur la conception hybride et évolutive des civilisations par exemple, tout en souhaitant une sorte de « défoucaldisation » du saïdisme.

“Le risque, c’est que la focalisation sur l’identité des études postcoloniales ne soit finalement qu’un orientalisme inversé”
Marwan Rashed

 

De nos jours, l’identité (re)devient une notion centrale dans les débats publics. Diriez-vous que le décolonialisme reconduit certains clichés sur l’Orient, en oblitérant notamment son caractère pluriel, hybride, évolutif ? 

D’un point de vue idéologique, je suis de cœur avec les études postcoloniales. Mais le risque, c’est que cette focalisation sur l’identité ne soit finalement qu’un orientalisme inversé. Nous devons rejeter les discours ignorants, qui ne prennent pas en compte la complexité historique des choses et disqualifient la dimension universelle du savoir. Il faudrait pouvoir continuer à maintenir un discours post-saïdien, ouvert, qui ne se crispe pas sur des fantasmes identitaires nauséabonds, mais qui soit suffisamment éclairé pour coller à l’histoire humaine avec un minimum d’information et de compétence.

 

Retrouverl’article original sur:

 

 

Philippe Hitti, l’historien libano-américain à qui la culture arabe doit tant

Si la langue et la culture arabes se sont développées au sein des universités américaines, c’est surtout grâce à cet auteur, éditeur et professeur originaire de Chemlane, dans le caza de Aley.

OLJ / Par Pauline Mouhanna Karroum, Washington DC, le 16 novembre 2020.

« Entre 850 et 1150, durant plus de 300 ans, les Arabes ont été le peuple le plus cultivé au monde. » Cette phrase que l’historien Philippe Hitti prononce dans un entretien en 1971* est significative de la fierté qu’il tirait de son appartenance, celle-là même qui a été au cœur de tout son travail. Hitti a dédié sa vie, ses études, ses recherches et ses livres aux Arabes, faisant de son mieux pour expliquer aux Américains la richesse de leur patrimoine, leurs accomplissements dans les domaines de la littérature, de la science…

Philippe Hitti, originaire de Chemlane (Aley) où il voit le jour en 1886, obtient un diplôme d’histoire de l’Université américaine de Beyrouth en 1908. Il y enseigne durant cinq ans et se rend ensuite aux États-Unis pour poursuivre ses études au sein de la Colombia University à New York. En 1926, il y décroche haut la main son doctorat en études orientales. Il sera d’ailleurs le tout premier étudiant d’origine arabe à obtenir un tel diplôme aux États-Unis. Il retourne néanmoins au Liban et y enseigne jusqu’en 1926.

Cette année-là est importante dans son parcours pour deux raisons. D’une part, la prestigieuse Princeton University lui propose un poste de professeur titulaire : il accepte et y enseignera la littérature sémitique. D’autre part, la maison d’édition The Macmillan lui propose de rédiger un livre sur l’histoire des Arabes. Hitti croit à tort qu’au bout d’un an, le projet de rédaction de son manuscrit sera achevé. Or ce n’est que dix ans plus tard, en 1937, que paraît son célèbre ouvrage History of Arabs. Avec humour, il raconte dans une interview comment les maisons d’édition ne comptaient imprimer qu’une centaine de copies de son livre. Elles s’étaient bien trompées puisque depuis l’année de sa publication cet ouvrage s’écoule tous les ans à des milliers d’exemplaires.

Au-delà du nombre de copies vendues, l’importance de ce livre provient du fait qu’il avait une valeur intellectuelle inégalée pour l’époque. Hitti ne s’arrête pas là et gravit les échelons au sein de la Princeton University, y créant un département d’études sur le Moyen-Orient, avec un focus particulier sur le monde arabe et l’islam. Établir un tel centre, le premier du genre aux États-Unis, a été particulièrement difficile. C’est ce que l’historien raconte dans son entretien en 1971.

« Très tôt, j’ai senti qu’il existe un besoin de développer et d’institutionnaliser les études sur l’islam et les Arabes aux États-Unis. Mais je prêchais dans le désert puisque personne ne considérait que cela était utile. On me répondait souvent que ce projet n’avait aucun sens. Et je leur répliquais qu’il y a 500 millions de musulmans dans le monde (à l’époque), et 100 millions de personnes qui parlent l’arabe, arguant qu’ils ont besoin de les comprendre et de communiquer avec eux. » Hitti s’est battu et avec persistance pour que cette vision américaine du monde arabe change.

Redécouvrir un legs remarquable

Dans l’introduction d’une des éditions du livre The Arabs : A Short History (publié à l’origine par Philippe Hitti en 1949), il est souligné à juste titre que c’est grâce au long engagement de l’historien que d’autres départements portant sur le Moyen-Orient ont pu voir le jour dans diverses universités. C’est grâce à lui que des professeurs, des chercheurs et surtout des étudiants ont manifesté un intérêt envers la langue arabe et son rayonnement dans le monde. Et ce sont justement les étudiants qui ont le plus marqué Philippe Hitti. En 1954, quand il a pris sa retraite de Princeton University, c’est le contact humain et le rapport qu’il a établi avec eux qui lui ont le plus manqué. « Mes étudiants sont une partie de ma vie. Ils posent des questions intéressantes, me défient », a-t-il écrit.

Le 28 décembre 1978, le professeur s’éteint. Cependant, son parcours et son mérite ne sont pas tombés aux oubliettes. Il a ouvert la voie aux études ethniques non conformistes et leur a permis d’exister et de se développer aux États-Unis. Aujourd’hui, alors que ce pays s’interroge sur son identité et sur la coexistence de ses différentes composantes, il est plus que jamais nécessaire de redécouvrir le legs de Philippe Hitti.

* https ://archive.aramcoworld.com/issue/197104/a.talk.with.philip.hitti.htm

 

Ali, le secret bien gardé : Figure du premier maître en spiritualité shi’ite / Mohammad-Ali Amir-Moezzi

Ali, gendre et cousin du prophète Muhammad, est au centre de trois événements historiques majeurs indissociables des débuts de l’islam : le problème de la succession de Muhammad, les conflits et guerres civiles entre Musulmans, et enfin l’élaboration du Coran et du Hadith. C’est à lui que Mohammad Ali Amir-Moezzi consacre une étude, au fait des recherches les plus récentes, et ouverte à ses multiples aspects mystiques. A partir d’une analyse historique et philologique des sources anciennes ou récentes, cet ouvrage montre que le shi’isme est la religion du Maître comme le christianisme est celle du Christ, et Ali le premier Maître ainsi que l’Imam par excellence des Shi’ites. Le shi’isme peut donc être défini, dans ses aspects religieux les plus spécifiques, comme la foi absolue en Ali. Homme divin, lieu de la manifestation la plus parfaite des attributs de Dieu, en même temps refuge, modèle et horizon spirituels. Par-delà les prises de position et les polémiques séculaires, Mohammad Ali Amir-Moezzi nous restitue les multiples facettes de ce personnage de l’islam des origines, le seul des Compagnons du Prophète demeuré jusqu’à nos jours l’objet d’une fervente dévotion pour des centaines de millions de fidèles en terre d’islam, notamment en Orient.

 

Prix : 43CHF

Jean-Baptiste Brenet: «La pensée s’écrit aussi en arabe»

Jean-Baptiste Brenet signe une adaptation de «Vivant fils d’Eveillé», un conte philosophique du penseur andalou du XIIe siècle Ibn Tufayl. Le chef-d’œuvre subjuguera l’Europe lettrée puis sera oublié. Cette remarquable réécriture remet en lumière une poésie et une pensée, à la croisée des mondes

 

 

Lisbeth Koutchoumoff Arman

Publié dimanche 1 mars 2020 à 12:41

 

 

Si l’Europe n’a retenu que le Robinson de Daniel Defoe, le mythe de l’homme qui grandit seul sur une île est bien plus ancien et a connu de nombreuses versions. L’une d’elles est un conte philosophique, Vivant fils d’Eveillé, chef-d’œuvre de poésie et de réflexion métaphysique, écrit au XIIe siècle par le penseur andalou Ibn Tufayl. Il faudra attendre la fin du XVIIe siècle pour que le récit soit traduit en latin, par un Anglais. L’Europe lettrée fête alors le texte sous le titre Le Philosophe autodidacte. Locke, Leibniz et Spinoza le connaissent. Plus tard, Daniel Defoe l’a nécessairement lu. Puis, le conte d’Ibn Tufayl retombe largement dans l’oubli.

Professeur de philosophie arabe à Paris 1, auteur de plusieurs livres sur Averroès notamment, Jean-Baptiste Brenet signe aujourd’hui une remarquable adaptation de Vivant fils d’Eveillé qu’il intitule Robinson de Guadix. Resserrée et restructurée sous la forme d’un monologue, la fable – sa beauté littéraire, le maillage serré de ses influences philosophiques – revient ainsi sous une lumière nouvelle. Jean-Baptiste Brenet a entamé le 28 février un semestre d’enseignement de philosophie arabe à l’Université de Lausanne.

Lire aussi: Le maître livre d’Averroès, Le philosophe côté cour, côté jardin enfin publié en français

Un homme donc grandit seul sur une île de l’Inde, sous l’équateur. Il est né de «génération spontanée», sans père ni mère. A moins qu’une princesse ne se soit débarrassée d’un enfant caché… Quoi qu’il en soit, Hayy (Vivant en arabe) est élevé par une biche, au milieu des animaux. Par sa seule intelligence, sans langage, sans livres, sans maître, sans religion, il questionne tout ce qui l’entoure. Année après année, il progresse dans la connaissance jusqu’à atteindre le sommet de la métaphysique, la vérité absolue. Survient un autre homme, Absal, venu d’une île proche où la nouvelle foi s’est implantée (l’islam n’est pas nommé). Absal devient le disciple de Hayy et le conduit sur l’autre île pour qu’il y instruise ses amis. L’enseignement de Hayy ne récoltera qu’incompréhension et rejet. Hayy retourne alors sur son île avec Absal, «pour adorer Dieu jusqu’au certain».

Le Temps: Par quels chemins êtes-vous arrivé à la philosophie arabe?

Jean-Baptiste Brenet: Pour devenir professeur, au début des années 1990, j’avais commencé à étudier Thomas d’Aquin, la scolastique latine, et je sentais bien que la pensée arabe était là, en creux, et qu’il fallait aller y voir pour mieux comprendre. Au même moment, je commençais à travailler avec Alain de Libera, qui traduisait alors Averroès, et qui avait écrit des pages formidables sur le besoin de repenser l’histoire de la philosophie en ne se centrant plus, pour l’époque moderne, sur l’Europe et le latin. C’était neuf, vivant, et fort peu connu. C’est de lui que l’impulsion décisive est venue.

Vous vous êtes spécialisé dans la philosophie de l’Andalousie musulmane. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette période?

Il y a quelque chose de familial, peut-être. Ma grand-mère, à qui je dois tant, a grandi à Cordoue… Cela étant, l’Andalousie musulmane est un carrefour extraordinaire; les religions, les textes, les sciences s’y croisent. C’est un lieu de passage crucial dans l’histoire de ce qu’on appelle le «transfert des études» et j’y vois un chaînon indispensable pour lier pensée grecque et pensée latine. Ce qui m’intéresse, ce sont les phénomènes d’héritage des concepts, leurs traductions et leur relance dans d’autres aires géographiques et culturelles. La rationalité scientifique s’est écrite aussi en langue arabe, en terre d’islam. Nous sommes tous des héritiers, pour penser le pouvoir, le rapport à la religion, la félicité, l’anthropologie, l’usage du corps, etc., de ce qui s’y est discuté.

Pourquoi adapter ce conte philosophique aujourd’hui?

Le texte est une énigme et il demande qu’on se l’approprie, qu’on le reformule, il appelle sa propre relance. Sa poésie l’autorise, je crois. Et de manière plus générale, tout ce qui permet d’inscrire la pensée arabe dans le jeu de la rationalité commune, dans le débat des idées, est bienvenu et nécessaire, pour des raisons intellectuelles et humaines évidentes.

La philosophie arabe reste une «terra incognita»?

Largement. L’enseignement de la philosophie fait trop souvent un bond de plusieurs siècles en écartant la pensée du Moyen Age, cet âge d’or de l’islam. On passe d’Aristote, Platon, Plotin à… Montaigne. Au programme du baccalauréat français, qui peut-on choisir comme philosophes arabes? Un seul, Averroès. Dans une classe de philosophie, qui peut citer trois philosophes ou trois grands textes arabes? Qui peut faire dialoguer Kant, Descartes, Leibniz avec ces penseurs, Al-Kindî, Al-Fârâbî, Avicenne, d’un aussi grand génie? La pensée n’est pas que grecque ou latine, ce devrait être évident. Les rayonnages de nos bibliothèques devraient accueillir les chefs-d’œuvre des penseurs arabes au même titre que la Critique de la raison pure. Et pas seulement la philosophie au sens strict, d’ailleurs. A côté des textes de saint Augustin, il faudrait accueillir des textes de théologie musulmane, qui n’ont pas moins contribué à l’histoire de la rationalité, à la pensée mondiale. Cela vaut également pour les pensées chinoise ou indienne, du reste.

Qui était Ibn Tufayl?

Il est né à Guadix, au nord-est de Grenade, vers 1116. C’est un fils de famille qui a reçu une bonne éducation. Il se dit Arabe. Un temps médecin à Grenade, on ne trouve sa trace qu’en 1147 lorsqu’il accompagne un ami à Marrakech auprès du prince almohade de l’époque. Devenu secrétaire d’un administrateur à Tanger, il est ensuite nommé médecin personnel du prince Abou Ya’coub Youssouf à qui il présente Averroès qui pourra ainsi se lancer pleinement dans son travail de commentateur d’Aristote. A sa mort, en 1185, Ibn Tufayl aura droit à des funérailles officielles.

A-t-il été le mentor d’Averroès?

Il est son aîné et son promoteur, en un sens. Mais pas son maître. J’aimerais pouvoir remonter dans le temps pour voir quelles furent leurs relations, car ils ne défendent pas les mêmes doctrines… Sur la correspondance entre la philosophie et la religion (l’islam, en l’occurrence), par exemple, ils sont proches et soutiennent l’idée que la seconde est la version symbolique de la première. Mais ils divergent quand il est question de la place du philosophe dans la cité et son rapport au pouvoir. Pour Averroès, le philosophe ne peut exister que dans une société bien organisée, c’est un animal politique; pour Ibn Tufayl, le penseur ne s’accomplira que seul, sur son île, désespérant d’une partie de l’humanité.

La quasi-totalité de l’œuvre d’Ibn Tufayl a malgré tout disparu…

Oui, il ne nous reste que ce conte, Vivant fils d’Eveillé, et deux poèmes, alors qu’il semble avoir beaucoup écrit. Les grands philosophes arabes qui nous sont parvenus sont d’abord ceux qui ont été traduits en latin et que les scolastiques, Thomas d’Aquin, Duns Scot et les autres, ont lus et fait perdurer jusqu’à Descartes. De façon curieuse, l’œuvre d’Ibn Tufayl n’a pas suivi ce chemin.

Comment «Vivant fils d’éveillé» a-t-il été sauvé de l’oubli?

On le doit à un Anglais du XVIIe siècle, Edward Pococke, éminent orientaliste, premier professeur d’arabe à Oxford. Dans les années 1630-1640, au cours d’un voyage en Syrie, il exhume un manuscrit du texte d’Ibn Tufayl et le rapporte en Angleterre. Il chargera son fils de l’éditer et de le traduire en latin. Lui-même va rédiger une préface puis assurer la diffusion du livre en faisant jouer sa connaissance du milieu intellectuel de l’époque. Il y avait eu des traductions en hébreu et de l’hébreu au latin aux XIVe et XVe siècles, mais leur écho avait été très limité. La traduction bilingue arabe-latin de Pococke fils en 1671 va tout changer.

Comment l’Europe des lettres reçoit-elle le texte?

Le livre est un best-seller, l’impact est considérable. Un an à peine après la traduction en latin, le texte est traduit en néerlandais par un certain SDB, c’est-à-dire sans doute, à l’envers, Baruch de Spinoza. Spinoza n’a pas traduit lui-même, mais le texte fut jugé suffisamment important pour que l’un de ses amis, Bouwmeester, le fasse. Nous sommes en 1672, Spinoza est encore en train d’élaborer L’Ethique et il est très stimulant d’imaginer qu’il avait Vivant fils d’Eveillé sous les yeux.

Pourquoi?

Les deux philosophies ne se confondent pas, et certains points devaient même heurter Spinoza pour qui «l’homme est un Dieu pour l’homme», qui fustige les mélancoliques louant la vie sauvage et rustique, mésestimant les hommes et admirant les bêtes. Mais d’autres aspects les rapprochent, comme l’idée que toutes les choses, en un sens, soient une, qu’il n’y ait à proprement parler qu’un seul être dont toutes les réalités ne seraient que des manifestations. Entre la «substance» unique de Spinoza et cette conception de l’être, les échos sont forts. Et l’on pourrait en dire autant, dans d’autres domaines, avec Leibniz et Locke.

Comment résumeriez-vous la pensée d’Ibn Tufayl?

Sa philosophie est un syncrétisme. Une première composante est le néoplatonisme d’Avicenne qui présente l’univers comme émané d’un premier principe et défend une conception spiritualiste de l’homme. Deuxième source importante, le théologien Al-Ghazali, personnage ambigu, qui à la fois attaque les philosophes, les taxe d’infidélité, et conteste la soumission à l’autorité, l’obéissance passive, pour prôner un rapport actif au savoir et à la foi. Il fut soufi, par ailleurs. Ibn Tufayl va essayer d’articuler la pensée rationnelle d’Avicenne à celle d’Al-Ghazali.

Etait-il soufi lui-même?

Oui et le soufisme irrigue son texte de part en part. C’est la troisième composante de sa théorie. Sa force est de ne pas faire du soufisme une alternative à la philosophie. Pour lui, le soufisme est le couronnement de la philosophie. La philosophie bien comprise possède en son sommet une dimension mystique, c’est-à-dire une expérience directe de l’absolu. Au terme de la spéculation, nous dit-il, il convient de quitter les livres. Il ne s’agit plus seulement de savoir, il faut «voir» ce que l’on sait, en faire l’intuition, le «goûter».

En quoi Ibn Tufayl parle-t-il encore aux lecteurs d’aujourd’hui?

Les grands textes ont de grandes questions. C’est le cas ici, et les problèmes de Vivant fils d’Eveillé sont encore les nôtres. Sans parler des pages magnifiques où pointe une sorte d’écologie avant l’heure – le personnage se soucie de sauvegarder les plantes, de ne pas blesser les animaux, de ne pas ravager les espèces. Ibn Tufayl demande ceci, qui nous touche: que veut dire s’accomplir pour un penseur, et pour un humain de façon générale? Où se joue le bien-être, la félicité? Dans un certain rapport au corps, à l’intellect et au savoir? Cela passe-t-il par la société ou faut-il s’isoler? Et qu’est-ce qui structure cette société? Religion et philosophie se rencontrent-elles? Quel est, enfin, le rapport entre philosophie et littérature? Toutes ces questions sont ramassées dans ce livre que le temps nous laisse.


Roman

Jean-Baptiste Brenet

Robinson de Guadix. Une adaptation de l’épître d’Ibn Tufayl, «Vivant fils d’Eveillé»

Préface de Kamel Daoud

Verdier, 116 p.

Retrouver l’article sur le site du Journal LE TEMPS

Mohammed, prophète de l’islam – Malek Chebel

A l’aube du VIIe siècle, l’Arabie a été réveillée de sa torpeur millénaire par un souffle puissant et jusque-là inconnu, l’islam. Son émergence fut particulièrement rapide car il a fallu à Mohammed, le nouveau prophète, seulement quelques années, de 610 à 632, pour imposer une nouvelle religion, à la fois monothéiste et abstraite dans son horizon de pensée. Malek Chebel, spécialiste du monde arabe, montre comment le Prophète, homme de doctrine et de pouvoir, a voulu que l’islam tienne compte de l’expérience humaine dans sa double part, sublime d’un côté, ordinaire de l’autre, divine par ses aspirations, terrestre par son exercice. Balayant ici préjugés et approximations, il confirme qu’il est plus que jamais nécessaire de connaître la destinée du Prophète pour bien comprendre la vérité et la richesse de son enseignement.

Prix : 16chf

Lumière sur le Moyen Âge (3/4) Le rayonnement d’Averroès

SAVOIRS
LES CHEMINS DE LA PHILOSOPHIE par Adèle Van Reeth et Anastasia Colosimo

Averroès est un penseur arabe andalou du XIIème siècle héritier de la philosophie latine et dont l’influence est grande au Moyen Âge malgré des critiques de son temps et plus tard. Qu’a-t-il transmis dans l’histoire philosophique ?

 

Emission présentée par Anastasia Colosimo

Ibn Rochd de Cordoue est connu en Occident sous son nom latinisé d’Averroès.
Né à Cordoue en Espagne en 1126, il est initié très tôt par son père à la jurisprudence et à la théologie. Par la suite, il étudie la philosophie, la médecine, l’astrologie, la physique et les mathématiques.
Il consacre sa vie et son oeuvre à celle du philosophe grec Aristote. La pensée qu’il construit entraîne des débats houleux au sein du monde chrétien, il trouve autant de disciples que de fervents opposants.
Qui était-il et quelle est donc la portée de sa pensée dans l’histoire de la philosophie ?

RETROUVEZ L’EMISSION SUR LE SITE DE FRANCE CULTURE