Philippe Hitti, l’historien libano-américain à qui la culture arabe doit tant

Si la langue et la culture arabes se sont développées au sein des universités américaines, c’est surtout grâce à cet auteur, éditeur et professeur originaire de Chemlane, dans le caza de Aley.

OLJ / Par Pauline Mouhanna Karroum, Washington DC, le 16 novembre 2020.

« Entre 850 et 1150, durant plus de 300 ans, les Arabes ont été le peuple le plus cultivé au monde. » Cette phrase que l’historien Philippe Hitti prononce dans un entretien en 1971* est significative de la fierté qu’il tirait de son appartenance, celle-là même qui a été au cœur de tout son travail. Hitti a dédié sa vie, ses études, ses recherches et ses livres aux Arabes, faisant de son mieux pour expliquer aux Américains la richesse de leur patrimoine, leurs accomplissements dans les domaines de la littérature, de la science…

Philippe Hitti, originaire de Chemlane (Aley) où il voit le jour en 1886, obtient un diplôme d’histoire de l’Université américaine de Beyrouth en 1908. Il y enseigne durant cinq ans et se rend ensuite aux États-Unis pour poursuivre ses études au sein de la Colombia University à New York. En 1926, il y décroche haut la main son doctorat en études orientales. Il sera d’ailleurs le tout premier étudiant d’origine arabe à obtenir un tel diplôme aux États-Unis. Il retourne néanmoins au Liban et y enseigne jusqu’en 1926.

Cette année-là est importante dans son parcours pour deux raisons. D’une part, la prestigieuse Princeton University lui propose un poste de professeur titulaire : il accepte et y enseignera la littérature sémitique. D’autre part, la maison d’édition The Macmillan lui propose de rédiger un livre sur l’histoire des Arabes. Hitti croit à tort qu’au bout d’un an, le projet de rédaction de son manuscrit sera achevé. Or ce n’est que dix ans plus tard, en 1937, que paraît son célèbre ouvrage History of Arabs. Avec humour, il raconte dans une interview comment les maisons d’édition ne comptaient imprimer qu’une centaine de copies de son livre. Elles s’étaient bien trompées puisque depuis l’année de sa publication cet ouvrage s’écoule tous les ans à des milliers d’exemplaires.

Au-delà du nombre de copies vendues, l’importance de ce livre provient du fait qu’il avait une valeur intellectuelle inégalée pour l’époque. Hitti ne s’arrête pas là et gravit les échelons au sein de la Princeton University, y créant un département d’études sur le Moyen-Orient, avec un focus particulier sur le monde arabe et l’islam. Établir un tel centre, le premier du genre aux États-Unis, a été particulièrement difficile. C’est ce que l’historien raconte dans son entretien en 1971.

« Très tôt, j’ai senti qu’il existe un besoin de développer et d’institutionnaliser les études sur l’islam et les Arabes aux États-Unis. Mais je prêchais dans le désert puisque personne ne considérait que cela était utile. On me répondait souvent que ce projet n’avait aucun sens. Et je leur répliquais qu’il y a 500 millions de musulmans dans le monde (à l’époque), et 100 millions de personnes qui parlent l’arabe, arguant qu’ils ont besoin de les comprendre et de communiquer avec eux. » Hitti s’est battu et avec persistance pour que cette vision américaine du monde arabe change.

Redécouvrir un legs remarquable

Dans l’introduction d’une des éditions du livre The Arabs : A Short History (publié à l’origine par Philippe Hitti en 1949), il est souligné à juste titre que c’est grâce au long engagement de l’historien que d’autres départements portant sur le Moyen-Orient ont pu voir le jour dans diverses universités. C’est grâce à lui que des professeurs, des chercheurs et surtout des étudiants ont manifesté un intérêt envers la langue arabe et son rayonnement dans le monde. Et ce sont justement les étudiants qui ont le plus marqué Philippe Hitti. En 1954, quand il a pris sa retraite de Princeton University, c’est le contact humain et le rapport qu’il a établi avec eux qui lui ont le plus manqué. « Mes étudiants sont une partie de ma vie. Ils posent des questions intéressantes, me défient », a-t-il écrit.

Le 28 décembre 1978, le professeur s’éteint. Cependant, son parcours et son mérite ne sont pas tombés aux oubliettes. Il a ouvert la voie aux études ethniques non conformistes et leur a permis d’exister et de se développer aux États-Unis. Aujourd’hui, alors que ce pays s’interroge sur son identité et sur la coexistence de ses différentes composantes, il est plus que jamais nécessaire de redécouvrir le legs de Philippe Hitti.

* https ://archive.aramcoworld.com/issue/197104/a.talk.with.philip.hitti.htm

 

Cafés du Maroc : Miroirs des cultures urbaines / Patricia Defever

“Cafés du Maroc, miroir des cultures urbaines” nous invite à découvrir le formidable patrimoine historique et culturel que représentent les cafés, brasseries ou restaurants du Maroc. Architecture d’époque, comptoirs anciens, cuivres d’origine, ces établissements racontent non seulement histoire des villes marocaines mais apportent aussi un éclairage sur la société d’aujourd’hui et son life style profondément urbain ancré dans les valeurs de convivialité, de partage et de solidarité. Au fil des pages le lecteur voyage de Casablanca à Tanger, de Marrakech à Fès, de Rabat à Oujda… et fait halte dans ces lieux insolites, populaire, branchés ou luxueux. Les photographies originales de Yassine Alaoui Ismaili, alias Yoriyas, captent sur le vif des instants de vie et soulignent la beauté et la singularité des lieux, conférant à l’ouvrage une dimension esthétique incomparable. Les plus de cet ouvrage : – Le regard d’un artiste reconnu sur la ville et les cultures urbaines – Un ouvrage inédit sur le patrimoine historique et insolite que constituent les cafés et les brasseries du Maroc. – Des textes vivants qui témoignent de la mémoire des lieux autant que du life style marocain d’aujourd’hui. – 2ème opus de la collection “Viva Cité” initiée avec “Street food au Maroc, un goût authentique”

Prix : 66CHF

Le petit Ziryâb : Recettes gourmandes du monde arabe / Farouk Mardam-Bey J

Sur les traces de Ziryâb, un musicien, modiste et gastronome du IXe siècle, ce livre t’emmène dans un voyage gourmand et coloré autour du monde arabe et de sa cuisine dans laquelle les goûts épicés se mêlent à des arômes subtils. Tout en découvrant l’histoire des pois chiches ou de la grenade, tu trouveras à chaque page des recettes alléchantes à réaliser en famille, qui te feront apprécier la soupe de blettes et de lentilles autant que le couscous ou les crêpes beghrir dont tu te régaleras avec un délicieux thé à la menthe. Un livre passionnant pour cuisiner sans modération !

Prix : 29CHF

La science en pays d’Islam – Faouzia Farida Charfi

La science arabe, entre le IXe siècle et le XIVe siècle, a eu un développement exceptionnel et s’est déployée de l’Andalousie jusqu’à l’Inde du Nord. De grands savants se sont distingués dans les domaines des mathématiques, de l’astronomie, de l’optique, de l’alchimie, des sciences de la vie, et ont contribué au patrimoine culturel de l’humanité. Mais peu à peu, les sciences ont disparu en terres d’islam. La prise de conscience du retard scientifique eut lieu au XIXe siècle, le siècle de la renaissance musulmane. Après ce véritable âge d’or des sciences arabes et la période réformiste du XIXe siècle, les relations entre les sciences et l’islam sont désormais frappées d’ambiguïté : oscillant entre le rejet et la fascination, les islamistes se livrent aujourd’hui à des tentatives pour concilier les théories scientifiques et le Coran, dénaturant ainsi et la science et l’islam sous prétexte de modernité. Pour elle, la solution passe par l’éducation. Il faut investir tous les lieux de culture, revaloriser l’enseignement et montrer aux élèves comment la science s’est construite.

 

Prix : 20chf

Pierre Abi Saab, Journaliste et critique libanais, au journal “La Presse” de Tunisie : Questions de culture

Entretien avec Héla Yousfi (sociologue): Histoire et usages de la culture dans le discours politique

La question de la culture, sa nécessité et son utilité ont été au centre d’un débat où se sont mêlés des avis divergents mais aussi des attaques des plus virulentes. Pourtant, la culture en tant qu’idée ou concept dépasse la simple activité ou programmation, elle englobe plus d’un aspect de la vie en société. Etant une production de l’esprit et une organisation sociale, la place qu’elle occupe au sein de la société traduit le sens qu’on lui accorde. Culture officielle, culture dissidente, vision managériale rentable et approche improductive… cette variété de définitions traduit des visions divergentes de la place que doit occuper la culture au sein de la société. L’avis de Hèla Yousfi, sociologue, maître de conférences en management et organisation à l’Université Paris Dauphine-PSL, auteure de plusieurs travaux portant entre autres sur les enjeux culturels des politiques de développement économique dont «Culture and development : Can we break away from tradition/modernity dichotomy ?», Routledge, 2010. Entretien


Tout d’abord, il faudrait commencer par se mettre d’accord sur la définition que nous pouvons donner à la culture ?

Plusieurs controverses existent autour de la définition à donner au mot culture. La culture recouvre selon les disciplines des sens différents et des définitions divergentes. La culture débattue en sciences sociales, c’est un ensemble de valeurs et de comportements propres à un groupe particulier. On parle aussi de la culture comme un ensemble de productions artistiques et intellectuelles propres à un groupe social ou à une nation particulière. Il y a aussi la culture au sens anthropologique du terme entendue comme une manière spécifique de donner sens à l’existence, et ce, à travers des rites et des coutumes qui protègent de l’angoisse de la mort. Le dénominateur commun entre toutes ses approches est le fait que la culture a toujours été investie par le discours politique. Au sein du secteur culturel, le débat porte aujourd’hui sur la culture entendue comme un ensemble de productions culturelles et artistiques propres à un groupe social ou à une culture nationale ou une aire civilisationnelle, cela dépend où on place le curseur.

La culture épouse aussi le sens de l’éducation, n’y est-elle pas aussi d’une certaine manière associée ?

Ce rapprochement est problématique. Le discours qui effectue un lien entre culture et éducation a une histoire particulière qui remonte au XVIIIe siècle. La philosophie des lumières a élaboré le mythe de la modernité dont l’objectif était de construire des sociétés basées sur des individus libres et autonomes où la raison universelle et la logique de droit triompheraient de l’ordre divin/religieux et seraient les seuls moyens de régulation des rapports entre les individus. Dans cette quête-là, l’objectif implicite est de se débarrasser de la religion et des traditions culturelles supposées bloquer l’émancipation des individus, le progrès et le développement économique et le moyen pour y parvenir serait l’éducation.

Vu sous cet angle, il n’est pas étonnant de voir triompher l’universalisme en France et c’est la définition de la culture en tant qu’ensemble de productions culturelles et artistiques rattachée à une aire civilisationnelle qui a pris le pas sur la définition de la culture au sens de valeurs et de croyances supposées bloquer l’émancipation des individus. Et c’est cette approche de la culture qui a été largement utilisée dans l’entreprise coloniale française et aussi vis-à-vis des minorités ethniques et culturelles en France. L’entreprise coloniale avait pour crédo «on va civiliser les sauvages, on va les éduquer pour qu’ils puissent se débarrasser de leurs traditions culturelles supposées «arriérées» et accéder enfin à la «modernité». D’où, le lien violent entre culture et éducation.

L’objectif implicite de cette entreprise coloniale/civilisatrice/assimilationiste est à la fois de construire l’image du colonisé comme être inférieur et de dompter tout potentiel de rébellion chez les populations opprimées. Le défi pour la colonisation et plus tard pour les élites politiques dominantes était de se débarrasser de tout le potentiel subversif des expressions et des croyances culturelles locales chez les groupes opprimés et/ou colonisés. Ces résistances peuvent relever de la résistance linguistique ou l’attachement par exemple, à la religion et à la tradition qui ont permis dans plusieurs pays de résister au rouleau compresseur de la colonisation et plus tard de la globalisation. C’est certainement le film «Les statues meurent aussi» d’Alain Renais et de Chris Marker qui décrit le mieux pour moi la destruction violente des traditions et œuvres africaines menée par la colonisation française au nom de la modernité et du progrès.

Dans quelle mesure cette approche a-t-elle persisté après l’indépendance ?

Avec l’indépendance des pays du sud, les élites locales qui ont pris le pouvoir ont emprunté le même vocabulaire de la politique culturelle coloniale française et on retrouve cette même rhétorique «civilisatrice» chez les décideurs politiques tunisiens : une politique culturelle publique dont la mission est d’éduquer les populations pour les mettre au service du pouvoir central. Ainsi, la même rhétorique coloniale a été utilisée par les élites politiques locales pour faire de la culture un moyen au service de la propagande officielle des Etats avec une intervention publique très forte dans le champ culturel dont la finalité était encore une fois : «Civiliser les sauvageons et neutraliser le potentiel de toute expression marginale ou dissidente».

On passe d’une politique culturelle publique au service du colonialisme, vers un discours sur la culture au service de l’élite politique et économique au pouvoir en utilisant le même référentiel qui établit un lien mécanique et violent entre éducation et culture. Mais l’objectif reste le même : neutraliser le potentiel subversif de toute expression marginale, forcément dissidente, qui sort des canons culturels établis par la politique publique officielle. Tout cela passe bien évidemment par la l’imposition d’un récit national officiel, par une distinction minutieuse entre ce qui est acceptable ou pas dans les modes d’expression et de pensée, par une hiérarchie de noblesse entre les traditions linguistiques et culturelles, les arts nobles et les arts moins nobles… etc.

Malheureusement, aujourd’hui encore, le discours qui postule que «Par la culture, on va éduquer le peuple» persiste toujours feignant d’oublier la violence originelle de ce référentiel. Aujourd’hui encore, ce discours veut dire la même chose : «On va imposer par la culture une certaine manière de voir les choses et cette manière de voir les choses est de facto celle du groupe politiquement et économiquement dominant».

La révolution n’a-t-elle pas apporté aussi une révolution culturelle ?

Nous avons pu constater avec l’avènement de la révolution tunisienne, que ce sont les expressions artistiques des groupes marginaux et opprimés qui comme toujours et partout accompagnent les soulèvements. Ce sont les chansons de rap, les danses populaires, la poésie, les arts de la rue, les films tournés par des amateurs, évoluant en dehors des canons de la culture propagandiste, qui en dépit de toutes les tentatives de neutralisation par le pouvoir, ont donné aux groupes opprimés les moyens d’expression aussi bien de leur résistance que de leur révolte.

Ce contexte révolutionnaire a favorisé l’émergence d’un nouveau discours qui prône la nécessité de donner les moyens à tout le monde pour «l’accès à la culture». On a commencé alors à parler de décentralisation culturelle. Et le discours entendu sur les disparités économiques régionales, on le retrouve dans le secteur culturel : «Les régions intérieures n’auraient donc pas accès à la culture donc, travaillons sur la décentralisation culturelle, travaillons pour favoriser l’accès à la culture pour tout le monde». Or peu de gens se posent la question : De quel accès à la culture et de quelle culture parle-t-on? Est-ce qu’on parle de la culture, synonyme d’œuvres universelles plutôt imposées comme telles par l’Occident ? Est-ce que l’accès à la culture signifie l’accès à une certaine manière de s’exprimer, de parler et de penser le monde relatif au groupe social économiquement dominant en Tunisie ? Ou est-ce l’accès à la culture aurait comme finalité de neutraliser le rapport au religieux, de supprimer les traditions supposés bloquer le développement du pays ? Et là on retrouve encore une fois et de manière implicite les traces du même usage politique instrumental de la culture.

Et paradoxalement, voire ironiquement, l’expression on doit leur «donner accès à la culture» permet aux acteurs politiques, en compétition, de donner à la culture un contenu particulier en fonction des circonstances et des intérêts défendus. Ainsi, au lieu de se poser la vraie question, à savoir comment donner plus de moyens au secteur culturel dans les régions de l’intérieur pour encourager les expressions locales, on repart plus ou moins volontairement avec la bonne vieille recette du paradigme culture-éducation. L’enjeu devient alors, comment donner aux populations des régions de l’intérieur l’accès à la culture pour qu’ils épousent les croyances et les modes de pensée du groupe dominant. Aussi bien les modes de création artistique locale que les croyances propres aux populations marginalisées sont de facto invisibilisés, inferiorisés au profit du nouveau discours politiquement correct de l’accès égalitaire à la culture.

Ces dernières années, le secteur culturel intègre de nouveaux concepts, à savoir culture, investissement, management et entrepreneuriat culturel, seraient-ils les nouveaux outils pour réfléchir la culture autrement ?

Après le départ de Ben Ali, on observe l’avènement d’une troisième phase néolibérale assez inédite dans le fonctionnement du secteur culturel. On assiste à la conjugaison de deux phénomènes : d’un côté l’affaiblissement de l’Etat et la fin de l’imposition d’une politique officielle au service du pouvoir politique central et de l’autre, l’arrivée massive des fonds $ et du mécénat privés qui investissent énormément dans la culture. Ce changement a imposé un nouveau discours. On passe de la conception originelle de la culture comme quelque chose par essence utile et improductive (n’est pas redevable de rendement ou de bénéfices), au profit d’une conception de l’investissement culturel productif donc potentiellement rentable et envisagé dans certains cas comme un levier de croissance. Et là, on passe à un autre état d’esprit :

Dans cette vision néolibérale, la culture n’est plus conçue comme une dépense publique, mais comme un investissement dont le rendement doit être rentable. C’est ainsi qu’on voit le vocabulaire managérial envahir la réflexion autour de la politique culturelle à adopter. Ce sont donc de nouveaux concepts comme marketing culturel, entrepreneuriat culturel, etc., issus du management qui entrent sur la scène culturelle.

Ce vocabulaire managérial a un implicite très fort, c’est la création d’un label qui est «la culture produite pour et par chaque individu» propre à l’idéologie libérale. Cet individu devrait être entrepreneur de lui-même et devrait être capable à la fois de consommer et de «produire» des produits culturels qui peuvent être financées ou commercialisés.

Le problème avec cette vision managériale est double : premièrement, la marchandisation de la culture prend le pas sur la mission première de la culture qui devrait être selon moi la possibilité d’une expression individuelle et/ou collective qui permettait à chacun avant tout de tisser un lien social avec l’autre et à nous tous de faire société dans notre diversité.

Le deuxième problème avec la marchandisation du secteur culturel, les groupes sociaux n’ont pas les mêmes dispositions ou le même capital économique, culturel et symbolique pour entrer dans cette compétition. On se retrouve donc de nouveau avec le schéma classique : les groupes économiques et sociaux qui ont les moyens utilisent l’investissement culturel pour tenter d’imposer un certain mode de penser, une certaine manière de voir le monde érigée en normes comportementales qui s’imposeraient aux autres et permettraient d’abord de défendre leurs intérêts particuliers.

Vous semblez avancer que l’instrumentalisation de la culture est un mal persistant ?

La différence entre la culture au service d’une propagande de l’Etat et la culture-marchandise ou entre autoritarisme et laissez faire aujourd’hui est la suivante : dans le premier cas, le groupe dominant était identifié, les clans Ben Ali et leurs réseaux clientélistes étaient centralisés au sommet de l’Etat.

Aujourd’hui, on assiste à la décentralisation des réseaux clientélistes et à la compétition de plusieurs acteurs politiques et économiques qui instrumentalisent le secteur culturel en l’investissant avec une rhétorique managériale et en dénaturant la mission qui devrait être celle de la culture. Cette mission, pour moi, devrait être celle de donner tout simplement à tous les individus et à tous les groupes sociaux les moyens pour pouvoir s’exprimer et participer à ce qui fait de nous une société dans son pluralisme et sa diversité.

Pour mener une vraie réflexion autour de la place de la culture dans notre société, on devrait revoir la formulation des problèmes pour faire le bon diagnostic et cela passe à mon sens par l’abandon pur et simple du paradigme culture/éducation d’un côté et celui qui réduit le problème à une question d’accès à la culture et de management, de l’autre. Il serait utile à cet égard de décentrer le regard en faisant un parallèle avec le secteur de la santé ou celui de l’éducation.

Aujourd’hui et avec la crise du Covid-19, les gouvernants de tous les pays semblent finalement se rendre compte que c’est parce qu’on a parlé de la santé en termes d’investissement économique, que parce qu’on a réduit les lits pour des considérations budgétaires et qu’on a parlé des malades en termes de coûts, qu’on se retrouve aujourd’hui complètement démunis face à une pandémie mondiale.

Ce que je veux dire est simple : ces activités-là comme la culture, l’éducation et la santé ne peuvent remplir leurs missions de secteurs vitaux, seulement si on les pense d’abord comme des activités essentielles et forcément improductives sans aucune attente de retour sur l’investissement.

La seule manière de résister à la marchandisation de la culture, servant d’abord les groupes économiques dominants, ne peut se faire qu’en pensant la culture comme une activité complètement improductive.

Une politique publique culturelle digne de ce nom est celle qui serait capable de garantir les moyens et les ressources à chacun pour pouvoir s’exprimer, c’est-à-dire jouir d’une existence plus heureuse et plus riche dans l’interaction avec les autres. C’est comme la santé et l’éducation, ces activités utiles ne peuvent être ni chiffrées ni évaluées et encore moins se concevoir en termes de profits et de pertes.

Ce que vous avancez serait-il un retour à un modèle étatique centralisé qui a montré ses limites et ses dérapages et qui a fait mainmise sur la culture et la création ? Quel serait alors le modèle alternatif qui permettrait l’épanouissement de la culture et la dignité à ses acteurs?

Pour répondre à cette question, il est important de parler du cœur du sujet, à savoir le sort réservé aux artistes en Tunisie dans tous les secteurs culturels. Il est évident que les artistes se trouvent aujourd’hui fragilisés et pris en otage entre d’une part, un ministère de la Culture qui comme tous les autres ministères du pays est affaibli par la compétition des différents clans au pouvoir, et de l’autre des fonds privés nationaux ou internationaux qui mettent beaucoup de moyens dans le secteur culturel.

Ceux-ci, et en dépit de l’affichage d’un discours philanthropique, nous donnent les preuves au quotidien de leur agenda politique plus ou moins avoué qui va de l’investissement dans leur capital marque pour certains acteurs privés à la défense pour d’autres de leurs ambitions politiques en passant par le jeu d’influences politiques pour les acteurs internationaux.

Que faire devant un tel diagnostic ?

Nous visons une crise économique et politique en Tunisie depuis au moins dix ans.

Le contexte de crise fait qu’on vit dans la débrouillardise. On adopte donc une médecine de guerre parce qu’on n’a pas l’infrastructure et les moyens suffisants pour traiter les malades et on peut faire le même constat lorsqu’il s’agit du secteur culturel, on pratique l’art dans l’adversité.

Et ce qui serait fascinant par exemple à suivre, ce serait l’ensemble des solidarités horizontales qui se sont mises en place au moment de la crise Covid-19 et qui peuvent à terme développer une alternative qui permettrait à des expressions culturelles différentes de vivre et d’évoluer en dehors de l’agenda des intérêts privés.

Je pense que c’est bien là que réside le potentiel d’une réflexion alternative pour une politique culturelle «improductive» qui met au centre le droit de chacun à pouvoir s’exprimer et qui permettrait une expression égalitaire de tous les groupes sociaux dans toute leur diversité.

Mais est-ce que ces solidarités horizontales sont suffisantes ? Certainement pas, l’enjeu est de garantir une stabilité financière et une protection juridique aux artistes qui ne peuvent être assurés que par les autorités publiques.

Par ailleurs, si comme je l’ai dit au début, l’enjeu est comment revenir à la mission originelle d’une vraie politique culturelle publique qui voit la culture comme une activité d’abord improductive mais indispensable dont le but est tout simplement de donner les moyens aux différents artistes et aux différents groupes sociaux de s’exprimer et de s’épanouir individuellement et collectivement dans le respect de leur dignité, il n’en demeure pas moins que ce choix-là est éminemment politique. Le choix de la place et du rôle de la politique publique culturelle d’un pays est intimement lié aux orientations politiques, économiques et au modèle social adopté par les gouvernants.

En somme, la réflexion autour de la politique publique culturelle ne peut faire l’économie d’une réflexion concomitante autour des choix sociétaux et économiques qu’on veut adopter et ceux-ci sont forcément enracinés politiquement, culturellement et idéologiquement.

Pour finir, la culture peut-elle être une réponse aux maux des sociétés ?

Depuis un certain temps, la culture est présentée comme la recette magique à tous les problèmes ; c’est par la culture et le dialogue culturel qu’on pourrait mettre fin au racisme, c’est par la culture qu’on pourrait pacifier les terroristes et mettre fin au terrorisme, c’est par la culture qu’on pourrait arrêter la colonisation israélienne en Palestine ou c’est par la culture qu’on pourrait régler les problèmes d’inégalités entre le centre et les régions de l’intérieur, etc.

Pourtant, tous les jours, on a des preuves tangibles et têtues attestant du fait que la culture n’y peut absolument rien.

Car les problèmes ne sont jamais d’ordre culturel, ils sont d’abord d’ordre politique et économique. Pour paraphraser Angela Davis, je ne suis pas opposée à l’idée selon laquelle la culture peut apporter des ressources pour lutter contre la domination dans toutes ses formes, mais les politiques culturelles ne peuvent en aucun cas provoquer toutes seules, une transformation radicale des rapports de domination politique et économique.

Que peut, alors, la culture face aux maux de l’humanité ?

S’il est vrai que la culture ne peut rien contre les maux de l’humanité, elle est paradoxalement vitale parce que c’est la seule manière inventée par les humains pour supporter et essayer dans la mesure du possible de trouver un sens à cette réalité absurde qu’est la mort.

La culture dans tous les sens du terme, comme ensemble de croyances ou comme ensemble d’expressions artistiques est VITALE et je souligne ce mot car la culture est la seule manière de faire face à l’angoisse existentielle.

Sans culture, c’est le néant et en même temps la culture ne peut absolument rien face aux maux de l’humanité. Et je pense que tant qu’on n’a pas compris cela, on va continuer à faire porter à la culture des problèmes qu’elle ne pourra pas résoudre et on la privera de son élan vital.

La culture est consubstantielle à la vie des humains sur terre, indispensable pour adoucir et donner du sens à un monde absurde et c’est justement la raison pour laquelle la culture ne pourra pas toute seule sauver l’humanité.

 

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HOMMAGE Salah Stétié : ami, témoin et symbole par ADONIS

Salah Stétié nous a fait ses adieux, quittant ainsi ce monde, privant les cultures française et arabo-musulmane d’un symbole et d’un modèle. Pendant qu’il pensait, écrivait et explorait en français, il rêvait, voyait et soupirait en arabe.

En ce qui concerne le symbole, sa vie était, en théorie et en pratique, le lieu d’une interaction créatrice entre deux cultures ouvertes sur les cultures du monde. Quant au modèle, c’est que sa vie était cet espace créatif d’une union novatrice entre soi-même et l’autre.

Ce qui unit le symbole et le modèle, c’est l’horizon de création commun qui s’est libéré de la théologie des origines, pour s’inscrire dans la laïcité du devenir.

Dans tout cela, il semble donner à la civilisation aryano-sémitique un autre nom que celui que lui a donné Ernest Renan, « une civilisation unique à deux têtes », pour dire à la place que c’est « une civilisation unique avec la double langue de la culture ».

Ces propos révèlent un horizon qui fait de la culture arabo-musulmane un partenaire fondamental dans « la langue des origines humaines », selon l’expression de saint Augustin, considérant la langue arabe comme le réservoir de l’islam civilisationnel, son édifice culturel et son miroir de pensée sur la carte du monde.

C’est la voie permettant de faire entrer l’identité arabo-musulmane dans la dynamique d’appartenance au futur et à l’horizon du monde, comme c’est le cas pour le christianisme.

En vérité, nous voyons dans les écrits, en prose ou en poésie, de Salah Stétié un monde qui se développe dans une mémoire collective islamique et chrétienne, unissant la nature et ce qu’il y a derrière, entre l’Orient et l’Occident, entre l’esprit et les sens, entre l’abstrait et le sensible.

Dans ce monde, l’identité ne semble plus venir du passé en tant qu’héritage, mais elle paraît ouverture sur l’avenir, je veux dire qu’elle devient recherche, questionnement et inventivité. C’est que l’homme en ce monde crée son identité pendant qu’il crée sa pensée et son travail. La finitude qui loge dans le corps de l’homme est habitée par l’infini qui loge dans son imaginaire. Soi-même n’est que l’autre qui est toi-même, selon l’expression d’Abû Hayyân al-Tawhîdî : « L’ami est un autre toi-même. »

C’est ainsi que s’inscrit la culture arabo-musulmane, contrairement à ses interprétations théologiques ambiantes, dans l’espace de l’avenir, dans la dynamique du progrès et ses découvertes cognitives. Et c’est ainsi qu’elle tire profit de sa dualité, dans sa causalité, objectivement et subjectivement, avec la culture de l’autre. La singularité créatrice est l’autre visage de la dualité créatrice. L’un ne peut être vraiment un que s’il n’est autre.

Dans la création de pensée philosophique, il y a ce qui pose les fondements de cette dualité. La philosophie arabe a assuré, par la bouche d’Averroès, que l’homme ne peut interpréter le monde par la religion seule, et qu’il est nécessaire de faire appel à l’esprit. Et dans cet espace humain créatif, la philosophie arabe a, par Averroès, donné à Aristote le nom de « premier maître ». C’est le premier hommage dans l’histoire de la relation humaine et culturelle entre soi-même et l’autre.

Hommage à Salah Stétié, ami, témoin et symbole.

Adonis, Paris, mai 2020.

(Traduit de l’arabe par Aymen Hacen)

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Araborama : Le monde arabe existe-t-il [encore] ? – Collectif

Le premier livre de la collection pose une question primordiale : le monde arabe existe-t-il (encore) ? A-t-il jamais existé ? De quoi est-il le nom ? La notion a-t-elle encore un sens ? Et lequel ? Se poser la question du, ou plutôt des mondes arabes, c’est articuler les trois grands axes qui fondent son identité, ses identités, et font l’ossature de ce livre : ses histoires plurielles, depuis les panarabismes jusqu’aux califats ; ses façons de vivre, ses religions, langues et cultures ; ses espaces et ses limites, ses frontières et ses lignes de fracture : tout cela est interrogé dans cet ouvrage. « D’où vient que le mot « arabe » sonne désuet ou étrangement déplacé ? Peut-on (encore) dire de quelqu’un qu’il est un Arabe ? Comme catégorisation d’un peuple, ce mot a été chargé d’antonymes, d’usages essentialistes et, bien sûr, racistes. Arabe, c’est un terme qui en français ne voyage pas seul. Vous me direz : Aucun mot ne voyage seul. Pourtant, si on pense aux expressions françaises qui contiennent le mot « arabe », à ses évocations littéraires, à ses résonances dans l’actualité, il devient difficile d’user de ce terme innocemment, de se l’approprier. Quant au monde arabe, notre conscience – bienvenue – de la complexité des espaces et de leurs histoires différenciées nous enjoint à le mettre au pluriel. Aujourd’hui, il y a des mondes arabes, que l’on peut séparer et caractériser, et que parfois tout sépare. Mais le monde arabe, au singulier, ne serait plus qu’une fiction que l’on laisserait à quelques nostalgiques. Nous avons souhaité explorer ici l’ensemble de ses transformations, de ses identifications changeantes, sous différents angles et au travers d’écritures et de formes variées. Le tableau qui en résulte est foisonnant et coloré. Il n’offre pas de réponses définitives, seulement des jalons pour la suite. ». Extraits de l’introduction de Leyla Dakhli. Ont contribué à cet ouvrage : Mariam Aboelezz, Jean-Luc Allouche, Fanny Arlandis, Christophe Ayad, Nabil Ayouch, Bertrand Badie, Orit Bashkin, Denis Bauchard, Hamit Bozarslan, Alexandra Buccianti, Guy Burak, Jaqueline Chabbi, Leyla Dakhli, Kamel Daoud, Nicolas Dot-Pouillard, Brahim El Mazned, Chirine El Messiri, Abaher El Sakka, Dorothée Engel, Alain Frachon, Vincent Geisser, Mathieu Guidere, Joumana Haddad, Nagham Nawzat Hasan, Coline Houssais, Boris James, Henry Laurens, Farouk Mardam-Bey, Issa Makhlouf, Nabil Mouline, Philippe Petriat, François Pouillon, Nasser Rabbat, Loïc Rivault, Arafat Sadallah, Victor Salama, Elias Sanbar, Alexandra Schwarzbrod, Leïla Vignal, Tassadit Yacine, Nada Yafi, Ahmed Youssef. Avec les illustrations de Zeina Abirached, Rami Afifi, Duaa Alaamer, Sarah Al Abdali, Amal Al Ajmi, Sultan Al Ramahi, Ahmed Al Refaie, Abid Ayoub, Nassim Azarzar, Doa Bugis, Rama Duwaji, Naji El Mir, Roeqiya Fris, Zainab Fasiki, Nouri Flayhan, Tulip Hazbar, Ghani Hidouche, Rawand Issa, Jamaa Al-Yad Collective, Kuki Jijo, Mazen Kerbaj, L’homme Jaune, Ibticem Larbi, Raphaelle Macaron, Yasmin Maksousa, Zahra Marwan, Aya Mobaydeen, Shahad Nazer, Karl reMarks, William Sakhnini, Adnan Samman, Alaa Satir, Othman Selmi, Rexchouk, Yasmina Yasser.

 

Prix 43chf

Jean-Baptiste Brenet: «La pensée s’écrit aussi en arabe»

Jean-Baptiste Brenet signe une adaptation de «Vivant fils d’Eveillé», un conte philosophique du penseur andalou du XIIe siècle Ibn Tufayl. Le chef-d’œuvre subjuguera l’Europe lettrée puis sera oublié. Cette remarquable réécriture remet en lumière une poésie et une pensée, à la croisée des mondes

 

 

Lisbeth Koutchoumoff Arman

Publié dimanche 1 mars 2020 à 12:41

 

 

Si l’Europe n’a retenu que le Robinson de Daniel Defoe, le mythe de l’homme qui grandit seul sur une île est bien plus ancien et a connu de nombreuses versions. L’une d’elles est un conte philosophique, Vivant fils d’Eveillé, chef-d’œuvre de poésie et de réflexion métaphysique, écrit au XIIe siècle par le penseur andalou Ibn Tufayl. Il faudra attendre la fin du XVIIe siècle pour que le récit soit traduit en latin, par un Anglais. L’Europe lettrée fête alors le texte sous le titre Le Philosophe autodidacte. Locke, Leibniz et Spinoza le connaissent. Plus tard, Daniel Defoe l’a nécessairement lu. Puis, le conte d’Ibn Tufayl retombe largement dans l’oubli.

Professeur de philosophie arabe à Paris 1, auteur de plusieurs livres sur Averroès notamment, Jean-Baptiste Brenet signe aujourd’hui une remarquable adaptation de Vivant fils d’Eveillé qu’il intitule Robinson de Guadix. Resserrée et restructurée sous la forme d’un monologue, la fable – sa beauté littéraire, le maillage serré de ses influences philosophiques – revient ainsi sous une lumière nouvelle. Jean-Baptiste Brenet a entamé le 28 février un semestre d’enseignement de philosophie arabe à l’Université de Lausanne.

Lire aussi: Le maître livre d’Averroès, Le philosophe côté cour, côté jardin enfin publié en français

Un homme donc grandit seul sur une île de l’Inde, sous l’équateur. Il est né de «génération spontanée», sans père ni mère. A moins qu’une princesse ne se soit débarrassée d’un enfant caché… Quoi qu’il en soit, Hayy (Vivant en arabe) est élevé par une biche, au milieu des animaux. Par sa seule intelligence, sans langage, sans livres, sans maître, sans religion, il questionne tout ce qui l’entoure. Année après année, il progresse dans la connaissance jusqu’à atteindre le sommet de la métaphysique, la vérité absolue. Survient un autre homme, Absal, venu d’une île proche où la nouvelle foi s’est implantée (l’islam n’est pas nommé). Absal devient le disciple de Hayy et le conduit sur l’autre île pour qu’il y instruise ses amis. L’enseignement de Hayy ne récoltera qu’incompréhension et rejet. Hayy retourne alors sur son île avec Absal, «pour adorer Dieu jusqu’au certain».

Le Temps: Par quels chemins êtes-vous arrivé à la philosophie arabe?

Jean-Baptiste Brenet: Pour devenir professeur, au début des années 1990, j’avais commencé à étudier Thomas d’Aquin, la scolastique latine, et je sentais bien que la pensée arabe était là, en creux, et qu’il fallait aller y voir pour mieux comprendre. Au même moment, je commençais à travailler avec Alain de Libera, qui traduisait alors Averroès, et qui avait écrit des pages formidables sur le besoin de repenser l’histoire de la philosophie en ne se centrant plus, pour l’époque moderne, sur l’Europe et le latin. C’était neuf, vivant, et fort peu connu. C’est de lui que l’impulsion décisive est venue.

Vous vous êtes spécialisé dans la philosophie de l’Andalousie musulmane. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette période?

Il y a quelque chose de familial, peut-être. Ma grand-mère, à qui je dois tant, a grandi à Cordoue… Cela étant, l’Andalousie musulmane est un carrefour extraordinaire; les religions, les textes, les sciences s’y croisent. C’est un lieu de passage crucial dans l’histoire de ce qu’on appelle le «transfert des études» et j’y vois un chaînon indispensable pour lier pensée grecque et pensée latine. Ce qui m’intéresse, ce sont les phénomènes d’héritage des concepts, leurs traductions et leur relance dans d’autres aires géographiques et culturelles. La rationalité scientifique s’est écrite aussi en langue arabe, en terre d’islam. Nous sommes tous des héritiers, pour penser le pouvoir, le rapport à la religion, la félicité, l’anthropologie, l’usage du corps, etc., de ce qui s’y est discuté.

Pourquoi adapter ce conte philosophique aujourd’hui?

Le texte est une énigme et il demande qu’on se l’approprie, qu’on le reformule, il appelle sa propre relance. Sa poésie l’autorise, je crois. Et de manière plus générale, tout ce qui permet d’inscrire la pensée arabe dans le jeu de la rationalité commune, dans le débat des idées, est bienvenu et nécessaire, pour des raisons intellectuelles et humaines évidentes.

La philosophie arabe reste une «terra incognita»?

Largement. L’enseignement de la philosophie fait trop souvent un bond de plusieurs siècles en écartant la pensée du Moyen Age, cet âge d’or de l’islam. On passe d’Aristote, Platon, Plotin à… Montaigne. Au programme du baccalauréat français, qui peut-on choisir comme philosophes arabes? Un seul, Averroès. Dans une classe de philosophie, qui peut citer trois philosophes ou trois grands textes arabes? Qui peut faire dialoguer Kant, Descartes, Leibniz avec ces penseurs, Al-Kindî, Al-Fârâbî, Avicenne, d’un aussi grand génie? La pensée n’est pas que grecque ou latine, ce devrait être évident. Les rayonnages de nos bibliothèques devraient accueillir les chefs-d’œuvre des penseurs arabes au même titre que la Critique de la raison pure. Et pas seulement la philosophie au sens strict, d’ailleurs. A côté des textes de saint Augustin, il faudrait accueillir des textes de théologie musulmane, qui n’ont pas moins contribué à l’histoire de la rationalité, à la pensée mondiale. Cela vaut également pour les pensées chinoise ou indienne, du reste.

Qui était Ibn Tufayl?

Il est né à Guadix, au nord-est de Grenade, vers 1116. C’est un fils de famille qui a reçu une bonne éducation. Il se dit Arabe. Un temps médecin à Grenade, on ne trouve sa trace qu’en 1147 lorsqu’il accompagne un ami à Marrakech auprès du prince almohade de l’époque. Devenu secrétaire d’un administrateur à Tanger, il est ensuite nommé médecin personnel du prince Abou Ya’coub Youssouf à qui il présente Averroès qui pourra ainsi se lancer pleinement dans son travail de commentateur d’Aristote. A sa mort, en 1185, Ibn Tufayl aura droit à des funérailles officielles.

A-t-il été le mentor d’Averroès?

Il est son aîné et son promoteur, en un sens. Mais pas son maître. J’aimerais pouvoir remonter dans le temps pour voir quelles furent leurs relations, car ils ne défendent pas les mêmes doctrines… Sur la correspondance entre la philosophie et la religion (l’islam, en l’occurrence), par exemple, ils sont proches et soutiennent l’idée que la seconde est la version symbolique de la première. Mais ils divergent quand il est question de la place du philosophe dans la cité et son rapport au pouvoir. Pour Averroès, le philosophe ne peut exister que dans une société bien organisée, c’est un animal politique; pour Ibn Tufayl, le penseur ne s’accomplira que seul, sur son île, désespérant d’une partie de l’humanité.

La quasi-totalité de l’œuvre d’Ibn Tufayl a malgré tout disparu…

Oui, il ne nous reste que ce conte, Vivant fils d’Eveillé, et deux poèmes, alors qu’il semble avoir beaucoup écrit. Les grands philosophes arabes qui nous sont parvenus sont d’abord ceux qui ont été traduits en latin et que les scolastiques, Thomas d’Aquin, Duns Scot et les autres, ont lus et fait perdurer jusqu’à Descartes. De façon curieuse, l’œuvre d’Ibn Tufayl n’a pas suivi ce chemin.

Comment «Vivant fils d’éveillé» a-t-il été sauvé de l’oubli?

On le doit à un Anglais du XVIIe siècle, Edward Pococke, éminent orientaliste, premier professeur d’arabe à Oxford. Dans les années 1630-1640, au cours d’un voyage en Syrie, il exhume un manuscrit du texte d’Ibn Tufayl et le rapporte en Angleterre. Il chargera son fils de l’éditer et de le traduire en latin. Lui-même va rédiger une préface puis assurer la diffusion du livre en faisant jouer sa connaissance du milieu intellectuel de l’époque. Il y avait eu des traductions en hébreu et de l’hébreu au latin aux XIVe et XVe siècles, mais leur écho avait été très limité. La traduction bilingue arabe-latin de Pococke fils en 1671 va tout changer.

Comment l’Europe des lettres reçoit-elle le texte?

Le livre est un best-seller, l’impact est considérable. Un an à peine après la traduction en latin, le texte est traduit en néerlandais par un certain SDB, c’est-à-dire sans doute, à l’envers, Baruch de Spinoza. Spinoza n’a pas traduit lui-même, mais le texte fut jugé suffisamment important pour que l’un de ses amis, Bouwmeester, le fasse. Nous sommes en 1672, Spinoza est encore en train d’élaborer L’Ethique et il est très stimulant d’imaginer qu’il avait Vivant fils d’Eveillé sous les yeux.

Pourquoi?

Les deux philosophies ne se confondent pas, et certains points devaient même heurter Spinoza pour qui «l’homme est un Dieu pour l’homme», qui fustige les mélancoliques louant la vie sauvage et rustique, mésestimant les hommes et admirant les bêtes. Mais d’autres aspects les rapprochent, comme l’idée que toutes les choses, en un sens, soient une, qu’il n’y ait à proprement parler qu’un seul être dont toutes les réalités ne seraient que des manifestations. Entre la «substance» unique de Spinoza et cette conception de l’être, les échos sont forts. Et l’on pourrait en dire autant, dans d’autres domaines, avec Leibniz et Locke.

Comment résumeriez-vous la pensée d’Ibn Tufayl?

Sa philosophie est un syncrétisme. Une première composante est le néoplatonisme d’Avicenne qui présente l’univers comme émané d’un premier principe et défend une conception spiritualiste de l’homme. Deuxième source importante, le théologien Al-Ghazali, personnage ambigu, qui à la fois attaque les philosophes, les taxe d’infidélité, et conteste la soumission à l’autorité, l’obéissance passive, pour prôner un rapport actif au savoir et à la foi. Il fut soufi, par ailleurs. Ibn Tufayl va essayer d’articuler la pensée rationnelle d’Avicenne à celle d’Al-Ghazali.

Etait-il soufi lui-même?

Oui et le soufisme irrigue son texte de part en part. C’est la troisième composante de sa théorie. Sa force est de ne pas faire du soufisme une alternative à la philosophie. Pour lui, le soufisme est le couronnement de la philosophie. La philosophie bien comprise possède en son sommet une dimension mystique, c’est-à-dire une expérience directe de l’absolu. Au terme de la spéculation, nous dit-il, il convient de quitter les livres. Il ne s’agit plus seulement de savoir, il faut «voir» ce que l’on sait, en faire l’intuition, le «goûter».

En quoi Ibn Tufayl parle-t-il encore aux lecteurs d’aujourd’hui?

Les grands textes ont de grandes questions. C’est le cas ici, et les problèmes de Vivant fils d’Eveillé sont encore les nôtres. Sans parler des pages magnifiques où pointe une sorte d’écologie avant l’heure – le personnage se soucie de sauvegarder les plantes, de ne pas blesser les animaux, de ne pas ravager les espèces. Ibn Tufayl demande ceci, qui nous touche: que veut dire s’accomplir pour un penseur, et pour un humain de façon générale? Où se joue le bien-être, la félicité? Dans un certain rapport au corps, à l’intellect et au savoir? Cela passe-t-il par la société ou faut-il s’isoler? Et qu’est-ce qui structure cette société? Religion et philosophie se rencontrent-elles? Quel est, enfin, le rapport entre philosophie et littérature? Toutes ces questions sont ramassées dans ce livre que le temps nous laisse.


Roman

Jean-Baptiste Brenet

Robinson de Guadix. Une adaptation de l’épître d’Ibn Tufayl, «Vivant fils d’Eveillé»

Préface de Kamel Daoud

Verdier, 116 p.

Retrouver l’article sur le site du Journal LE TEMPS

Une histoire de la migration arabe à Cuba

Une histoire de la migration arabe à Cuba

SOLÈNE PAILLARD

La culture arabe a été importée à Cuba lors du débarquement de Christophe Colomb en 1492, après qu’elle eut fortement marqué le sud de l’Espagne. Six siècles plus tard, elle imprègne toujours les rues de La Havane, jusque dans les plats dont se régalent les Cubains !

Temps de lecture: 3′
Photo d’illustration. / DR

Qui aurait cru qu’on pourrait entendre la zaghrouta dans les rues de La Havane, à Cuba ? Elle provient le long du Paseo del Prado, l’artère principale de la capitale cubaine, du cours de danse orientale d’Alexia Silvia Rodriguez, située à l’intérieur du siège de l’Unión Árabe de Cuba, lit-on dans un reportage publié en septembre dernier par le site d’information Middle East Eye.

Oui, il y a effectivement bien des Arabes à Cuba et, à travers eux, leur culture. Elle y a été importée lorsque Christophe Colomb a revendiqué l’île au nom de l’Espagne, après que ses navires y eurent débarqués le 28 octobre 1492. «Moins d’un an plus tôt Grenade, le dernier État musulman de la péninsule ibérique, était tombé aux mains des forces de la monarchie chrétienne», précise Middle East Eye. L’islam s’était en effet ancré à travers al-Andalus, et la nourriture, la langue et la culture arabes devinrent indissociablement liés à la culture espagnole. A travers l’arrivée de l’Espagne à Cuba, c’est donc aussi un peu des Arabes qui débarqua.

«La Casa de los Árabes»

Six siècles plus tard, l’influence arabe n’a pas disparu des rues de Cuba. On la retrouve aussi bien dans l’arroz moro, un plat de base composé de riz et de haricots noirs, que sur les «grandes portes qui s’ouvrent sur des cours intérieures à haut plafond avec une architecture de style mudéjar qui rappelle les médinas arabes».

Plus récemment, au XXe siècle, durant l’ère Batista, du nom de l’ancien président de la République de Cuba (1952-1959) chassé en 1959 lors de la révolution cubaine conduite par Fidel Castro, les Arabes se firent surtout remarquer dans l’industrie textile. On pense notamment au tailleur libanais Saïd Selman Hussein, qui a popularisé dans les années 30 la guayabera d’El Libano, du nom de cette chemise blanche de toile légère populaire en Amérique latine et aux Antilles, frappée de deux franges devant et trois derrière, rappelant le drapeau cubain.

L’emblème de cette migration arabe à Cuba est certainement «La Casa de los Árabes» («La Maison des Arabes»), érigée au XVIIe siècle. Le musée qui porte son nom a quant à lui été inauguré le 16 novembre 1983 dans le cadre d’un projet de restauration intégral mené par l’Office de l’histoire de la Ville, dans le centre historique de Cuba. L’objectif de cette institution culturelle est de «diffuser les valeurs, coutumes, traditions, arts et architectures arabes et d’encourager l’étude de la présence arabe à Cuba, couvrant les premiers contacts ayant conduit à la colonisation espagnole, et le mouvement migratoire né entre le siècle XIX et XX», indique l’encyclopédie en ligne cubaine Ecured. Plusieurs des pièces muséales ont été offertes par des personnalités du monde arabe, par des diplomates de Cuba ou par le commandant Fidel Castro.

«La Casa de los Árabes» a été inauguré le 16 novembre 1983 dans le cadre d’un projet de restauration intégral mené par l’Office de l’histoire de la Ville. | DR

Une histoire aussi liée à la lutte contre le colonialisme

Le musée retrace ainsi une histoire de la migration arabe à Cuba, qui fut «multiethnique, multinationale et multiconfessionnelle», explique Elena Fiddian-Qasmiyeh, professeure d’études sur les migrations et les réfugiés et codirectrice de l’unité de recherche sur les migrations à l’University College de Londres (UCL), dans une étude sur le transculturalisme et la migration arabe à Cuba. D’après plusieurs auteurs cubains, «il est aujourd’hui pratiquement impossible de distinguer les quelque 50 000 descendants de ces immigrés arabes du reste de la population cubaine», ajoute la chercheuse, précisant que tous «partagent l’objectif politique de promouvoir une nation cubaine forte et unifiée».

Dans ce sens, Elena Fiddian-Qasmiyeh souligne «l’invisibilité persistante des Arabes musulmans», bien qu’un petit nombre d’espaces demeurent dans La Havane contemporaine, comme le quartier de Monte, «directement associé aux Arabes qui s’installèrent à La Havane à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle».

Cependant, ajoute l’historienne, «contrairement à Chinatown de La Havane, aucun soutien de l’Etat n’est prévu pour la restauration» de ce quartier emblématique de la présence historique des Arabes à Cuba. Les projets de restauration initiés auraient été «systématiquement monopolisés» par l’Office de l’histoire de la Ville, qui a sélectionné des sites clés «dignes d’investissement».

Ceci dit, l’histoire des Arabes à Cuba ne se limite pas à cet héritage. Elle est aussi intimement liée à la lutte contre le colonialisme, notamment espagnol. Dans un article publié en octobre 1893, José Julián Martí Pérez, philosophe, penseur, journaliste et poète cubain, considéré comme un héros national de la lutte pour l’indépendance, exprima sa solidarité et apporta son soutien aux Rifains contre le colonialisme espagnol.

José Julián Martí Pérez, philosophe, penseur, journaliste et poète cubain, héros national de la lutte pour l’indépendance. | DR

Dans un document intitulé «El colonialismo español en Marruecos», on retrouve un extrait de cet article. Aux Rifains, il adressera ainsi ces mots :

«Une race opprimée ne cède jamais ; un peuple dont l’étranger occupe la terre pétrie avec les os de ses enfants ne cède jamais. Le Rif est retourné en guerre contre l’Espagne et l’Espagne vivra cette guerre avec le Rif jusqu’à ce qu’il l’expulse de son pays sacré.»

José Martí

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