Yazan Halwani : le nouveau Banksy sillonne les rues de Beyrouth

Depuis qu’il est adolescent, Yazan Halwani graffe dans les rues de Beyrouth. Ses fresques d’intellectuels, d’artistes ou de personnalités du quartier invitent les Libanais à se réfléchir. Artiste citoyen et révolté, il tente par son travail de créer une identité culturelle fédératrice dans une ville fragmentée. Mais, quelles sont les difficultés rencontrées par un artiste au Moyen-Orient ? Rencontre avec un jeune peintre amoureux de son pays dans son atelier de Beyrouth.

Yazan Halwani n’a que 25 ans et pourtant il a déjà des millions d’histoires à raconter. Assis dans son spacieux atelier encombré de ses toiles d’Ahed Tamimi et de réfugiés économiques sur le tarmac d’un aéroport, l’artiste libanais connu pour ses fresques de personnalités arabes dans les rues de Beyrouth raconte avec un visage rieur ses déboires du début :

Alors que je peignais le visage de Samir Kassir [journaliste et historien franco-libanais tué dans un attentat à la voiture piégée en 2005], les services secrets sont venus à ma rencontre pour me demander ce que je peignais. Je leur ai répondu que ce n’était que des carreaux bleus…, se rappelle-t-il avec un brin de maliceIls sont revenus à la charge quelques minutes plus tard en me disant : On a un problème. De près ce sont des carreaux bleus mais quand on s’éloigne on voit Samir Kassir”. ” S’ensuivent quatre heures d’interrogatoire à l’issue desquelles les services secrets le relâche : “A la fin, ils m’ont même demandé si je pouvais repeindre leur moto. Heureusement car à l’époque j’avais 17 ans et je ne voyais pas dire à ma mère que j’allais finir au poste”

Eternal Morning. (Hamra Beyrouth 2015 / Yazan Halwani)

Engagé contre le sectarisme de la société libanaise certes, mais ce jeune Beyrouthin ne veut pas prendre de risques inutiles : “C’est beau de faire des œuvres dénonciatrices mais si tu es mort, tu ne pourras pas en faire d’autre” lâche-t-il avec pragmatisme.

“Qu’est-ce qu’être Libanais ?”

Obsédé par les questions identitaires, Yazan Halwani transcende les carcans confessionnels en peignant dans les rues de la capitale des icônes de la culture libanaise comme la chanteuse Fayrouz, le poète Gibran Khalil Gibran ou encore May et Tarek, couple d’adolescents chrétien et musulman du film West Beirutqu’il a représenté sur un bâtiment de l’ancienne Ligne verte (séparation entre le Beyrouth-Est chrétien et le Beyrouth Ouest musulman pendant la guerre civile.)

Fayrouz ( Beyrouth/ Yazan Halwani)

C’est par ces fresques mêlant calligraphie arabe et géométrie orientale qu’il revendique une identité culturelle dénuée de religiosité. Pour cet enfant de Beyrouth, la ville est toujours fragmentée et les Libanais se reconnaissent plus volontiers par leur confession que par leur nationalité : “C’est très compliqué de dénoncer ça explicitement par des œuvres publiques. On ne peut pas être Banksy au Liban. Bien qu’on dise qu’on est dans un pays démocratique, un journaliste a été récemment condamné à 4 mois de prison pour avoir critiqué un membre du gouvernement sur Twitter… C’est pourquoi je préfère plutôt mettre en avant une identité culturelle qui dépasse ce sectarisme confessionnel.”

Le portrait solaire de Sabah en est un bon exemple. Cette fresque de la chanteuse et actrice libanaise connue pour son emblématique Allo Beyrouthet pour s’être mariée sept fois, irradie la rue d’Hamra ; réconciliant les jeunes Beyrouthins des boîtes nuits avides de liberté et les vieilles générations nostalgiques de l’âge d’or du quartier. Dans les années 60-70, Hamra était le cœur culturel de la capitale avec ses cafés fréquentés par des intellectuels et ses cinémas. Désormais, la rue est striée de grandes chaînes de prêt-à-porter et de restauration.

Le portrait de Sabah. Eternal Morning ( Hamra Beyrouth 2015 / Yazan Halwani)

Les habitants du quartier associent Sabah à l’époque où la culture était importante. Mais c’est aussi une figure très controversée dans une société conservatrice, explique l’artiste. Les gens la critiquent en public pour ses mœurs légères tout en continuant de l’aimer pour son travail. C’est très symptomatique des sociétés du monde arabe où les gens veulent se montrer très religieux alors qu’en privé, ils sont beaucoup plus laxistes. C’est encore à cause du sectarisme… “

Contre le pouvoir en place

Quand on discute un moment avec Yazan Halwani, on se rend vite compte que le mot “sectarisme” lui sert quasiment de ponctuation. Un fléau cultivé, selon lui, par les politicien.ne.s en place. Car, en refusant, par exemple, de légaliser le mariage civil, le gouvernement renforcerait les identités religieuses.

Le couple de West Beirut. Immeuble Noueri. ( Sodeco Beyrouth 2017 / Yazan Halwani)

Le couple de West Beirut peint sur l’ancienne ligne de démarcation remue ainsi les cendres : 28 ans après la guerre civile, un jeune musulman et une jeune chrétienne ne peuvent toujours pas se marier. “Pour les Libanais, ce n’est pas choquant de voir des couples inter-religieux affirme-t-il, mais les institutions religieuses et les hommes politiques sont contre le mariage mixte. Le gouvernement a peur que le système politique fondé sur le sectarisme s’étiole. S’il autorise le mariage civil, les gens n’auront plus d’identité politique sunnite, chiite, maronite etc…”

Le système politique libanais repose depuis son indépendance sur le “confessionnalisme”, qui répartit les postes clefs de l’Etat entre les différentes communautés religieuses (ce pays de 10 452 m² reconnaît officiellement 18 religions.) En 1989, l’accord de Taëf met officiellement fin à 15 ans de guerre civile en renforçant notamment la parité entre musulmans et chrétiens mais conserve le système selon lequel le président de la République doit être chrétien maronite, le premier ministre sunnite et le président de l’Assemblée chiite.

D’après l’artiste, le gouvernement ne cesse d’agiter le fantôme de la guerre civile pour justifier son inertie : “Comment croire que des membres du gouvernement qui ont tué des gens à cause de leur religion durant cette guerre peuvent construire un véritable état démocratique ? dénonce-t-il avec virulenceLe problème, c’est que les Libanais ont oublié qui étaient ces personnes…”

Comme son art, Yazan Halwani a trouvé son identité dans la rue

Mais d’où tire Yazan Halwani cette indignation à toute épreuve ? Né en 1993 à l’ouest de Beyrouth, c’est dès l’âge de 14 ans qu’il commence à graffer, inspiré par la culture urbaine occidentale. IAM et Fonky Family dans ses écouteurs, il pose son blaze un peu partout dans la capitale. “A l’époque, je pensais que c’était cool et que j’étais un peu un gangster confie-t-il derrière ses lunettes ovales, et puis vers 18 ans j’ai commencé à avoir une véritable conscience politique et une réflexion artistique plus profonde.”

Yazan en grosse lettres latines, prénom jordanien peu commun au Liban, laisse peu à peu sa place à de grandes fresques calligraphiées et sans signature : “Ici, ça n’a pas de sens d’utiliser les codes du graff’ occidental. Et puis le street-art inspiré d’une culture du vandalisme est né dans un système politique et culturelle totalement différent. Au Liban, on joue dans une autre cour.”  Ce jeune artiste aime dire que s’il y a bien des vandales dans son pays, ce ne sont d’ailleurs pas les graffeurs… : “Si tu veux faire du vandalisme au Liban, ce n’est pas en taguant un mur mais en faisant de la politique !”

L’Arbre de Mémoire ( Beyrouth 2018/ Tamara Saade)

S’éloignant peu à peu de la scène street-art, Yazan Halwani se présente désormais comme un artiste contemporain spécialisé dans l’espace public. Surtout au regard de sa dernière oeuvre : “L’Arbre de la mémoire“. Cette sculpture, placée au centre de la capitale en juillet dernier, est le premier monument aux morts en hommage aux victimes de la grande famine du Liban (1915-1918). Il est donc loin l’adolescent qui écrivait naïvement son nom dans les rues de la ville : “Se placer dans la rue, c’est ce que faisaient les partis politiques pendant la guerre civile. Et c’est ce qu’ils font encore maintenant en mettant partout leurs affiches… déplore-t-il, Beyrouth a déjà ses rois.”

Donner sa place à une culture absente

Entre les drapeaux des partis politiques, les visages pixelisés des hommes au pouvoir et les panneaux publicitaires XXL, Yazan Halwani tente de donner sa place à une culture absente. S’intéressant à la vie de quartier, il peint ceux qui lui donnent sa singularité à l’instar d’Ali Abdallah, un sans-abri mort de froid. Sa présence sur les trottoirs de Beyrouth avait donné naissance à de nombreuses légendes urbaines, pourtant personne ne lui a porté secours…

Ces personnages du quotidien, le jeune l’artiste leur fait aussi traverser les frontières. Dans une Allemagne en plein débat sur la crise migratoire, il représente sur un immeuble de Dortmund un jeune vendeur de rue syrien : “Ce vendeur de fleurs de dix ans, tout le monde le connaissait dans le quartier. Il était charmant. Quand il est mort pendant la guerre en Syrie, les gens ont ressenti son absence” se souvient-il.

Le vendeur de fleurs ( Dortmund, Allemagne / Yazan Halwani)

Ce lien que Yazan Halwani cultive avec les habitants et la culture populaire lui permet de travailler avec plus de sérénité : “Quand je veux réaliser une fresque sur un immeuble à Beyrouth, je demande la permission au propriétaire car je n’aime pas peindre sans l’autorisation des gens qui vivent là précise-t-il. Si les gens apprécient ce que tu fais, ils vont t’aider. Ils payent l’électricité pour que tu puisses travailler la nuit. Et puis, ils aiment l’œuvre, ils la protègent et la maintiennent en vie.”

Preuve en est que lorsque la fresque de Gibran Khalil Gibran est recouverte par des affiches politiques en pleine période électorale, de nombreuses personnes publient des photos et réagissent sur les réseaux sociaux. Les posters sont retirés mais laissent l’oeuvre quelque peu détériorée : “Les œuvres d’art publiques sont temporaires et sont exposées à une éventuelle détérioration, surtout de la part de partis politiques qui cherchent à s’accaparer l’expression urbaine. Je ne vais pas restaurer cette œuvre mais j’apprécie les efforts entrepris par Nadim Gemayel qui ont abouti au retrait des affiches, et j’espère qu’il soutiendra la culture publique en dehors de la période électorale” réagit l’artiste sur Facebook en avril dernier.

Fier de cet anecdote, Yazan Halwani est maintenant persuadé qu’une partie des Libanais se retrouve dans son travail : “J’ai été très étonné de voir que les gens protégeaient à ce point-là l’art public, dit-il enthousiaste. S’il y avait simplement écrit Fuck Sectarism sur le mur, personne ne l’aurait défendu. Cette fresque de Gibran Khalil Gibran sur un billet de 100 milles livres critique la non-promotion de la culture par le gouvernement. Qu’elle soit saccagée par des posters politiques, ça a agacé les gens.”

Parlons business

Si cette notoriété lui permet de peindre aux quatre coins du monde : Etats-Unis, France, Tunisie, Jordanie etc ; elle attire également de nombreux mécènes et sponsors : “Je travaille uniquement avec des partenaires qui me soutiennent financièrement sans me demander de contrepartie publicitaire. ” assure-t-il.

The Plastic Mannequin and the hybrid folklore dress ( Ammam, Jordanie / Yazan Halwani)

Yazan Halwani ne cache pas avoir déjà été sponsorisé par une banque, un magasin de peinture ou l’Institut Français. Mais son ancien poste d’ingénieur télécom lui permet de subvenir à ses besoins sans tomber dans un art commercial. Quand on lui parle de street-artistes beyrouthins qui collaborent avec des agences de pub, celui-ci ne veut pas pour autant les blâmer : ” En principe tout artiste doit pouvoir vivre de son art. Certes, il ne faut pas que le business prime sur le concept artistique. Mais ces street-artistes sont aussi victimes d’une absence de subvention de la culture.”

Pour sa part, il va lui-même quitter son travail d’ingénieur pour commencer à la rentrée un Master de Business à l’Université d’Harvard. Surprenant pour un artiste mais pour lui ” it makes sense” : “Ce n’est pas nécessairement du business, rassure-t-il, c’est du management, de la création de projet etc…”

Passionné par les enjeux politiques et culturels, il a choisi de reprendre ses études face à l’impuissance que lui conférait un simple statut d’artiste : “Quand tu peins, tu dépends des structures au pouvoir et quand tu n’aimes pas les gens.. tu es dans la merde. Et puis ça m’intéresse de pouvoir penser au long terme ce que devrait être ces institutions.”

The difficulty of the inevitability of leaving things behind ( Mannheim, Allemagne 2017/ Yazan Halwani)

Faire un Master de Business, pour être plus indépendant et faire bouger les lignes dans son pays ? On a envie d’y croire. En attendant, Yazan Halwani s’envole pour les deux prochaines années de son Liban natal. Dans l’éloignement, il assure qu’il sera d’autant plus proche de son pays : “Émigrer, c’est vivre comme une grande majorité des Libanais. Etre nomade fait partie de notre culture et je n’ai pas encore expérimenté ça d’une manière assez forte. Ça va vraiment nourrir mon travail, je pense.” A l’entendre, c’est sûr qu’il reviendra.

 

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Musique : « Al Musiqa », la culture arabe dans les oreilles !

MUSIQUE

Musique : « Al Musiqa », la culture arabe dans les oreilles !

25 mai 2018 à 18h04 | Par 

Pour la première fois en Europe, un événement d’envergure, « Al Musiqa », présentée jusqu’au 19 août à la Philharmonie de Paris, célèbre les musiques du monde arabe.

Quelques pas dans l’exposition, et l’on est accueilli par les vocalises d’un muezzin… Si al adhan, l’appel à la prière, est banal dans une grande partie du monde, c’est une incongruité en France, où l’on demande aux musulmans de rester discrets et aux minarets de garder le silence. L’événement « Al Musiqa », dont l’idée a germé peu de temps avant les attentats de 2015, donne à entendre les voix et musiques du monde arabe, sans exception, en bousculant les idées reçues.

Et fait preuve de pédagogie pour un public familial, rappelant par exemple que l’islam n’a pas banni la musique (même si elle est accusée par certains rigoristes de détourner le croyant de la piété), qu’il n’y a pas que le raï de l’autre côté de la Méditerranée, ou encore que des artistes rap et électro dopés par les mouvements révolutionnaires y sont très actifs.

Voyage musical loin des clichés

L’objectif de l’événement est audacieux, certains diront présomptueux : présenter toute l’inventivité sonore, la richesse musicale, du monde arabe sur pas moins de quinze siècles. Véronique Rieffel, ancienne directrice de l’Institut des cultures d’islam (Paris) et de l’Institut français d’Égypte (Alexandrie), a intelligemment relevé le défi en proposant une promenade en sept étapes et autant de thématiques.

chant avedissian

Entre ballade et balade, l’exposition nous transporte ainsi dans l’espace et dans le temps. Dans le désert pour découvrir la qasida, la poésie bédouine ; dans une ville arabe bercée par les chants religieux ; un palais médiéval pour approcher la musique de cour ; une zaouïa africaine à l’écoute des chants soufis ; un cinéma égyptien en compagnie d’Oum Kalsoum ; un café du quartier parisien de Barbès où sont diffusées les stars immigrées des années 1960 ; un spot branché pour découvrir l’électro chaabi venue de l’Égypte post-Moubarak.

« NOUS NE VOULIONS PAS D’UN DÉCOR EN CARTON-PÂTE QUI ÉVOQUE UN UNIVERS FANTASMÉ », PRÉCISE VÉRONIQUE RIEFFEL

Une ambition encyclopédique qui condamne parfois au survol et fait tiquer les spécialistes… mais qui a le mérite d’ouvrir des pistes pour aller plus loin. D’autant qu’une série de bornes audio, de playlists en ligne mais aussi des concerts programmés sur le lieu de l’exposition (le oudiste Tamer Abu Ghazaleh, le groupe électro 47 Soul ou le jazzman Anouar Brahem) complètent le dispositif.

Artistes arabes

Une autre bonne idée est de proposer le long du parcours un imaginaire visuel à contre-courant des clichés orientalisants. « Nous ne voulions pas d’un décor en carton-pâte qui évoque un univers fantasmé », précise Véronique Rieffel. La commissaire d’exposition avait déjà fait de la sortie de l’orientalisme l’un de ses chevaux de bataille à l’Institut des cultures d’islam. Ici, donc, pas de grandes toiles de Delacroix ou d’autres peintres convoquant l’exotisme arabe, « on les a déjà beaucoup vues… », mais des œuvres réalisées par les artistes arabes eux-mêmes.

Le résultat est spectaculaire, dès l’entrée de l’exposition, où le plasticien tunisien Nja Mahdaoui a suspendu au plafond 20 tambours décorés de calligraphies. Plus loin, dans la salle consacrée au cinéma égyptien, un mur est littéralement couvert d’« icônes du Nil » peintes par le Cairote Chant Avedissian, 54 portraits de stars et d’inconnus qui rendent hommage à l’âge d’or du pays, quand il rayonnait à l’international.

Nora Houguenade

Dans un espace confiné, plongé dans le noir, est projetée la vidéo de l’artiste d’origine algérienne Yazid Oulab, Le souffle du récitant comme signe. Dans une atmosphère mystique, les volutes de bâtons d’encens vibrent au son des récitations du Coran… ouvrant une porte sur le divin. Bref, les œuvres exposées et la scénographie (signée Matali Crasset) ne se contentent pas d’illustrer, elles accompagnent le visiteur.

On ressort de l’exposition avec la furieuse envie d’aller plus loin, de fouiller sur le web ou chez les disquaires pour en entendre encore un peu plus. Et lorsque l’on feuillette le livre d’or, ponctué des remerciements de visiteurs aux prénoms à consonance arabe, fiers qu’on s’intéresse enfin différemment à eux, on se dit que la portée de l’événement est loin d’être uniquement musicale.

Retrouver l’article sur le site de Jeune Afrique