La route du sel – Sur les traces des caravanes / Lazare Mohamed

Azalaï, c’est le nom que donnent les Touaregs à ces mythiques caravanes de dromadaires qui traversent le désert depuis des siècles. Beaucoup de familles dépendent de l’industrie du sel pour vivre. Malgré les dangers du Sahara et la guerre, les mineurs continuent de se rendre dans les mines de Taoudéni, à 750 km au Nord, pour y déterrer ce que l’on appelle là-bas l’or blanc. Six mois de travail entre Octobre et Mars, loin de leur famille, loin de la civilisation et du confort qu’elle apporte. Lazare Mohamed est un artiste photographe franco-algérien basé à Paris. Son travail s’articule autour des zones de conflits qu’il choisit de représenter en s’inspirant de la culture, de l’histoire et de l’art du pays dont il parle. Il a présenté ses photographies dans divers institutions dont l’institut du Monde Arabe de Paris ou encore l’Institut Tomie Ohtake à Sao Paulo au Brésil et a été lauréat de divers bourses et prix.

Le cheval : Trésor du Maroc – Marie-Pascale Rauzier / Ricky Lavern Martin

Héritage, Barbe, Dialogue, Courses, Haras … Ce beau livre nous plonge en 10 mots dans l’univers historique et emblématique du cheval au Maroc. Inédit, ce livre nous raconte des expériences de vie, des moments d’émotions, des sensations et initie le lecteur à travers un univers complexe et passionnant. Cet ouvrage grand public emporte le lecteur dans une découverte approfondie du monde du cheval pour mieux comprendre le patrimoine dont le royaume a hérité et le monde dans lequel le cheval évolue. Chaque mot est révélé par des textes écrits spécialement pour l’ouvrage mais également par des citations, des poèmes ou des textes anciens. L’art reste un fil conducteur tout au long de l’ouvrage, laissant la part belle à la photographie, à l’illustration et à la poésie qui traduisent la passion et la fierté du Maroc pour ses chevaux.

 

Prix : 66chf

Vivre l’Orient Guillaume – De Laubier / Désirée Sadek

Grâce aux exceptionnelles photographies de Guillaume de Laubier réalisées depuis plus de dix ans, Vivre l’Orient revisite la diversité de l’art de vivre, de l’architecture et du design oriental aujourd’hui, de l’Egypte à la Tunisie, en passant par le Liban, la Syrie, la Jordanie, la Turquie, l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Emirats arabes unis, le Qatar mais aussi la Mauritanie et le Maroc. Cet Orient a été le théâtre de voyages et d’aventures extraordinaires, un ailleurs lointain, magique et inaccessible. Aujourd’hui encore, il suffit de l’évoquer pour faire apparaître un décor de dorures et de pierres précieuses. Pays du lait et du miel, des parfums enivrants et du faste sans limite, l’Orient est aussi celui du dénuement et de la pureté du désert aux couleurs ocres. Ses palais et demeures affichent la richesse du savoir-faire ancestral, et abritent aujourd’hui une variété d’influences empruntant autant à la décoration occidentale qu’aux traditions et arts locaux. Ces mélanges détonants donnent naissance à une identité à la fois singulière et haute en couleurs. Il en est de même pour les gratte-ciels, musées et demeures modernes qui fleurissent dans cet Orient contemporain et révolutionnent l’architecture et le design du monde arabe.

 

Prix : 77chf

Peut-on museler un artiste ?

Ces créateurs ont réalisé des œuvres d’art. Ils ont néanmoins été critiqués pour avoir récupéré des débris de la double explosion du port de Beyrouth. Mais qui peut décider de ce qui est moralement acceptable en matière d’expression artistique ?

OLJ / Par Danny MALLAT, le 19 février 2021 à 00h01

« Si la liberté d’expression artistique implique que l’on peut tout écrire, chanter ou dessiner, alors pourquoi ne pas créer aussi, tant que cela ne fait pas de mal à quiconque ? » s’insurgent plusieurs artistes qui ont travaillé avec les débris de la double explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, et se sont vus sous le feu des critiques, sur les réseaux sociaux, pour une démarche jugée « non appropriée ».

Conçu par le label Vanina, qui produit des sacs et des accessoires de mode, « le sac Silo », ainsi qu’il a été nommé, a été fabriqué à la main avec les débris de verre récupérés après la déflagration. Présenté comme un hommage aux silos du port de Beyrouth, il a été lancé dans le cadre d’une collection intitulée « La lumière de Beyrouth ». En dépit du geste caritatif – 25 % des recettes devaient être versées à la Beirut Heritage Initiative – qui accompagnait la vente, le label a été cloué au pilori sur les réseaux sociaux pour « indécence ». Une levée de boucliers qui a poussé les deux créatrices de la marque, Tatiana Fayad et Joanne Hayek, à retirer leur produit de la vente. Contactées par L’Orient-Le Jour, elles ont décliné tout commentaire, préférant s’exprimer par le biais « d’un communiqué officiel publié ultérieurement », ont-elle affirmé.

Dans ce contexte, les interrogations se multiplient. La création artistique doit-elle se conformer à des normes spécifiques de « ce qui peut se dessiner ou se sculpter » ? Et qui les dicte? Dans l’histoire, l’art sous toutes ses formes a souvent été confronté à ces questions. Comme, par exemple, toutes proportions gardées bien entendu, lors de la parution de La Case de l’oncle Tom, roman publié en 1852, qui dénonçait l’esclavage aux États-Unis, qui fut boycotté et dont l’auteure, Harriet Beecher Stowe, fut menacée de mort. Autre exemple, en 1913, la première représentation du ballet composé par Igor Stravinsky, Le Sacre du Printemps, avait provoqué des émeutes.

Si l’œuvre artistique n’est pas « assimilée » par tous, peut-elle néanmoins être soumise à la censure ? L’artiste peut-il être muselé ? Il faut certes compter avec le passage du temps pour une plus grande acceptation de l’œuvre controversée en son temps, comme celle du sac Silo. Même si l’intention première des deux créatrices n’était à l’évidence pas de blesser ou de heurter les sensibilités, mais de faire ce qu’elles ont toujours fait, créer en étant inspirées par leur ville.

Yara Chaker et Cynthia el-Frenn, « 0408 ».

200 Grs. d’art constructif

Pour Rana Haddad et Pascal Hachem, le duo créatif derrière 200 Grs., utiliser l’art comme outil, comme arme constructive, a toujours fait partie de leur ADN. « L’art peut changer la vision du monde, aider à mieux se comprendre et à comprendre les autres », affirment-ils en ajoutant que toutes leurs œuvres s’inscrivent, depuis toujours, dans une démarche sociopolitique.

Hayat Nazer a quant à elle toujours sublimé sa douleur et celle du peuple libanais dans l’art. À la violence, elle répond par l’amour, et au démembrement, par le désir d’aller vers l’autre. Ses œuvres (Le Phénix, place des Martyrs, La Statue, face au port) tirent leur essence de la souffrance, la sienne et celle de chaque Libanais. Elles sont sa façon à elle de cicatriser les plaies, dans une pulsion de vie pour de ne jamais désespérer.

Cynthia el-Frenn et Yara Chaker, deux jeunes architectes et designers libanais, se sont réunies pour explorer comment le spectateur aborde un espace/objet, l’invitant non pas à regarder, mais à voir. Pour elles, le geste d’un designer se doit d’être intuitif, avec un penchant pour servir l’utilisateur et une idée bien pensée et percutante. Il consiste à servir le créateur en servant l’utilisateur.

5 minutes d’enfer et 3 œuvres pour ne pas oublier

Initié par House of Today (plateforme mise à la portée des designers libanais), un projet de revisiter une matière (le savon) qui accompagne la planète entière depuis le jour 1 de la pandémie fut interrompu. Après la catastrophe du 4 août, le binôme créatif de 200 Grs. va reprendre le concept et le décliner à sa façon (voir notre édition du 21 janvier). Beyrouth est soufflée et l’atelier de Rana Haddad et Pascal Hachem n’est pas épargné. « Nous n’avons pas été ramasser les débris de souffrance dans la rue, nous avons simplement récupéré la nôtre sur place, dans notre atelier, et tout est parti de là. Des heures de travail à insérer les morceaux de verre dans chaque savon, dans une dynamique chirurgicale et thérapeutique », confie le duo. Quand Beyrouth est soufflée, Hayat Nazer se porte volontaire pour aider à nettoyer les maisons et les rues de la ville. Elle nettoyait la journée, ramenait les débris de verre et de métal chez elle, plutôt que de les entasser dans un coin de rue. « La sculpture avait été entamée avant la double explosion, dans un besoin d’attester de l’âme meurtrie (de Beyrouth), mon corps était cassé, dit-elle, et mon œuvre allait s’inscrire dans cette dynamique. » Son œuvre, une femme de verre et d’acier, va reprendre vie pour cimenter un désir de (sur)vie. Il lui a fallu environ deux mois pour la terminer. Hayat Nazer décide de ne pas la nommer. C’était au peuple libanais de le faire.

Après la déflagration, Cynthia el-Frenn et Yara Chaker parcourent Beyrouth, ou ce qu’il en reste. « Tout ce que nous pouvions entendre était le bruit du verre crépitant sous nos pieds et tout ce que nous voyions était de la poussière et de la pierre laissées par les bâtiments effondrés. Voilà comment est né notre objet 0408 », confie Yara Chaker. « Il était extrêmement important pour nous de conserver “l’intégrité” des matériaux avec une intervention minimale, car il ne s’agissait pas de créer un objet parfaitement conçu, mais plutôt d’embrasser l’imperfection, car nous sommes tous imparfaits. Nous avons voulu explorer l’idée d’un objet mémoire, comme une urne, qui, par sa forme, sa couleur et sa matière, reflète l’idée moderne d’une commémoration personnelle mais aussi d’espoir », explique-t-elle.

L’art est-il important pour combattre un trauma ?

« C’était le geste en soi qui nous importait, précise Rana Haddad, notre initiative n’avait aucune symbolique. D’aucuns ont voulu y voir un cercueil, ou ce matériau qui sert aux politiciens à la manière de Ponce Pilate de se laver les mains. Pour nous, il est simplement une cicatrice, une plaie qui ne va jamais se refermer. » « Notre art, ajoute Pascal Hachem, est du slow art, ce n’est pas l’aspect ni le résultat, mais la démarche et la procédure qui comptent, comme si on voulait se donner le temps d’assimiler. On fait appel à l’intensité du quotidien, voilà notre façon de faire, et de conclure, il est sain et essentiel de marquer cet instant. Après 15 ans de guerre, le Libanais n’a jamais eu le temps. Le temps de compter ses morts, de faire son deuil, ni même d’assimiler. À aucun moment, notre travail n’a été une violation de ce temps de deuil. Notre travail est un mantra. La répétition nous aide à comprendre et à expulser notre colère. Nous ne voulons plus être résilient. »

Hayat Nazer a toujours sublimé sa douleur dans l’art. « Il est, dit-elle, un message de moi à moi-même. Après le 4 août, nous partagions tous la même douleur, et cette statue a été un moyen de communication pour canaliser notre désarroi, nous unir et partager, afin de ne pas se sentir seuls. Pendant le montage, j’étais épuisée mentalement et physiquement, j’ai failli abandonner. Comme une branche qui tenait encore après le 4 août et qui s’était brisée. J’ai porté ma douleur et celle des autres et au final la sculpture été mon pharmakon (en grec, le pharmakon désigne à la fois le remède et le poison, NDLR). Je l’ai voulu remède pour les autres. La moitié de la statue est en résignation comme la moitié de chacun de nous, la jambe immobile, la main qui tombe, la balafre sur le visage, les cheveux qui volent à cause du souffle, nous sommes encore à 18h08 le 4 août, alors que dans la deuxième moitié de la statue, la main est levée, elle tient un flambeau et un drapeau, sa jambe est en mouvement. Cette moitié, c’est notre volonté de continuer. Elle représente le peuple libanais. Elle n’est pas une statue de martyr, elle est la statue de notre vérité. Elle est une femme, celle qui donne la vie, celle qui symbolise la (re) naissance », explicite l’artiste.

Pour les jeunes architectes designers Yara Chaker et Cynthia el-Frenn, leur œuvre représente l’espoir, « comme un phénix renaissant de ses cendres ». « Le verre sphérique est utilisé pour suggérer la clarté. Il a été créé en utilisant le verre brisé de l’explosion. Il contient les cendres de la ville. Nous l’avons fait vivre par la technique du soufflage du verre dans une fonderie située à Sarafand. Une sphère imparfaite pour montrer la force et la résilience. Le verre indique le lien entre la vie et la mort, le présent et le futur, le désespoir et l’espoir – un reflet de chacun de nous », soulignent Yara Chaker et Cynthia el-Frenn.

Quid de ceux qui auraient utilisé la tragédie du 4 août pour « commercialiser » leur art ?

« C’est très cliché, répond Pascal et cela ne nous concerne pas. Nous sommes des artistes avant tout, notre travail n’est pas esthétisé. Nous utilisons l’art pour véhiculer un message, c’est le geste qui compte et non l’objet qui en lui-même n’a aucune valeur. Notre travail est simplement notre façon de réagir sur le moment. »

De son côté, Hayat Nazer a été très sollicitée pour vendre sa statue même déclinée en plus petit. « Ce n’était pas le but, dit-elle, je ne pourrais pas l’imaginer ailleurs. Mais si un jour je suis contrainte à vendre mon art afin de pouvoir survivre en tant qu’artiste, je n’hésiterais pas. Mais ce sera ma propre douleur dont il sera question et pas celle de tout un peuple. »

Et lorsque la question est posée à Yara Chaker, elle répond tout simplement : « L’objet se trouve chez moi, il n’a pas lieu d’être ailleurs. Nous sommes des créateurs, pas des commerçants. »

 

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Sur les murs de Palestine : Filmer les graffitis aux frontières de Dheisheh / Clémence Lehec

Le graffiti palestinien a une histoire et des spécificités aussi particulières que méconnues. Né dans les camps de réfugiés à la fin des années 1960, le graffiti y est encore largement répandu aujourd’hui. Il est pratiqué par des graffeurs ne se revendiquant pas tous comme artistes et mobilisant des thèmes éminemment politiques. Sur les murs de Palestine nous emmène au sein du camp de Dheisheh pour nous révéler les dessous de ce mouvement aux prises avec les multiples enjeux de la frontière, dans un espace où celle-ci est systématiquement contestée. Ce livre nous raconte également l’histoire de la création d’un film documentaire, coréalisé avec la cinéaste palestinienne Tamara Abu Laban, qui explore les rues du camp et fait entendre ses voix. Grâce à une approche inédite, cette production audiovisuelle pose les conditions mémos de la recherche et parvient à créer les outils les plus appropriés pour penser les frontières dans leurs formes diffuses, jusqu’à l’échelle des corps qu’elles contraignent. A travers le récit et le parcours d’une chercheure au plus près de son terrain d’étude, cet ouvrage fait l’éloge du travail en collectif et contribue au renouvellement de la méthodologie d’enquête, en décortiquant la dimension politique qui s’y cache.

 

Prix : 22chf

Le Phénomène Gaza / Mo’men Ashour

C’est à travers des photos conceptuelles que Mahmoud Alkurd nous fait partager sa propre vision de la catastrophe qu’ont subie les Palestiniens dans la bande de Gaza lors de l’attaque d’Israël en 2014, Bordure de Protection. Les récits très réalistes de l’écrivain Mo’men Ashour, tirés de faits réels, apportent la consistance du vécu traumatique à ces images poétiques. Aujourd’hui, la situation géopolitique et humanitaire n’a pas changé.

Prix : 43 CHF

Ces couples confinés: Etel Adnan et Simone Fattal : Cette pandémie exigerait plusieurs Guernica !

Etel Adnan et Simone Fattal : Cette pandémie exigerait plusieurs Guernica !
Confinées dans leur appartement parisien, les deux artistes multiculturelles, Etel Adan et Simone Fattal, ont accepté de partager leur expérience de cette situation inédite avec transparence, profondeur et humour.

« Le regard de la société ne m’a jamais gênée », affirme Etel Adnan, ici dans un portrait photo réalisé par Simone Fattal.

Pour Simone Fattal, photographiée par Etel Adnan, ce n’est pas le confinement en soi qui est le plus dur, c’est l’inquiétude. Photos DR

Par Propos recueillis par Josephine HOBEIKA, le 01 mai 2020 à 00h02

Dans quelle mesure ce confinement a-t-il eu un impact concret sur votre quotidien ?

Etel Adnan  : Il n’y a eu presque pas de modification de mon quotidien. Vu mon âge bien avancé, j’avais du mal à marcher et j’utilisais une chaise roulante. Et cet hiver a été particulièrement froid à Paris. Je ne sortais plus. Mais je recevais beaucoup d’amis, et cela, dernièrement, s’est arrêté. C’est bien plus triste. Et savoir l’ampleur du sinistre fait mal à l’imagination. Je viens de faire un tour dehors, et c’est sinistre. Ça m’a rappelé le tremblement de terre de San Francisco, en 1990, quand tout un quartier de la ville s’était effondré et on se sentait dans un grand cimetière. C’était dur. Maintenant, c’est planétaire. C’est comme si la mort existait en tant que telle, et nous enveloppait. C’est sinistre.

Simone Fattal  : Le confinement a changé toute l’organisation de la vie quotidienne, et dans mon cas aussi, mon travail personnel. Je travaille d’habitude dans mon studio, et je peux difficilement travailler ailleurs; cela dit, les artistes travaillent chez eux, et en période de création, ils ne sortent pas du tout. Donc ce n’est pas le confinement en soi qui est le plus dur, c’est l’inquiétude.

Quelles sont les bonnes et les moins bonnes surprises de ce confinement ?

S.F. : Une impression de vacances, un manque d’obligations. Avoir du temps à soi et en être le maître absolu, pas de date limite pour les projets, pas d’avion à prendre, quelle chance !

E.A. : Les médecins et les soignants ont été généreux, admirables. On ne les remerciera jamais assez. Mais on reprochera toujours aux gouvernements de ce monde, surtout ceux des pays riches, d’avoir réduit les budgets alloués à la santé, plutôt que ceux dédiés à l’armement, par exemple. À Paris, les services d’urgence dans les hôpitaux sont très déficients. Il va falloir tout reprendre en main.

Quel est l’impact de la pandémie sur votre création artistique et sur votre inspiration ?

E.A. : Dans mon cas, peu de choses ont changé. Il m’était déjà plus difficile d’écrire, ou même de lire, que de peindre. Parce que je suppose que la couleur donne de l’énergie et permet le travail, alors que les mots sont plus lourds à porter. En ce moment, je peins autant que possible. Au ralenti, bien sûr.

S.F. : Il est certain qu’on s’inquiète beaucoup, non seulement pour le présent, mais pour le futur. Comment va-t-on s’en sortir ? Les retombées économiques, au niveau mondial, vont se faire cruellement sentir à la rentrée. Car pour l’été, je crois que les gens vont partir en vacances, à moindres frais bien sûr, mais quand même. Les vraies difficultés vont se faire sentir en septembre. On prévoit une grande récession, beaucoup de chômage, cela va être très difficile pour tout le monde.

Ces dernières semaines, je fais des collages ; il m’est impossible de faire de la céramique ici, en appartement, ou même de la peinture. Le moment présent entre toujours dans mes collages, même si c’est indirect. Je leur trouve en effet un air différent de ceux que je faisais récemment.

Quel lien peut-il exister entre une crise de l’ampleur de celle que nous vivons, et la création artistique en général ?

S.F.  : J’ai été interrompue en plein travail. J’avais entrepris des projets en Italie dans des ateliers, ces travaux ont dû être arrêtés, j’espère qu’ils ne seront pas perdus. Dans ce sens, cela me rappelle la guerre civile au Liban, où nous n’arrivions plus à travailler, avec les bombes, les pénuries. Ici aussi on manque de matériel, on manque de repos et on ressent beaucoup d’angoisse et d’incertitude concernant l’avenir, pas seulement le nôtre, mais celui du monde. Il va changer : cette énorme machine à dépenser s’est arrêtée. En ce sens, c’est une bonne chose, mais on aimerait voir la vie reprendre d’une façon mesurée, et dépenser les ressources du monde plus raisonnablement. C’est un vœu.

E.A. : On verra dans les temps qui viennent comment les artistes vont répondre à la pandémie que nous vivons !

Si vous deviez représenter artistiquement la pandémie mondiale que nous vivons, comment feriez-vous ?

E.A.  : Cette pandémie exigerait plusieurs Guernica ! D’ailleurs, l’état du monde était terrible, et les artistes ne semblaient pas s’en soucier suffisamment. Prenez les guerres dans le monde arabe et la destruction des trésors d’architecture par la coalition saoudienne au Yémen, ou la menace du président des États-Unis de détruire les sites culturels de l’Iran. Où sont les artistes qui ont réagi ? Il y a trop d’argent dans le monde de l’art, et rien ne bouge, il n’y a pas de contestation.

S.F.  : Représenter la pandémie, c’est compliqué ; un problème souvent se laisse voir avec le temps et pas sur le moment, ou du moins on le ressent différemment.

Quel impact cette existence confinée a-t-elle sur votre couple ? Avez-vous modifié votre répartition des tâches à la maison ?

E.A.  : Quand on n’a pas d’aide, c’est Simone qui cuisine, et on cuisine libanais autant que possible. Je ne suis pas capable de vraiment aider.

S.F. : Je cuisine souvent, mais des choses simples, sauf hier où j’ai fait des choux farcis. Le jour de Pâques, j’ai préparé un merveilleux gigot, et plus récemment, des souris d’agneau à la damascène, c’est-à-dire à la mélasse de grenade ; parfois ce sont des soupes, des salades, des œufs au plat au sumac, ou une boîte de thon, un délice ! Nous sommes livrées régulièrement en fruits et en légumes, donc on ne manque de rien.

S.F.  : La première chose que j’aurais envie de faire, à part aller en Bretagne, nager et voir la mer, ce serait de reprendre mes projets interrompus, dans les deux ateliers de céramique.

E.A.  : Je n’ai pas beaucoup de projets. Quand ce sera fini, j’aimerais pouvoir aller en Bretagne, respirer mieux, voir l’océan. J’aimerais maintenir dans mes conversations mes soucis pour l’écologie, et pour ce qui se passe au Liban, surtout. Les buts des manifestations au Liban n’ont pas été atteints. Il faut rester vigilants jusqu’à ce que justice soit rendue : les ex-politiciens se pavanent librement, ils n’ont pas été traduits en justice, ils se recyclent en « opposants », ils n’ont même pas honte. Or ce sont des criminels de grande envergure. Par exemple, les responsables de la crise des déchets se promènent en toute impunité et rêvent d’un avenir politique en ce même pays, comme si de rien était, alors que l’immunité collective des Libanais a bien baissé à cause de leurs vols et de leurs détournements de fonds ! On pourrait même dire que la pollution a déjà aidé à créer une épidémie de cancers. Nous, Libanais de tous bords, qu’allons-nous faire ? Commencer par aider notre nouveau gouvernement à agir sur ce plan…

Vous avez évolué toute votre vie dans des contextes pluriculturels, comment avez-vous choisi Paris finalement ?

S.F.  : Nous avons choisi Paris parce que nous y avions un appartement depuis bien longtemps. Paris est finalement un très bon choix. La Californie est belle, et la vie y était très agréable, mais elle est excentrique. La France a le meilleur système de communications, non seulement à l’intérieur de ses frontières, mais pour l’Europe en général. Elle est au cœur de l’Europe. Paris est la plus agréable des grandes villes, et pour les Libanais, elle est comme une mauvaise habitude.

E.A. : Je n’ai pas vraiment choisi Paris. Il y a à peu près sept ou huit ans, j’ai pris l’avion jusqu’à Berlin, et au bout du voyage, j’ai eu de sérieux problèmes de confusion. Le médecin m’a dit que souvent, à partir de 75 ans, des gens pouvaient souffrir des voyages en avion, cela pouvait gêner des mécanismes cérébraux. Il m’a déconseillé de reprendre l’avion. Comme je me trouvais à Paris et que l’appartement était disponible, nous y sommes restées. J’aurais préféré être obligée de rester en Californie, ou au Liban. Bien que Paris ne soit pas à bouder, ou à regretter, la ville reste fabuleuse.

Comment ressentez-vous le regard de la société sur le couple de femmes que vous formez, selon les pays que vous connaissez bien (essentiellement la France, le Liban et les États-Unis) ?

S.F.  : Nous avons eu énormément de chance. Nous n’avons jamais eu de problèmes, et avons été acceptées d’emblée dès le premier jour, au Liban et ailleurs, probablement parce que nous n’avons jamais eu l’ombre d’une indécision à cet égard. Nous avons commencé à vivre ensemble, et les gens l’ont accepté ; ce qu’ils en ont pensé par devers eux, nous ne l’avons jamais su. Bizarrement, on me demande souvent, aujourd’hui, comment j’ai fait pour vivre aussi ouvertement avec une femme. À l’époque, on ne m’a pas posé la question.

E.A. : Le regard de la société ne m’a jamais gênée. Être considérée comme « artiste » a dû beaucoup aider. C’est surtout aux États-Unis, un pays violent dans ses réactions, que j’ai vu des gens souffrir le plus d’une homophobie presque généralisée, qui a souvent poussé ses victimes au suicide. En France, on est en pays civilisé, ouvert, on s’attend presque à ce que les artistes aient un comportement considéré comme excentrique. Le Liban a une vieille sagesse qui, dans la pratique, le rend permissif. Je me souviens encore des visites que faisait ma mère à une amie à elle dont le fils, « le chapelier Georges », était souvent fardé, et amoureux du coiffeur Antoine. Et ces dames étaient pleines d’attendrissement pour le jeune couple ! Au pire, on les trouvait ridicules.

 

Le Peintre dévorant la femme – Kamel Daoud

Invité à passer une nuit dans le musée Picasso à l’automne 2017, alors qu’y était présentée l’exposition Picasso 1932, année érotique, Kamel Daoud en a tiré un récit dans lequel il confronte les représentations que peuvent avoir du corps, du désir, de la nudité, de l’amour, du plaisir ou de la liberté, un artiste et un djihadiste. Il crée ainsi le personnage d’Abdellah, fondamentaliste chargé de détruire les toiles de Picasso parmi lesquelles il déambule, mis au supplice tant elles remettent en cause sa façon de considérer le monde et l’Autre. L’art peut-il guérir un homme de la violence, le conduire à préférer le désir de la vie ici-bas plutôt que de fantasmer la félicité de l’au-delà ?

 

Prix : 11chf