Peut-on museler un artiste ?

Ces créateurs ont réalisé des œuvres d’art. Ils ont néanmoins été critiqués pour avoir récupéré des débris de la double explosion du port de Beyrouth. Mais qui peut décider de ce qui est moralement acceptable en matière d’expression artistique ?

OLJ / Par Danny MALLAT, le 19 février 2021 à 00h01

« Si la liberté d’expression artistique implique que l’on peut tout écrire, chanter ou dessiner, alors pourquoi ne pas créer aussi, tant que cela ne fait pas de mal à quiconque ? » s’insurgent plusieurs artistes qui ont travaillé avec les débris de la double explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, et se sont vus sous le feu des critiques, sur les réseaux sociaux, pour une démarche jugée « non appropriée ».

Conçu par le label Vanina, qui produit des sacs et des accessoires de mode, « le sac Silo », ainsi qu’il a été nommé, a été fabriqué à la main avec les débris de verre récupérés après la déflagration. Présenté comme un hommage aux silos du port de Beyrouth, il a été lancé dans le cadre d’une collection intitulée « La lumière de Beyrouth ». En dépit du geste caritatif – 25 % des recettes devaient être versées à la Beirut Heritage Initiative – qui accompagnait la vente, le label a été cloué au pilori sur les réseaux sociaux pour « indécence ». Une levée de boucliers qui a poussé les deux créatrices de la marque, Tatiana Fayad et Joanne Hayek, à retirer leur produit de la vente. Contactées par L’Orient-Le Jour, elles ont décliné tout commentaire, préférant s’exprimer par le biais « d’un communiqué officiel publié ultérieurement », ont-elle affirmé.

Dans ce contexte, les interrogations se multiplient. La création artistique doit-elle se conformer à des normes spécifiques de « ce qui peut se dessiner ou se sculpter » ? Et qui les dicte? Dans l’histoire, l’art sous toutes ses formes a souvent été confronté à ces questions. Comme, par exemple, toutes proportions gardées bien entendu, lors de la parution de La Case de l’oncle Tom, roman publié en 1852, qui dénonçait l’esclavage aux États-Unis, qui fut boycotté et dont l’auteure, Harriet Beecher Stowe, fut menacée de mort. Autre exemple, en 1913, la première représentation du ballet composé par Igor Stravinsky, Le Sacre du Printemps, avait provoqué des émeutes.

Si l’œuvre artistique n’est pas « assimilée » par tous, peut-elle néanmoins être soumise à la censure ? L’artiste peut-il être muselé ? Il faut certes compter avec le passage du temps pour une plus grande acceptation de l’œuvre controversée en son temps, comme celle du sac Silo. Même si l’intention première des deux créatrices n’était à l’évidence pas de blesser ou de heurter les sensibilités, mais de faire ce qu’elles ont toujours fait, créer en étant inspirées par leur ville.

Yara Chaker et Cynthia el-Frenn, « 0408 ».

200 Grs. d’art constructif

Pour Rana Haddad et Pascal Hachem, le duo créatif derrière 200 Grs., utiliser l’art comme outil, comme arme constructive, a toujours fait partie de leur ADN. « L’art peut changer la vision du monde, aider à mieux se comprendre et à comprendre les autres », affirment-ils en ajoutant que toutes leurs œuvres s’inscrivent, depuis toujours, dans une démarche sociopolitique.

Hayat Nazer a quant à elle toujours sublimé sa douleur et celle du peuple libanais dans l’art. À la violence, elle répond par l’amour, et au démembrement, par le désir d’aller vers l’autre. Ses œuvres (Le Phénix, place des Martyrs, La Statue, face au port) tirent leur essence de la souffrance, la sienne et celle de chaque Libanais. Elles sont sa façon à elle de cicatriser les plaies, dans une pulsion de vie pour de ne jamais désespérer.

Cynthia el-Frenn et Yara Chaker, deux jeunes architectes et designers libanais, se sont réunies pour explorer comment le spectateur aborde un espace/objet, l’invitant non pas à regarder, mais à voir. Pour elles, le geste d’un designer se doit d’être intuitif, avec un penchant pour servir l’utilisateur et une idée bien pensée et percutante. Il consiste à servir le créateur en servant l’utilisateur.

5 minutes d’enfer et 3 œuvres pour ne pas oublier

Initié par House of Today (plateforme mise à la portée des designers libanais), un projet de revisiter une matière (le savon) qui accompagne la planète entière depuis le jour 1 de la pandémie fut interrompu. Après la catastrophe du 4 août, le binôme créatif de 200 Grs. va reprendre le concept et le décliner à sa façon (voir notre édition du 21 janvier). Beyrouth est soufflée et l’atelier de Rana Haddad et Pascal Hachem n’est pas épargné. « Nous n’avons pas été ramasser les débris de souffrance dans la rue, nous avons simplement récupéré la nôtre sur place, dans notre atelier, et tout est parti de là. Des heures de travail à insérer les morceaux de verre dans chaque savon, dans une dynamique chirurgicale et thérapeutique », confie le duo. Quand Beyrouth est soufflée, Hayat Nazer se porte volontaire pour aider à nettoyer les maisons et les rues de la ville. Elle nettoyait la journée, ramenait les débris de verre et de métal chez elle, plutôt que de les entasser dans un coin de rue. « La sculpture avait été entamée avant la double explosion, dans un besoin d’attester de l’âme meurtrie (de Beyrouth), mon corps était cassé, dit-elle, et mon œuvre allait s’inscrire dans cette dynamique. » Son œuvre, une femme de verre et d’acier, va reprendre vie pour cimenter un désir de (sur)vie. Il lui a fallu environ deux mois pour la terminer. Hayat Nazer décide de ne pas la nommer. C’était au peuple libanais de le faire.

Après la déflagration, Cynthia el-Frenn et Yara Chaker parcourent Beyrouth, ou ce qu’il en reste. « Tout ce que nous pouvions entendre était le bruit du verre crépitant sous nos pieds et tout ce que nous voyions était de la poussière et de la pierre laissées par les bâtiments effondrés. Voilà comment est né notre objet 0408 », confie Yara Chaker. « Il était extrêmement important pour nous de conserver “l’intégrité” des matériaux avec une intervention minimale, car il ne s’agissait pas de créer un objet parfaitement conçu, mais plutôt d’embrasser l’imperfection, car nous sommes tous imparfaits. Nous avons voulu explorer l’idée d’un objet mémoire, comme une urne, qui, par sa forme, sa couleur et sa matière, reflète l’idée moderne d’une commémoration personnelle mais aussi d’espoir », explique-t-elle.

L’art est-il important pour combattre un trauma ?

« C’était le geste en soi qui nous importait, précise Rana Haddad, notre initiative n’avait aucune symbolique. D’aucuns ont voulu y voir un cercueil, ou ce matériau qui sert aux politiciens à la manière de Ponce Pilate de se laver les mains. Pour nous, il est simplement une cicatrice, une plaie qui ne va jamais se refermer. » « Notre art, ajoute Pascal Hachem, est du slow art, ce n’est pas l’aspect ni le résultat, mais la démarche et la procédure qui comptent, comme si on voulait se donner le temps d’assimiler. On fait appel à l’intensité du quotidien, voilà notre façon de faire, et de conclure, il est sain et essentiel de marquer cet instant. Après 15 ans de guerre, le Libanais n’a jamais eu le temps. Le temps de compter ses morts, de faire son deuil, ni même d’assimiler. À aucun moment, notre travail n’a été une violation de ce temps de deuil. Notre travail est un mantra. La répétition nous aide à comprendre et à expulser notre colère. Nous ne voulons plus être résilient. »

Hayat Nazer a toujours sublimé sa douleur dans l’art. « Il est, dit-elle, un message de moi à moi-même. Après le 4 août, nous partagions tous la même douleur, et cette statue a été un moyen de communication pour canaliser notre désarroi, nous unir et partager, afin de ne pas se sentir seuls. Pendant le montage, j’étais épuisée mentalement et physiquement, j’ai failli abandonner. Comme une branche qui tenait encore après le 4 août et qui s’était brisée. J’ai porté ma douleur et celle des autres et au final la sculpture été mon pharmakon (en grec, le pharmakon désigne à la fois le remède et le poison, NDLR). Je l’ai voulu remède pour les autres. La moitié de la statue est en résignation comme la moitié de chacun de nous, la jambe immobile, la main qui tombe, la balafre sur le visage, les cheveux qui volent à cause du souffle, nous sommes encore à 18h08 le 4 août, alors que dans la deuxième moitié de la statue, la main est levée, elle tient un flambeau et un drapeau, sa jambe est en mouvement. Cette moitié, c’est notre volonté de continuer. Elle représente le peuple libanais. Elle n’est pas une statue de martyr, elle est la statue de notre vérité. Elle est une femme, celle qui donne la vie, celle qui symbolise la (re) naissance », explicite l’artiste.

Pour les jeunes architectes designers Yara Chaker et Cynthia el-Frenn, leur œuvre représente l’espoir, « comme un phénix renaissant de ses cendres ». « Le verre sphérique est utilisé pour suggérer la clarté. Il a été créé en utilisant le verre brisé de l’explosion. Il contient les cendres de la ville. Nous l’avons fait vivre par la technique du soufflage du verre dans une fonderie située à Sarafand. Une sphère imparfaite pour montrer la force et la résilience. Le verre indique le lien entre la vie et la mort, le présent et le futur, le désespoir et l’espoir – un reflet de chacun de nous », soulignent Yara Chaker et Cynthia el-Frenn.

Quid de ceux qui auraient utilisé la tragédie du 4 août pour « commercialiser » leur art ?

« C’est très cliché, répond Pascal et cela ne nous concerne pas. Nous sommes des artistes avant tout, notre travail n’est pas esthétisé. Nous utilisons l’art pour véhiculer un message, c’est le geste qui compte et non l’objet qui en lui-même n’a aucune valeur. Notre travail est simplement notre façon de réagir sur le moment. »

De son côté, Hayat Nazer a été très sollicitée pour vendre sa statue même déclinée en plus petit. « Ce n’était pas le but, dit-elle, je ne pourrais pas l’imaginer ailleurs. Mais si un jour je suis contrainte à vendre mon art afin de pouvoir survivre en tant qu’artiste, je n’hésiterais pas. Mais ce sera ma propre douleur dont il sera question et pas celle de tout un peuple. »

Et lorsque la question est posée à Yara Chaker, elle répond tout simplement : « L’objet se trouve chez moi, il n’a pas lieu d’être ailleurs. Nous sommes des créateurs, pas des commerçants. »

 

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Sur les murs de Palestine : Filmer les graffitis aux frontières de Dheisheh / Clémence Lehec

Le graffiti palestinien a une histoire et des spécificités aussi particulières que méconnues. Né dans les camps de réfugiés à la fin des années 1960, le graffiti y est encore largement répandu aujourd’hui. Il est pratiqué par des graffeurs ne se revendiquant pas tous comme artistes et mobilisant des thèmes éminemment politiques. Sur les murs de Palestine nous emmène au sein du camp de Dheisheh pour nous révéler les dessous de ce mouvement aux prises avec les multiples enjeux de la frontière, dans un espace où celle-ci est systématiquement contestée. Ce livre nous raconte également l’histoire de la création d’un film documentaire, coréalisé avec la cinéaste palestinienne Tamara Abu Laban, qui explore les rues du camp et fait entendre ses voix. Grâce à une approche inédite, cette production audiovisuelle pose les conditions mémos de la recherche et parvient à créer les outils les plus appropriés pour penser les frontières dans leurs formes diffuses, jusqu’à l’échelle des corps qu’elles contraignent. A travers le récit et le parcours d’une chercheure au plus près de son terrain d’étude, cet ouvrage fait l’éloge du travail en collectif et contribue au renouvellement de la méthodologie d’enquête, en décortiquant la dimension politique qui s’y cache.

 

Prix : 22chf

Le Phénomène Gaza / Mo’men Ashour

C’est à travers des photos conceptuelles que Mahmoud Alkurd nous fait partager sa propre vision de la catastrophe qu’ont subie les Palestiniens dans la bande de Gaza lors de l’attaque d’Israël en 2014, Bordure de Protection. Les récits très réalistes de l’écrivain Mo’men Ashour, tirés de faits réels, apportent la consistance du vécu traumatique à ces images poétiques. Aujourd’hui, la situation géopolitique et humanitaire n’a pas changé.

Prix : 43 CHF

Ces couples confinés: Etel Adnan et Simone Fattal : Cette pandémie exigerait plusieurs Guernica !

Etel Adnan et Simone Fattal : Cette pandémie exigerait plusieurs Guernica !
Confinées dans leur appartement parisien, les deux artistes multiculturelles, Etel Adan et Simone Fattal, ont accepté de partager leur expérience de cette situation inédite avec transparence, profondeur et humour.

« Le regard de la société ne m’a jamais gênée », affirme Etel Adnan, ici dans un portrait photo réalisé par Simone Fattal.

Pour Simone Fattal, photographiée par Etel Adnan, ce n’est pas le confinement en soi qui est le plus dur, c’est l’inquiétude. Photos DR

Par Propos recueillis par Josephine HOBEIKA, le 01 mai 2020 à 00h02

Dans quelle mesure ce confinement a-t-il eu un impact concret sur votre quotidien ?

Etel Adnan  : Il n’y a eu presque pas de modification de mon quotidien. Vu mon âge bien avancé, j’avais du mal à marcher et j’utilisais une chaise roulante. Et cet hiver a été particulièrement froid à Paris. Je ne sortais plus. Mais je recevais beaucoup d’amis, et cela, dernièrement, s’est arrêté. C’est bien plus triste. Et savoir l’ampleur du sinistre fait mal à l’imagination. Je viens de faire un tour dehors, et c’est sinistre. Ça m’a rappelé le tremblement de terre de San Francisco, en 1990, quand tout un quartier de la ville s’était effondré et on se sentait dans un grand cimetière. C’était dur. Maintenant, c’est planétaire. C’est comme si la mort existait en tant que telle, et nous enveloppait. C’est sinistre.

Simone Fattal  : Le confinement a changé toute l’organisation de la vie quotidienne, et dans mon cas aussi, mon travail personnel. Je travaille d’habitude dans mon studio, et je peux difficilement travailler ailleurs; cela dit, les artistes travaillent chez eux, et en période de création, ils ne sortent pas du tout. Donc ce n’est pas le confinement en soi qui est le plus dur, c’est l’inquiétude.

Quelles sont les bonnes et les moins bonnes surprises de ce confinement ?

S.F. : Une impression de vacances, un manque d’obligations. Avoir du temps à soi et en être le maître absolu, pas de date limite pour les projets, pas d’avion à prendre, quelle chance !

E.A. : Les médecins et les soignants ont été généreux, admirables. On ne les remerciera jamais assez. Mais on reprochera toujours aux gouvernements de ce monde, surtout ceux des pays riches, d’avoir réduit les budgets alloués à la santé, plutôt que ceux dédiés à l’armement, par exemple. À Paris, les services d’urgence dans les hôpitaux sont très déficients. Il va falloir tout reprendre en main.

Quel est l’impact de la pandémie sur votre création artistique et sur votre inspiration ?

E.A. : Dans mon cas, peu de choses ont changé. Il m’était déjà plus difficile d’écrire, ou même de lire, que de peindre. Parce que je suppose que la couleur donne de l’énergie et permet le travail, alors que les mots sont plus lourds à porter. En ce moment, je peins autant que possible. Au ralenti, bien sûr.

S.F. : Il est certain qu’on s’inquiète beaucoup, non seulement pour le présent, mais pour le futur. Comment va-t-on s’en sortir ? Les retombées économiques, au niveau mondial, vont se faire cruellement sentir à la rentrée. Car pour l’été, je crois que les gens vont partir en vacances, à moindres frais bien sûr, mais quand même. Les vraies difficultés vont se faire sentir en septembre. On prévoit une grande récession, beaucoup de chômage, cela va être très difficile pour tout le monde.

Ces dernières semaines, je fais des collages ; il m’est impossible de faire de la céramique ici, en appartement, ou même de la peinture. Le moment présent entre toujours dans mes collages, même si c’est indirect. Je leur trouve en effet un air différent de ceux que je faisais récemment.

Quel lien peut-il exister entre une crise de l’ampleur de celle que nous vivons, et la création artistique en général ?

S.F.  : J’ai été interrompue en plein travail. J’avais entrepris des projets en Italie dans des ateliers, ces travaux ont dû être arrêtés, j’espère qu’ils ne seront pas perdus. Dans ce sens, cela me rappelle la guerre civile au Liban, où nous n’arrivions plus à travailler, avec les bombes, les pénuries. Ici aussi on manque de matériel, on manque de repos et on ressent beaucoup d’angoisse et d’incertitude concernant l’avenir, pas seulement le nôtre, mais celui du monde. Il va changer : cette énorme machine à dépenser s’est arrêtée. En ce sens, c’est une bonne chose, mais on aimerait voir la vie reprendre d’une façon mesurée, et dépenser les ressources du monde plus raisonnablement. C’est un vœu.

E.A. : On verra dans les temps qui viennent comment les artistes vont répondre à la pandémie que nous vivons !

Si vous deviez représenter artistiquement la pandémie mondiale que nous vivons, comment feriez-vous ?

E.A.  : Cette pandémie exigerait plusieurs Guernica ! D’ailleurs, l’état du monde était terrible, et les artistes ne semblaient pas s’en soucier suffisamment. Prenez les guerres dans le monde arabe et la destruction des trésors d’architecture par la coalition saoudienne au Yémen, ou la menace du président des États-Unis de détruire les sites culturels de l’Iran. Où sont les artistes qui ont réagi ? Il y a trop d’argent dans le monde de l’art, et rien ne bouge, il n’y a pas de contestation.

S.F.  : Représenter la pandémie, c’est compliqué ; un problème souvent se laisse voir avec le temps et pas sur le moment, ou du moins on le ressent différemment.

Quel impact cette existence confinée a-t-elle sur votre couple ? Avez-vous modifié votre répartition des tâches à la maison ?

E.A.  : Quand on n’a pas d’aide, c’est Simone qui cuisine, et on cuisine libanais autant que possible. Je ne suis pas capable de vraiment aider.

S.F. : Je cuisine souvent, mais des choses simples, sauf hier où j’ai fait des choux farcis. Le jour de Pâques, j’ai préparé un merveilleux gigot, et plus récemment, des souris d’agneau à la damascène, c’est-à-dire à la mélasse de grenade ; parfois ce sont des soupes, des salades, des œufs au plat au sumac, ou une boîte de thon, un délice ! Nous sommes livrées régulièrement en fruits et en légumes, donc on ne manque de rien.

S.F.  : La première chose que j’aurais envie de faire, à part aller en Bretagne, nager et voir la mer, ce serait de reprendre mes projets interrompus, dans les deux ateliers de céramique.

E.A.  : Je n’ai pas beaucoup de projets. Quand ce sera fini, j’aimerais pouvoir aller en Bretagne, respirer mieux, voir l’océan. J’aimerais maintenir dans mes conversations mes soucis pour l’écologie, et pour ce qui se passe au Liban, surtout. Les buts des manifestations au Liban n’ont pas été atteints. Il faut rester vigilants jusqu’à ce que justice soit rendue : les ex-politiciens se pavanent librement, ils n’ont pas été traduits en justice, ils se recyclent en « opposants », ils n’ont même pas honte. Or ce sont des criminels de grande envergure. Par exemple, les responsables de la crise des déchets se promènent en toute impunité et rêvent d’un avenir politique en ce même pays, comme si de rien était, alors que l’immunité collective des Libanais a bien baissé à cause de leurs vols et de leurs détournements de fonds ! On pourrait même dire que la pollution a déjà aidé à créer une épidémie de cancers. Nous, Libanais de tous bords, qu’allons-nous faire ? Commencer par aider notre nouveau gouvernement à agir sur ce plan…

Vous avez évolué toute votre vie dans des contextes pluriculturels, comment avez-vous choisi Paris finalement ?

S.F.  : Nous avons choisi Paris parce que nous y avions un appartement depuis bien longtemps. Paris est finalement un très bon choix. La Californie est belle, et la vie y était très agréable, mais elle est excentrique. La France a le meilleur système de communications, non seulement à l’intérieur de ses frontières, mais pour l’Europe en général. Elle est au cœur de l’Europe. Paris est la plus agréable des grandes villes, et pour les Libanais, elle est comme une mauvaise habitude.

E.A. : Je n’ai pas vraiment choisi Paris. Il y a à peu près sept ou huit ans, j’ai pris l’avion jusqu’à Berlin, et au bout du voyage, j’ai eu de sérieux problèmes de confusion. Le médecin m’a dit que souvent, à partir de 75 ans, des gens pouvaient souffrir des voyages en avion, cela pouvait gêner des mécanismes cérébraux. Il m’a déconseillé de reprendre l’avion. Comme je me trouvais à Paris et que l’appartement était disponible, nous y sommes restées. J’aurais préféré être obligée de rester en Californie, ou au Liban. Bien que Paris ne soit pas à bouder, ou à regretter, la ville reste fabuleuse.

Comment ressentez-vous le regard de la société sur le couple de femmes que vous formez, selon les pays que vous connaissez bien (essentiellement la France, le Liban et les États-Unis) ?

S.F.  : Nous avons eu énormément de chance. Nous n’avons jamais eu de problèmes, et avons été acceptées d’emblée dès le premier jour, au Liban et ailleurs, probablement parce que nous n’avons jamais eu l’ombre d’une indécision à cet égard. Nous avons commencé à vivre ensemble, et les gens l’ont accepté ; ce qu’ils en ont pensé par devers eux, nous ne l’avons jamais su. Bizarrement, on me demande souvent, aujourd’hui, comment j’ai fait pour vivre aussi ouvertement avec une femme. À l’époque, on ne m’a pas posé la question.

E.A. : Le regard de la société ne m’a jamais gênée. Être considérée comme « artiste » a dû beaucoup aider. C’est surtout aux États-Unis, un pays violent dans ses réactions, que j’ai vu des gens souffrir le plus d’une homophobie presque généralisée, qui a souvent poussé ses victimes au suicide. En France, on est en pays civilisé, ouvert, on s’attend presque à ce que les artistes aient un comportement considéré comme excentrique. Le Liban a une vieille sagesse qui, dans la pratique, le rend permissif. Je me souviens encore des visites que faisait ma mère à une amie à elle dont le fils, « le chapelier Georges », était souvent fardé, et amoureux du coiffeur Antoine. Et ces dames étaient pleines d’attendrissement pour le jeune couple ! Au pire, on les trouvait ridicules.

 

Le Peintre dévorant la femme – Kamel Daoud

Invité à passer une nuit dans le musée Picasso à l’automne 2017, alors qu’y était présentée l’exposition Picasso 1932, année érotique, Kamel Daoud en a tiré un récit dans lequel il confronte les représentations que peuvent avoir du corps, du désir, de la nudité, de l’amour, du plaisir ou de la liberté, un artiste et un djihadiste. Il crée ainsi le personnage d’Abdellah, fondamentaliste chargé de détruire les toiles de Picasso parmi lesquelles il déambule, mis au supplice tant elles remettent en cause sa façon de considérer le monde et l’Autre. L’art peut-il guérir un homme de la violence, le conduire à préférer le désir de la vie ici-bas plutôt que de fantasmer la félicité de l’au-delà ?

 

Prix : 11chf

Pourquoi l’art arabe n’est-il pas plus reconnu?

Léa Polverini et Adèle Surprenant — 20 octobre 2019 à 16h03 — mis à jour le 21 octobre 2019 à 10h36

Si le Machrek et le Maghreb occupent depuis longtemps une place de choix sous l’œil médiatique, il en va autrement pour leur scène artistique, pourtant intimement liée à leurs trajectoires politiques.

La voix à demi étouffée par la musique, le dessinateur Ghadi Ghosn se souvient d’une enfance partagée entre les comics japonais et américains. Devant un bar de Beyrouth, connu pour rassembler des dizaines de jeunes artistes du Liban, celui qui écrit désormais ses propres bandes dessinées en anglais ou en français dit regretter de ne pas avoir grandi entouré de modèles d’artistes arabes.

Aujourd’hui, son constat est le même: «Le marché de l’art ici est trop petit et nous n’avons pas accès au marché arabe», malgré de timides améliorations. Avec des collègues du collectif Samandal, Ghadi Ghosn s’efforce de rester ouvert aux mains tendues par d’autres artistes de la région.

Interrogé sur son rapport à l’identité arabe, Ghosn se définit comme internationaliste. Pour lui, l’art n’est pas un moyen de se connecter à ses racines et encore moins à son pays, le Liban, où il a vécu deux guerres: «Le dessin est une échappatoire», concède-t-il, une île à l’abri de l’instabilité politique et économique qui traverse le monde arabe.

Héritage et renaissance

Il y a seulement quelques décennies, l’art était pourtant un vecteur d’unification et de solidarité entre les pays partageant l’arabe pour langue majoritaire. Comme le fait remarquer Fadia Antar, directrice de la Dalloul Art Foundation (DAF) à Beyrouth, «les pays de la région n’ont pas seulement la même langue, ils ont aussi vécu les mêmes invasions, les mêmes guerres et les mêmes difficultés. C’est ce qui fait que leur langage visuel se ressemble».

Le panarabisme a d’ailleurs pris racine dans ce qu’on a appelé la nahda, un mouvement de «renaissance» artistique et intellectuelle qui a animé le Maghreb et le Machrek à la fin du XIXe siècle.

S’appuyant sur une redécouverte du patrimoine classique (notamment hellénistique et pharaonique) et sur un intérêt pour la culture occidentale conçue comme source d’inspiration et d’emprunt, la nahda a surtout réaffirmé un lien entre la culture et les luttes politiques du moment, encourageant la mise en place d’un projet d’union politique des pays de langue arabe, allant de l’Égypte à la Syrie.

Le sculpteur égyptien Mahmoud Mokhtar reste l’un des représentants les plus exemplaires de ce rêve nationaliste et d’unité du monde arabe. Nourri de culture antique, ayant étudié au Caire puis à Paris juste avant la Grande Guerre, il revendiquait un art dirigé vers les masses, reprenant toute une iconographie populaire, où les fellahs (les paysan·nes) se mélangent aux sphinx.

«On a cette idée que la Première Guerre mondiale est liée à l’histoire des avant-gardes, mais en réalité, il y a un mouvement de retour à un ordre classique, à un art plus académique, qui ne s’éloigne toutefois pas de l’art moderne. C’est un art plus facile à lire que les avant-gardes, accessible à tous et qui reste souvent figuratif», explique Elka Correa Calleja, autrice d’une thèse sur Mokhtar et professeure d’histoire des arts islamique et arabe à l’université ibéro-américaine de Mexico.

En 1928, Mokhtar dévoile devant la gare centrale du Caire la monumentale statue Le Réveil de l’Égypte, qui entend redonner au pays tout le poids de l’histoire ancienne. Pour Correa Calleja, la statue trônant au centre de la ville représentait alors «une alternative des nations liée à l’histoire de l’Égypte pharaonique». La même année, Hassan el-Banna fondait la Société des Frères musulmans, optant plutôt pour une renaissance islamique.

Mahmud Mokhtar, Le Réveil de l’Égypte, Le Caire, Égypte, 1962. | Via Wikimedia Commons

 

Utopie panarabe

En dépit des divergences idéologiques, la culture populaire devient très rapidement une voix forte de ce rêve panarabe. L’impérissable Oum Kalthoum soutient Nasser et chante pour l’union de la nation arabe, quand Fairuz en fait de même pour Jérusalem et le droit au retour du peuple palestinien. Warda al-Jazairia, étoile algérienne de la chanson arabe, donne sa voix à des hymnes patriotiques, reprenant les thèmes de la colonisation et de l’arabisme.

Présentes sur les ondes, ces paroles se retrouvent aussi à l’écran à travers des séries télévisées, pour adultes comme pour enfants. À partir de 1979, la production koweïtienne Iftah Ya Simsim («Sésame, ouvre-toi»), une version arabisée de la trop américaine Sesame Street, est diffusée massivement.

À l’époque, «les thématiques abordées avaient une forte conscience des questions cruciales du panarabisme ou de la lutte des Arabes contre Israël ou l’Occident. Ces produits de la culture populaire étaient partagés à travers toute la région. Ça a permis à cette culture du panarabisme de résister, même après la chute du rêve d’une union arabe», considère Meriem Mehadji, enseignante et chercheuse à l’École des hautes études internationales et politiques, spécialisée dans les politiques culturelles arabes.

De fait, la mort du président égyptien Gamal Abdel Nasser en 1970 a mis un coup d’arrêt à ces ambitions, signant l’enterrement précoce du panarabisme sur le plan politique. «Après la mort de Nasser, les années 1970 ont été une décennie durant laquelle plusieurs régimes arabes très forts –en Syrie, en Irak ou en Algérie– ont tenté de reprendre cette bannière, mais ça n’a pas marché», estime la curatrice indépendante Rasha Salti.

L’objectif panarabe s’est très vite retrouvé morcelé entre des rivalités territoriales, religieuses et idéologiques, l’Arabie saoudite s’invitant dans la partie et instrumentalisant la culture au service d’un agenda politique.

Les années 1980 redessinent radicalement la cartographie des arts arabes et marquent l’essor des particularismes locaux. On est alors en plein printemps berbère en Algérie, les communautés amazighes commencent à faire entendre leurs revendications au Maroc, tandis que les Kurdes connaissent également un sursaut identitaire.

«On commence à voir percer une conscience de pluralité des sociétés, qui est culturelle et ethnique, et surtout très organique, ajoute Rasha Salti. Après la guerre du Liban en 1990, on se rend compte que les communautés minoritaires, kurdes ou arméniennes, deviennent un bloc de vote déterminant entre les deux grosses formations politiques du pays: c’est à ce moment-là qu’on reconnaît et qu’on commence à parler d’artistes certes libanais, mais surtout libanais arméniens, ou syriens kurdes.»

Ces fragmentations nationales se reflètent sur la scène artistique, de plus en plus sensible aux revendications identitaires. C’est aussi une réaction au lissage culturel alors en cours, partagé entre la diffusion de la culture de masse occidentale et l’effort d’arabisation mené par les productions télévisuelles venues d’Égypte et des pays du Golfe.

 

Rayonnement limité

En dépit de ce bouillonnement local, l’art arabe, qu’il soit destiné aux masses ou aux élites, peine pourtant à s’imposer sur la scène internationale. Si certain·es artistes contemporain·es ont été adoubé·es par les institutions (Mona HatoumMounir FatmiWalid RaadAkram ZaatariAyman Baalbaki…), sa représentation à une échelle plus globale est toujours lacunaire et repose bien souvent sur des initiatives privées.

Une situation qui afflige la directrice de la DAF, dont le but initial est d’ouvrir un musée dédié à l’art arabe à Beyrouth. Sans support étatique, difficile d’imaginer le jour où un projet d’une telle envergure pourra se concrétiser.

En attendant, Fadia Antar se réjouit de voir des œuvres de la collection être exposées à l’international. «Il y a des institutions et des pays qui ont fait le pas vers l’art arabe il y a longtemps», observe-t-elle, citant notamment la France ou les États-Unis.

 

Hanaa Malallah, 1700 Square Landscape, 2014-2015. | Ramzi & Saeda Dalloul Art Foundation

L’instabilité politique et économique n’est pas le seul obstacle au rayonnement de l’art arabe sur le marché international. Qu’elle s’explique par la censure ou le pur désintérêt, la quasi-absence de financement public des arts au Maghreb et au Machrek laisse place aux capitaux venus du Golfe ou d’Europe.

«L’art est une arme à double tranchant», prévient Meriem Mehadji. Sans financements, il est presque impossible pour les artistes de produire des œuvres, ou du moins de leur donner un écho. Mehadji souligne les biais de représentation que peut induire cette précarité économique: «Quand on est exclusivement financé par les pouvoirs publics, quand on produit à la demande, on peut être amené à accentuer des images caricaturales du monde arabe, à produire un art démagogique. D’un autre côté, quand le financement vient de l’étranger, on peut montrer ce que veulent voir les Occidentaux. C’est une schizophrénie éloignée de la réalité sociale et artistique de la région.»

Le Louvre Abu Dhabi n’est qu’un exemple de la politique culturelle élitiste qui sévit dans les pays de la région. Le musée n’est, selon Rasha Salti, qu’un moyen d’attirer les touristes de luxe aux Émirats arabes unis: un espace aux portes closes, loin du public arabe et de ses préoccupations.

À compter des années 1980, les séries et films égyptiens sont remplacés par des productions financées par les pays du Golfe, à commencer par l’Arabie saoudite. Le cinéma devient «propre», conforme aux valeurs du royaume wahhabite: pas de baisers, pas de femmes en maillot… –quelques signes de la perte de terrain du panarabisme au profit de l’islamisme.

«Ça a signé l’échec social, politique et économique de la vision nassériste socialisante: beaucoup de populations de la région se sont réfugiées dans l’islamisme plutôt que dans l’arabisme», résume Mehadji.

 

Cause commune

Constante à travers les ruptures, les guerres et l’islamisation annoncée, la cause palestinienne continue d’influencer les artistes de la région. «La Palestine est toujours une métaphore pour la justice et elle fait toujours partie intégrante de l’identité des Arabes, soutient Rasha Salti. Cette question est centrale dans la manière de se voir en tant qu’Arabe dans le monde, de se comprendre, de se percevoir.»

Khalil Akkari, Nasser Soumi et Claude Lazar lors d’un atelier collectif, Beyrouth, 1978. | Claude Lazar

 

Lors des récentes manifestations algériennes qui devaient appeler la chute de Bouteflika, un drapeau revenait constamment sur les images, en plus du drapeau algérien: celui de la Palestine. «Même pour une question très locale, très nationale, on va retrouver le symbole palestinien. Pour les Algériens, l’injustice et la perfidie qu’ils ont subies résonne avec l’injustice et la perfidie dont souffrent les Palestiniens», relève Salti.

Ce symbole, on le retrouve largement dans les fonds Dalloul, sur les écrans de cinéma (voir les films de Muayad Alayan ou d’Aida Ka’adan) et surtout dans la rue, où l’art a pris d’assaut les murs du Caire, de Tunis ou encore de Ramallah.

Le street art s’est d’ailleurs imposé en 2011 comme l’art du printemps arabe, alliant slogans anti-régimes et iconographie révolutionnaire. Il faut y voir une alternative aux difficultés financières et à la diffusion limitée des artistes du Maghreb et du Moyen-Orient, pour qui l’art de rue incarne les préoccupations politiques d’une génération, au-delà des questions identitaires, et constitue une façon de se réapproprier un art qui apparaissait souvent comme le privilège des élites.

Alors que le projet politique d’une nation arabe est aujourd’hui enterré, l’art n’en demeure pas moins un miroir de ce que Salti appelle «des affinités, des solidarités, cette sensation d’avoir des destins partagés, des luttes partagées», à commencer par le combat pour la reconnaissance et la diffusion de l’art arabe –un combat qui n’est pas gagné d’avance, mais dont personne ne peut sortir perdant.

 

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Le confident des amoureux : les mots de la beauté – Ghani Alani (Calligraphe) & Ysabel Saïah-Baudis

Les soufis ont toujours lié les voies de l’Amour et de la Beauté ; un poète persan du XIVe siècle Cheref Rami a décliné tous les mots de la beauté d’après les dix-neuf parties du corps de la femme assortis de poèmes qui lui répondent en français et arabe.

Magnifique symbole qui dit bien la richesse et l’ouverture de ce courant de pensée. Le grand calligraphe irakien Ghani Alani lui-même poète a repris ces centaines de mots qui disent le Beau pour nous emmener dans ce mouvement éternel de recherche mystique.

Prix : 38chf

Yazan Halwani : le nouveau Banksy sillonne les rues de Beyrouth

PAR
Annabelle Martella  pour Les Inrocks.com
Depuis qu’il est adolescent, Yazan Halwani graffe dans les rues de Beyrouth. Ses fresques d’intellectuels, d’artistes ou de personnalités du quartier invitent les Libanais à se réfléchir. Artiste citoyen et révolté, il tente par son travail de créer une identité culturelle fédératrice dans une ville fragmentée. Mais, quelles sont les difficultés rencontrées par un artiste au Moyen-Orient ? Rencontre avec un jeune peintre amoureux de son pays dans son atelier de Beyrouth.

Yazan Halwani n’a que 25 ans et pourtant il a déjà des millions d’histoires à raconter. Assis dans son spacieux atelier encombré de ses toiles d’Ahed Tamimi et de réfugiés économiques sur le tarmac d’un aéroport, l’artiste libanais connu pour ses fresques de personnalités arabes dans les rues de Beyrouth raconte avec un visage rieur ses déboires du début :

Alors que je peignais le visage de Samir Kassir [journaliste et historien franco-libanais tué dans un attentat à la voiture piégée en 2005], les services secrets sont venus à ma rencontre pour me demander ce que je peignais. Je leur ai répondu que ce n’était que des carreaux bleus…, se rappelle-t-il avec un brin de maliceIls sont revenus à la charge quelques minutes plus tard en me disant : On a un problème. De près ce sont des carreaux bleus mais quand on s’éloigne on voit Samir Kassir”. ” S’ensuivent quatre heures d’interrogatoire à l’issue desquelles les services secrets le relâche : “A la fin, ils m’ont même demandé si je pouvais repeindre leur moto. Heureusement car à l’époque j’avais 17 ans et je ne voyais pas dire à ma mère que j’allais finir au poste”

Eternal Morning. (Hamra Beyrouth 2015 / Yazan Halwani)

Engagé contre le sectarisme de la société libanaise certes, mais ce jeune Beyrouthin ne veut pas prendre de risques inutiles : “C’est beau de faire des œuvres dénonciatrices mais si tu es mort, tu ne pourras pas en faire d’autre” lâche-t-il avec pragmatisme.

“Qu’est-ce qu’être Libanais ?”

Obsédé par les questions identitaires, Yazan Halwani transcende les carcans confessionnels en peignant dans les rues de la capitale des icônes de la culture libanaise comme la chanteuse Fayrouz, le poète Gibran Khalil Gibran ou encore May et Tarek, couple d’adolescents chrétien et musulman du film West Beirutqu’il a représenté sur un bâtiment de l’ancienne Ligne verte (séparation entre le Beyrouth-Est chrétien et le Beyrouth Ouest musulman pendant la guerre civile.)

Fayrouz ( Beyrouth/ Yazan Halwani)

C’est par ces fresques mêlant calligraphie arabe et géométrie orientale qu’il revendique une identité culturelle dénuée de religiosité. Pour cet enfant de Beyrouth, la ville est toujours fragmentée et les Libanais se reconnaissent plus volontiers par leur confession que par leur nationalité : “C’est très compliqué de dénoncer ça explicitement par des œuvres publiques. On ne peut pas être Banksy au Liban. Bien qu’on dise qu’on est dans un pays démocratique, un journaliste a été récemment condamné à 4 mois de prison pour avoir critiqué un membre du gouvernement sur Twitter… C’est pourquoi je préfère plutôt mettre en avant une identité culturelle qui dépasse ce sectarisme confessionnel.”

Le portrait solaire de Sabah en est un bon exemple. Cette fresque de la chanteuse et actrice libanaise connue pour son emblématique Allo Beyrouthet pour s’être mariée sept fois, irradie la rue d’Hamra ; réconciliant les jeunes Beyrouthins des boîtes nuits avides de liberté et les vieilles générations nostalgiques de l’âge d’or du quartier. Dans les années 60-70, Hamra était le cœur culturel de la capitale avec ses cafés fréquentés par des intellectuels et ses cinémas. Désormais, la rue est striée de grandes chaînes de prêt-à-porter et de restauration.

Le portrait de Sabah. Eternal Morning ( Hamra Beyrouth 2015 / Yazan Halwani)

Les habitants du quartier associent Sabah à l’époque où la culture était importante. Mais c’est aussi une figure très controversée dans une société conservatrice, explique l’artiste. Les gens la critiquent en public pour ses mœurs légères tout en continuant de l’aimer pour son travail. C’est très symptomatique des sociétés du monde arabe où les gens veulent se montrer très religieux alors qu’en privé, ils sont beaucoup plus laxistes. C’est encore à cause du sectarisme… “

Contre le pouvoir en place

Quand on discute un moment avec Yazan Halwani, on se rend vite compte que le mot “sectarisme” lui sert quasiment de ponctuation. Un fléau cultivé, selon lui, par les politicien.ne.s en place. Car, en refusant, par exemple, de légaliser le mariage civil, le gouvernement renforcerait les identités religieuses.

Le couple de West Beirut. Immeuble Noueri. ( Sodeco Beyrouth 2017 / Yazan Halwani)

Le couple de West Beirut peint sur l’ancienne ligne de démarcation remue ainsi les cendres : 28 ans après la guerre civile, un jeune musulman et une jeune chrétienne ne peuvent toujours pas se marier. “Pour les Libanais, ce n’est pas choquant de voir des couples inter-religieux affirme-t-il, mais les institutions religieuses et les hommes politiques sont contre le mariage mixte. Le gouvernement a peur que le système politique fondé sur le sectarisme s’étiole. S’il autorise le mariage civil, les gens n’auront plus d’identité politique sunnite, chiite, maronite etc…”

Le système politique libanais repose depuis son indépendance sur le “confessionnalisme”, qui répartit les postes clefs de l’Etat entre les différentes communautés religieuses (ce pays de 10 452 m² reconnaît officiellement 18 religions.) En 1989, l’accord de Taëf met officiellement fin à 15 ans de guerre civile en renforçant notamment la parité entre musulmans et chrétiens mais conserve le système selon lequel le président de la République doit être chrétien maronite, le premier ministre sunnite et le président de l’Assemblée chiite.

D’après l’artiste, le gouvernement ne cesse d’agiter le fantôme de la guerre civile pour justifier son inertie : “Comment croire que des membres du gouvernement qui ont tué des gens à cause de leur religion durant cette guerre peuvent construire un véritable état démocratique ? dénonce-t-il avec virulenceLe problème, c’est que les Libanais ont oublié qui étaient ces personnes…”

Comme son art, Yazan Halwani a trouvé son identité dans la rue

Mais d’où tire Yazan Halwani cette indignation à toute épreuve ? Né en 1993 à l’ouest de Beyrouth, c’est dès l’âge de 14 ans qu’il commence à graffer, inspiré par la culture urbaine occidentale. IAM et Fonky Family dans ses écouteurs, il pose son blaze un peu partout dans la capitale. “A l’époque, je pensais que c’était cool et que j’étais un peu un gangster confie-t-il derrière ses lunettes ovales, et puis vers 18 ans j’ai commencé à avoir une véritable conscience politique et une réflexion artistique plus profonde.”

Yazan en grosse lettres latines, prénom jordanien peu commun au Liban, laisse peu à peu sa place à de grandes fresques calligraphiées et sans signature : “Ici, ça n’a pas de sens d’utiliser les codes du graff’ occidental. Et puis le street-art inspiré d’une culture du vandalisme est né dans un système politique et culturelle totalement différent. Au Liban, on joue dans une autre cour.”  Ce jeune artiste aime dire que s’il y a bien des vandales dans son pays, ce ne sont d’ailleurs pas les graffeurs… : “Si tu veux faire du vandalisme au Liban, ce n’est pas en taguant un mur mais en faisant de la politique !”

L’Arbre de Mémoire ( Beyrouth 2018/ Tamara Saade)

S’éloignant peu à peu de la scène street-art, Yazan Halwani se présente désormais comme un artiste contemporain spécialisé dans l’espace public. Surtout au regard de sa dernière oeuvre : “L’Arbre de la mémoire“. Cette sculpture, placée au centre de la capitale en juillet dernier, est le premier monument aux morts en hommage aux victimes de la grande famine du Liban (1915-1918). Il est donc loin l’adolescent qui écrivait naïvement son nom dans les rues de la ville : “Se placer dans la rue, c’est ce que faisaient les partis politiques pendant la guerre civile. Et c’est ce qu’ils font encore maintenant en mettant partout leurs affiches… déplore-t-il, Beyrouth a déjà ses rois.”

Donner sa place à une culture absente

Entre les drapeaux des partis politiques, les visages pixelisés des hommes au pouvoir et les panneaux publicitaires XXL, Yazan Halwani tente de donner sa place à une culture absente. S’intéressant à la vie de quartier, il peint ceux qui lui donnent sa singularité à l’instar d’Ali Abdallah, un sans-abri mort de froid. Sa présence sur les trottoirs de Beyrouth avait donné naissance à de nombreuses légendes urbaines, pourtant personne ne lui a porté secours…

Ces personnages du quotidien, le jeune l’artiste leur fait aussi traverser les frontières. Dans une Allemagne en plein débat sur la crise migratoire, il représente sur un immeuble de Dortmund un jeune vendeur de rue syrien : “Ce vendeur de fleurs de dix ans, tout le monde le connaissait dans le quartier. Il était charmant. Quand il est mort pendant la guerre en Syrie, les gens ont ressenti son absence” se souvient-il.

Le vendeur de fleurs ( Dortmund, Allemagne / Yazan Halwani)

Ce lien que Yazan Halwani cultive avec les habitants et la culture populaire lui permet de travailler avec plus de sérénité : “Quand je veux réaliser une fresque sur un immeuble à Beyrouth, je demande la permission au propriétaire car je n’aime pas peindre sans l’autorisation des gens qui vivent là précise-t-il. Si les gens apprécient ce que tu fais, ils vont t’aider. Ils payent l’électricité pour que tu puisses travailler la nuit. Et puis, ils aiment l’œuvre, ils la protègent et la maintiennent en vie.”

Preuve en est que lorsque la fresque de Gibran Khalil Gibran est recouverte par des affiches politiques en pleine période électorale, de nombreuses personnes publient des photos et réagissent sur les réseaux sociaux. Les posters sont retirés mais laissent l’oeuvre quelque peu détériorée : “Les œuvres d’art publiques sont temporaires et sont exposées à une éventuelle détérioration, surtout de la part de partis politiques qui cherchent à s’accaparer l’expression urbaine. Je ne vais pas restaurer cette œuvre mais j’apprécie les efforts entrepris par Nadim Gemayel qui ont abouti au retrait des affiches, et j’espère qu’il soutiendra la culture publique en dehors de la période électorale” réagit l’artiste sur Facebook en avril dernier.

Fier de cet anecdote, Yazan Halwani est maintenant persuadé qu’une partie des Libanais se retrouve dans son travail : “J’ai été très étonné de voir que les gens protégeaient à ce point-là l’art public, dit-il enthousiaste. S’il y avait simplement écrit Fuck Sectarism sur le mur, personne ne l’aurait défendu. Cette fresque de Gibran Khalil Gibran sur un billet de 100 milles livres critique la non-promotion de la culture par le gouvernement. Qu’elle soit saccagée par des posters politiques, ça a agacé les gens.”

Parlons business

Si cette notoriété lui permet de peindre aux quatre coins du monde : Etats-Unis, France, Tunisie, Jordanie etc ; elle attire également de nombreux mécènes et sponsors : “Je travaille uniquement avec des partenaires qui me soutiennent financièrement sans me demander de contrepartie publicitaire. ” assure-t-il.

The Plastic Mannequin and the hybrid folklore dress ( Ammam, Jordanie / Yazan Halwani)

Yazan Halwani ne cache pas avoir déjà été sponsorisé par une banque, un magasin de peinture ou l’Institut Français. Mais son ancien poste d’ingénieur télécom lui permet de subvenir à ses besoins sans tomber dans un art commercial. Quand on lui parle de street-artistes beyrouthins qui collaborent avec des agences de pub, celui-ci ne veut pas pour autant les blâmer : ” En principe tout artiste doit pouvoir vivre de son art. Certes, il ne faut pas que le business prime sur le concept artistique. Mais ces street-artistes sont aussi victimes d’une absence de subvention de la culture.”

Pour sa part, il va lui-même quitter son travail d’ingénieur pour commencer à la rentrée un Master de Business à l’Université d’Harvard. Surprenant pour un artiste mais pour lui ” it makes sense” : “Ce n’est pas nécessairement du business, rassure-t-il, c’est du management, de la création de projet etc…”

Passionné par les enjeux politiques et culturels, il a choisi de reprendre ses études face à l’impuissance que lui conférait un simple statut d’artiste : “Quand tu peins, tu dépends des structures au pouvoir et quand tu n’aimes pas les gens.. tu es dans la merde. Et puis ça m’intéresse de pouvoir penser au long terme ce que devrait être ces institutions.”

The difficulty of the inevitability of leaving things behind ( Mannheim, Allemagne 2017/ Yazan Halwani)

Faire un Master de Business, pour être plus indépendant et faire bouger les lignes dans son pays ? On a envie d’y croire. En attendant, Yazan Halwani s’envole pour les deux prochaines années de son Liban natal. Dans l’éloignement, il assure qu’il sera d’autant plus proche de son pays : “Émigrer, c’est vivre comme une grande majorité des Libanais. Etre nomade fait partie de notre culture et je n’ai pas encore expérimenté ça d’une manière assez forte. Ça va vraiment nourrir mon travail, je pense.” A l’entendre, c’est sûr qu’il reviendra.

 

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