Yazan Halwani : le nouveau Banksy sillonne les rues de Beyrouth

Depuis qu’il est adolescent, Yazan Halwani graffe dans les rues de Beyrouth. Ses fresques d’intellectuels, d’artistes ou de personnalités du quartier invitent les Libanais à se réfléchir. Artiste citoyen et révolté, il tente par son travail de créer une identité culturelle fédératrice dans une ville fragmentée. Mais, quelles sont les difficultés rencontrées par un artiste au Moyen-Orient ? Rencontre avec un jeune peintre amoureux de son pays dans son atelier de Beyrouth.

Yazan Halwani n’a que 25 ans et pourtant il a déjà des millions d’histoires à raconter. Assis dans son spacieux atelier encombré de ses toiles d’Ahed Tamimi et de réfugiés économiques sur le tarmac d’un aéroport, l’artiste libanais connu pour ses fresques de personnalités arabes dans les rues de Beyrouth raconte avec un visage rieur ses déboires du début :

Alors que je peignais le visage de Samir Kassir [journaliste et historien franco-libanais tué dans un attentat à la voiture piégée en 2005], les services secrets sont venus à ma rencontre pour me demander ce que je peignais. Je leur ai répondu que ce n’était que des carreaux bleus…, se rappelle-t-il avec un brin de maliceIls sont revenus à la charge quelques minutes plus tard en me disant : On a un problème. De près ce sont des carreaux bleus mais quand on s’éloigne on voit Samir Kassir”. ” S’ensuivent quatre heures d’interrogatoire à l’issue desquelles les services secrets le relâche : “A la fin, ils m’ont même demandé si je pouvais repeindre leur moto. Heureusement car à l’époque j’avais 17 ans et je ne voyais pas dire à ma mère que j’allais finir au poste”

Eternal Morning. (Hamra Beyrouth 2015 / Yazan Halwani)

Engagé contre le sectarisme de la société libanaise certes, mais ce jeune Beyrouthin ne veut pas prendre de risques inutiles : “C’est beau de faire des œuvres dénonciatrices mais si tu es mort, tu ne pourras pas en faire d’autre” lâche-t-il avec pragmatisme.

“Qu’est-ce qu’être Libanais ?”

Obsédé par les questions identitaires, Yazan Halwani transcende les carcans confessionnels en peignant dans les rues de la capitale des icônes de la culture libanaise comme la chanteuse Fayrouz, le poète Gibran Khalil Gibran ou encore May et Tarek, couple d’adolescents chrétien et musulman du film West Beirutqu’il a représenté sur un bâtiment de l’ancienne Ligne verte (séparation entre le Beyrouth-Est chrétien et le Beyrouth Ouest musulman pendant la guerre civile.)

Fayrouz ( Beyrouth/ Yazan Halwani)

C’est par ces fresques mêlant calligraphie arabe et géométrie orientale qu’il revendique une identité culturelle dénuée de religiosité. Pour cet enfant de Beyrouth, la ville est toujours fragmentée et les Libanais se reconnaissent plus volontiers par leur confession que par leur nationalité : “C’est très compliqué de dénoncer ça explicitement par des œuvres publiques. On ne peut pas être Banksy au Liban. Bien qu’on dise qu’on est dans un pays démocratique, un journaliste a été récemment condamné à 4 mois de prison pour avoir critiqué un membre du gouvernement sur Twitter… C’est pourquoi je préfère plutôt mettre en avant une identité culturelle qui dépasse ce sectarisme confessionnel.”

Le portrait solaire de Sabah en est un bon exemple. Cette fresque de la chanteuse et actrice libanaise connue pour son emblématique Allo Beyrouthet pour s’être mariée sept fois, irradie la rue d’Hamra ; réconciliant les jeunes Beyrouthins des boîtes nuits avides de liberté et les vieilles générations nostalgiques de l’âge d’or du quartier. Dans les années 60-70, Hamra était le cœur culturel de la capitale avec ses cafés fréquentés par des intellectuels et ses cinémas. Désormais, la rue est striée de grandes chaînes de prêt-à-porter et de restauration.

Le portrait de Sabah. Eternal Morning ( Hamra Beyrouth 2015 / Yazan Halwani)

Les habitants du quartier associent Sabah à l’époque où la culture était importante. Mais c’est aussi une figure très controversée dans une société conservatrice, explique l’artiste. Les gens la critiquent en public pour ses mœurs légères tout en continuant de l’aimer pour son travail. C’est très symptomatique des sociétés du monde arabe où les gens veulent se montrer très religieux alors qu’en privé, ils sont beaucoup plus laxistes. C’est encore à cause du sectarisme… “

Contre le pouvoir en place

Quand on discute un moment avec Yazan Halwani, on se rend vite compte que le mot “sectarisme” lui sert quasiment de ponctuation. Un fléau cultivé, selon lui, par les politicien.ne.s en place. Car, en refusant, par exemple, de légaliser le mariage civil, le gouvernement renforcerait les identités religieuses.

Le couple de West Beirut. Immeuble Noueri. ( Sodeco Beyrouth 2017 / Yazan Halwani)

Le couple de West Beirut peint sur l’ancienne ligne de démarcation remue ainsi les cendres : 28 ans après la guerre civile, un jeune musulman et une jeune chrétienne ne peuvent toujours pas se marier. “Pour les Libanais, ce n’est pas choquant de voir des couples inter-religieux affirme-t-il, mais les institutions religieuses et les hommes politiques sont contre le mariage mixte. Le gouvernement a peur que le système politique fondé sur le sectarisme s’étiole. S’il autorise le mariage civil, les gens n’auront plus d’identité politique sunnite, chiite, maronite etc…”

Le système politique libanais repose depuis son indépendance sur le “confessionnalisme”, qui répartit les postes clefs de l’Etat entre les différentes communautés religieuses (ce pays de 10 452 m² reconnaît officiellement 18 religions.) En 1989, l’accord de Taëf met officiellement fin à 15 ans de guerre civile en renforçant notamment la parité entre musulmans et chrétiens mais conserve le système selon lequel le président de la République doit être chrétien maronite, le premier ministre sunnite et le président de l’Assemblée chiite.

D’après l’artiste, le gouvernement ne cesse d’agiter le fantôme de la guerre civile pour justifier son inertie : “Comment croire que des membres du gouvernement qui ont tué des gens à cause de leur religion durant cette guerre peuvent construire un véritable état démocratique ? dénonce-t-il avec virulenceLe problème, c’est que les Libanais ont oublié qui étaient ces personnes…”

Comme son art, Yazan Halwani a trouvé son identité dans la rue

Mais d’où tire Yazan Halwani cette indignation à toute épreuve ? Né en 1993 à l’ouest de Beyrouth, c’est dès l’âge de 14 ans qu’il commence à graffer, inspiré par la culture urbaine occidentale. IAM et Fonky Family dans ses écouteurs, il pose son blaze un peu partout dans la capitale. “A l’époque, je pensais que c’était cool et que j’étais un peu un gangster confie-t-il derrière ses lunettes ovales, et puis vers 18 ans j’ai commencé à avoir une véritable conscience politique et une réflexion artistique plus profonde.”

Yazan en grosse lettres latines, prénom jordanien peu commun au Liban, laisse peu à peu sa place à de grandes fresques calligraphiées et sans signature : “Ici, ça n’a pas de sens d’utiliser les codes du graff’ occidental. Et puis le street-art inspiré d’une culture du vandalisme est né dans un système politique et culturelle totalement différent. Au Liban, on joue dans une autre cour.”  Ce jeune artiste aime dire que s’il y a bien des vandales dans son pays, ce ne sont d’ailleurs pas les graffeurs… : “Si tu veux faire du vandalisme au Liban, ce n’est pas en taguant un mur mais en faisant de la politique !”

L’Arbre de Mémoire ( Beyrouth 2018/ Tamara Saade)

S’éloignant peu à peu de la scène street-art, Yazan Halwani se présente désormais comme un artiste contemporain spécialisé dans l’espace public. Surtout au regard de sa dernière oeuvre : “L’Arbre de la mémoire“. Cette sculpture, placée au centre de la capitale en juillet dernier, est le premier monument aux morts en hommage aux victimes de la grande famine du Liban (1915-1918). Il est donc loin l’adolescent qui écrivait naïvement son nom dans les rues de la ville : “Se placer dans la rue, c’est ce que faisaient les partis politiques pendant la guerre civile. Et c’est ce qu’ils font encore maintenant en mettant partout leurs affiches… déplore-t-il, Beyrouth a déjà ses rois.”

Donner sa place à une culture absente

Entre les drapeaux des partis politiques, les visages pixelisés des hommes au pouvoir et les panneaux publicitaires XXL, Yazan Halwani tente de donner sa place à une culture absente. S’intéressant à la vie de quartier, il peint ceux qui lui donnent sa singularité à l’instar d’Ali Abdallah, un sans-abri mort de froid. Sa présence sur les trottoirs de Beyrouth avait donné naissance à de nombreuses légendes urbaines, pourtant personne ne lui a porté secours…

Ces personnages du quotidien, le jeune l’artiste leur fait aussi traverser les frontières. Dans une Allemagne en plein débat sur la crise migratoire, il représente sur un immeuble de Dortmund un jeune vendeur de rue syrien : “Ce vendeur de fleurs de dix ans, tout le monde le connaissait dans le quartier. Il était charmant. Quand il est mort pendant la guerre en Syrie, les gens ont ressenti son absence” se souvient-il.

Le vendeur de fleurs ( Dortmund, Allemagne / Yazan Halwani)

Ce lien que Yazan Halwani cultive avec les habitants et la culture populaire lui permet de travailler avec plus de sérénité : “Quand je veux réaliser une fresque sur un immeuble à Beyrouth, je demande la permission au propriétaire car je n’aime pas peindre sans l’autorisation des gens qui vivent là précise-t-il. Si les gens apprécient ce que tu fais, ils vont t’aider. Ils payent l’électricité pour que tu puisses travailler la nuit. Et puis, ils aiment l’œuvre, ils la protègent et la maintiennent en vie.”

Preuve en est que lorsque la fresque de Gibran Khalil Gibran est recouverte par des affiches politiques en pleine période électorale, de nombreuses personnes publient des photos et réagissent sur les réseaux sociaux. Les posters sont retirés mais laissent l’oeuvre quelque peu détériorée : “Les œuvres d’art publiques sont temporaires et sont exposées à une éventuelle détérioration, surtout de la part de partis politiques qui cherchent à s’accaparer l’expression urbaine. Je ne vais pas restaurer cette œuvre mais j’apprécie les efforts entrepris par Nadim Gemayel qui ont abouti au retrait des affiches, et j’espère qu’il soutiendra la culture publique en dehors de la période électorale” réagit l’artiste sur Facebook en avril dernier.

Fier de cet anecdote, Yazan Halwani est maintenant persuadé qu’une partie des Libanais se retrouve dans son travail : “J’ai été très étonné de voir que les gens protégeaient à ce point-là l’art public, dit-il enthousiaste. S’il y avait simplement écrit Fuck Sectarism sur le mur, personne ne l’aurait défendu. Cette fresque de Gibran Khalil Gibran sur un billet de 100 milles livres critique la non-promotion de la culture par le gouvernement. Qu’elle soit saccagée par des posters politiques, ça a agacé les gens.”

Parlons business

Si cette notoriété lui permet de peindre aux quatre coins du monde : Etats-Unis, France, Tunisie, Jordanie etc ; elle attire également de nombreux mécènes et sponsors : “Je travaille uniquement avec des partenaires qui me soutiennent financièrement sans me demander de contrepartie publicitaire. ” assure-t-il.

The Plastic Mannequin and the hybrid folklore dress ( Ammam, Jordanie / Yazan Halwani)

Yazan Halwani ne cache pas avoir déjà été sponsorisé par une banque, un magasin de peinture ou l’Institut Français. Mais son ancien poste d’ingénieur télécom lui permet de subvenir à ses besoins sans tomber dans un art commercial. Quand on lui parle de street-artistes beyrouthins qui collaborent avec des agences de pub, celui-ci ne veut pas pour autant les blâmer : ” En principe tout artiste doit pouvoir vivre de son art. Certes, il ne faut pas que le business prime sur le concept artistique. Mais ces street-artistes sont aussi victimes d’une absence de subvention de la culture.”

Pour sa part, il va lui-même quitter son travail d’ingénieur pour commencer à la rentrée un Master de Business à l’Université d’Harvard. Surprenant pour un artiste mais pour lui ” it makes sense” : “Ce n’est pas nécessairement du business, rassure-t-il, c’est du management, de la création de projet etc…”

Passionné par les enjeux politiques et culturels, il a choisi de reprendre ses études face à l’impuissance que lui conférait un simple statut d’artiste : “Quand tu peins, tu dépends des structures au pouvoir et quand tu n’aimes pas les gens.. tu es dans la merde. Et puis ça m’intéresse de pouvoir penser au long terme ce que devrait être ces institutions.”

The difficulty of the inevitability of leaving things behind ( Mannheim, Allemagne 2017/ Yazan Halwani)

Faire un Master de Business, pour être plus indépendant et faire bouger les lignes dans son pays ? On a envie d’y croire. En attendant, Yazan Halwani s’envole pour les deux prochaines années de son Liban natal. Dans l’éloignement, il assure qu’il sera d’autant plus proche de son pays : “Émigrer, c’est vivre comme une grande majorité des Libanais. Etre nomade fait partie de notre culture et je n’ai pas encore expérimenté ça d’une manière assez forte. Ça va vraiment nourrir mon travail, je pense.” A l’entendre, c’est sûr qu’il reviendra.

 

Retrouver l’article dans

Délices du Liban – Maya Barakat-Nuq

Pour goûter à l’art de vivre des Libanais, rien de tel que de partager leur table ! Taboulé, hommos, chawarma, feuilles de vigne farcies, baklawas, sans oublier les incontournables falafels…

Découvrez 75 délicieuses recettes du pays du cèdre et partez à la rencontre des saveurs d’une cuisine à l’image du pays : riche de multiples influences, généreuse et gourmande.
Des pages techniques vous livrent tous les secrets pour préparer des kabbis (légumes marinés), réaliser des kibbés (boulettes) ou faire un ater (sirop de sucre à fleur d’oranger). Des astuces et des conseils vous invitent à découvrir les accents typiques de ce pays où les recettes se transmettent de génération en génération.

 

17chf

“Tous des oiseaux” de Wajdi Mouawad remporte un prestigieux prix à Paris

“Tous des oiseaux”, une pièce autour de l’identité et du conflit israélo-palestinien du metteur en scène d’origine libanaise Wajdi Mouawad a remporté le prestigieux Grand Prix de la critique remis lundi à Paris. Photo Michel Sayegh

 

 

“Tous des oiseaux”, une pièce autour de l’identité et du conflit israélo-palestinien du metteur en scène d’origine libanaise Wajdi Mouawad a remporté le prestigieux Grand Prix de la critique remis lundi à Paris.

Cette pièce de près de 4 heures en arabe, hébreu, anglais et allemand, est à la fois une fresque historique et l’histoire intime d’une famille juive et prend à bras le corps les déchirures d’aujourd’hui. Présentée au théâtre parisien de la Colline que dirige Wajdi Mouawad, elle a reçu également le prix de la meilleure création d’éléments scéniques.

“Tous des oiseaux” est une prouesse linguistique ; Wajdi Mouawad a entièrement rédigé son texte en français, avant de le traduire en quatre langues qui s’enchevêtrent au fil de la représentation : de l’anglais à l’allemand, en passant par l’arabe et l’hébreu. La langue est en soi un sujet de tension : c’est dans la langue que les personnages se cherchent et qu’ils tentent de se définir, même s’ils sont voués à l’échec. Le texte fondateur est donc à lire dans les sous-titres, qui ont une fonction inversée par rapport à d’habitude. Les mots de la scène ont une existence sonore, presque entièrement sensorielle ; par la fluidité des passages d’une langue à l’autre, on revient à une parole brute, performative et poétique. Les comédiens ont une présence immédiate et habitent leur langue naturellement, de manière saisissante.

Une fois de plus, Wajdi Mouawad explore les brûlures de l’histoire, notamment le conflit israélo-palestinien. Sous nos yeux : une rencontre meurtrière de l’histoire avec l’histoire. Dans Tous des oiseaux, la guerre s’entend : des bombardements assourdissants, des sirènes stridentes d’ambulances, des génériques d’informations, des cris d’enfants qui cherchent leurs parents en arabe et en hébreu, les voix placides des journalistes…

Sur scène, l’ambiguïté des situations de guerre est montrée. Lors d’une fouille de Wahida par une soldate israélienne, on bascule dans l’érotisme, avant que retentisse la détonation d’une explosion. La soldate, de moins en moins crédible, conclut :”Il faut crever l’abcès de l’histoire”, mélange des genres décapant entre tragique et comique.

“Quel est l’événement fondateur de Tous des oiseaux ? ” avait demandé L’Orient-Le Jour à l’artiste en décembre 2017. “Il y a quinze ans, je me suis posé une question qui peut paraître saugrenue : comment se passe la question du don d’organe en Israël ? Quand un organe vient de quelqu’un qui n’est pas de notre communauté et qu’on est juif orthodoxe, qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce que l’organe est accepté ? Le don d’organe est intéressant, car par principe, on ne sait pas d’où il provient. Et si c’est le cœur de son ennemi ? Et si c’est un hutu à qui on greffe un cœur tutsi ? Puis j’ai rencontré Nathalie Zamon Davis, qui a rédigé un livre sur Hassan al-Wazzan, dit Léon l’Africain. Une collision s’est opérée entre le personnage d’al-Wazzan, Nathalie, le thème des dons d’organe, la question de l’ennemi qui vous sauve la vie…”, avait-il alors répondu.

(Pour mémoire : Wajdi Mouawad là-haut sur la Colline)

Le prix du meilleur spectacle créé en province revient à “Saïgon” de Caroline Guiela Nguyen, pièce événement du estival d’Avignon 2017, sur des récits d’exilés vietnamiens de la première et deuxième génération. “Tristesses”, où la metteure en scène belge Anne-Cécile Vandalem raconte à la manière d’un polar scandinave la prise de pouvoir cynique d’une dirigeante d’extrême droite au Danemark, remporte le prix du meilleur spectacle étranger.

Le comédien Benjamin Lavernhe, dont la prestation a été qualifié d'”époustouflante” par la presse, reçoit le prix du meilleur comédien pour “Les Fourberies de Scapin”, mise en scène par Denis Podalydès (Comédie-Française). Révélé sur grand écran dans “Le sens de la fête”, il était en lice cette année pour le César du meilleur espoir masculin et pour le Molière du meilleur acteur dans le théâtre public.

Côté actrice, Anouk Grinberg a été récompensée pour son interprétation dans “Un mois à la campagne” d’Ivan Tourgueniev, mis en scène par Alain Françon. La presse avait salué son incarnation “subtile” du personnage de Natalia Petrovna, épouse frustrée. “Les ondes magnétiques”, une comédie signée David Lescot sur les radios libres dans la France des années 80, reçoit le prix de la meilleure création d’une pièce en langue française.

Quant au prix du meilleur spectacle privé, il couronne “Seasonal Affective Disorder”, une histoire d’amour transgressive signée Lola Molina. En musique, le Grand Prix va à l’opéra comique de Daniel-François Esprit Auber, “Le Domino Noir” (direction musicale, Patrick Davin).  Et en danse, “Finding now” d’Andrew Skeels et “Crowd” de Gisèle Vienne se partagent le grand prix, tandis que les danseurs de la “Shechter II”, compagnie junior du chorégraphe Hofesh Shechter ont été sacré meilleurs interprètes.

Les prix sont décernés par l’association professionnelle de la critique de théâtre, de musique et de danse qui regroupe 140 journalistes de la presse écrite et audiovisuelle, française et étrangère.

 

Wajdi Mouawad : « Aller vers l’ennemi, contre sa propre tribu, c’est aussi le rôle du théâtre… »
LE GRAND ENTRETIEN DU MOISDerrière la place Gambetta, il y a le théâtre de la Colline et le bureau de Wajdi Mouawad, qui baigne dans une lumière crue d’hiver, sous les toits parisiens. C’est un artiste très concentré qui nous reçoit, qui s’exprime avec mesure et clarté, et dont les mots ont la densité et l’efficacité de ceux pour qui l’enjeu verbal est existentiel. L’auteur parle de sa rencontre avec l’écriture, de ses rapports avec le succès, de son nouveau spectacle avec humilité et fluidité. Derrière le parcours caillouteux d’un artiste, le cheminement d’un homme pétri de doutes et d’espoir.

12/12/2018

Comment devient-on artiste ? Vous avez dit qu’on se forme par « sédimentation »…

Pour Novalis, « toutes les vicissitudes de la vie sont des matériaux dont nous pouvons faire ce que nous voulons ». Le mot le plus important ici est « toutes »; il y a des tempéraments chez qui les perceptions de ce qui arrive s’impriment de manière photographique, et elles restent comme un souvenir. Ensuite, il y en a d’autres par-dessus, elles s’impriment sur cette même surface que sont l’esprit et la sensibilité, et on ne change pas de papier.

Quelques éléments de mon enfance m’ont marqué, comme les récits de miracles pendant la guerre et « les statues qui bougent », cela m’a fondé et passionné. En France, la découverte de la peinture lors d’une sortie scolaire au musée du Louvre. Jusque-là, je n’avais jamais pensé qu’on pouvait peindre… des pommes ! J’avais déjà vu des tableaux dans des églises où on ne regarde pas le tableau, mais le récit. Au Louvre, j’ai compris l’existence d’un tableau. Au Québec, dans le froid, l’hiver, la solitude, en livrant les journaux (ce que faisaient tous les jeunes de mon âge), j’étais porté par des frustrations, mais aussi par des rêves, des désirs, des envies.

Cette surface qu’est notre sensibilité est travaillée en permanence, mais elle doit trouver son mode d’expression, sinon elle reste une matière brute. La révélation peut se faire lors d’un événement expressif : on joue un texte avec des amis, on va au théâtre et ça donne envie d’en faire, on lit des romans, qui ont été édités, et ça donne envie d’être édité…
Quelque chose apparaît alors entre cette sensibilité additionnée et le filon qui permet l’expressivité. Ce chemin est un parcours.

 

(Lire aussi : « Tous des oiseaux », dit Wajdi Mouawad, et le spectateur y laisse des plumes)

 

« Trouve un foulard, achète un cahier, va dans les cafés, fume, écris. Fais semblant. » Tel est le conseil d’un directeur d’école canadien à qui vous exprimez votre volonté d’être écrivain. Y repensez-vous parfois ?
J’y pense tous les jours. Faire semblant… L’idée que je suis écrivain ne me rentre pas dans la tête, pas comme les écrivains que j’aime, Novalis par exemple. Mais je me dis que je peux faire semblant, c’est possible. Plus le déguisement est vrai, plus c’est vrai, et donc plus ce que je fais ressemble à une pièce de théâtre. Ça aura l’air d’une œuvre d’art, mais c’est un faux. Cette distance, c’est ce qui me libère le plus, ça me permet de ne pas arrêter.

 

Comment rédigez-vous vos pièces ?
Dès que je commence à exprimer l’envie de faire un spectacle, je dois tout raconter, sinon ça ne se fera pas. Il faut parfois sept ou huit ans avant de parler. Ensuite, définir le nombre d’acteurs, les engager et puis raconter. Le texte s’écrit au fur et à mesure des répétitions, après avoir été confronté à l’équipe pour le récit oral – toute l’équipe : des techniciens aux comédiens… Je suis fragmenté par la parole des autres. Cette fragmentation permet plus de compréhension et plus de richesse des mots, et là, les idées viennent. Alors, je note, je décante. Quelque chose se dépose sous forme de structure dramatique, puis c’est un travail de théâtre : on travaille les scènes. En travaillant au plateau, je travaille le texte, je tire des fils. Je crois que ma méthode est assez commune, c’est celle de Sophocle ou de Shakespeare, à l’époque où les auteurs étaient des metteurs en scène. Je ne peux pas écrire puis mettre en scène ; pour moi, c’est à l’envers, et j’écris avec tout. Le plateau devient mot, la chaise déplacée, la présence d’un acteur : ce sont des mots. Tout est mis ensemble pour former un texte. Le spectacle utilise des écritures diverses et tout est écriture : le nom du personnage et sa réplique, une réplique prononcée au bord de la mer, le bruit des vagues… Le choix du corps de l’acteur est écriture : un acteur gros écrit déjà des choses. Le texte est une écriture, mais pas la seule.

 

(Pour mémoire : David Grossman dans les yeux de Wajdi Mouawad)

 

Auteur et directeur de théâtre : comment fonctionne l’équation ?
Je n’ai pas un tempérament monastique et être totalement dédié au théâtre, à l’expression, au point de tout sacrifier (famille, vie sociale…) me semble difficile. Le pire, c’est de faire ce qui n’est pas dans son tempérament. Et pour moi, le rapport au monde, au réel, au social, est très important. La création ne supporte aucune intrusion du monde réel. Or, dans les moments de création, rien n’est important, d’où la volonté de franchir le pas suivant et de m’ouvrir au monde : qu’est-ce que je peux faire ? Comment participer ? Diriger un théâtre relève de ces questionnements. Le rapport à la création me déstabilise et j’ai besoin de cette ouverture : m’occuper de l’équipe, de l’écriture des autres, des gens du quartier, du public, des jeunes… Passer de la création à la direction du théâtre de la Colline correspond à mon tempérament.

 

Vous semblez proche des jeunes et avez à cœur de les impliquer dans l’actualité de la Colline. Est-ce par souci de transmission ?
Je suis attaché à cette période de la vie, lorsqu’on est sorti de l’enfance. Le monde est un horizon immense, on a l’élan de l’enchantement et l’espoir peut se fonder. La jeunesse observe le monde qui l’a éduqué. Forte de son observation, elle veut faire les choses à sa façon, c’est beau, génial et pas mortifère. J’aime d’autant plus ça que je ne m’associe pas à eux. Plus j’avance en âge et plus j’aime ça. Le monde leur appartient, il y a quelque chose de tellement vivant en inventant le langage, ils ont de nouvelles préoccupations, ils sont à un âge où ils ont besoin de parole, de mots, de dialogue… J’ai envie d’être avec eux comme j’aurais aimé qu’on soit avec moi.

 

Que souhaitez-vous à la jeunesse libanaise ?
Je lui souhaite une manière nouvelle de faire de la politique par le décloisonnement, l’intelligence et la sensibilité. Elle doit se demander comment l’expérience traumatique commune de la guerre pourrait être un espace de reconstruction, une reconstruction non clivée. La jeunesse libanaise doit rejeter les clivages que ses grands-parents ont subis et entretenus.

 

(Pour mémoire : Un rendez-vous déjanté avec la mort)

 

Quelle est la place du temps dans votre écriture ?
Pour moi, il y a trois temps : le temps historique, le temps messianique ou religieux (on attend quelque chose) et le temps métaphysique
Dans mes pièces, on trouve une combinaison des trois. L’histoire et la situation historique sont déterminants (les deux guerres mondiales, la guerre du Liban…) : je vois l’histoire comme une goudronneuse dans nos existences. Elle écrase le temps des individus (la guerre civile libanaise a défait de nombreuses familles) et fait apparaître des thèmes adjacents (nostalgie, mélancolie…).
La combinaison de ces trois temporalités crée le temps du théâtre du début à la fin de la pièce. L’enjeu pour l’auteur et le spectateur est le même : comment traverser le temps de la représentation ?

 

Quel est votre lien avec le public ? S’agit-il d’un rapport de séduction ?
C’est une relation, et la séduction est présente dans les prémices. Il doit y avoir de la séduction dans la manière d’aborder une histoire. Mais très vite, l’histoire d’amour entre l’auteur et le spectacle tourne au vinaigre : la séduction devient une menace, car une guerre s’opère entre l’auteur et son texte. Le danger pour un auteur, c’est d’être trop séduit par son spectacle. Parfois il faut couper, renoncer, avancer avec un couteau pour aiguiser le texte. Quand le public arrive, l’amour et la séduction prennent tout leur sens…

 

Comment avez-vous vécu votre immense succès depuis Littoral et Incendies ?
Très, très mal. Je ne sais pas comment le gérer. Je ne sais pas ce qu’il signifie, je ne le personnalise pas : j’ai l’impression qu’il s’agit de quelqu’un d’autre. J’essaye de m’abstraire de rapports avec le public, je l’évite, je ne sais pas comment le porter, et je me sens faux quand je le vois.

 

Travaillez-vous sur un projet de roman ?
Oui, il a encore besoin de quelques années. Je n’ai pas le désir d’avoir une œuvre romanesque très nombreuse. Avec quatre, je serai content.
Mon prochain roman est costaud, le Liban est encore au centre ; en fait, il est au centre de chaque partie de mon œuvre. Pour rédiger un roman, je pars d’un fil. Formellement, c’est très complexe. Cette fois, c’est un événement de mon enfance. Quand la guerre a commencé, mon père nous a fait faire 5 visas : pour l’Égypte, le Royaume-Uni, la France, les États-Unis et l’Italie. Quand il a fallu quitter le Liban très vite, mon père a envoyé mon frère à l’aéroport pour qu’il se renseigne sur le départ le plus rapide vers une de ces destinations. Et ce fut la France. Que serais-je devenu si ça avait été l’Italie ? Je vis avec quatre frères jumeaux à l’intérieur de moi, et mon prochain roman met en scène ces cinq possibilités.

 

Tous des oiseaux est votre nouveau spectacle, le premier que vous présentez à la Colline. Que veut dire ce titre ?
La pièce s’appelait au départ Le chant de l’oiseau amphibie, mais j’ai trouvé le titre trop réducteur, car ce texte parle de tout le monde. Il renvoie à de l’aérien, du mouvement : l’oiseau ne reste jamais posé très longtemps et ce mouvement nous concerne tous. L’identité fixée n’existe plus, elle devient même étrange.

 

(Pour mémoire : Wajdi Mouawad là-haut sur la Colline)

 

Vos textes naissent souvent d’une rencontre. Quel est l’événement fondateur de Tous des oiseaux ?
Il y a quinze ans, je me suis posé une question qui peut paraître saugrenue : comment se passe la question du don d’organe en Israël ? Quand un organe vient de quelqu’un qui n’est pas de notre communauté et qu’on est juif orthodoxe, qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce que l’organe est accepté ? Le don d’organe est intéressant, car par principe, on ne sait pas d’où il provient. Et si c’est le cœur de son ennemi ? Et si c’est un hutu à qui on greffe un cœur tutsi ? Puis j’ai rencontré Nathalie Zamon Davis, qui a rédigé un livre sur Hassan al-Wazzan, dit Léon l’Africain. Une collision s’est opérée entre le personnage d’al-Wazzan, Nathalie, le thème des dons d’organe, la question de l’ennemi qui vous sauve la vie…

 

Dans Tous des oiseaux, vous êtes-vous senti dépossédé de votre langue d’écriture, le français ?
Dans mes textes précédents, je n’ai pas posé la question de la langue. Tous des oiseaux, c’est l’histoire d’une famille juive éclatée sur trois continents, et les différentes langues se sont imposées.
Il était important de respecter les langues originales des personnages. J’ai dû modifier ma méthode et la décaler : j’ai écrit avant de répéter, car il a fallu traduire mon texte en quatre langues, anglais, allemand, arabe et hébreu, avec des surtitres en français. Comme auteur, je me suis retiré : on n’entend pas ma langue d’écriture. Les surtitres ne sont pas le texte complet. Il y a eu la disparition de ma langue, peut-être ai-je voulu revivre la disparition de ma langue maternelle quand j’ai quitté le Liban avec ma famille ? Oui, c’est bien une dépossession, mais maîtrisée.

 

Poétique et politique se retrouvent-elles sur scène ?
Dans ma dernière pièce, elles se rejoignent très nettement. La situation est d’emblée posée en termes politiques, en mettant en scène trois langues problématiques ensemble : l’arabe, l’allemand et l’hébreu. En cas de litige, on emprunte l’anglais. D’une certaine manière, la situation du Moyen-Orient est liée à la langue allemande. Dans mon spectacle, je les mets ensemble dans un conflit familial. Cela articule une situation intime avec une situation plus globale, et c’est ce qui m’intéresse : comment l’intime est bouleversé par la marche du monde.

 

La figure de l’ennemi est récurrente dans votre œuvre. Que dire de cette thématique dans le Liban actuel ?
Au Liban, le contexte de guerre est encore très présent, cela vient de la façon dont nous vivons les suites de la guerre. Je remarque que chacun des clans de la mosaïque est incapable de faire un travail sur lui-même, incapable de prendre de la distance par rapport à ses responsables, à ce qu’ils ont fait. Chacun se focalise sur ce qu’il a subi. Tant que personne ne se responsabilise, la réconciliation est impossible. Je ne peux pas faire ce travail pour un autre clan. À partir de là, une question : quelle est la part de responsabilité de mon clan, ce clan auquel je suis attaché et où je me reconnais ? En essayant d’y répondre, j’agis dans un sens qui me semble juste. C’est ce qui arrive dans d’autres communautés : des artistes, des sociologues, des journalistes le font. Mais quelque chose résiste, l’amnésie résiste.

 

C’est la question de l’engagement de l’artiste qui est en jeu ?
Dans le contexte politique régional, la question de l’engagement se pose à plus forte raison quand on est écrivain : que faire ? Écrire contre ? Écrire pour ? Ne pas écrire ? Écrire pour aller dans le sens des souffrances de mon propre peuple ? Mais mon peuple non plus n’est pas l’innocente victime, comme on a voulu me le faire croire. Quel chemin suivre quand il n’y a pas d’espoir de voir ce conflit s’achever ? Si la réconciliation est très éloignée, la destruction est impensable. Reste alors une situation de pourrissement qui se transmet de génération en génération.
Ma manière d’être consiste à refuser de conforter mon clan, à agacer mon camp, celui des Libanais chrétiens de confession maronite. On m’a appris à détester tous ceux qui n’étaient pas de mon clan. Sans le préméditer, lorsque j’ai commencé à écrire du théâtre, je me suis obstiné à créer des personnages, qui étaient justement ceux que l’on m’avait fait haïr, en leur donnant les plus beaux rôles, en faisant d’eux les vecteurs des plus fortes émotions.
Il en va ainsi des musulmans dans Incendies et d’un Palestinien dans Anima. J’ai envie d’écrire et d’aimer les personnages de Tous des oiseaux ; c’est insignifiant, ça n’apportera pas la paix, mais c’est aussi le rôle du théâtre : aller vers l’ennemi, contre sa propre tribu. Quant à ceux qui, ces derniers temps, ont soulevé la question du soutien de l’ambassade d’Israël à Tous des oiseaux, ils méconnaissent malheureusement la production en spectacle vivant. L’ambassade a payé les billets d’avion des artistes israéliens qui sont sur ce plateau, comme il se fait très régulièrement dans le théâtre. Rien de plus

 

La question de l’identité semble résolument être au cœur de votre écriture…
Oui – ou plutôt, le danger de la corrélation entre identité et origine. Je dirai toujours que mon origine est libanaise, mais mon identité n’est pas la même aujourd’hui que dans dix ans. L’identité continue à évoluer, elle est devant moi. Elle n’est pas fixée par l’origine, c’est un rêve. C’est une construction active avec les autres, avec soi, elle est en chemin, elle n’est pas la maison. C’est la confusion entre identité et origine qui crée le rejet.

 

« Maintenant, nous sommes ensemble, ça va mieux. » Cette phrase extraite d’Incendies résume-t-elle votre approche du théâtre ?
Le théâtre, ce sont des vivants ensemble, il n’y a pas de morts. On regarde des gens vivants. Alors que le cinéma est un rapport solitaire (chaque spectateur est seul devant l’écran), au théâtre, le groupe apparaît autour d’une parole. La danse aussi, mais ce n’est pas autour d’une parole. Le théâtre est un rassemblement autour du langage, des mots, de l’écriture, de ce qui nous définit comme humains. On est rassemblés autour de ce qui nous détermine. Au théâtre, on n’essaye pas de convaincre, on se pose des questions : qui sommes-nous ; comment faire face à la vie et à la mort; qu’est-ce que les enfants ; qu’est-ce que le mal ? Quand on se pose ensemble une question profonde, ça va mieux.

 

Vous rêvez d’un « miracle, d’un spectacle qui bouleverserait tellement les gens qu’en sortant ils seraient transformés »…
Les récits et les émotions sont des vecteurs de transmission et de transformation. Ce n’est pas dogmatique. Ce que je propose s’additionne à d’autres propositions. Attention au danger des émotions qui peuvent manipuler le spectateur. Le défi est de créer de façon que l’émotion jaillisse là où on ne l’a pas calculée. Pour cela, on travaille par ricochet, par aveuglément. On ne travaille pas en ligne directe, sinon on est dans la manipulation. C’est très intuitif, il ne faut pas voir le poisson, mais le deviner, aller vers lui, et avancer comme Orphée.

 

Retrouver l’article dans l’Orient le jour

Au liban, les archives de la révolution musicale arabe

La période la plus innovante de la musique arabe a failli tomber dans l’oubli. Au Liban, la Fondation Amar sauvegarde et diffuse la musique de la Renaissance arabe du début du XXe siècle.

L’équipe de la fondation utilise un phonographe à manivelle pour numériser des disques 78 tours du début du XXe siècle.

L’équipe de la fondation utilise un phonographe à manivelle pour numériser des disques 78 tours du début du XXe siècle. / Fondation Amar

Beyrouth de notre correspondant

Depuis une maisonnette en bois du village Qornet El-Hamra situé dans le mont Liban, chaque jour se lève avec les mélopées enivrantes d’Abd Al Hayy Hilmi ou de Yusuf Al Manyalawi. Les membres de l’équipe de la Fondation pour l’archivage et la recherche sur la musique arabe (Amar) y passent des disques 78 tours du début du siècle dernier sur un phonographe à manivelle, afin de les numériser et de les archiver consciencieusement.

« L’objectif d’Amar est de conserver et de diffuser la musique arabe classique, des débuts de l’enregistrement fin XIXe siècle au début des années 1930. Nous disposons actuellement de 6 500 disques, ainsi que de milliers d’heures d’enregistrement sur bobine et même des cylindres de cire, détaille Mounzer El Hachem, ingénieur du son au sein de la fondation. Amar se concentre sur tout ce qui provient de la période de la Nahda, la Renaissance arabe. »

Une nouvelle tradition musicale centrée sur l’improvisation

Baidaphon, l’un des plus anciens labels libanais./Fondation Amar

Baidaphon, l’un des plus anciens labels libanais. / Fondation Amar

La Nahda (« Renaissance ») désigne la période du XVIIIe au début du XXe siècles au cours de laquelle le monde arabe connaît un renouveau culturel et politique, sous l’influence des réformes de l’Empire ottoman, les Tanzimat, mais aussi de la pénétration croissante de l’économie et des concepts politiques de l’Occident et d’ailleurs.

Comme l’explique Nidaa Abou Mrad, doyen de la faculté de musicologie de l’Université antonine, « à l’instigation du khédive Ismaël (vice-roi d’Égypte), le compositeur Abdu Al Hamûlî (1843-1901) a réalisé avec d’autres artistes un métissage entre la tradition musicale levantine du muwashshah, la musique populaire citadine égyptienne, le courant soufi arabe et des aspects de la tradition musicale ottomane ».

De ce brassage naît une nouvelle tradition musicale, centrée sur l’improvisation. L’extase (tarab en arabe) provoquée par ces longs récitals est telle que ce genre musical est parfois simplement dénommé tarab… Un genre qui faillit disparaître, à mesure que les archives arabes des sociétés d’enregistrement de l’époque ont été détruites. En 2007, le philanthrope libanais Kamal Kassar a mis la main sur la collection unique du mélomane égyptien Abd Al Aziz Anâni et, deux ans après, a créé la Fondation Amar pour la préserver.

Directeur d’Amar, le musicien et musicologue égyptien Mustafa Saïd précise : « Outre l’archivage, nous produisons des CD, j’ai réalisé 209 épisodes de podcast, nous préparons des séances d’écoute à Beyrouth… Car il faut recréer un public pour cette musique si longtemps négligée. »

Emmanuel Haddad

Manger libanais / Kamal Mouzawak

La cuisine libanaise simple et riche présentée par des cuisinières locales et des producteurs. Des recettes du quotidien accompagnées de focus techniques pour être sur de ne pas les rater : les 10 commandements du taboulé, l’art de modeler des kebbe… Le livre s’articule autour d’un voyage à travers tout le pays pour découvrir des gens, des paysages, tout un art de vivre pour profiter et se réunir autour de choses simples et conviviales. Recettes : Grâce à ce livre, il sera facile de préparer à la maison les fameux kebbe, falafel, taboulé (le vrai) et autres houmous, mais aussi du shawarma à faire à la maison, des farcis, des ragouts, de la sauce tarator, des boulettes végétariennes au boulgour et lentilles…

 

Prix : 49chf

Georges Nasser sur la Croisette

Soixante ans après sa sélection officielle au Festival de Cannes en 1957, Abbout Productions et la Fondation Liban Cinéma présentent une copie nouvellement restaurée d’Ila Ayn ? (Vers l’inconnu ?) du réalisateur Georges Nasser, pionnier du cinéma libanais, qui sera projetée dans la prestigieuse section Cannes Classics dans le cadre de la 70e édition cannoise. La boîte de production libanaise et la FLC, qui œuvrent pour le renouveau du cinéma libanais, ont initié la restauration du film, convaincues qu’il est « un trésor national qui devrait être préservé et redécouvert par le public à l’occasion de son 60e anniversaire ».

71415_552949_518899_large

La restauration a été effectuée avec le soutien de BankMed-Liban, en association avec l’association Nadi Lekol Nas, qui s’occupe de la préservation du patrimoine culturel libanais, et la boîte de production The Talkies. Les travaux de restauration ont été réalisés par Neyrac Films-France à partir de la copie originale marron 35 mm qui a été scannée en résolution 4k, retouchée et étalonnée dans une résolution de 2k. La restauration sonore est réalisée par db Studios-Liban. Cette nouvelle copie d’Ila Ayn ? sera en aussi bonne qualité que la copie du film initialement projetée à Cannes en 1957. La boîte de production Abbout est également en train de produire un long-métrage documentaire intitulé Un certain Nasser réalisé par Antoine Waked et Badih Massaad. Le film retrace le parcours atypique de Georges Nasser et sa lutte pour la création d’une industrie cinématographique libanaise. Son histoire reflète aussi l’histoire d’un pays et d’un cinéma national. Ce documentaire sera projeté ultérieurement dans le cadre de la célébration du 60e anniversaire d’Ila Ayn ?.

En 1957, le film de Georges Nasser était non seulement le premier film libanais sélectionné en compétition officielle à Cannes, mais aussi le premier film d’auteur libanais et le premier ayant représenté le Liban internationalement, positionnant ainsi le pays sur la carte du cinéma mondial.

Retrouvez l’article sur le site de l’Orient le Jour

logo_large

Talal Salman : Un Liban atrophié, dans un monde arabe en déchéance, ne peut s’intéresser à une presse libre

InterviewPorte-étendard pendant des décennies du nationalisme arabe et des grandes causes de la région, notamment la cause palestinienne, le quotidien « as-Safir » mettra sur le marché aujourd’hui son dernier numéro, tirant ainsi un trait sur son riche parcours, victime des retombées financières du bouleversement géopolitique et idéologique qui frappe le Moyen-Orient.

talal-salman

Propos recueillis par Jeanine JALKH | OLJ
31/12/2016

Aujourd’hui est un jour triste et sombre non seulement pour le Liban mais aussi pour le reste du monde arabe. « La voix de tous ceux qui n’en ont pas » s’éteindra et avec elle, la défense des grandes causes sociales et politiques de cette région. Le quotidien as-Safir, un géant de la presse arabe, ferme aujourd’hui ses portes, cette fois-ci pour de bon.
Souffrant depuis un certain temps d’un manque de fonds, et ne pouvant plus survivre dans un monde accéléré et expéditif où le contenant de l’information importe désormais plus que son contenu, le quotidien a décidé de se retirer de la course, après 43 ans de lutte et de survie qui n’ont cependant jamais affecté la qualité qu’il offrait à ses lecteurs.
Opérant dans un contexte des plus difficiles depuis 1973, à la veille de la guerre civile libanaise, as-Safir n’a jamais lésiné sur son engagement en faveur des grandes causes politiques et humanistes, celles des droits et de la justice, dans un monde arabe qui se trouvait déjà aux portes d’une déchéance latente, devenue aujourd’hui effective.
Dans un entretien accordé à L’Orient-Le Jour le fondateur et grand inspirateur du quotidien, Talal Salman, nous raconte, avec un serrement au cœur, les heures de gloire mais aussi l’agonie d’une exceptionnelle tribune qui a formé et influencé toute une génération de penseurs et de journalistes, et nourri une opinion publique arabe que les dictatures de la région ont manipulée, des décennies durant, dans des desseins obscurs et obscurantistes.

« L’Orient-Le Jour » – Comment expliquer cette décision-choc ?
Talal Salman – Cette époque n’est plus la nôtre. La politique dans le monde arabe est condamnée à l’échafaud. Elle a été complètement vidée de son sens. Le monde arabe est aujourd’hui noyé dans le sang. La seule voix que l’on entend désormais est celle des balles et des mortiers. Par conséquent, les idées et les opinions n’ont plus d’écho et de moins de moins d’oreilles. Plus personne ne s’intéresse à la presse écrite. On lui préfère aujourd’hui les outils de transmission express de l’information tels que Twitter ou Facebook dont on use et abuse dans un monde arabe où la démocratie n’a plus sa place. Au Liban notamment, ce qui compte désormais pour les partis politiques et formations en présence, c’est de faire la propagande de leurs discours respectifs. Le pays a témoigné pendant près de trois ans d’une paralysie totale des institutions, depuis la présidence jusqu’au Parlement en passant par le gouvernement. Lorsque l’élection d’un chef de l’État a finalement eu lieu, personne ne s’est enthousiasmé. Les soucis quotidiens des citoyens sont ailleurs. Ils savent parfaitement que même la naissance d’un nouveau gouvernement n’y fera rien. La démocratie entendue au sens d’un débat d’idées, de la reddition de comptes et de l’alternance ne les concerne plus. Il y va de même pour la presse libre et indépendante devenue dysfonctionnelle dans ce paysage atrophié, aux contours dessinés par le sang qui coule par-delà les frontières.

Le « Safir » a longtemps survécu grâce aux fonds arabes. Qu’en est-il aujourd’hui ? Les pays du Golfe et autres pays arabes ont-ils renoncé à aider ?
J’aurais tant souhaité que nos frères dans le Golfe puissent s’intéresser à une presse indépendante et libre. Observez leur paysage médiatique, vous ne trouverez que des journaux loyalistes contrôlés par les locataires des palais. Non seulement aucune voix dissidente n’est tolérée mais même l’esprit critique y est étouffé. Soyons clairs : la vie politique n’existe simplement pas dans cette partie du monde. Connaissez-vous un seul leader de l’opposition dans n’importe lequel de ces royaumes et émirats ? Si l’on scrute par ailleurs un peu plus le reste du monde arabe, l’on constate que la Syrie et l’Irak sont soumis à l’empire de la violence, la Libye n’existe quasiment plus, l’Égypte ploie sous le double effet de la pauvreté et d’une dictature militaire et l’Algérie est façonnée à l’image de son éternel président. Au Safir, nous avons longtemps brandi le slogan de l’arabité et avons défendu l’unité dans cette région et prôné la nécessité des réformes, convaincus que les peuples partagent ici les mêmes soucis et des problématiques similaires. Le spectacle de désolation dont on témoigne aujourd’hui est la preuve d’un échec cuisant à ce niveau.

Pourquoi votre décision d’abdiquer aujourd’hui, de renoncer à cette mission ?
Tout simplement parce que je n’ai plus de munitions pour poursuivre mon combat. Notre cause principale, rappelons-le, a toujours été et reste la défense du panarabisme arabe qui devait être le prélude à la naissance d’une unité entre les peuples et les États de la région. Ce rêve a disparu, Israël étant devenu la seule puissance en place. Je reconnais – et je n’en ai pas honte – avoir reçu à un moment donné des fonds de la Libye, que ce soit de Mouammar Kaddafi ou de son commandant en chef de l’armée, Abou Bakr Younès. Il ne faut pas oublier que la Libye des années 70 soutenait à fond la ligne du nationalisme arabe. Mais notre soutien ultime a toujours été nos lecteurs arabes et surtout libanais.

Vous avez quand même poursuivi votre combat malgré les risques…
J’ai été la cible de plusieurs attentats – j’en porte encore les marques sur mon corps – et ma famille a été menacée plus d’une fois. Autant de tentatives visant à faire taire notre quotidien et les voix libres qui l’alimentaient. Je n’ai jamais flanché devant les intimidations. Nous avons quand même survécu et poursuivi notre mission pendant 43 ans.

La naissance du quotidien « al-Akhbar » a-t-elle affecté vos ventes ?
Nous considérons ce quotidien, qui a d’ailleurs été fondé par feu Joseph Samaha, un ancien journaliste du Safir, comme étant notre « enfant adoptif ». C’est un journal qui est venu compléter le nôtre, une sorte de valeur ajoutée offerte à nos lecteurs. Nos ventes ont certes été affectées par sa mise sur le marché mais dans une mesure très minime.

Le site Web, un prolongement du journal papier
Pourquoi le « Safir » n’a-t-il pas effectué une mutation en améliorant son site Web ?
Le site n’est, en définitive, qu’un prolongement du journal papier. Il ne peut exister en lui-même à moins de l’inonder de scandales sexuels ou de sujets autour de ce domaine qui ne relèvent pas de notre expertise. Pour construire un site digne de ce nom, avec des sujets à thème, il faut beaucoup de fonds. Si j’en avais les moyens, j’aurais choisi de placer, plutôt, l’argent dans le papier.

L’ancien ministre de l’Information, Ramzi Jreige, avait pourtant promis de mettre en place un fonds pour aider les médias en détresse ? Qu’est devenu ce projet ?
C’est vrai. Sauf que le Conseil des ministres a noyé le poisson pour finir par envoyer le projet au Parlement dont les portes ont été soudées une fois de plus et la clé séquestrée aux mains de je ne sais qui. Honnêtement, qui peut compter sur cette classe politique que nous avons ? On ne peut véritablement espérer qu’elle vienne soutenir un projet qui sert les intérêts des citoyens, encore moins une entreprise intellectuelle ou culturelle.

http://www.lorientlejour.com/article/1026850/talal-salman-un-liban-atrophie-dans-un-monde-arabe-en-decheance-ne-peut-sinteresser-a-une-presse-libre.html

« Je ne suis pas un Don Quichotte, mais j’ai le courage de mes idées et de mes convictions » / Ghassan Salamé

« Je ne suis pas un Don Quichotte, mais j’ai le courage de mes idées et de mes convictions »

ghassan-salame

EntretienConversation à bâtons rompus en vidéoconférence avec Ghassan Salamé, qui a annoncé « en primeur » à « L’Orient-Le Jour » les grandes lignes de son programme de candidature à la direction générale de l’Unesco. Un programme qui n’a encore pas fait réagir d’un iota, dans un sens ou dans l’autre, l’État libanais…

« Après quarante ans dans l’enseignement supérieur et la culture, après une participation active à la rédaction de la Convention internationale sur la diversité culturelle et sur la protection du patrimoine immatériel, après avoir présidé la Conférence ministérielle de la Francophonie, ou encore avoir créé Afac, après des années au service de l’Onu, je pense que ma candidature est légitime et que je peux beaucoup apporter à cette organisation. »

Cette déclaration de l’ancien ministre de la Culture, Ghassan Salamé, sonne comme un plaidoyer qui annonce les couleurs de sa candidature au poste de directeur général de l’Unesco en 2017. Une candidature placée assurément sous le signe d’un nouvel humanisme ? Le politologue et professeur des universités à l’Institut d’études politiques de Paris lance d’emblée : « Certainement vers un consensus autour de valeurs humanistes irréductibles et partagées. Certainement sous le signe d’une mise en valeur de ce qui nous réunit dans un siècle où on insiste beaucoup trop sur ce qui nous différencie. C’est là une tâche énorme. Mais où mieux qu’à l’Unesco peut-on la mener ? Je crois fondamentalement qu’il est légitime et très significatif qu’un tel projet soit aujourd’hui porté par un enfant du Liban et du monde arabe. »

Derrière l’homme, une peinture de Hassan Jouni, représentant un paysage du Liban-Sud. Sur fond de verdure, des toits en argile clairsèment la toile qui apparaît comme une version utopique de la réalité actuelle, entre urbanisme chaotique rampant et menaces tapies derrière les voiles du quotidien…
Oui, il croit bien que le monde change. Il change d’une manière qui n’est pas toujours rassurante. « Il change d’une manière où la culture irrigue plus que jamais la politique internationale. Malheureusement, elle ne l’irrigue pas toujours avec de l’eau pure, mais trop souvent avec des crispations et de la violence, parfois intolérables. Se déroulent sous nos yeux des dérives culturelles et idéologiques qui affectent négativement les relations internationales et nous posent un défi extraordinaire et sans précédent, au moins depuis plusieurs décennies. C’est pourquoi je pense que la plupart des organisations internationales doivent redéfinir leur rôle en fonction de ces dérives. L’Unesco, en particulier, a un rôle primordial en la matière et un rôle nouveau qui se dessine devant elle, si elle se décide à le jouer. »

Le choc des individus
L’Unesco aseptiseur ? « Ce n’est peut-être pas le mot idoine. Mais en effet, l’Unesco a été créée fondamentalement au service d’une socialisation politique optimale des jeunes générations et pour garantir une interaction interculturelle paisible et sereine. Or le défi n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui. »
Ne faut-il pas plutôt se réjouir que la culture n’est plus l’apanage d’une élite ? « C’est vrai qu’il ne faut pas pousser la culture dans des ghettos, mais il ne faut pas non plus la mettre à toutes les sauces sans véritablement poser la question préalable de la représentation. Il faut faire attention lorsqu’on introduit la culture inopinément dans tout et partout, telle une summa causa pour expliquer le monde. » Cette autre dérive n’est, selon Ghassan Salamé, pas moins dangereuse, et il l’a souvent combattue dans ses travaux académiques. « Par exemple, lorsqu’on parle du choc ou du dialogue des civilisations, qui autorise qui à parler au nom d’une civilisation entière ? On entend dire : Ma culture, ma civilisation pense ceci, pense cela. Ma première réaction à cela est : mon gars, qui t’a autorisé à parler au nom de millions de personnes ? Qui t’a mandaté ?
C’est là que se pose la question de représentation. Ce n’est pas parce que je suis un homme que je peux parler au nom de tous les hommes. On n’est pas nécessairement mandaté simplement parce qu’on appartient à un groupe religieux, confessionnel ou culturel pour le représenter et parler au nom de tout ce groupe », martèle l’ancien ministre. Il répète d’ailleurs maintes fois que le dialogue intercivilisationnel est un dialogue qui se fait entre des individus, des groupes, des États, mais les « civilisations » en elles-mêmes ne sont pas des acteurs. « Elles sont des viviers dans lesquels nous puisons collectivement et individuellement nos valeurs, les ingrédients de notre identité. »

Renouer les liens
Aujourd’hui, une certaine culture du vivre-ensemble est plus que jamais menacée. Comment œuvrer pour renouer les liens ? La réponse fuse : « Je veux faire l’éloge de cette convention pour la diversité culturelle à laquelle j’ai œuvré en tant que ministre du Liban avec une immense fierté jusqu’à ce jour. Nous étions une trentaine ou une quarantaine de ministres de la Culture à avoir participé à son élaboration, puis à sa promotion. Elle est capitale, parce qu’elle a posé la base de l’acceptation de la diversité culturelle en droit international. Nous ne sommes pas les clones les uns des autres. L’aspiration à la diversité est inscrite dans les sociétés humaines et ce n’est pas par hasard que toutes les grandes religions reconnaissent la diversité. C’est le rôle de l’Unesco aujourd’hui de protéger cette diversité, non seulement la biodiversité de la nature – ce qui est une tâche extraordinaire au moment où les grandes catégories de la faune et la flore peuvent disparaître –, mais aussi de protéger le souci des gens et des groupes de sauvegarder leur identité politique, religieuse, linguistique, etc. »
Ainsi, rappelle-t-il, la convention a posé deux principes essentiels. Des bases juridiques, d’abord, légitimant le rôle des États dans la gestion de la culture. « Car il ne faut pas laisser la culture uniquement à la loi du marché, sans occulter l’importance de ce dernier. Cela suppose bien sûr que les États doivent, par ailleurs, pouvoir agir pour promouvoir les cultures, mais c’est un autre débat. Quoi qu’il en soit, il est évident que si on laisse les choses avancer sans régulation, le monde pourrait devenir un cimetière de petites langues et de petites cultures disparues. »

Mais parallèlement, la convention prend aussi acte du fait que, « comme on le sait aussi par l’anthropologie culturelle, les civilisations disparaissent quand elles se renferment sur elles-mêmes, quand elles ne sont pas en interaction les unes avec les autres, quand elles ne s’enrichissent pas entre elles. C’est pour cette raison que cette convention cherche non seulement à promouvoir la diversité mais aussi à encourager les interactions. Il ne faut pas transformer les civilisations en objets muséographiques, car elles s’assécheraient. Il faut qu’elles restent vivantes, et pour cela elles doivent interagir avec les autres ».
Des moyens de renforcer ces actions auprès des États ? « Le directeur général peut proposer, c’est la tâche des États d’adopter une convention. Mais je pense qu’il y a de la place pour plusieurs conventions complémentaires pour mettre en application ce tronc commun qui a été trouvé sur la diversité culturelle et que l’on pourrait maintenant commencer à proposer aux États. »

L’éducation de quoi ?
La première priorité du programme de candidature de Ghassan Salamé est que l’Unesco s’investisse encore plus dans l’éradication de l’analphabétisme et dans l’insertion professionnelle des diplômés. « Mais pour l’Unesco, dont l’éducation est une des missions centrales, il faut aller plus loin », estime-t-il. Et de poser les questions à voix haute : quelles sont les valeurs que l’on transmet à nos enfants ?
Est-ce qu’on leur transmet des valeurs de paix, de tolérance, de respect de l’autre, de convivialité ? Ou est-ce qu’on leur transmet des valeurs liées à la crispation, à l’exceptionnalisme, à l’extrémisme ? C’est essentiel en cette phase particulière de la politique internationale. « Je ne l’aurais pas dit il y a dix ans ou quinze ans. Mais aujourd’hui, je pense que regarder d’un peu plus près les valeurs et les idées que l’on transmet aux adultes de demain est devenu une priorité essentielle. Père de deux filles, ce souci m’a toujours taraudé, mais regarder le monde que nous allons laisser à nos enfants rend la question bien plus urgente. »

En matière de culture, Ghassan Salamé recherche « un terrain commun, qui n’a pas encore été trouvé ». Il répondrait aux questions suivantes : quelle est l’équation durable entre la liberté d’expression et le respect des symboles culturels des uns et des autres ? Comment concilier le respect avec la liberté ? C’est une grande question, certes philosophique, mais devenue un défi de tous les jours. Quel est l’équilibre à trouver entre les États qui vont très loin dans la sacralisation de leurs croyances, et d’autres qui vont très loin dans la sacralisation de leurs libertés, notamment de celle de s’exprimer. « Aujourd’hui, un consensus n’a pas encore été trouvé, note-t-il. Et je crois que l’Unesco peut, et doit, être l’artisan de ce consensus entre liberté et croyance. Elle doit se saisir très vite de cette question. »

Éthique vs science
La relation entre éthique et science est par ailleurs une question fondamentale qui rend Ghassan Salamé perplexe. « Chaque chercheur scientifique se pose cette question : jusqu’où puis-je aller et à quel moment cela devient-il trop loin ? J’aimerais qu’un grand conseil de l’éthique et de la science se saisisse de cette matière et la mette au-devant de la scène. » Et d’ajouter, un brin narquois : « C’est vrai que l’éthique et la politique ne sont pas toujours de très bons compagnons, mais dans le monde où nous vivons, la question de l’éthique est plus que jamais fondamentale. » Pour lui, entre l’invasion du champ politique par le culturel et entre les progrès technologiques qui tournent souvent le dos aux interpellations éthiques, le rôle de l’Unesco ne peut que grandir, qu’être plus important comme le lieu où une certaine autorité morale peut exister véritablement, au niveau mondial, sur une base consensuelle entre les États.

Privé vs public
S’il s’agit également d’une question philosophique, l’ancien ministre reconnaît toutefois qu’elle a des conséquences sur la vie quotidienne des gens, précisément dans cet âge de l’explosion de l’information. « Dans quelle mesure pouvons-nous laisser les gouvernements savoir tout de nous, au nom de la sécurité et de l’État ou de la lutte contre le terrorisme, par exemple ? s’interroge-t-il. Il y a mille justifications, souvent légitimes, pour que les gouvernements s’insèrent dans nos vies privées. Mais il y a aussi un jardin secret que les hommes veulent garder et maintenir. Et aujourd’hui, partout dans le monde, il y a cette tension parce que cette ligne de partage n’a pas été définie, cet équilibre n’a pas été trouvé et c’est aussi le rôle de l’Unesco de contribuer à son élaboration. »

Ghassan Salamé évoque également les tâches classiques de l’organisation, dont la question pressante de la protection des patrimoines, surtout pendant les conflits. « Notre région est en première ligne de terribles désastres ces dernières années. La directrice générale actuelle œuvre beaucoup dans ce sens, mais il faudra poursuivre le combat, précisément du fait de la résurgence de la conflictualité mondiale depuis six ou sept ans. »
« Voilà quelques-unes des priorités, ajoute-t-il. Si jamais cette candidature passait les différentes étapes, j’aurais nécessairement à présenter un programme beaucoup plus détaillé devant le Conseil exécutif et, croyez-moi, je m’y prépare. »

Et le soutien du Liban ?
En annonçant sa candidature au poste de directeur général de l’Unesco, Ghassan Salamé a demandé le soutien du gouvernement libanais. C’était il y a près d’une semaine. À l’heure de passer sous presse, il n’avait toujours pas reçu de réponse. Ni positive ni négative. Si vous n’avez pas le soutien du Liban, un plan B ?
« Je souhaite que le Liban soutienne ma candidature, mais si tel n’est pas le cas, ce ne serait pas la fin de l’histoire. Je suis d’abord porteur d’un projet, non d’une ambition. Si ce projet a les faveurs d’autres États, je ne peux que m’en féliciter. Si le Liban préfère un autre candidat qu’il considère plus compétent, je comprendrais, mais ne m’arrêterais pas. » Et d’ajouter : « Pour présenter une candidature, il faut qu’un pays (ou un groupe de pays) vous présente. Il vaut mieux que cela soit le vôtre, mais ce ne fut pas toujours le cas. Moi-même, je suis très fier d’être libanais. À notre profit et parfois à nos dépens, nous avons vécu toutes ces problématiques qui tiraillent le monde actuellement. Je sais donc que notre expérience peut être utile au reste du monde. Je pense aussi que le Liban est un pays qui a une presse libre, un réseau d’universités de qualité, un système d’éducation qui a survécu à des moments extrêmement douloureux de notre histoire, il a un immense patrimoine archéologique à conserver. Une candidature libanaise est donc tout à fait légitime. »

Concernant le soutien possible d’autres pays comme la France, il estime qu’il est trop tôt d’en parler. À ce stade il pense que sa candidature est légitime et espère que son projet sera considéré comme pertinent. « Ensuite, c’est le pays qui vous présente qui en informe les autres pays. »
Vous ne mènerez votre campagne tout seul comme un Don Quichotte ? « Je ne suis pas un Don Quichotte, mais j’ai le courage de mes idées et de mes convictions. »

Pour conclure sur une note d’espoir, Ghassan Salamé revient sur la relation privilégiée qu’entretient le pays du Cèdre avec la culture. « Cette relation a survécu à toutes nos guerres. À toutes nos divisions. Alors que le monde ne retient parfois du Liban que les tensions, les différenciations, les écarts et les controverses, nous savons qu’il y a un beau Liban qui a conservé la liberté de sa presse, ses universités, ses galeries d’art, son patrimoine archéologique, dans les moments les plus difficiles. C’est un message au reste du monde et une énorme leçon d’espoir pour d’autres qui sont aujourd’hui entrés dans des expériences aussi douloureuses que les nôtres. Il y a aussi le Liban de l’espoir, le Liban de la résilience qui reconnaît que l’histoire des pays n’est pas un long fleuve tranquille. Mais que, avec la détermination, avec cette relation quasi fusionnelle avec la culture, les pays peuvent traverser les difficultés les plus insurmontables, les épreuves les plus douloureuses et s’en sortir comme un phénix, comme le Liban. Le Liban de l’espoir et non du découragement. »
Amen

 

Retrouver cet article sur l’ORIENT LE JOUR

Soirée de remise à “l’Association Tahaddi” du bénéfice du Concert organisé par l’ICAM au Victoria Hall le 5 écembre 2016 à son profit.


L’Institut des cultures arabes et méditerranéennes,  ICAM – L’Olivier est heureux de pouvoir remettre à l’Association Tahaddi,  le bénéfice du Concert organisé en sa faveur, soit la somme de 15’909.20 .
A l’occasion de cette remise, une rencontre avec des représentantes de l’Association Tahaddi en Suisse a lieu dans les locaux de l’ICAM le jeudi 11 février à 19h30, afin qu’elles puissent nous présenter le travail de leur association.
La rencontre sera suivie d’un verre de l’amitié.
L’ASSOCIATION TAHADDI
La vision du centre éducatif Tahaddi (CET) est de devenir un lieu où les jeunes acquerront des compétences et les valeurs nécessaires pour sortir de la pauvreté et s’intégrer socialement.

Sa mission est de développer les capacités académiques et sociales de ces jeunes et les équiper au mieux de leurs possibilités. Ils participent à un programme éducatif adapté à leurs besoins, grâce à une équipe qualifiée et compétente.

Le CET offre un programme éducatif sur 5 ans au moins à plus de 120 enfants n’ayant pas accès à la scolarité pour des raisons sociales et économiques.

Ces jeunes n’ont pas pu entrer à l’école à l’âge requis, souvent pour des raisons économiques, ou n’ont pas les compétences requises pour entrer dans un programme scolaire public parfois trop exigeant pour des enfants défavorisés.Le CET accueille également des jeunes qui ont quitté très jeunes les bancs  Lire la suite

Programme éducatif

Le CET accueille des enfants,non scolarisés ou déscolarisés, venant d’un milieu très pauvre et qui ne peuvent plus entrer facilement à l’école publique. Ce programme dure 5 ans minimum, il est fait “sur mesure” mais suit les objectifs de l’éducation nationale avec les modifications nécessaires aux besoins spécifiques des enfants. L’enseignement se fait au travers de méthodes interactives Les matières enseignées sont l’arabe, l’anglais, les mathématiques, les sciences, l’histoire, la géographie et l’informatique. La musique, les arts plastiques, le théâtre  Lire la suite

Formation professionnelle pour les jeunes sortant du CET
Après au moins 5 ans à temps plein dans le programme de Tahaddi, les jeunes sont orientés vers une formation professionnelle en vue de l’apprentissage d’un métier. L’acquisition de compétences professionnelles est le meilleur moyen de sortir de la pauvreté et représente l’accomplissement de la mission de Tahaddi de mener ces jeunes à l’autonomie et à l’intégration sociale.

L’orientation professionnelle est assurée par la psychologue qui s’entretient avec les jeunes afin qu’ils identifient leurs points forts et comprennent mieux  Lire la suite

Programme d’aide aux devoirs
Les enfants du quartier qui fréquentent des écoles publiques aux alentours manquent souvent du soutien nécessaire chez eux pour réussir. Le programme officiel libanais exige le bilinguisme (arabe / français ou anglais) et il est particulièrement difficile pour les enfants qui ne peuvent être aidés par leurs parents. Nous offrons un soutien aux devoirs après l’école quatre fois par semaine.
Programme d’alphabétisation pour les jeunes.

Tahaddi propose un programme quotidien d’alphabétisation l’après-midi, pour les adolescents plus âgés. Ils étudient l’arabe et les mathématiques, ainsi que les arts plastiques et l’informatique.
Certains enfants syriens reprennent les apprentissages scolaires parfois après plusieurs années d’interruption due à la guerre. C’est aussi l’occasion de reprendre confiance en soi et d’espérer un avenir meilleur. Ce programme inclut également des jeunes libanais qui n’ont pas ou peu été scolarisés. Cette action correpond à notre mission de travailler avec tous  Lire la suite

Programme d’alphabétisation des adultes
Certains parents et jeunes adultes sont également désireux d’apprendre à lire et à écrire. Le TEC leur est ouvert pour un programme régulier d’alphabétisation en langue arabe et anglaise.

Programme informatique pour jeunes adultes

Un grand nombre de jeunes hommes et femmes sont désireux d’apprendre les nouvelles technologies pour se sentir acteurs dans la société dans laquelle ils vivent et augmenter leurs chances d’obtenir un emploi. Notre salle informatique est ouverte aux jeunes du quartier, et des cours sont proposés, offrant une initiation globale aux logiciels Microsoft Office.

SITE DE L’ASSOCIATION TAHADDI

Le roman arabe entre despotisme et violences – L’Orient Littéraire / Beyrouth

Le roman arabe entre despotisme et violences

Le roman libanais refait parler de lui avec l’attribution à Hassan Daoud du prix Naguib Mahfouz, décerné par l’Université américaine du Caire, et la parution, à l’occasion du Salon du livre arabe de Beyrouth, d’un bon nombre de romans signés par des vétérans du genre comme Élias Khoury, Rachid el-Daïf, Imane Humaydane ou Abbas Beydoun, sans oublier le Syrien Khaled Khalifa. L’actualité, entre despotisme et violences, y pèse de tout son poids.

Par Tarek Abi Samra
2016 – 01

Raconter l’indescriptible

 

Avec La Porte du soleil paru en 1998, Élias Khoury avait écrit l’épopée des Palestiniens du Liban : l’exode de 1948, l’installation dans des camps de réfugiés, et puis les années sanglantes de la guerre civile. Aujourd’hui, dans son nouveau roman Les Enfants du ghetto. Je m’appelle Adam (Awlad el-ghetto. Esmi Adam), Khoury ressuscite encore ce passé, mais pour le considérer sous un jour différent : plutôt que l’exode, les horreurs l’ayant immédiatement précédé ; au lieu du destin des réfugiés, celui de ceux restés en territoire ennemi.

 

Adam, narrateur éponyme du roman, est en train d’écrire sa vie mais ne sait comment s’y prendre. Son existence est si fragmentée qu’il lui est impossible d’en faire un récit un tant soit peu linéaire. Il ne peut que digresser, distordre la temporalité normale et fournir, d’un même événement, une multitude de versions, chacune étant souvent celle d’une personne différente. De plus, comme une poupée russe monstrueuse, chaque histoire relatée renferme une infinité d’autres à tel point qu’on a l’impression de pénétrer dans une machinerie gigantesque, détraquée, fabricant les récits en série. Bref, le style d’Adam est celui, bien connu, de Khoury lui-même, style serpentin parfaitement maîtrisé qu’il ne perd jamais le lecteur malgré les innombrables contorsions que celui-ci doit faire subir à son esprit.

 

Ainsi, par bribes, l’on apprend l’histoire d’Adam. Ses origines se confondent avec la Nakba, puisqu’il fut le premier nouveau-né du ghetto arabe de Lydda, établi par l’armée israélienne qui encercla de fils de fer barbelés une partie de cette ville palestinienne après avoir massacré des centaines d’habitants et expulsé des dizaines de milliers. Ceux qui y sont demeurés, les prisonniers du ghetto, vécurent leurs premiers jours au milieu de cadavres putréfiés, souffrant de faim et de soif. Les troupes israéliennes les obligèrent à creuser des fosses profondes et à y enterrer leurs morts. Enfin, après un mois de cet abominable labeur, ils leur ordonnèrent de brûler ce qui restait de cadavres ; les Palestiniens s’y employèrent, se transformant en une sorte de SonderKommando, ces juifs forcés par les nazis à se débarrasser des cadavres des victimes des chambres à gaz.

 

Après son enfance à Lydda, puis son adolescence à Haïfa, Adam quitte sa maison à l’âge de quinze ans et se forge, en quelques années, une nouvelle identité : il se présente désormais comme un juif, le fils d’un survivant du ghetto de Varsovie, et travaille comme critique de musique dans un quotidien hébreu. Une déception amoureuse le pousse à émigrer aux États-Unis où il travaille dans un restaurant de falafel. Il pense avoir réussi à bâtir une nouvelle existence, mais son passé revient le hanter. Il décide alors d’écrire sa vie.

 

Le livre que nous lisons est en effet le manuscrit d’Adam que Khoury, dans son introduction, prétend avoir acquis par hasard et qu’il décida ensuite de publier. La seconde partie du manuscrit relate les événements que nous venons de résumer. Toutefois, la première – une soixantaine de pages – est un roman avorté dans lequel Adam a tenté de raconter l’histoire du poète omeyyade Waddah al-Yaman qui garda un silence absolu lorsque le calife le tua en le jetant dans un puits. D’abord, Adam voit dans le silence du poète une métaphore du silence des Palestiniens à propos de certaines tragédies qu’ils ont subies, mais il délaisse ensuite ce projet de roman, considérant l’écriture symbolique comme impuissante à dire la vérité.

 

Toute cette architecture disloquée du roman de Khoury, son style excessivement digressif, ainsi que le jeu de miroirs entre l’auteur et le narrateur sont au service d’une question fondamentale : comment raconter des horreurs dont les victimes ont choisi le silence ? La réponse réside peut-être dans le recours à l’univers romanesque, qui permet la coexistence de récits contradictoires de même que leur prolifération à l’infini. À l’avant-dernière page, Adam dit : « Shéhérazade avait découvert que le monde des récits est le monde réel ; les récits ne sont pas un substitut à la vie, mais la vie elle-même. »