Interview – Fatma Saïd : “La beauté de l’Égypte réside dans cette mixité des cultures et des gens qui y vivent.”

Par Camille De Rijck | mer 30 Décembre 2020 | ForumOpéra

Pur produit des conservatoires égyptiens, la soprano cairote quittera l’Egypte pour ses études en Allemagne. Rapidement, elle intègre la petite troupe des habitués de La Scala et enregistre un premier disque chez Warner.


Fatma Said, que signifie le titre de cet album « El Nour » que vous sortez chez Warner ? 

Nour est le mot arabe pour Lumière. J’ai voulu faire la lumière sur les liens musicaux qu’entretiennent entre elles les cultures française, espagnole et arabe. Je trouve qu’on parle beaucoup de différences, de barrières, de frontières. En réalité, nous pouvons voir que, par le passé, il y a eu de nombreuses liaisons, notamment musicales entre ces cultures.

Vous avez passé toute votre enfance au Caire avant d’aller en Allemagne. Parlez-nous de cette ville.

C’est une ville très aventureuse, où j’ai beaucoup de souvenirs. Mon école était très proche de la place Tahrir où a eu lieu la Révolution de 2011, en plein centre du Caire. Il y a tout ce qu’on peut imaginer dans cette ville. C’est une ville qui ne dort jamais. Il y a toujours des choses à faire, des gens dans la rue, des restaurants et des magasins ouverts jusqu’à minuit. C’est une ville très internationale, qui parle beaucoup de langues, ce qui lui donne toute son authenticité. Je me sens très fière de faire partie de cette culture, parce qu’elle est cosmopolite et que son patrimoine historique est très ancien.

Il y a cet héritage antique, et en même temps la présence de l’Islam. Comment définit-on l’identité des Égyptiens aujourd’hui ?

Je crois que la beauté de l’Égypte réside dans cette mixité des cultures et des gens qui y vivent. À un certain moment, Islam, Judaïsme et Christianisme y ont d’ailleurs vécu en harmonie. L’Egypte a toujours accueilli un grand nombre de personnes venant d’Europe et des États-Unis. Nous aimons accueillir des touristes, faire sentir aux gens qu’ils ne sont pas là seulement pour visiter mais aussi partager notre culture. J’aime l’Égypte parce que vous pouvez y être qui vous voulez. C’est d’autant plus vrai de mon point de vue de chanteuse d’opéra, car la situation a beaucoup changé ces dernières années. Il y a vingt ans, c’était plus difficile de vivre de l’opéra et de l’étudier. Aujourd’hui, c’est plus facile. Beaucoup de gens se font à cette idée et sont très fiers de leurs chanteurs d’opéra, mais pas seulement. Beaucoup d’artistes et de musiciens underground fleurissent en ce moment. Je crois que les mentalités changent et que, chaque jour, l’Égypte s’ouvre.

Après avoir grandi au Caire, vous partez étudier à Berlin. Qu’est-ce que cela signifie, pour vous, de quitter l’Egypte pour l’Allemagne ?

Une fois mon lycée terminé au Caire, j’ai décidé de passer des concours à Berlin pour continuer mes études de musique. J’ai eu la chance d’être acceptée par une professeure de chant qui m’a entraînée, et j’y suis restée quatre ans. C’est une expérience très importante dans ma vie professionnelle et personnelle. J’avais à peine dix-huit ans, la voix très jeune, et c’était la première fois que je vivais seule. En Égypte, ma famille et moi vivions ensemble, tout le temps dans la même maison . Alors vivre toute seule et faire des études complètement différentes de mes amis qui devenaient ingénieurs ou médecins, c’était un peu étrange. Mais c’était une expérience unique et très importante. J’ai appris à vivre seule, à réagir comme Fatma Saïd et pas comme une autre. Je suis restée à Berlin jusqu’au baccalauréat, puis j’ai passé un concours pour aller à New-York.

Un autre passage important dans votre vie s’est passé en Italie. Et vous ne faites pas les choses à moitié puisque vous entrez directement à la Scala de Milan et au San Carlo de Naples, qui sont deux des plus beaux théâtres du monde.

C’est vrai, je n’avais jamais imaginé que ça puisse se passer ainsi. J’ai passé trois ans à Milan, où j’ai fait partie de l’académie de la Scala. J’ai vécu la vie d’un artiste de la compagnie. C’est une expérience très importante pour moi. J’ai dû beaucoup travailler, j’avais peu de vacances, pas de temps libre. Même en trois ans, je n’ai jamais pu voir Florence ou Venise ! Mais c’était une expérience très riche. J’ai travaillé avec des artistes, des metteurs en scène, des chefs d’orchestre très connus dans le monde de la musique classique. J’ai beaucoup appris de la part d’artistes avec lesquels j’ai travaillé durant les opéras. Même si j’avais de petits rôles, j’étais dans la même production que des artistes très connus, et c’était une grande chance de pouvoir les observer. J’apprenais tout le temps. C’était une expérience très riche d’être à Milan parce que c’est une ville très importante pour la musique classique. J’ai pu vivre dans la maison que Verdi, qui est comme un dieu dans la culture musicale italienne, a faite construire. Donc vivre à Milan, pouvoir aller à la Scala quand je le voulais pour écouter les productions grâce à la carte de l’académie, c’était une chance dont je savais qu’elle ne me serait plus offerte à l’avenir. Donc j’ai profité de chaque moment. Enfin, j’ai eu la chance d’apprendre une autre langue, de connaître la culture italienne, d’être en contact avec la vie italienne, d’avoir des amis italiens. C’est un mode de vie à part entière, et c’est très beau.

Il y a une chanteuse considérée comme une déesse ou presque au Caire, c’est Oum Kalsoum. Dans le monde, les femmes se sont libérées. Qu’est-ce que ça fait de vivre dans un pays où une artiste femme a tenu un rôle aussi prépondérant dans la société ?

La femme égyptienne a toujours eu une place importance dans la culture égyptienne. Chaque femme, qu’elle travaille dans le tertiaire, dans la campagne, dans l’art ou la médecine, est très respectée. Je suis très fière de représenter la femme qui chante, la femme de l’art. C’est une place très spéciale. En effet, nous avons eu de grandes femmes comme Oum Kalsoum, mais il n’y a pas beaucoup de femmes pour représenter la musique classique. Je suis très fière d’en être une. Que la musique classique puisse être représentée par une jeune femme et une expérience un peu différente de la culture traditionnelle égyptienne me rend très fière.

 

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Cléopâtre : La reine sans visage / Frédéric Martinez

Cléopâtre hésite. Nul ne sait si elle fronce les sourcils ou si ses yeux cernés de khôl trahissent l’effroi, l’effarement peut-être, si même elle invoque en son for intérieur Isis et Osiris, à supposer qu’elle y croie. Les morts violentes, les trahisons jonchent sa course ici-bas mais la scène qui se joue à Actium, ce 2 septembre 31 av. J.-C, semble annoncer un dénouement tragique. Les bracelets figurant des serpents cliquettent à ses bras, à ses poignets. Parée comme une idole, petit tanagra du désastre à la proue de son vaisseau amiral, la dernière des Ptolémée flaire le carnage. Belle ? Bien pire. De l’enjouement, du charme. Une voix enjôleuse, prise aux sirènes de l’Odyssée, qui fit bien des Ulysses. A trente huit ans, Cléopâtre, déesse reine d’Egypte, offre à l’histoire son profil de médaille que casse un nez busqué.

Prix : 37CHF

Les affamés ne rêvent que de pain – Albert Cossery

“L’origine de ces histoires remonte à une discussion qui eut lieu il y a quelque temps, au café du Pacha, entre le professeur de mendicité Abou Chawali et le lettré Tewfik Gad. Car c’est à l’issue de cette discussion que furent colportés d’innombrables détails, touchant une prétendue innovation, d’ordre esthétique, qui allait, paraît-il, révolutionner l’art de demander l’aumône, sur tout le territoire.” Deux nouvelles de jeunesse de l’un des plus grands écrivains égyptiens du XX siècle. Deux textes crus où se lit déjà la plume nonchalante et ciselée qui s’épanouira dans Les fainéants dans la vallée fertile et Mendiants et orgueilleux.

 

Prix : 3chf

Percée de l’Egypte et du Maroc au classement mondial des universités

L’Afrique opère une forte progression dans le palmarès « économies émergentes » 2019 du « Times Higher Education », avec presque deux fois plus d’universités qu’en 2018.

Par Sandrine Berthaud-Clair 15/01/2019

Quarante-sept universités africaines trouvent place au palmarès 2019 des meilleures universités des économies émergentes, publié mardi 15 janvier. En 2018, elles n’étaient que 25 dans ce classement du magazine Times Higher Education, l’un des plus importants après celui de Shanghai. Et ce quasi-doublement, l’Afrique le doit largement à l’Egypte qui y compte désormais 19 facultés, contre 9 un an auparavant.

Au second rang, le Maroc, lui, fait une percée plus modeste mais consolide ou fait progresser la place de ses trois grandes universités de Rabat, de Fès et de Marrakech, et voit Casablanca entrer au palmarès.

Aux côtés de ces institutions montantes, les « valeurs sûres » conservent leur rang. Les prestigieuses universités sud-africaines de Cape Town et Witwatersrand continuent de briller à la 9e et 11eplaces du classement malgré la présence écrasante de Pékin, Zhejiang, Hefei, Shanghai ou Nankin, qui trustent sept places du top 15.

Si l’Afrique monte, la Chine continue à se tailler sans surprise la part du dragon, concédant seulement la 5e place du top 10 à l’université d’Etat moscovite Lomonosov.

Cette année encore, sur la photo de famille de l’émergence universitaire, la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie et Taïwan continuent de capter la lumière, comptabilisant à eux seuls près des deux tiers des établissements d’un classement qui en compte 450.

Parmi les treize critères évalués par le Times Higher Education, la qualité de l’enseignement trouve place au côté de la recherche, mais aussi du nombre de publications scientifiques, du transfert de connaissance ou de l’ouverture à l’environnement international et industriel.

Revue africaine de détail

L’Afrique du Sud, pays le plus reconnu du continent pour son excellence universitaire, place neuf établissements dans le classement 2019. Mieux, sept figurent dans le top 100 et une dans le top 200. Le pays améliore son score 2018 avec l’arrivée de Pretoria et de son université de technologie Tshwane, qui se place immédiatement dans les 250 premiers sur 450 classés. Mention spéciale à l’université de Stellenbosch, dans la province du Cap-Occidental, au 24e rang du classement 2019, avec un bond de 14 places.

L’Egypte a plus que doublé sa présence dans le classement, passant de neuf établissements à 19. Championne toutes catégories en matière de progression, le pays place sept établissements dans le top 200 contre seulement deux en 2018, à égalité désormais avec l’Afrique du Sud dans cette tranche. L’université du Canal de Suez a même fait un grand bond en avant, passant à la 114e place alors qu’elle était dans la tranche 251 à 350 l’année précédente.

Le Maroc, lui, renforce sa présence dans le top 250 avec l’université Mohammed-V de Rabat et l’université Sidi Mohamed Ben Abdellah à Fès (nord). Par ailleurs, l’université Cadi Ayyad de Marrakech se maintient dans le top 30, tandis qu’Hassan-II de Casablanca fait son entrée au classement.

Le Nigeria, déjà présent dans le classement, se distingue avec la remontée spectaculaire du top 250 à la 141e place de l’université d’Ibadan (Etat d’Oyo, sud-ouest). L’entrée au classement de l’établissement évangélique Covenant à Lagos et de l’université du Nigeria à Nsukka (sud) consolide la place globale du pays.

La Tunisie aussi progresse avec le maintien dans le top 300 d’Al-Manar de Tunis, tandis que l’université de Sfax rejoint celle de Monastir au top 350.

Enfin, le Kenya et le Ghana se maintiennent avec une seule université chacune, respectivement celle de Nairobi et celle de Legon, à Accra.

Sandrine Berthaud-Clair

Retrouver l’article sur le site du Monde

J’ai couru vers le Nil – Alaa El Aswany

Le Caire, 2011. Alors que la mobilisation populaire est à son comble sur la place Tahrir, Asma et Mazen, qui se sont connus dans une réunion politique, vivent leurs premiers instants en amoureux au sein d’une foule immense. Il y a là Khaled et Dania, étudiants en médecine, occupés à soigner les blessés de la manifestation. Lui est le fils d’un simple chauffeur, elle est la fille du général Alouani, chef de la Sécurité d’Etat, qui a des yeux partout, notamment sur eux. Il y a là Achraf, grand bourgeois copte, acteur cantonné aux seconds rôles, dont l’amertume n’est dissipée que par ses moments de passion avec Akram, sa domestique. Achraf dont les fenêtres donnent sur la place Tahrir et qui, à la suite d’une rencontre inattendue avec Asma, a été gagné par la ferveur révolutionnaire. Un peu plus loin, il y a Issam, ancien communiste désabusé, victime de l’ambition de sa femme, Nourhane, présentatrice télé, prête à tout pour gravir les échelons et s’ériger en icône musulmane, qu’il s’agisse de mode ou de moeurs sexuelles. Chacun incarne une facette de cette révolution qui marque un point de rupture, dans leur destinée et dans celle de leur pays. Espoir, désir, hypocrisie, répression, El Aswany assemble ici les pièces de l’histoire égyptienne récente, frappée au coin de la dictature, et convoque le souffle d’une révolution qui est aussi la sienne. A ce jour, ce roman est interdit de publication en Egypte.

 

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Ouverture du premier Forum littéraire sino-arabe sous le signe du dialogue entre les civilisations

Publié le 2018-06-22 à 07:00 | french.xinhuanet.com

 

LE CAIRE, 21 juin (Xinhua) — Le premier Forum littéraire sino-arabe, intitulé “L’innovation littéraire sur la Nouvelle Route de la Soie”, s’est ouvert jeudi au Caire, la capitale égyptienne, ayant pour objectif de promouvoir le dialogue entre les civilisations.

Cet évènement comptera trois grands thèmes : “Patrimoine et innovation littéraire”, “La littérature dans la vie moderne”, et “La traduction des oeuvres littéraires”.

Le forum reflète l’importance particulière que la Chine attache à son dialogue avec les autres civilisations, et notamment avec la civilisation arabe, a déclaré au cours du forum Saeed al-Masry, secrétaire général du Conseil suprême pour la culture d’Egypte.

Une cinquantaine d’écrivains et auteurs venus de Chine, d’Egypte, d’Algérie, d’Irak, du Koweït, du Maroc, du Soudan, de Tunisie, du Yémen, de Jordanie et de divers autres pays étaient présents à l’évènement.

Parmi les 13 écrivains chinois invités, figuraient notamment Yu Hua, l’auteur de “Vivre !”, et Liu Zhenyun, l’auteur de “En un mot comme en mille”.

L’ambassadeur de Chine en Egypte, Song Aiguo, a qualifié ce forum comme d’une plateforme de promotion des relations culturelles sino-arabes, affirmant que la Chine et les pays arabes jouissaient tous d’une longue histoire et d’une civilisation ancienne.

La Route de la Soie des temps modernes ne servira pas seulement à stimuler le commerce, mais encouragera aussi le développement de la culture, de la littérature et de la traduction, a quant à lui affirmé Tie Ning, directeur de l’Association des écrivains chinois.

Habib al-Sayegh, secrétaire général de l’Union des écrivains arabes, a appelé les Arabes à se familiariser avec la culture chinoise, afin de pouvoir mieux comprendre la littérature chinoise. Il a qualifié cet évènement culturel d’une excellente manière de promouvoir les travaux de traduction.

Alaa Abdel Hady, directeur de l’Union des écrivains égyptiens, a quant à lui déclaré que ce forum reflétait l’existence d’une solide base culturelle commune à la Chine et au monde arabe, et allait permettre de renforcer les liens entre les deux parties dans de divers domaines.

Les échanges entre cultures et civilisations constituent l’un des legs les plus durables de l’ancienne Route de la Soie, et cet héritage se perpétuera sur la nouvelle Route de la Soie, a-t-il ajouté.

Clash – un film de Mohamed Diab

Le Caire, été 2013, deux ans après la révolution égyptienne. Au lendemain de la destitution du président islamiste Morsi, un jour de violentes émeutes, des dizaines de manifestants aux convictions politiques et religieuses divergentes sont embarqués dans un fourgon de police. Sauront-ils surmonter leurs différences pour s’en sortir ?

 

Réalisateur : Mohamed Diab

Acteurs : Nelly Karim, Hani Adel, Ahmed Malekm May Elghety, El Sabaii Mohamed

Egypte – version originale sous-titrée français – 1h37

 

De Mahfouz à Mahfouz : les graphistes égyptiens et le livre

De Mahfouz à Mahfouz : les graphistes égyptiens et le livre

L’avant-dernier billet, à propos des malheurs posthumes de Naguib Mahfouz, se terminait par une évocation de Gamâl Qutb (جمال قطب), un des plus célèbres illustrateurs du prix Nobel égyptien. En suivant pas à pas un article publié par Rehab el-Barody (رحاب البارودي ) sur le site Ida3at, les lignes qui suivent proposent un petit aperçu sur quelques autres graphistes du même pays.

Touni, couverture pour « La Trilogie grenadine » de Radwa Ashour.

Hilmi Touni (حلمي التوني), le premier à être présenté dans cet article, a concilié, comme cela se faisait inévitablement à son époque, son travail en tant qu’illustrateur avec sa carrière d’artiste peintre. À peine plus jeune de Gamâl Qutb (il est né quatre ans après celui-ci, en 1934), son œuvre est pourtant considérablement plus moderne et reflète bien davantage le bouillonnement artistique des années 1960 et suivantes. Fidèle à l’esprit de sa génération, Hilmi Touni a toujours cherché à introduire dans ses illustrations des éléments tiré d’un répertoire local. Sa technique est « occidentale », certes, mais, au risque de paraître parfois un peu folkloriques, ses illustrations s’efforcent de véhiculer un message qui appartient en propre à la culture plastique de la région à laquelle il appartient. Rehab el-Barody commente cette illustration (un des tomes de laTrilogie grenadine de la regrettée Radwa Ashour) en soulignant l’utilisation, très fréquente chez cet artiste (en particulier pour ses couvertures) d’un contour épais et très noir, ainsi que le dialogue que le graphiste installe entre sa couverture et le contenu du livre (le cadre sombre symbolisant à ses yeux la destinée de l’héroïne du texte, à l’instar des autres Morisques).

Ellabad, couverture pour « Le Comité » de Sonallah Ibrahim.

Cette manière d’illustrer un texte que le dessinateur a pris la peine de lire attentivement en entier, on la retrouve bien entendu chez Mohieddine Ellabad (محي الدين اللباد), qui fut, toute sa vie durant, un lecteur tellement exigeant et attentif que certains écrivains ne manquaient de lui faire lire leur manuscrit avant publication ! Rehab el-Barody le présente en l’associant à la génération des années 1960 mais Mohieddine Ellabad, en réalité, arrive sur la scène artistique égyptienne un peu plus tard. Au milieu des années 1970, il prend ainsi la direction graphique de Dar al-fata al-‘arabî, une maison d’édition pour la jeunesse arabe soutenue notamment par la Résistance palestinienne, au splendide catalogue (voir à ce sujet l‘ouvrage de référence sur la question, dû à Mathilde Chèvre). Mais surtout, le travail graphique d’Ellabad est une                                                                                                                                                                                                                                                        véritable révolution par rapport à ce que faisaient ses                                                                                                                                                                                                                                                                     prédécesseurs, même aussi talentueux que Gamâl Qutb. Plus                                                                                                                                                                                                                                                       encore, il a tellement influencé – et soutenu – les jeunes                                                                                                                                                                                                                                                               artistes égyptiens et arabes que sa présence, malgré sa                                                                                                                                                                                                                                                                    disparition à l’automne 2010 , continue à                                                                                                                                                                                                                                                                 nourrir la création actuelle.

A. Ellabad, couverture pour « Grain de poussière » d’A. Haddad.

La transmission auprès de la nouvelle génération de graphistes et illustrateurs arabes, Mohieddine Ellabad l’aura assurée y compris dans sa propre famille puisqu’un de ses fils s’est affirmé depuis longtemps comme un des artistes les plus marquants de sa génération. Comme son père, Ahmed Ellabad (أحمد اللباد) aime utiliser les éléments graphiques de la vie de tous les jours, où les produits de la consommation mondialisée se mêlent aux témoignages d’un passé toujours bien vivant. En témoigne parfaitement la couverture choisie par Rehab el-Barody, celle d’un recueil de poèmes d’Ahmed Haddad, intitulé Grain de poussière (حبة تراب), qui met en évidence la capacité de l’illustrateur à provoquer une sorte de « choc graphique » par l’adjonction d’éléments à la fois communs et inattendus. Un traitement graphique qui témoigne aussi de l’évolution du rôle de la couverture : celle-ci n’est plus seulement un prolongement visuel du « climat » du texte car elle participe, plus qu’auparavant sans doute et en tout cas différemment, au succès commercial du livre qu’elle présente à sa manière au public.

[de g. à d.] Couvertures de W. Taher pour « Impossible » et « Guantanamo » de Y. Zaydan et « Le petit cheikh » de B. Fadel.

Cette nouvelle fonction de l’accompagnement visuel du livre est plus manifeste encore dans les couvertures d’un autre illustrateur, Walid Taher (وليد طاهر). À nouveau, Rehab el-Baroudy offre un commentaire très pertinent du travail de cet artiste en soulignant, à travers ces exemples tirés de productions récentes, la richesse sémantique que fait naître l’opposition de couleurs et de lignes, un graphisme d’une grande économie de moyens, caractéristique de la manière de cet illustrateur pour ce type de travail car il est, également, entre autres activités, illustrateur de livres pour enfants (voir à la fin de ce billet).

[de g. à d.] Adam, couverture pour « Saison de la belle tristesse » et « Embuscade à Qasr al-Ayni » de O. Taher, et « Je nettoie les nuages » de A. M. Essayed.

Avec Karim Adam (كريم آدم), ce panorama de l’illustration égyptienne aborde quelques-uns des plus jeunes créateurs actuels. Mais les influences de leurs aînés restent particulièrement visibles dans le choix d’illustrations qu’a opéré Rehab el-Baroudy. On y retrouve, de gauche à droite, l’empreinte de Mohieddine Ellabad avec la juxtaposition, sur l’ensemble de la surface de la couverture, de signes graphiques quotidiens de tout genre et de toutes origines ; celle de Hilmi Touni avec ses lignes grasses soulignant les contrastes de couleurs et de formes ; et même celle d’Ahmed Ellabad et ses collages qui provoquent l’imagination du spectateur.

El-Sawwaf, couverture pour « La tour de la vierge » de I. Abdel-Méguid et « Rimouda » de Gh. Hamdan.

Rehab el-Baroudy trouve plus de maturité dans le travail de ‘Abd al-Rahman el-Sawwâf (عبد الرحمن الصواف) qui intègre à sa manière toutes ces références dans des couvertures où son propre style s’affirme de façon incontestable, notamment en s’appuyant sur un assemblage de sections découpées horizontalement, ce qui lui permet de « citer », comme il l’entend, les éléments du texte qu’il retient pour son illustration.

Mourad, couverture pour ses propres textes, « La terre du dieu » et « 1919 ».

 

 

 

 

 

 

 

Avec Ahmed Mourad, auteur à succès à qui il arrive d’illustrer ses propres ouvrages, on aborde un autre territoire de l’édition, celui des best-sellers. Sa formation cinématographique explique sans doute, comme il l’est écrit dans l’article présenté ici, que ses couvertures ressemblent à ce point à des affiches de cinéma. Mais il est certain également que ce vocabulaire esthétique, à la fois très occidentalisé et très proche, dans bien des cas, d’un traitement orientaliste des références locales, fonctionne sans doute parfaitement avec le « grand public » visé par ces œuvres, celui des classes urbaines favorisées à qui ne parlent pas autant d’autres propositions visuelles trop élitistes ou trop « intellectuelles ».

Ce tour d’horizon des graphistes égyptiens se termine par une référence à une femme, Ghada Khalifa, alors que la profession, en Égypte en tout cas, reste encore très masculine. À tout prendre, Rehab el-Baroudy aurait pu faire porter son choix sur une autre graphiste, Ghada Wali (غادة والي ) qui, à peine âgée de 27 ans, collectionne déjà les distinctions internationales. Elle possède son propre site, sur lequel on trouve notamment une très belle « chronologie » (time line) de l’imprimerie en Égypte que je vous engage à découvrir. Et puis, pour boucler, un bon demi-siècle plus tard, la boucle ouverte avec Gamâl Qutb, on y trouve également une série de projets pour les œuvres les plus célèbres de Naguib Mahfouz.

En français, quelques-uns de ces illustrateurs sont disponibles grâce au travail d’éditeurs aussi curieux que courageux. Outre la traduction d’un album de Mohieddine Ellabad signalé naguère, il faut absolument découvrir, si vous ne les connaissez déjà, les éditions du Port a jauni, qui ont publié aussi bien Hilmi Touni que Walid Taher.