La condition de la femme musulmane – Zeina El Tibi

On débat beaucoup sur le voile. Rarement on demande leur avis à celles que leur naissance destine à le porter. Il fallait, comme Zeina El Tibi, être femme et musulmane pour décrypter le système religieux, social et politique qui, sous prétexte de la loi divine, vise à asservir la moitié de l’humanité. Eclairant. Parmi les facteurs d’incompréhension dont souffre l’islam, la condition de la femme est une source inépuisable de quiproquos et de polémiques. Les dérives conservatrices ou extrémistes ont considérablement contribué à cette situation. Pourtant, comme le rappelle avec force le docteur Zeina el Tibi dans cet ouvrage, les textes fondamentaux de la religion musulmane, à commencer par le Coran, sont clairs à ce sujet. On veut opposer l’islam et une certaine conception occidentale, alors qu’il faut en réalité confronter les dérives extrémistes aux écritures saintes. Et c’est ce que fait, avec brio, Zeina el Tibi dans ce livre indispensable.

 

Prix : 42CHF

Le lait de l’oranger – Gisèle Halimi

Une enfant de huit ans qui engage le combat contre l’institutrice qui la traite de « sale Juive » ou de « sale bicote ». Une écolière qui ne se soumet pas au culte rendu à Pétain dans les écoles, du temps de Vichy. Une adolescente qui se révolte contre le Dieu des Juifs, parce qu’il n’accorde pas leur place aux femmes. Une jeune avocate qui refuse de prêter le serment traditionnel, parce qu’elle le juge trop servile… Parcours d’une rebelle, qui permet de retrouver les moments forts d’une vie marquée par des combats difficiles, voire dangereux. Défense des militants du F. L. N. pendant la guerre d’Algérie, ce qui lui vaut d’être arrêtée par les militaires putschistes. Procès de Bobigny sur l’avortement, cause des femmes, Gisèle Halimi ébauche ici une nouvelle réflexion sur le féminisme, née de la tendresse et des contradictions d' »une jeune mère indigne » à l’épreuve d' »un couple impossible ». Bien des hommes et des femmes célèbres traversent cette histoire passionnée. Coty, de Gaulle, Giscard, Mitterrand, Chirac, Simone Veil, Bourguiba ou encore Camus, Sartre, Simone de Beauvoir… Peints souvent avec amitié, quoique toujours sans complaisance et parfois d’une plume acérée. Mais, sans doute, pour cette actrice et témoin privilégiée de quelques événements importants de notre époque, le vrai grand homme a-t-il été Edouard, cette figure paternelle à laquelle elle revient toujours, par-delà la vie et la mort, et qu’elle appelle « le magicien ».

Prix : 21CHF

Chez toi, Athènes 2016 – Sandrine Martin

En 2016, Sandrine Martin s’est rendue en Grèce avec le projet EU Border Care et a suivi les sages-femmes et les médecins qui prennent en charge les réfugiées pendant leur grossesse. Cette expérience humaine marquante lui a inspiré un récit bouleversant qui entremêle le parcours de deux femmes que les grandes crises contemporaines vont confronter à l’exil : une sage-femme grecque et une jeune syrienne. Un roman graphique d’une grande acuité, qui témoigne autant de l’enlisement de la société grecque que de l’espoir et de l’énergie déployés dans l’expérience de déracinement.

 

Prix : 39CHF

L’envers de l’été – Hajar Azell

« Chaque année avant les adieux, Nina organisait le partage des figues du mois d’août. Des dizaines de petits doigts s’agrippaient aux branches, tâtaient la pulpe molle des fruits avant de les arracher. Le sol se couvrait de violet. On rentrait à la maison avec de la sève blanche sur les doigts et, dans la bouche, ce goût sucré et granuleux qui marquait la fin de l’été. »
Dans la grande maison familiale au bord de la Méditerranée, Gaïa vient de mourir. May, sa petite-fille, qui a grandi en France, éprouve le besoin de passer quelques mois dans la maison avant sa mise en vente, en dehors de la belle saison. Elle y découvre, en même temps que la réalité d’un pays qu’elle croyait familier, le passé des femmes de sa lignée. En particulier celui de Nina, la fille adoptive de Gaïa, tenue écartée de l’héritage. Le paradis de son enfance se révèle rempli de blessures gardées secrètes.
Derrière la sensualité du décor, Hajar Azell fait apparaître l’extrême violence des rapports familiaux et des interdits sociaux qui pèsent principalement sur les femmes. Elle décrit aussi les coulisses du bonheur, les parenthèses ensoleillées des vacances en famille qui laisseront au cœur de ceux qui repartent une profonde nostalgie et chez ceux qui restent une douleur lancinante.

 

Prix : 26CHF

La féministe égyptienne Nawal el-Saadawi, héraut de la lutte pour l’émancipation

OLJ / le 22 mars 2021 à 00h00
La féministe égyptienne Nawal el-Saadawi, décédée hier à l’âge de 89 ans, a été pendant des décennies une figure controversée en Égypte, mais mondialement reconnue pour ses écrits brisant les tabous du sexe et de la religion.

Auteure d’une cinquantaine d’ouvrages, traduits dans une trentaine de langues, elle s’est toujours prononcée contre la polygamie, le port du voile islamique, l’inégalité des droits de succession entre hommes et femmes en islam et surtout l’excision, qui concerne plus de 90 % des Égyptiennes.

« Je ne me soucie pas des critiques universitaires ou du gouvernement, je ne cherche pas les prix », avait déclaré en 2015 cette psychiatre de formation, célèbre pour ses convictions de gauche et anti-islamistes. Son franc-parler et ses positions audacieuses sur des sujets jugés tabous par une société égyptienne largement conservatrice lui ont valu des ennuis avec les autorités, les institutions religieuses et les islamistes radicaux. Par le passé, elle a d’ailleurs été accusée d’apostasie et d’atteinte à l’islam.

« La jeunesse, en Égypte et à l’étranger, m’a toujours couverte d’amour et de reconnaissance », avait souligné Nawal el-Saadawi, dont le tempérament d’acier tranchait avec sa frêle silhouette, son élégante chevelure blanche et son sourire chaleureux.

Née le 27 octobre 1931, Nawal el-Saadawi est notamment l’auteur de deux livres féministes de référence dans le monde arabe : Au début, il y avait la femme et La femme et le sexe.

En 2007, l’institution théologique al-Azhar, l’une des plus prestigieuses de l’islam sunnite, portait plainte contre elle pour atteinte à l’islam. Un mois plus tôt, son autobiographie et l’une de ses pièces de théâtre avaient été bannies de la Foire du livre du Caire. Elle avait alors quitté le pays, avant d’y revenir en 2009.

Nawal el-Saadaoui avait envisagé de se porter candidate à l’élection présidentielle de 2005, mais elle s’était rapidement retirée de la course, dénonçant une « parodie » de démocratie orchestrée du temps de l’ex-raïs Hosni Moubarak, chassé en 2011 par une révolte populaire.

Elle a été au centre d’une procédure judiciaire visant à la séparer de son époux. En 2001, un avocat attiré par les procès à sensation avait estimé que leur mariage devait être annulé, l’islam interdisant à un homme d’épouser une femme non croyante.

Dans les années 1990, l’apparition de son nom sur une liste de personnalités à abattre, dressée par des milieux extrémistes islamistes, l’avait poussée à s’installer aux États-Unis de 1993 à 1996, où elle enseigna alors à l’université de Dukes.

Car Nawal el-Saadawi s’est longtemps battue contre « les fondamentalistes religieux ». « Les Frères musulmans ont tiré profit de la révolution de 2011 », avait-elle déclaré en qualifiant « d’année horrible » la courte mandature d’un an de l’ex-président islamiste Mohammad Morsi, issu des rangs de la confrérie et élu démocratiquement avant d’être destitué par l’armée en 2013.

Brièvement emprisonnée en 1981 durant une vaste campagne de répression visant l’opposition du temps de l’ex-président Anouar el-Sadate, Nawal el-Saadawi était aussi une farouche opposante aux régimes autoritaires arabes. Mais elle avait été critiquée pour son soutien à la destitution de Mohammad Morsi par le général Abdel Fattah el-Sissi, devenu président. « J’ai dédié toute ma vie à l’écriture. Malgré tous les obstacles, j’ai toujours continué à écrire », avait dit cette mère de deux enfants, une fille et un garçon, qui a « divorcé de ses trois maris ».

Source : AFP

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La petite dernière – Fatima Daas

Je m’appelle Fatima Daas. Je suis la mazoziya, la petite dernière. Celle à laquelle on ne s’est pas préparé. Française d’origine algérienne. Musulmane pratiquante. Clichoise qui passe plus de trois heures par jour dans les transports. Une touriste. Une banlieusarde qui observe les comportements parisiens. Je suis une menteuse, une pécheresse. Adolescente, je suis une élève instable. Adulte, je suis hyper-inadaptée. J’écris des histoires pour éviter de vivre la mienne. J’ai fait quatre ans de thérapie. C’est ma plus longue relation. L’amour, c’était tabou à la maison, les marques de tendresse, la sexualité aussi. Je me croyais polyamoureuse. Lorsque Nina a débarqué dans ma vie, je ne savais plus du tout ce dont j’avais besoin et ce qu’il me manquait. Je m’appelle Fatima Daas. Je ne sais pas si je porte bien mon prénom.

 

Prix : 20chf

Dans les yeux du ciel – Rachid Benzine

C’est le temps des révolutions. Une femme interpelle le monde. Elle incarne le corps du monde arabe. En elle sont inscrits tous les combats, toutes les mémoires douloureuses, toutes les espérances, toutes les avancées et tous les reculs des sociétés. Plongée lumineuse dans l’univers d’une prostituée qui se raconte, récit d’une femme emportée par les tourments de la grande Histoire, Dans les yeux du ciel pose une question fondamentale : toute révolution mène-t-elle à la liberté ? Et qu’est-ce finalement qu’une révolution réussie ? Un roman puissant, politique, nécessaire.

 

Prix : 29chf

Evadées du harem Didier – Quella-Guyot & Alain Quella-Villéger

Constantinople. 1906. Zennour et Nouryé sont les filles d’un ministre du sultan de l’Empire ottoman. Fines lettrées. elles ne supportent plus la vie Feutrée et cloîtrée du harem. Un soir de janvier, elles fuient secrètement à bord de l’Orient-Express pour gagner la France. Leur histoire fait la une de la presse internationale et l’Europe se passionne pour elles au moment où paraît le best-seller de Pierre Loti Les Désenchantées, dont il s’avère très vite qu’il n’est pas sans liens avec ce fait divers devenu scandale… Un récit rigoureusement historique qui apporte un éclairage passionnant sur la question féminine et la fascination réciproque unissant Orient et Occident !

 

Prix : 29chf

Qui sont les “Bad girls des musiques arabes”, héroïnes d’un beau documentaire ?

Qui sont les “Bad girls des musiques arabes”, héroïnes d’un beau documentaire ?

Publié le 25/01/2020 par  Anne Berthod

De Djamila, esclave émancipée du VIIIe siècle, à Soska, rappeuse vedette sur Internet, un superbe documentaire de Jacqueline Caux dresse le portrait de femmes arabes qui ont su, à travers les âges, défier le patriarcat et faire entendre leur musique avec fougue et audace. À découvrir le 26 janvier à l’Auditorium du Louvre !

ebelles et scandaleuses, elles se sont fait un prénom en se mêlant aux hommes, en chantant l’amour et le désir : Djamila, Wahlada, Oum, Asmahan, Warda et Soskia sont Les Bad Girls des musiques arabes, nom d’un documentaire édifiant de Jacqueline Caux qu’elle présentera dimanche soir à l’Auditorium du Louvre, en clôture du festival JIFA (Journées internationales du film sur l’art). « Les attentats ont nourri les amalgames sur l’Islam et la culture arabe, de plus en plus associés à la violence et au conservatisme, dit-t-elle. J’ai voulu montrer que ces cultures pouvaient être au contraire inspiratrices de beauté, de ténacité et de poésie. »

Auteure engagée d’une quinzaine de films principalement musicaux (de la techno de Detroit aux cheikhates de l’Atlas Marocain), cette cinéaste indépendante a donc remonté le fil de l’histoire pour sélectionner des artistes telles Oum Khalsoum, Warda Al Jazaïra ou la reine du raï Cheikha Remitti. « Je m’incline devant ces artistes qui ont osé transgresser tous les tabous. J’ai ainsi découvert que des esclaves pouvaient chanter des choses que des femmes libres ne pouvaient pas. Dans des pays où les femmes sont traditionnellement soumises, elles se sont affranchies par le verbe et le talent, en mettant leur vie en adéquation avec leurs propos, parfois au prix de grands sacrifices. »

Djamila, l’esclave

C’est au VIIIe siècle, dans le désert d’Arabie, qu’a résonné la première grande voix rebelle du monde arabe identifiée par Jacqueline Caux. Djamila, comme seules pouvaient le faire quelques esclaves à Médine, put s’élever socialement par sa beauté et son talent de oudiste. Assez pour imposer le silence aux hommes qui venaient l’écouter, comme le poète Omar Ibn Abi Rabi’a qui, un soir de taarab (l’extase dans la musique arabe) particulièrement intense, en déchira ses vêtements.

Assez, aussi, pour éduquer ses élèves à la baguette – sur la tête. Car Djamila fut la première femme à fonder un conservatoire de musique, mixte qui plus est. La première, également, à diriger un grand orchestre arabe (150 musiciens). En 752, elle partit même sur les routes avec une troupe de cinquante musiciennes : direction La Mecque, où elle les fit jouer jouer dans les palais de la ville pendant trois jours et trois nuits, organisant ni plus ni moins que le premier festival de musique du monde arabe.

Wallada, l’Andalouse

Née en 994, Wallada est la fille du dernier calife omeyyade de Cordoue : une héritière fortunée, qui fonda à 24 ans un salon littéraire, où l’audace était de mise pour le plaisir de tous les lettrés d’Andalousie. C’est ainsi que cette rousse flamboyante, qui revêtait au quotidien l’une de ces tenues transparentes portées traditionnellement dans les thermes de Bagdad, est devenue l’amante du grand Ibn Zeidoun. Elle lui inspira des vers caliente (« l’endroit vers lequel tout homme soupire, on le devinait comme le museau d’un lapin doux ») et se consuma d’amour en retour, mais avait toujours brodé au bas de sa manche « J’offre mon baiser à qui le désire ».

Ibn Zeidoun eut la mauvaise idée de la tromper avec sa servante et fut envoyé en prison au Maroc pour trahison. Elle se consola plus tard dans les bras d’une sublime poétesse. Et finit sa vie ruinée, hébergée par un autre de ses anciens amants.

Asmahan, la Mata Hari

Yeux verts et voix renversante, la sublime Asmahan fut la rivale d’Oum Khalsoum dans les années 1930-1940, et l’aurait peut-être même détrônée si sa voiture n’avait pas versé dans un canal, l’année de ses 27 ans… Née princesse druze dans les montagnes syriennes, elle a grandi au Caire, où sa mère, tabassée par son mari pour avoir chanté dans le jardin, s’était exilée avec ses trois enfants, dont Fouad et Farid El Atrache. Cette dernière, chanteuse de cabaret, veilla à leur éducation et transforma leur maison en école de musique.

Le succès d’Asmahan fut immédiat. Star glamour de comédies musicales aux décors somptueux, séductrice et fêtarde invétérée, elle menait pour beaucoup une vie de débauche — de femme libre dirait-on aujourd’hui. De son premier mari syrien, imposé par un frère aîné qui voulait la « ranger », elle divorça au bout de sept ans. Elle en eut quatre autres. Et flirta avec le grand chambellan égyptien, amant de la reine Nasli (mère de Faroukh 1er, qui chassa Asmahan d’Egypte !). Pendant la guerre, elle entretint également des liaisons dangereuses avec les services secrets français et anglais.

Warda, la Piaf maghrébine

Ni esclave, ni princesse, Warda est née fille d’immigrés prolétaires, à Paris, en 1939. Ses premiers pas de chanteuse, elle les a faits sur la scène du fameux cabaret Tam Tam (Tam pour « Tunisie, Algérie, Maroc »), ouvert par son père dans le Quartier latin. Elle en devint la diva en titre, adulée dans la diaspora maghrébine, pour ses hymnes d’amour comme ses chansons patriotiques. Quand la police ferma le Tam Tam, soupçonné d’être une planque du FLN, sa famille s’expatria au Liban, le pays maternel, puis en Algérie, le pays paternel.

Warda « Al Jazaïra » était alors « la rose algérienne », reine des cabarets à Beyrouth et icône de l’Algérie indépendante. Interdite de chanter en public par son mari, haut-gradé de l’Etat, elle se retira de la scène pendant dix ans. Elle y revint à la demande du président Boumedienne, malgré les menaces de son époux : « Si tu chantes, tu renonces à tes enfants ». Warda a chanté… Au grand dam de ses enfants, qui lui en ont longtemps voulu de les avoir abandonnés.

Soska, la rappeuse 2.0

Pas étonnant que Jacqueline Caux ait trouvé Soska en surfant sur Internet : c’est là que cette rappeuse égyptienne a émergé, à l’âge de 17 ans. Et là qu’elle continue de sévir dix ans plus tard, en rappant sur sa chaîne Youtube (The SoskaGirl, 190 000 followers), devant des milliers de fans, des États-Unis à la Corée.

Ses textes, militants, dénoncent l’oppression des femmes et le patriarcat des sociétés orientales. Ses propres parents, très religieux, estimaient que seuls les hommes pouvaient rapper. Pour les convaincre, Soska a fait une grève de la faim, à 15 ans. À 19, elle vivait déjà de sa musique, assez pour aider sa famille et déménager à Alexandrie.

Depuis, elle a tombé le voile qu’elle portait à ses débuts, mais ne donne que peu de concerts en Égypte, où ses propos virulants l’exposent trop. Les réseaux sociaux, où ses fans payent pour qu’elle chante le morceau de leur choix, lui suffisent amplement : elle a même un directeur artistique, qui lui conseille depuis la Chine comment décorer sa chambre les jours de live !

Shaima Al Tamimi : « L’impact des femmes arabes dans la culture n’a jamais été aussi grand »

Shaima Al Tamimi est une réalisatrice et photographe yéméno-kenyane installée au Qatar. Son œuvre est inspirée par les défis culturels et sociaux que les Yéménites ont eu à traverser durant les derniers siècles. Dans ses dernières réalisations, elle explore l’impact de la migration sur l’identité et la culture culinaire. En 2019, son projet photographique « As if we never came » a reçu l’appui de la bourse Women Photograph. J’ai commencé à suivre le travail de Shaima Al Tamimi lorsqu’elle a co-réalisé Voices from the Urbanscape, un court documentaire sur le regard nostalgique des habitants de Doha sur leur mode de vie avant la modernisation de leur économie, et sur lequel j’ai écrit pour Le Comptoir en 2017. Présenté en première au Festival du film d’Ajyal au Qatar, le court-métrage a ensuite été projeté dans des festivals de cinéma et des galeries d’art à Sarajevo, Cannes, Berlin et Saint-Pétersbourg. Shaima Al Tamimi est également membre de Everyday Middle East, un compte Instagram suivi par des milliers de personnes qui met en avant la singularité des différentes cultures du monde arabe.

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© Shaima Al Tamimi

Le Comptoir : Appareil photo en main, vous suivez depuis quelques années les mouvements de la communauté de migrants yéménites dans le monde arabe, c’était notamment l’objet de votre dernière exposition, Turn on the light, à Katara. Pensez-vous que le développement d’Internet et des réseaux sociaux ait changé le rapport de la jeune génération de Yéménites à leur pays d’origine ?

Shaima al Tamimi : C’est bien évidemment le cas. Internet et les médias sociaux ont joué un rôle majeur dans la façon dont je reçois l’information et formule mes pensées et sentiments sur tout ce qui se passe. Avoir cet accès au monde à partir de nos appareils portables m’a connectée à de nombreuses personnes et idées, et m’a donc aidée à développer ma manière de m’exprimer. Le peuple du Yémen est connu pour ses voyages et son immigration au fil des siècles. De notre sol d’origine, nous nous sommes dispersés, plantant des racines dans des pays étrangers, ornés de traces d’où nous venions.

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© Shaima Al Tamimi

« Les réseaux nous ont aidés, nous artistes arabes, à atteindre une audience assez importante au-delà du monde arabe. Lors du blocus du Qatar, nous avons pu nous exprimer sur notre attachement à notre liberté. » Ahmad Al Maadeed, artiste qatarien

Le projet As if we never came est d’ailleurs inspiré par le voyage de ma famille et ma lutte personnelle pour comprendre la complexité de qui nous sommes aujourd’hui, en tant que diaspora yéménite. Je suis l’héritière d’une histoire de migration ancestrale, d’un mélange de culture et d’assimilation. Ma mère est une Kenyane de troisième génération d’origine yéménite, et mon père, également d’origine yéménite, a émigré trois fois avant de s’installer aux Émirats arabes unis. Face à la quasi-absence d’un récit qui archive notre histoire, j’ai ressenti le besoin personnel de retracer le voyage de ma propre famille comme une étape pour honorer le voyage de toutes les communautés de la diaspora yéménite, en encourageant d’autres comme moi à s’emparer de notre identité et reprendre la voix que nous avons perdue lors de nos passages en transit.

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© Shaima Al Tamimi

Les débats actuels en Europe suggèrent que le multiculturalisme est un échec. Pourtant, de nombreux jeunes artistes à Doha semblent s’inspirer de leur culture composite. Les histoires que vous avez suivies ces dernières années semblent-elles montrer une relation plus pacifique avec le multiculturalisme ?

Je ne pense pas que ce soit un échec parce que cela suggérerait que nous devrions tous être mis dans la même boîte et c’est bien ce que nous ne sommes pas. Nous avons certes éprouvé certaines difficultés à parvenir à des ajustements avec nos identités hybrides, fruit de notre migration, mais beaucoup d’entre nous se considèrent bénis de pouvoir voir et éprouver des choses auxquelles les autres n’ont pas accès. Beaucoup parlent plus d’une ou deux langues, ce qui offre une grande passerelle vers la compréhension du monde. Nous pouvons choisir de nous identifier à différents référentiels mais nous ne pouvons aspirer à être acceptés par les autres si nous sommes incapables d’accepter les multiples facettes de notre culture.

J’ai moi-même parcouru un long chemin depuis ce voyage d’exploration identitaire, ça a été difficile mais c’est une belle expérience. En tant qu’enfant ayant grandi dans le Golfe, j’avais peu conscience des origines de ma culture composite et de mon identité afro-yéménite. Ce n’est que beaucoup plus tard, après avoir fait des recherches et rencontré des gens d’origine yéménite comme moi, y compris des Indiens-Yéménites, des Indo-Yéménites et des Yéménites britanniques, que j’ai découvert la culture commune qui nous liait, malgré les différents pays et frontières. Nos voyages sont liés par les langues que nous parlons, les tissus que nous portons et les saveurs de notre cuisine, vibrante et riche, malgré une succession de colonisations, de guerres et de constantes migrations.

« Nous assistons à une augmentation du nombre de femmes arabes qui prennent des risques et se plongent dans le domaine de l’art et de la littérature comme jamais auparavant. »

Le Doha Film Institute est devenu l’une des grandes vitrines culturelles du monde arabe, comme en témoigne le Festival du film d’Ajyal 2019. Quel a été l’impact des femmes arabes sur ce succès ?

L’impact ne fait que se renforcer. Je pense que que les femmes ont tendance à diriger avec une approche attentionnée et maternelle. Bien sûr, ce n’est pas toujours le cas, mais nous avons été bénis par des modèles comme Fatma Al Hassan Al Remaihi, qui soutient fortement la communauté artistique de toutes les manières possibles. Nous assistons à une augmentation du nombre de femmes arabes qui prennent des risques et se plongent dans le domaine de l’art et de la littérature comme jamais auparavant. Prenez par exemple Hamida Issa, qui a voyagé aux quatre coins du monde pour produire un documentaire poétique sur l’appartenance et l’auto-exploration dans les dures réalités de la durabilité environnementale. C’est un sujet peu abordé du point de vue introspectif. Le Doha Film Institute a toujours été très favorable à ces efforts et nous sommes reconnaissants de l’appui qu’ils nous ont fourni pour nous réunir et diffuser nos histoires dans le monde. Finalement, femme ou pas, je crois que nous devons tous nous efforcer de vivre nos vérités. C’est formidable de vivre à une époque où les institutions culturelles commencent à prêter attention au rôle de la femme. Cela ne peut que venir d’ici.

© Shaima Al Tamimi

Que ce soit le dernier film d’Elia Suleiman, It Must Be Heaven, ou le film d’animation de Gitanjali Rao, Bombay Rose, les thèmes de l’exil, de l’identité et de l’immigration sont au cœur des réflexions qu’offrent les cinéastes. Que disent ces réalisations sur la capacité des cinéastes « du Sud » à proposer leurs propres histoires quant aux événements qui affectent leur pays d’origine ?

N’est-ce pas comme si l’univers commençait enfin à arriver à un lieu d’expression ? Le succès des histoires gravitant autour des thèmes de l’identité et de l’immigration signifie beaucoup de choses. Le plus important d’entre eux étant que les gens veulent en savoir plus car ils se sentent enfin représentés et reconnus. Après des décennies de blocages, hérités du temps de nos aïeux, nous pouvons enfin nous réconcilier avec nous-mêmes et honorer ce que nous sommes. Je reste toujours sensible à l’intérêt du regard occidental pour mon travail, mon histoire et les sujets que je traite, car nous sommes liés par l’histoire coloniale. Je ne suis toutefois pas obnubilée par la manière avec laquelle il me regarde : j’essaie d’avoir une certaine authenticité, d’être la voix qui résonne dans mon intérieur tout en étant ouverte aux autres, car nous essayons toujours à la fin de nous exprimer de manière collective.

Nos Desserts :

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  • La rédaction du Comptoir a sélectionné les films les plus mémorables de cette année 2019
  • Notre article sur les meilleurs films de 2017, dans lequel nous parlions du court-métrage de Shaima Al Tamimi
  • Entretien d’Amin Maalouf analysant les événements marquants de l’histoire du monde arabe
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