Les balcons de Beyrouth

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Les balcons de Beyrouth

C’est une invitation au voyage que « L’Orient-Le Jour » vous propose, une fois par mois, dans cette ville que l’on aime détester. Pour découvrir ou retrouver les indices de ses changements, retrouver les traces de son charme qui résiste au temps, aux promoteurs voraces ; lui dire qu’elle est belle dans son chaos, courageuse dans son combat contre toutes les guerres qui la meurtrissent dans sa chair. La remercier, enfin, d’exister, d’alléger nos désespoirs en nous séduisant encore, et de retenir nos envies de partir. À travers une conversation entre des photos proposées par des professionnels et les mots de la rédaction, nous dresserons un portrait de cette ville comme ses habitants la perçoivent : unique. Et pour démarrer la série : les balcons, leur charme discret ou indiscret, et leurs multiples visages.

Balcons à Beyrouth. Photo Ayla Hibri

Copies conformes

Ni tout à fait les mêmes ni tout à fait autres, ces façades de vie donnant sur rue (populaire) s’alignent côté à côte, consentantes, les flancs collés, plurielles. Sœurs siamoises, en apparence seulement, elles deviennent multiples et cachent une intimité différente, (sur)peuplée d’histoires, d’ambiances, de bruits et de murmures, qui leur appartient. Mais elles parlent toutes ce même langage des familles nombreuses qui fixent le même horizon, proche, limité. Les gestes se ressemblent, souvent, dans une promiscuité naturelle qui semble ne déranger personne. Et lorsque les rideaux s’ouvrent sur ce désordre organisé, sur cette centaine de vies, on sort, on fixe sans la voir une avenue sans âme, on se parle, entre voisins d’infortune, en grillant une cigarette de plus. On s’invite dans ces intérieurs découpés dans un même moule, eux aussi ni tout à fait les mêmes ni tout à fait différents. Et puis, la nuit venue, comme on tire une dernière révérence, les rideaux se referment sur les jardins secrets de ces familles nombreuses. Les rayures ressemblent alors à des yeux ouverts sur une nuit blanche, cachant derrière leurs regards linge, tapis, chaises en plastique, frigo, bonbonnes de gaz. Les enfants grandiront un jour et seront à leur tour ces adultes qui partagent avec leurs voisins si proches une vie qui n’aura hélas pas trop de chances de changer. Dans une même photo souvenir collective.

C.H.

Un réseau de surveillance

Accoudées à leurs balustrades aux motifs baroques ou jetant un regard inquisiteur à travers les rideaux boursouflés par le vent, dans certains quartiers de la ville, les Beyrouthines tissent de balcon en balcon le plus redoutable des réseaux de surveillance. Ces espaces-là sont leurs yeux indiscrets, posés sur les vies de tout le quartier. De ces visages de passage dont elles ne connaissent même pas le nom, elles scannent et savent pourtant tout, jusque dans les moindres détails. Prises en flagrant délit, elles offriront un tfaddal pour se faire pardonner… En fait, ces vieilles dames se sentent si vulnérables lorsqu’elles sortent, et maintenant plus que jamais avec la pandémie, qu’elles ont fait de leurs balcons leurs seules et uniques fenêtres sur le monde, sur dehors. Entre la mosaïque au sol et les murs fendillés que dévore du lierre, le temps passe à un autre rythme, bercé par le tendre grincement de leurs balancelles ou le ronronnement d’un ventilateur antédiluvien. Les journées s’y étirent au gré de discussions autour d’une partie de cartes, à la cadence d’un vieux panier qui dégringole lentement chez l’épicier, d’une grille de mots fléchés, d’un chapelet paisiblement égrené ou d’un feuilleton mexicain puis, le soir venu, sans doute, la peur de ce que réserve demain à ces espèces en voie de disparition.

G.K.

Bribes de vies

Suspendus, peut-être même flottant entre le privé et le public, entre l’intimité et l’extérieur, entre le caché et l’affiché, les balcons de Beyrouth révèlent des bribes de vies qu’on déchiffre à travers un capharnaüm de plantes ou des rideaux en tergal striés. Doux voyeurisme. Silhouettes d’un couple qui se déchire comme dans une toile de Hockney, tête baissée d’un père de famille face aux vomis de mauvaises nouvelles à 20h, murmure d’un coup de fil secret dans la nuit, chagrin d’amour que l’on vient blottir dans une brise de passage, belle étrangère alanguie et langoureuse dans sa tenue d’intérieur, fantasme de la girl next door, l’imagination se charge ensuite de reconstituer le puzzle domestique qui se trame à l’intérieur. Les balcons montrent ce que cachent les portes closes. Ils sont aussi le berceau des rituels de famille. C’est là même que l’on apprend à faire ses premiers pas, que l’on révise son brevet puis son bac, que l’on souffle en dépliant le journal alors que le café frétille encore dans sa rakwé. C’est là que les tables d’anniversaire ou celles des repas de famille déploient toutes leurs couleurs, que rires et dés jetés résonnent dans la nuit, et que les volutes de cigarettes ou narghilés s’envolent et s’en vont en rejoindre d’autres, sur les balcons alentour.

G.K.

Vu de l’intérieur

Derrière les volets en bois qui grincent et murmurent les douleurs du temps qui passe, derrière la cuisine où les femmes de ce foyer, de grands-mères en filles, passent le plus clair de leur temps à se donner des recettes anciennes, le balcon devient une extension de leurs intérieurs, la continuité de leur quotidien et de leurs rituels, une douce expression de soi. Réchauffés par les murs en pierre, en hiver, rafraîchis en été, les bottes d’ail cloués au mur, les légumes secs, les bouquets d’oignon et autres mounés de saison trouvent leur place naturellement auprès du linge suspendu, lavé à la main, et qui sent bon la lavande. Suspendues, également, avec des pinces à linge de toutes les couleurs, des bribes d’une vie simple. Le sac à dos du fiston qui lui sert de cartable, les chiffons et les serpillières usés par trop de poussière, les slips, les pyjamas, les chaussettes, les collants et le bonnet de douche… Le tout dans une cohabitation réussie, teintée d’un humour involontaire qui ressemble à de la tendresse. Les vieilles marmites en acier brûlées par trop d’utilisation sont adossées au mur, prêtes à servir. Toute cette intimité cachée loin de la rue, loin du bruit, respire le silence et souffle au visiteur toujours bienvenu les parfums épicés et colorés du passé.

C.H.

Des histoires de départ

Que raconte un balcon vide ? De la pudeur, la peur de se dévoiler, des envies d’isolement ou des horreurs domestiques recluses derrière des volets baissés ? Tout cela, au choix, et plus sans doute. Mais à Beyrouth, un balcon désert évoque essentiellement l’idée de départ qui nous colle à la peau depuis toujours. Vidés de leurs meubles, de leurs plantes et du linge qu’on y étend, vidés de leurs vies, ces espaces dépeuplés disent l’histoire d’une famille partie tenter sa chance ailleurs, sur les chemins de l’émigration. Celle d’une maison qui s’apprête à être vendue et pleure sa vie d’avant. Celle d’un propriétaire qui a finalement gagné son procès contre ses vieux locataires ou d’une vieille dame envoyée dans une maison de retraite. Les balcons vides fleurent bon les boulettes blanches de naphtaline. On les déverse dans chacun des recoins de la maison, dans les armoires, au creux des tapis enroulés ou des meubles recouverts de draps blancs, avant de s’en aller retrouver les maisons d’été qui dorment le restant de l’année. Les balcons vides sont une invitation à larguer les amarres, claquer la porte et rouler dans le vent, loin, vers la mer ou la montagne. Ils sont des planches de théâtre endormies qui attendent d’être réveillées, une fois le rideau levé par un retour ou une nouvelle histoire (de famille) à jouer.

G.K.

Le seuil de la maison

Deux petites marches, presque au niveau du trottoir, et nous voici dans un autre monde teinté de nostalgie, déjà, même si à l’extérieur. Dans les vestiges d’une maison qui n’en peut plus de vieillir et de perdre son lustre passé et que personne ne se décide à sauver. Ici, au haut de ces deux petites marches, devant une porte presque toujours ouverte, l’hospitalité est de mise, le ahlan wa sahlan au bout de tous les sourires. Ce balcon est déjà une modeste salle de réception pour les chaudes après-midis qui transpirent. Pour le frère qui passe, crasseux, pressé de repartir fermer son garage. Pour la jara qui ne jouera pas aux cartes aujourd’hui. Pour la petite-fille, de passage dans le quartier, qui a juste le temps d’embrasser sa grand-mère, assise dans le coin, en train de tricoter. Alors pour tout décor, dans cette architecture traditionnelle que les grues des entrepreneurs menacent d’anéantir, les graines sont semées dans des pots de toutes tailles, tout ce qui se trouve à portée de main. Les boîtes en fer de lait Nido en poudre, de Crisco, qui ont bercé nos enfances, ont été remplacées par du plastique. Et, coronavirus oblige, les plantes décoratives par des légumes et des fruits à consommer au nom d’une vie plus saine. Comme pour donner à ce balcon l’espoir de l’immortalité.

C.H.

Retrouvez l’article original dans l’Orient le Jour

Pierre Abi Saab, Journaliste et critique libanais, au journal “La Presse” de Tunisie : Questions de culture

Les textiles d’exil engagés de la créatrice soudanaise Mayada Adil

Par Katia Dansoko Touré

À 26 ans, la Soudanaise Mayada Adil, réfugiée politique en France, se sert de la mode pour exprimer son engagement féministe.

C’est un parcours singulier que celui de Mayada Adil. Cette jeune femme au visage rieur a vu sa vie changer du tout au tout en novembre 2018, deux jours avant de quitter Khartoum pour Paris.

À l’époque, la révolution n’a pas encore éclaté dans la capitale soudanaise, mais la colère gronde déjà. « J’étais en pleine rue, en train de parler à un ami, quand un officier de police m’a agressée parce que je ne portais pas mon hijab et que j’avais un piercing au nez. Il a attrapé ma blouse blanche et a essayé de me mettre la main au visage. J’ai, bien entendu, fini au poste, où j’ai voulu porter plainte. »

Médecin, créatrice de mode et mannequin

Mais là-bas, les agents du National Intelligence and Security Service (Niss) connaissent son nom. Elle est médecin dans les camps des Sud-Soudanais situés à Khartoum et dans la ville de Kosti pour le compte de l’Organisation mondiale de la santé.

Elle est aussi créatrice de mode et voyage bien trop souvent, à leur goût, notamment au Kenya, où elle est parfois mannequin. « Ils avaient énormément d’informations sur moi. J’ai laissé tomber la plainte. J’ai eu peur, le jour de mon départ pour la France, qu’ils ne débarquent à l’aéroport pour m’arrêter. Peu après mon arrivée sur le sol français, la révolution a éclaté. J’ai su que je ne pouvais plus rentrer au Soudan, je suis restée. »

Née à Khartoum, Mayada Adil a 7 ans lorsqu’elle doit rejoindre son père, agent de police qui, en 1989, s’est exilé en Arabie saoudite après le coup d’État du général Omar el-Béchir et l’instauration d’un régime militaire.

« Avec ma mère, ancienne employée aéroportuaire, mon frère et ma sœur, j’ai grandi en Arabie saoudite jusqu’à l’âge de 18 ans. » Petite, elle était fascinée par les défilés de mode, partageait la passion des textiles avec sa mère et réalisait déjà ses propres croquis de créations.

Mutilations génitales

En 2011, son pays a été coupé en deux aprèsl’indépendance du Soudan du Sud. « Quand nous sommes rentrés, je n’ai pas reconnu Khartoum. Mes voisins originaires du Sud, avec qui j’avais joué petite, étaient tous partis. C’était franchement bizarre. »

Étudiante en médecine au sein de la National Ribat University, elle se spécialise en gynécologie dans la perspective de travailler pour des organisations humanitaires. « Je me suis spécialisée sur la question des mutilations génitales dans les villages excentrés, mais aussi dans les camps de réfugiés qui ont échappé à la guerre civile au Soudan du Sud.

À Khartoum, je me suis particulièrement rapprochée de trois femmes qui m’ont appris l’artisanat traditionnel en matière d’accessoires et de bijoux. Je leur parlais des collections de ma marque, Mayada, sur lesquelles je travaillais, et j’ai voulu collaborer avec elle », se souvient cette passionnée de mode et fervente féministe.

« En 2019, j’étais en France, mais mon cœur était au Soudan. J’ai suivi chaque étape de la révolution. Et notamment parce qu’elle était menée par des femmes et que longtemps nous avons été les victimes d’un système oppressif. »

C’est en 2017 qu’elle crée sa première collection, Nubian Queen, dédiée aux femmes soudanaises. « J’ai dû la confectionner au Kenya. Je voulais rappeler aux Soudanaises l’héritage que les reines nubiennes, comme Amanishakhéto, leur ont laissé : énergie, force, élégance et majesté. » Les retours ne sont guère positifs : « Ce n’est pas dans nos traditions ni dans nos coutumes ; ce n’est pas comme ça que l’on s’habille », lui dit-on.

Dans le cadre de l’Africa Fashion Reception, initiative de l’Unesco, elle présente en novembre 2019 sa deuxième collection de vêtements et d’accessoires, Sudan and South Sudan, qui porte l’idée d’unifier les deux pays à travers une collection de sept pièces en satin, en laine, en coton ou en textiles traditionnels agrémentés d’objets du quotidien.

« J’ai beaucoup travaillé sur les couleurs. À l’époque de l’occupation anglaise, les femmes portaient des tenues blanches qui étaient synonymes de résistance. Après l’indépendance, elles ont porté du bleu, qui signifiait joie et liberté. Le blanc que portaient les femmes pendant la révolution de 2019 avait le même sens. Mais le bleu était, cette fois, synonyme de tristesse pour les martyrs de cette révolution. »

Aujourd’hui, la jeune femme suit une classe préparatoire aux Beaux-Arts de Paris tout en mettant sur pied ses propres projets. Elle prépare notamment une nouvelle collection avec deux autres réfugiés, somalien et tchadien, par le biais de l’association L’Atelier des artistes en exil. « La mode elle-même est politique », dit-elle.

Entretien avec Héla Yousfi (sociologue): Histoire et usages de la culture dans le discours politique

La question de la culture, sa nécessité et son utilité ont été au centre d’un débat où se sont mêlés des avis divergents mais aussi des attaques des plus virulentes. Pourtant, la culture en tant qu’idée ou concept dépasse la simple activité ou programmation, elle englobe plus d’un aspect de la vie en société. Etant une production de l’esprit et une organisation sociale, la place qu’elle occupe au sein de la société traduit le sens qu’on lui accorde. Culture officielle, culture dissidente, vision managériale rentable et approche improductive… cette variété de définitions traduit des visions divergentes de la place que doit occuper la culture au sein de la société. L’avis de Hèla Yousfi, sociologue, maître de conférences en management et organisation à l’Université Paris Dauphine-PSL, auteure de plusieurs travaux portant entre autres sur les enjeux culturels des politiques de développement économique dont «Culture and development : Can we break away from tradition/modernity dichotomy ?», Routledge, 2010. Entretien


Tout d’abord, il faudrait commencer par se mettre d’accord sur la définition que nous pouvons donner à la culture ?

Plusieurs controverses existent autour de la définition à donner au mot culture. La culture recouvre selon les disciplines des sens différents et des définitions divergentes. La culture débattue en sciences sociales, c’est un ensemble de valeurs et de comportements propres à un groupe particulier. On parle aussi de la culture comme un ensemble de productions artistiques et intellectuelles propres à un groupe social ou à une nation particulière. Il y a aussi la culture au sens anthropologique du terme entendue comme une manière spécifique de donner sens à l’existence, et ce, à travers des rites et des coutumes qui protègent de l’angoisse de la mort. Le dénominateur commun entre toutes ses approches est le fait que la culture a toujours été investie par le discours politique. Au sein du secteur culturel, le débat porte aujourd’hui sur la culture entendue comme un ensemble de productions culturelles et artistiques propres à un groupe social ou à une culture nationale ou une aire civilisationnelle, cela dépend où on place le curseur.

La culture épouse aussi le sens de l’éducation, n’y est-elle pas aussi d’une certaine manière associée ?

Ce rapprochement est problématique. Le discours qui effectue un lien entre culture et éducation a une histoire particulière qui remonte au XVIIIe siècle. La philosophie des lumières a élaboré le mythe de la modernité dont l’objectif était de construire des sociétés basées sur des individus libres et autonomes où la raison universelle et la logique de droit triompheraient de l’ordre divin/religieux et seraient les seuls moyens de régulation des rapports entre les individus. Dans cette quête-là, l’objectif implicite est de se débarrasser de la religion et des traditions culturelles supposées bloquer l’émancipation des individus, le progrès et le développement économique et le moyen pour y parvenir serait l’éducation.

Vu sous cet angle, il n’est pas étonnant de voir triompher l’universalisme en France et c’est la définition de la culture en tant qu’ensemble de productions culturelles et artistiques rattachée à une aire civilisationnelle qui a pris le pas sur la définition de la culture au sens de valeurs et de croyances supposées bloquer l’émancipation des individus. Et c’est cette approche de la culture qui a été largement utilisée dans l’entreprise coloniale française et aussi vis-à-vis des minorités ethniques et culturelles en France. L’entreprise coloniale avait pour crédo «on va civiliser les sauvages, on va les éduquer pour qu’ils puissent se débarrasser de leurs traditions culturelles supposées «arriérées» et accéder enfin à la «modernité». D’où, le lien violent entre culture et éducation.

L’objectif implicite de cette entreprise coloniale/civilisatrice/assimilationiste est à la fois de construire l’image du colonisé comme être inférieur et de dompter tout potentiel de rébellion chez les populations opprimées. Le défi pour la colonisation et plus tard pour les élites politiques dominantes était de se débarrasser de tout le potentiel subversif des expressions et des croyances culturelles locales chez les groupes opprimés et/ou colonisés. Ces résistances peuvent relever de la résistance linguistique ou l’attachement par exemple, à la religion et à la tradition qui ont permis dans plusieurs pays de résister au rouleau compresseur de la colonisation et plus tard de la globalisation. C’est certainement le film «Les statues meurent aussi» d’Alain Renais et de Chris Marker qui décrit le mieux pour moi la destruction violente des traditions et œuvres africaines menée par la colonisation française au nom de la modernité et du progrès.

Dans quelle mesure cette approche a-t-elle persisté après l’indépendance ?

Avec l’indépendance des pays du sud, les élites locales qui ont pris le pouvoir ont emprunté le même vocabulaire de la politique culturelle coloniale française et on retrouve cette même rhétorique «civilisatrice» chez les décideurs politiques tunisiens : une politique culturelle publique dont la mission est d’éduquer les populations pour les mettre au service du pouvoir central. Ainsi, la même rhétorique coloniale a été utilisée par les élites politiques locales pour faire de la culture un moyen au service de la propagande officielle des Etats avec une intervention publique très forte dans le champ culturel dont la finalité était encore une fois : «Civiliser les sauvageons et neutraliser le potentiel de toute expression marginale ou dissidente».

On passe d’une politique culturelle publique au service du colonialisme, vers un discours sur la culture au service de l’élite politique et économique au pouvoir en utilisant le même référentiel qui établit un lien mécanique et violent entre éducation et culture. Mais l’objectif reste le même : neutraliser le potentiel subversif de toute expression marginale, forcément dissidente, qui sort des canons culturels établis par la politique publique officielle. Tout cela passe bien évidemment par la l’imposition d’un récit national officiel, par une distinction minutieuse entre ce qui est acceptable ou pas dans les modes d’expression et de pensée, par une hiérarchie de noblesse entre les traditions linguistiques et culturelles, les arts nobles et les arts moins nobles… etc.

Malheureusement, aujourd’hui encore, le discours qui postule que «Par la culture, on va éduquer le peuple» persiste toujours feignant d’oublier la violence originelle de ce référentiel. Aujourd’hui encore, ce discours veut dire la même chose : «On va imposer par la culture une certaine manière de voir les choses et cette manière de voir les choses est de facto celle du groupe politiquement et économiquement dominant».

La révolution n’a-t-elle pas apporté aussi une révolution culturelle ?

Nous avons pu constater avec l’avènement de la révolution tunisienne, que ce sont les expressions artistiques des groupes marginaux et opprimés qui comme toujours et partout accompagnent les soulèvements. Ce sont les chansons de rap, les danses populaires, la poésie, les arts de la rue, les films tournés par des amateurs, évoluant en dehors des canons de la culture propagandiste, qui en dépit de toutes les tentatives de neutralisation par le pouvoir, ont donné aux groupes opprimés les moyens d’expression aussi bien de leur résistance que de leur révolte.

Ce contexte révolutionnaire a favorisé l’émergence d’un nouveau discours qui prône la nécessité de donner les moyens à tout le monde pour «l’accès à la culture». On a commencé alors à parler de décentralisation culturelle. Et le discours entendu sur les disparités économiques régionales, on le retrouve dans le secteur culturel : «Les régions intérieures n’auraient donc pas accès à la culture donc, travaillons sur la décentralisation culturelle, travaillons pour favoriser l’accès à la culture pour tout le monde». Or peu de gens se posent la question : De quel accès à la culture et de quelle culture parle-t-on? Est-ce qu’on parle de la culture, synonyme d’œuvres universelles plutôt imposées comme telles par l’Occident ? Est-ce que l’accès à la culture signifie l’accès à une certaine manière de s’exprimer, de parler et de penser le monde relatif au groupe social économiquement dominant en Tunisie ? Ou est-ce l’accès à la culture aurait comme finalité de neutraliser le rapport au religieux, de supprimer les traditions supposés bloquer le développement du pays ? Et là on retrouve encore une fois et de manière implicite les traces du même usage politique instrumental de la culture.

Et paradoxalement, voire ironiquement, l’expression on doit leur «donner accès à la culture» permet aux acteurs politiques, en compétition, de donner à la culture un contenu particulier en fonction des circonstances et des intérêts défendus. Ainsi, au lieu de se poser la vraie question, à savoir comment donner plus de moyens au secteur culturel dans les régions de l’intérieur pour encourager les expressions locales, on repart plus ou moins volontairement avec la bonne vieille recette du paradigme culture-éducation. L’enjeu devient alors, comment donner aux populations des régions de l’intérieur l’accès à la culture pour qu’ils épousent les croyances et les modes de pensée du groupe dominant. Aussi bien les modes de création artistique locale que les croyances propres aux populations marginalisées sont de facto invisibilisés, inferiorisés au profit du nouveau discours politiquement correct de l’accès égalitaire à la culture.

Ces dernières années, le secteur culturel intègre de nouveaux concepts, à savoir culture, investissement, management et entrepreneuriat culturel, seraient-ils les nouveaux outils pour réfléchir la culture autrement ?

Après le départ de Ben Ali, on observe l’avènement d’une troisième phase néolibérale assez inédite dans le fonctionnement du secteur culturel. On assiste à la conjugaison de deux phénomènes : d’un côté l’affaiblissement de l’Etat et la fin de l’imposition d’une politique officielle au service du pouvoir politique central et de l’autre, l’arrivée massive des fonds $ et du mécénat privés qui investissent énormément dans la culture. Ce changement a imposé un nouveau discours. On passe de la conception originelle de la culture comme quelque chose par essence utile et improductive (n’est pas redevable de rendement ou de bénéfices), au profit d’une conception de l’investissement culturel productif donc potentiellement rentable et envisagé dans certains cas comme un levier de croissance. Et là, on passe à un autre état d’esprit :

Dans cette vision néolibérale, la culture n’est plus conçue comme une dépense publique, mais comme un investissement dont le rendement doit être rentable. C’est ainsi qu’on voit le vocabulaire managérial envahir la réflexion autour de la politique culturelle à adopter. Ce sont donc de nouveaux concepts comme marketing culturel, entrepreneuriat culturel, etc., issus du management qui entrent sur la scène culturelle.

Ce vocabulaire managérial a un implicite très fort, c’est la création d’un label qui est «la culture produite pour et par chaque individu» propre à l’idéologie libérale. Cet individu devrait être entrepreneur de lui-même et devrait être capable à la fois de consommer et de «produire» des produits culturels qui peuvent être financées ou commercialisés.

Le problème avec cette vision managériale est double : premièrement, la marchandisation de la culture prend le pas sur la mission première de la culture qui devrait être selon moi la possibilité d’une expression individuelle et/ou collective qui permettait à chacun avant tout de tisser un lien social avec l’autre et à nous tous de faire société dans notre diversité.

Le deuxième problème avec la marchandisation du secteur culturel, les groupes sociaux n’ont pas les mêmes dispositions ou le même capital économique, culturel et symbolique pour entrer dans cette compétition. On se retrouve donc de nouveau avec le schéma classique : les groupes économiques et sociaux qui ont les moyens utilisent l’investissement culturel pour tenter d’imposer un certain mode de penser, une certaine manière de voir le monde érigée en normes comportementales qui s’imposeraient aux autres et permettraient d’abord de défendre leurs intérêts particuliers.

Vous semblez avancer que l’instrumentalisation de la culture est un mal persistant ?

La différence entre la culture au service d’une propagande de l’Etat et la culture-marchandise ou entre autoritarisme et laissez faire aujourd’hui est la suivante : dans le premier cas, le groupe dominant était identifié, les clans Ben Ali et leurs réseaux clientélistes étaient centralisés au sommet de l’Etat.

Aujourd’hui, on assiste à la décentralisation des réseaux clientélistes et à la compétition de plusieurs acteurs politiques et économiques qui instrumentalisent le secteur culturel en l’investissant avec une rhétorique managériale et en dénaturant la mission qui devrait être celle de la culture. Cette mission, pour moi, devrait être celle de donner tout simplement à tous les individus et à tous les groupes sociaux les moyens pour pouvoir s’exprimer et participer à ce qui fait de nous une société dans son pluralisme et sa diversité.

Pour mener une vraie réflexion autour de la place de la culture dans notre société, on devrait revoir la formulation des problèmes pour faire le bon diagnostic et cela passe à mon sens par l’abandon pur et simple du paradigme culture/éducation d’un côté et celui qui réduit le problème à une question d’accès à la culture et de management, de l’autre. Il serait utile à cet égard de décentrer le regard en faisant un parallèle avec le secteur de la santé ou celui de l’éducation.

Aujourd’hui et avec la crise du Covid-19, les gouvernants de tous les pays semblent finalement se rendre compte que c’est parce qu’on a parlé de la santé en termes d’investissement économique, que parce qu’on a réduit les lits pour des considérations budgétaires et qu’on a parlé des malades en termes de coûts, qu’on se retrouve aujourd’hui complètement démunis face à une pandémie mondiale.

Ce que je veux dire est simple : ces activités-là comme la culture, l’éducation et la santé ne peuvent remplir leurs missions de secteurs vitaux, seulement si on les pense d’abord comme des activités essentielles et forcément improductives sans aucune attente de retour sur l’investissement.

La seule manière de résister à la marchandisation de la culture, servant d’abord les groupes économiques dominants, ne peut se faire qu’en pensant la culture comme une activité complètement improductive.

Une politique publique culturelle digne de ce nom est celle qui serait capable de garantir les moyens et les ressources à chacun pour pouvoir s’exprimer, c’est-à-dire jouir d’une existence plus heureuse et plus riche dans l’interaction avec les autres. C’est comme la santé et l’éducation, ces activités utiles ne peuvent être ni chiffrées ni évaluées et encore moins se concevoir en termes de profits et de pertes.

Ce que vous avancez serait-il un retour à un modèle étatique centralisé qui a montré ses limites et ses dérapages et qui a fait mainmise sur la culture et la création ? Quel serait alors le modèle alternatif qui permettrait l’épanouissement de la culture et la dignité à ses acteurs?

Pour répondre à cette question, il est important de parler du cœur du sujet, à savoir le sort réservé aux artistes en Tunisie dans tous les secteurs culturels. Il est évident que les artistes se trouvent aujourd’hui fragilisés et pris en otage entre d’une part, un ministère de la Culture qui comme tous les autres ministères du pays est affaibli par la compétition des différents clans au pouvoir, et de l’autre des fonds privés nationaux ou internationaux qui mettent beaucoup de moyens dans le secteur culturel.

Ceux-ci, et en dépit de l’affichage d’un discours philanthropique, nous donnent les preuves au quotidien de leur agenda politique plus ou moins avoué qui va de l’investissement dans leur capital marque pour certains acteurs privés à la défense pour d’autres de leurs ambitions politiques en passant par le jeu d’influences politiques pour les acteurs internationaux.

Que faire devant un tel diagnostic ?

Nous visons une crise économique et politique en Tunisie depuis au moins dix ans.

Le contexte de crise fait qu’on vit dans la débrouillardise. On adopte donc une médecine de guerre parce qu’on n’a pas l’infrastructure et les moyens suffisants pour traiter les malades et on peut faire le même constat lorsqu’il s’agit du secteur culturel, on pratique l’art dans l’adversité.

Et ce qui serait fascinant par exemple à suivre, ce serait l’ensemble des solidarités horizontales qui se sont mises en place au moment de la crise Covid-19 et qui peuvent à terme développer une alternative qui permettrait à des expressions culturelles différentes de vivre et d’évoluer en dehors de l’agenda des intérêts privés.

Je pense que c’est bien là que réside le potentiel d’une réflexion alternative pour une politique culturelle «improductive» qui met au centre le droit de chacun à pouvoir s’exprimer et qui permettrait une expression égalitaire de tous les groupes sociaux dans toute leur diversité.

Mais est-ce que ces solidarités horizontales sont suffisantes ? Certainement pas, l’enjeu est de garantir une stabilité financière et une protection juridique aux artistes qui ne peuvent être assurés que par les autorités publiques.

Par ailleurs, si comme je l’ai dit au début, l’enjeu est comment revenir à la mission originelle d’une vraie politique culturelle publique qui voit la culture comme une activité d’abord improductive mais indispensable dont le but est tout simplement de donner les moyens aux différents artistes et aux différents groupes sociaux de s’exprimer et de s’épanouir individuellement et collectivement dans le respect de leur dignité, il n’en demeure pas moins que ce choix-là est éminemment politique. Le choix de la place et du rôle de la politique publique culturelle d’un pays est intimement lié aux orientations politiques, économiques et au modèle social adopté par les gouvernants.

En somme, la réflexion autour de la politique publique culturelle ne peut faire l’économie d’une réflexion concomitante autour des choix sociétaux et économiques qu’on veut adopter et ceux-ci sont forcément enracinés politiquement, culturellement et idéologiquement.

Pour finir, la culture peut-elle être une réponse aux maux des sociétés ?

Depuis un certain temps, la culture est présentée comme la recette magique à tous les problèmes ; c’est par la culture et le dialogue culturel qu’on pourrait mettre fin au racisme, c’est par la culture qu’on pourrait pacifier les terroristes et mettre fin au terrorisme, c’est par la culture qu’on pourrait arrêter la colonisation israélienne en Palestine ou c’est par la culture qu’on pourrait régler les problèmes d’inégalités entre le centre et les régions de l’intérieur, etc.

Pourtant, tous les jours, on a des preuves tangibles et têtues attestant du fait que la culture n’y peut absolument rien.

Car les problèmes ne sont jamais d’ordre culturel, ils sont d’abord d’ordre politique et économique. Pour paraphraser Angela Davis, je ne suis pas opposée à l’idée selon laquelle la culture peut apporter des ressources pour lutter contre la domination dans toutes ses formes, mais les politiques culturelles ne peuvent en aucun cas provoquer toutes seules, une transformation radicale des rapports de domination politique et économique.

Que peut, alors, la culture face aux maux de l’humanité ?

S’il est vrai que la culture ne peut rien contre les maux de l’humanité, elle est paradoxalement vitale parce que c’est la seule manière inventée par les humains pour supporter et essayer dans la mesure du possible de trouver un sens à cette réalité absurde qu’est la mort.

La culture dans tous les sens du terme, comme ensemble de croyances ou comme ensemble d’expressions artistiques est VITALE et je souligne ce mot car la culture est la seule manière de faire face à l’angoisse existentielle.

Sans culture, c’est le néant et en même temps la culture ne peut absolument rien face aux maux de l’humanité. Et je pense que tant qu’on n’a pas compris cela, on va continuer à faire porter à la culture des problèmes qu’elle ne pourra pas résoudre et on la privera de son élan vital.

La culture est consubstantielle à la vie des humains sur terre, indispensable pour adoucir et donner du sens à un monde absurde et c’est justement la raison pour laquelle la culture ne pourra pas toute seule sauver l’humanité.

 

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Avoir 20 ans et fredonner Feyrouz sur Insta

Avoir 20 ans et fredonner Feyrouz sur Insta

Un certain 24 mai 1975, notre ambassadrice auprès des étoiles apparaissait pour la première fois à la télévision européenne, dans l’émission de variétés françaises de Maritie et Gilbert Carpentier intitulée « Numéro 1 », où elle a interprété Habbaytak bil Sayf. À la fin de la chanson, Mireille Mathieu, invitée d’honneur, se lève et embrasse Feyrouz, toute émue. 45 ans plus tard, la génération Z, bien attachée à ses racines, reprend des titres de Feyrouz sur Instagram. Par nostalgie, pour la beauté du message ou tout simplement pour se rapprocher, spirituellement, de ce Liban-message chanté par les Rahbani.

OLJ / Par Maya GHANDOUR HERT, Colette KHALAF, Gilles KHOURY et Zéna ZALZAL, le 22 mai 2020 à 23h28, mis à jour à 23 mai 2020 à 00h02

Nour Dib chante le Liban, eldorado de l’Orient. Capture d’écran Instagram

Baadak ala bali /Nour Dib

Nour Dib chante le Liban, eldorado de l’Orient. Capture d’écran Instagram

Elle fait partie de cette génération Z pour qui le monde est un village. Étudiante en International Business à l’université de Warwick en Angleterre, elle se trouve actuellement en stage à Madrid. Mais c’est au Chili, en octobre dernier, que Nour Dib a ressenti le besoin d’envoyer un message de solidarité au peuple libanais en pleine thaoura. Avec des arrangements de guitare orientale, elle fredonne les paroles de Baadak ala bali, le drapeau libanais en étendard. « Feyrouz, c’est toute mon enfance. Je chantais ses chansons aux spectacles de l’École libanaise d’arabe à Paris que je faisais comme activité extrascolaire jusqu’à mes 15 ans. »

« Même si je n’ai que 20 ans aujourd’hui, Feyrouz représente une très grande nostalgie pour moi, elle me rappelle les vacances au Liban et les retrouvailles tant attendues avec les cousins. Quand j’écoute ses chansons aujourd’hui, ça me pince le cœur, je veux redevenir petite et revenir à l’insouciance d’avant. »

Ken aanna tahoun / Marwan Daou

Marwan Daou, alias Maro, interprétant à la guitare « Ken aanna tahoun ». Capture d’écran Instagram

Sur son fil Instagram, Remember the dayz, ainsi que sur YouTube, le (très) jeune chanteur libano-ukrainien Marwan Daou, alias Maro, poste régulièrement ses reprises de hits anglo-saxons. Il y a tout juste une semaine, le beau gosse de 19 ans y a glissé son interprétation à la guitare de Ken aanna tahoun de Feyrouz. Carton absolu avec près de 55 000 vues et des commentaires de jeunes internautes qui découvrent le répertoire feyrouzien et en redemandent encore. « Ce titre est la toute première chanson que j’ai fredonnée en arabe et c’est celle que j’ai interprétée lors du concours d’entrée au Conservatoire de musique à l’âge de 9 ans. Feyrouz a une place particulière dans mon cœur. Elle est à mes yeux le symbole même du Liban dans le monde. C’est pourquoi il faut préserver et transmettre son répertoire à travers les générations », indique celui qui se destine à faire une carrière de musicien chanteur… en Suède, où il enregistre ses deux premiers singles, en anglais.

Ya aakida el-hajibayni / Elsa Osta

Elsa Osta, designer arty et chanteuse sensible. Capture d’écran Instagram

Cette jeune architecte d’intérieur est une touche-à-tout. Dans sa jeune enfance, Elsa Osta apprend le piano, le solfège, mais, très vite, tout comme son oncle et son grand-père, s’initie au oud (trois ans seule et quatre au conservatoire). Professionnellement, elle suit une autre voie : celle du design et des créations de mode et de bijoux mais aussi de make up et les internautes apprécient particulièrement ses tutoriaux de maquillage. L’exploration artistique est son hobby. Ainsi dans le domaine de la musique, elle continue à s’approfondir dans tous les registres. « J’aime tous genres de musique : de Feyrouz au jazz et du rock à Oum Kalsoum. » Si elle joue les morceaux usuels de Fairouz : Kan aanna tahoun ou Nassam aalayna el-hawa, Elsa Osta a pourtant le béguin pour les anciennes comme Ya aakida el-hajibayni du film Bint el-hariss.

Eh fi amal / Shireen Abou Saad

Shireen Abou Saad et son ode feyrouzienne à l’espoir. Photo DR

À dix-huit ans seulement, Shireen Abou Saad compte déjà à son actif un répertoire musical bien fourni qu’elle propose sur son compte Instagram auquel sont abonnés près de 270 000 internautes. Pourtant, c’est sans surprise que la jeune chanteuse cite Feyrouz lorsqu’on l’interroge sur son artiste de prédilection, affirmant : « C’est mon inspiration ultime, car elle réussit à mêler une voix inimitable et un caractère tellement unique. » Si sa chanson fétiche du répertoire de la diva libanaise est Sabah wou massa, c’est Eh fi amal (extraite de l’album de 2010 qui porte le même nom) qu’Abou Saad a choisi de reprendre sur ses réseaux sociaux, « parce qu’en dépit de cette mélancolie de toujours, cette chanson, comme son titre l’indique, est une ode à l’espoir dont on a besoin aujourd’hui plus que jamais… »

Habbaytak bil sayf / Charles Abi Nader

C’est à travers la voix de Feyrouz que Charles Abi Nader s’évade vers ses souvenirs d’enfance. Photo DR

 

Installé à Dubaï depuis quelques années, c’est à travers la voix de Feyrouz que Charles Abi Nader s’évade vers ses souvenirs d’enfance. « À la maison, on l’écoutait tout le temps, et notamment avec mon père, tous les matins, alors qu’il m’accompagnait à l’école », confie ce producteur libanais pour qui la chanteuse iconique incarne tout simplement le Liban puisque « l’art est tout ce qu’il nous reste malheureusement ». Ainsi, sur son compte Instagram, il proposait une très belle reprise de Habbaytak bil sayf, un titre chargé d’émotions puisque sa mère avait l’habitude de fredonner cette chanson, sa préférée. Cela dit, Abi Nader confie que son titre favori du répertoire de Feyrouz est Edash kan fi nass car, selon lui, « les Rahbani, à travers ce chef-d’œuvre musical, ont porté Feyrouz à un autre niveau, quasi céleste… ».

Amara ya Amara / Jenna Daher

Jana Daher maîtrise avec aisance ses cordes vocales et celles de son ukulélé. Photo DR

Si elle maîtrise avec aisance ses cordes vocales et celles de son ukulélé, Jenna Daher n’a pas fait carrière dans la musique. Parallèlement à un très prenant PhD qu’elle poursuit à Douai, cette ingénieure civile se plaît à remodeler des classiques musicaux en compagnie de son ukulélé. Coincée en France pour cause de pandémie, elle choisit de reprendre Amara ya Amara de Feyrouz « parce que les paroles qui disent habibi wassaki dallik bel beit résonnaient bien avec les recommandations du moment qui étaient de rester à la maison ». Cela dit, ce n’est pas la première fois que Daher planche sur le répertoire de Feyrouz qu’elle déchiffre depuis ses années à la chorale de l’Université de Balamand. Pourquoi ? « Simplement parce qu’elle est iconique avec tout le calme qui est le sien, et surtout parce qu’elle est éternelle. »

Li Beirut / Joy Hakme

Joy Hakme chante doucement « Li Beirut ». Photo DR

« Pour moi, plus qu’une icône nationale, Feyrouz est, tout simplement, la plus importante voix au monde », assure la soprano et chanteuse de variétés libanaises Joy Hakme. « Son timbre inégalé donne à ses interprétations une chaleur, une émotion incomparables. Elle est, à mes yeux, l’incarnation vivante de la chanson libanaise. Elle a tout chanté du pays du Cèdre : son folklore et ses traditions, ses beaux jours, sa guerre, ses révoltes, sa spiritualité… »

Pour la jeune femme de 27 ans, diplômée de musicologie de la Notre Dame University (NDU), s’il ne fallait retenir qu’un seul morceau du répertoire de la hiératique star libanaise, ce serait Li Beirut. « Son interprétation de ce concerto de Aranjuez me remue jusqu’aux tréfonds. Elle y exprime si bien la tristesse, la mélancolie, le sentiment de perte que l’on ressent envers notre pays, si beau et tellement détruit par sa classe dirigeante… »

Habbaytak bil sayf /Salma Bouez

Salma Bouez connaît bien le répertoire de Feyrouz. Capture d’écran Instagram

 

Elle vit à Genève où elle est résidente anesthésiste aux hôpitaux universitaires de la ville. Mais Salma Bouez qui a étudié la médecine à la faculté de médecine de l’Université libanaise a une botte secrète, une passion qui l’anime. Sa voix chaude et puissante l’amène sur les pas du Conservatoire national libanais de musique. Salma Bouez ne craint pas de rendre hommage aux voix des divas : Dalida mais surtout Feyrouz dont elle connaît bien le répertoire. À Genève, elle chante Habbaytak bil sayf, Habbaytak bil chiti a cappella. Une interprétation qui donne chaud au cœur.

 

Retrouvez l’article sur le site de l’Orient le jour

Le monde arabe existe-t-il (encore) ?

Le monde arabe existe-t-il (encore) ?
Auteur du Texte : Collectif

De quoi le monde arabe est-il le nom ? La collection « Araborama », créée par l’Institut du monde arabe et le Seuil, rassemble journalistes, intellectuels, écrivains, artistes et illustrateurs pour explorer ses réalités présentes, sa pluralité et son histoire.

« D’où vient que le mot « arabe » sonne désuet ou étrangement déplacé ? Peut-on (encore) dire de quelqu’un qu’il est un Arabe ? Comme catégorisation d’un peuple, ce mot a été chargé d’antonymes, d’usages essentialistes et, bien sûr, racistes. Arabe, c’est un terme qui en français ne voyage pas seul. Vous me direz : Aucun mot ne voyage seul. Pourtant, si on pense aux expressions françaises qui contiennent le mot « arabe », à ses évocations littéraires, à ses résonances dans l’actualité, il devient difficile d’user de ce terme innocemment, de se l’approprier.
Quant au monde arabe, notre conscience – bienvenue – de la complexité des espaces et de leurs histoires différenciées nous enjoint à le mettre au pluriel. Aujourd’hui, il y a des mondes arabes, que l’on peut séparer et caractériser, et que parfois tout sépare. Mais le monde arabe, au singulier, ne serait plus qu’une fiction que l’on laisserait à quelques nostalgiques.
Nous avons souhaité explorer ici l’ensemble de ses transformations, de ses identifications changeantes, sous différents angles et au travers d’écritures et de formes variées. Le tableau qui en résulte est foisonnant et coloré. Il n’offre pas de réponses définitives, seulement des jalons pour la suite. »

Extraits de l’introduction de Leyla Dakhli.

Ont contribué à cet ouvrage : Mariam Aboelezz, Jean-Luc Allouche, Fanny Arlandis, Christophe Ayad, Nabil Ayouch, Bertrand Badie, Orit Bashkin, Denis Bauchard, Hamit Bozarslan, Alexandra Buccianti, Guy Burak, Jaqueline Chabbi, Leyla Dakhli, Kamel Daoud, Nicolas Dot-Pouillard, Brahim El Mazned, Chirine El Messiri, Abaher El Sakka, Dorothée Engel, Alain Frachon, Vincent Geisser, Mathieu Guidere, Joumana Haddad, Nagham Nawzat Hasan, Coline Houssais, Boris James, Henry Laurens, Farouk Mardam-Bey, Issa Makhlouf, Nabil Mouline, Philippe Petriat, François Pouillon, Nasser Rabbat, Loïc Rivault, Arafat Sadallah, Victor Salama, Elias Sanbar, Alexandra Schwarzbrod, Leïla Vignal, Tassadit Yacine, Nada Yafi, Ahmed Youssef

Avec les illustrations de Zeina Abirached, Rami Afifi, Duaa Alaamer, Sarah Al Abdali, Amal Al Ajmi, Sultan Al Ramahi, Ahmed Al Refaie, Abid Ayoub, Nassim Azarzar, Doa Bugis, Rama Duwaji, Naji El Mir, Roeqiya Fris, Zainab Fasiki, Nouri Flayhan, Tulip Hazbar, Ghani Hidouche, Rawand Issa, Jamaa Al-Yad Collective, Kuki Jijo, Mazen Kerbaj, L’homme Jaune, Ibticem Larbi, Raphaelle Macaron, Yasmin Maksousa, Zahra Marwan, Aya Mobaydeen, Shahad Nazer, Karl reMarks, William Sakhnini, Adnan Samman, Alaa Satir, Othman Selmi, Rexchouk, Yasmina Yasser.

 

La collection « Araborama » accueille ici chercheurs, journalistes, artistes, écrivains, intellectuels, linguistes, dessinateurs… qui racontent et rendent compte des changements en cours dans l’espace arabe contemporain. Toutes les contributions partagent une passion contagieuse des deux rives de la Méditerranée et tentent de dessiner les contours poreux d’un monde qui ne saurait s’écrire au singulier. La démarche a notamment pour intérêt d’offrir aux néophytes comme au « grand public cultivé » un ensemble de connaissances pluridisciplinaires, grâce à une grande variété de sujets rarement abordés dans les médias. Loin de se cantonner à une actualité dramatique, les auteurs (Bertrand Badie, Nabil Mouline, Henry Laurens, Leyla Dakhli…) suggèrent une nouvelle cartographie émotionnelle. Mais c’est aussi un monde très fragmenté, déchiré par la violence, de la Syrie au Yémen, de la Libye à l’Irak qui est évoqué : un monde, selon Hamit Bozarslan, « où la possibilité de construire une mémoire a disparu ».

Tigrane Yegavian (Le Monde Diplomatique)

CHF  43.-

 

 

Jean-Baptiste Brenet: «La pensée s’écrit aussi en arabe»

Jean-Baptiste Brenet signe une adaptation de «Vivant fils d’Eveillé», un conte philosophique du penseur andalou du XIIe siècle Ibn Tufayl. Le chef-d’œuvre subjuguera l’Europe lettrée puis sera oublié. Cette remarquable réécriture remet en lumière une poésie et une pensée, à la croisée des mondes

 

 

Lisbeth Koutchoumoff Arman

Publié dimanche 1 mars 2020 à 12:41

 

 

Si l’Europe n’a retenu que le Robinson de Daniel Defoe, le mythe de l’homme qui grandit seul sur une île est bien plus ancien et a connu de nombreuses versions. L’une d’elles est un conte philosophique, Vivant fils d’Eveillé, chef-d’œuvre de poésie et de réflexion métaphysique, écrit au XIIe siècle par le penseur andalou Ibn Tufayl. Il faudra attendre la fin du XVIIe siècle pour que le récit soit traduit en latin, par un Anglais. L’Europe lettrée fête alors le texte sous le titre Le Philosophe autodidacte. Locke, Leibniz et Spinoza le connaissent. Plus tard, Daniel Defoe l’a nécessairement lu. Puis, le conte d’Ibn Tufayl retombe largement dans l’oubli.

Professeur de philosophie arabe à Paris 1, auteur de plusieurs livres sur Averroès notamment, Jean-Baptiste Brenet signe aujourd’hui une remarquable adaptation de Vivant fils d’Eveillé qu’il intitule Robinson de Guadix. Resserrée et restructurée sous la forme d’un monologue, la fable – sa beauté littéraire, le maillage serré de ses influences philosophiques – revient ainsi sous une lumière nouvelle. Jean-Baptiste Brenet a entamé le 28 février un semestre d’enseignement de philosophie arabe à l’Université de Lausanne.

Lire aussi: Le maître livre d’Averroès, Le philosophe côté cour, côté jardin enfin publié en français

Un homme donc grandit seul sur une île de l’Inde, sous l’équateur. Il est né de «génération spontanée», sans père ni mère. A moins qu’une princesse ne se soit débarrassée d’un enfant caché… Quoi qu’il en soit, Hayy (Vivant en arabe) est élevé par une biche, au milieu des animaux. Par sa seule intelligence, sans langage, sans livres, sans maître, sans religion, il questionne tout ce qui l’entoure. Année après année, il progresse dans la connaissance jusqu’à atteindre le sommet de la métaphysique, la vérité absolue. Survient un autre homme, Absal, venu d’une île proche où la nouvelle foi s’est implantée (l’islam n’est pas nommé). Absal devient le disciple de Hayy et le conduit sur l’autre île pour qu’il y instruise ses amis. L’enseignement de Hayy ne récoltera qu’incompréhension et rejet. Hayy retourne alors sur son île avec Absal, «pour adorer Dieu jusqu’au certain».

Le Temps: Par quels chemins êtes-vous arrivé à la philosophie arabe?

Jean-Baptiste Brenet: Pour devenir professeur, au début des années 1990, j’avais commencé à étudier Thomas d’Aquin, la scolastique latine, et je sentais bien que la pensée arabe était là, en creux, et qu’il fallait aller y voir pour mieux comprendre. Au même moment, je commençais à travailler avec Alain de Libera, qui traduisait alors Averroès, et qui avait écrit des pages formidables sur le besoin de repenser l’histoire de la philosophie en ne se centrant plus, pour l’époque moderne, sur l’Europe et le latin. C’était neuf, vivant, et fort peu connu. C’est de lui que l’impulsion décisive est venue.

Vous vous êtes spécialisé dans la philosophie de l’Andalousie musulmane. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette période?

Il y a quelque chose de familial, peut-être. Ma grand-mère, à qui je dois tant, a grandi à Cordoue… Cela étant, l’Andalousie musulmane est un carrefour extraordinaire; les religions, les textes, les sciences s’y croisent. C’est un lieu de passage crucial dans l’histoire de ce qu’on appelle le «transfert des études» et j’y vois un chaînon indispensable pour lier pensée grecque et pensée latine. Ce qui m’intéresse, ce sont les phénomènes d’héritage des concepts, leurs traductions et leur relance dans d’autres aires géographiques et culturelles. La rationalité scientifique s’est écrite aussi en langue arabe, en terre d’islam. Nous sommes tous des héritiers, pour penser le pouvoir, le rapport à la religion, la félicité, l’anthropologie, l’usage du corps, etc., de ce qui s’y est discuté.

Pourquoi adapter ce conte philosophique aujourd’hui?

Le texte est une énigme et il demande qu’on se l’approprie, qu’on le reformule, il appelle sa propre relance. Sa poésie l’autorise, je crois. Et de manière plus générale, tout ce qui permet d’inscrire la pensée arabe dans le jeu de la rationalité commune, dans le débat des idées, est bienvenu et nécessaire, pour des raisons intellectuelles et humaines évidentes.

La philosophie arabe reste une «terra incognita»?

Largement. L’enseignement de la philosophie fait trop souvent un bond de plusieurs siècles en écartant la pensée du Moyen Age, cet âge d’or de l’islam. On passe d’Aristote, Platon, Plotin à… Montaigne. Au programme du baccalauréat français, qui peut-on choisir comme philosophes arabes? Un seul, Averroès. Dans une classe de philosophie, qui peut citer trois philosophes ou trois grands textes arabes? Qui peut faire dialoguer Kant, Descartes, Leibniz avec ces penseurs, Al-Kindî, Al-Fârâbî, Avicenne, d’un aussi grand génie? La pensée n’est pas que grecque ou latine, ce devrait être évident. Les rayonnages de nos bibliothèques devraient accueillir les chefs-d’œuvre des penseurs arabes au même titre que la Critique de la raison pure. Et pas seulement la philosophie au sens strict, d’ailleurs. A côté des textes de saint Augustin, il faudrait accueillir des textes de théologie musulmane, qui n’ont pas moins contribué à l’histoire de la rationalité, à la pensée mondiale. Cela vaut également pour les pensées chinoise ou indienne, du reste.

Qui était Ibn Tufayl?

Il est né à Guadix, au nord-est de Grenade, vers 1116. C’est un fils de famille qui a reçu une bonne éducation. Il se dit Arabe. Un temps médecin à Grenade, on ne trouve sa trace qu’en 1147 lorsqu’il accompagne un ami à Marrakech auprès du prince almohade de l’époque. Devenu secrétaire d’un administrateur à Tanger, il est ensuite nommé médecin personnel du prince Abou Ya’coub Youssouf à qui il présente Averroès qui pourra ainsi se lancer pleinement dans son travail de commentateur d’Aristote. A sa mort, en 1185, Ibn Tufayl aura droit à des funérailles officielles.

A-t-il été le mentor d’Averroès?

Il est son aîné et son promoteur, en un sens. Mais pas son maître. J’aimerais pouvoir remonter dans le temps pour voir quelles furent leurs relations, car ils ne défendent pas les mêmes doctrines… Sur la correspondance entre la philosophie et la religion (l’islam, en l’occurrence), par exemple, ils sont proches et soutiennent l’idée que la seconde est la version symbolique de la première. Mais ils divergent quand il est question de la place du philosophe dans la cité et son rapport au pouvoir. Pour Averroès, le philosophe ne peut exister que dans une société bien organisée, c’est un animal politique; pour Ibn Tufayl, le penseur ne s’accomplira que seul, sur son île, désespérant d’une partie de l’humanité.

La quasi-totalité de l’œuvre d’Ibn Tufayl a malgré tout disparu…

Oui, il ne nous reste que ce conte, Vivant fils d’Eveillé, et deux poèmes, alors qu’il semble avoir beaucoup écrit. Les grands philosophes arabes qui nous sont parvenus sont d’abord ceux qui ont été traduits en latin et que les scolastiques, Thomas d’Aquin, Duns Scot et les autres, ont lus et fait perdurer jusqu’à Descartes. De façon curieuse, l’œuvre d’Ibn Tufayl n’a pas suivi ce chemin.

Comment «Vivant fils d’éveillé» a-t-il été sauvé de l’oubli?

On le doit à un Anglais du XVIIe siècle, Edward Pococke, éminent orientaliste, premier professeur d’arabe à Oxford. Dans les années 1630-1640, au cours d’un voyage en Syrie, il exhume un manuscrit du texte d’Ibn Tufayl et le rapporte en Angleterre. Il chargera son fils de l’éditer et de le traduire en latin. Lui-même va rédiger une préface puis assurer la diffusion du livre en faisant jouer sa connaissance du milieu intellectuel de l’époque. Il y avait eu des traductions en hébreu et de l’hébreu au latin aux XIVe et XVe siècles, mais leur écho avait été très limité. La traduction bilingue arabe-latin de Pococke fils en 1671 va tout changer.

Comment l’Europe des lettres reçoit-elle le texte?

Le livre est un best-seller, l’impact est considérable. Un an à peine après la traduction en latin, le texte est traduit en néerlandais par un certain SDB, c’est-à-dire sans doute, à l’envers, Baruch de Spinoza. Spinoza n’a pas traduit lui-même, mais le texte fut jugé suffisamment important pour que l’un de ses amis, Bouwmeester, le fasse. Nous sommes en 1672, Spinoza est encore en train d’élaborer L’Ethique et il est très stimulant d’imaginer qu’il avait Vivant fils d’Eveillé sous les yeux.

Pourquoi?

Les deux philosophies ne se confondent pas, et certains points devaient même heurter Spinoza pour qui «l’homme est un Dieu pour l’homme», qui fustige les mélancoliques louant la vie sauvage et rustique, mésestimant les hommes et admirant les bêtes. Mais d’autres aspects les rapprochent, comme l’idée que toutes les choses, en un sens, soient une, qu’il n’y ait à proprement parler qu’un seul être dont toutes les réalités ne seraient que des manifestations. Entre la «substance» unique de Spinoza et cette conception de l’être, les échos sont forts. Et l’on pourrait en dire autant, dans d’autres domaines, avec Leibniz et Locke.

Comment résumeriez-vous la pensée d’Ibn Tufayl?

Sa philosophie est un syncrétisme. Une première composante est le néoplatonisme d’Avicenne qui présente l’univers comme émané d’un premier principe et défend une conception spiritualiste de l’homme. Deuxième source importante, le théologien Al-Ghazali, personnage ambigu, qui à la fois attaque les philosophes, les taxe d’infidélité, et conteste la soumission à l’autorité, l’obéissance passive, pour prôner un rapport actif au savoir et à la foi. Il fut soufi, par ailleurs. Ibn Tufayl va essayer d’articuler la pensée rationnelle d’Avicenne à celle d’Al-Ghazali.

Etait-il soufi lui-même?

Oui et le soufisme irrigue son texte de part en part. C’est la troisième composante de sa théorie. Sa force est de ne pas faire du soufisme une alternative à la philosophie. Pour lui, le soufisme est le couronnement de la philosophie. La philosophie bien comprise possède en son sommet une dimension mystique, c’est-à-dire une expérience directe de l’absolu. Au terme de la spéculation, nous dit-il, il convient de quitter les livres. Il ne s’agit plus seulement de savoir, il faut «voir» ce que l’on sait, en faire l’intuition, le «goûter».

En quoi Ibn Tufayl parle-t-il encore aux lecteurs d’aujourd’hui?

Les grands textes ont de grandes questions. C’est le cas ici, et les problèmes de Vivant fils d’Eveillé sont encore les nôtres. Sans parler des pages magnifiques où pointe une sorte d’écologie avant l’heure – le personnage se soucie de sauvegarder les plantes, de ne pas blesser les animaux, de ne pas ravager les espèces. Ibn Tufayl demande ceci, qui nous touche: que veut dire s’accomplir pour un penseur, et pour un humain de façon générale? Où se joue le bien-être, la félicité? Dans un certain rapport au corps, à l’intellect et au savoir? Cela passe-t-il par la société ou faut-il s’isoler? Et qu’est-ce qui structure cette société? Religion et philosophie se rencontrent-elles? Quel est, enfin, le rapport entre philosophie et littérature? Toutes ces questions sont ramassées dans ce livre que le temps nous laisse.


Roman

Jean-Baptiste Brenet

Robinson de Guadix. Une adaptation de l’épître d’Ibn Tufayl, «Vivant fils d’Eveillé»

Préface de Kamel Daoud

Verdier, 116 p.

Retrouver l’article sur le site du Journal LE TEMPS

L’auteur algérien, Abdelouahab Aissaoui reçoit le Prix international de la fiction arabe

L’ICESCO lance son prix “Bayan” pour l’expression orale en langue arabe

L’Organisation du Monde islamique pour l’Education, les Sciences et la Culture (ICESCO) a annoncé le lancement de son prix « Bayan » pour l’expression orale en langue arabe, parmi les initiatives du centre de l’ICESCO de langue arabe pour les non arabophones, et ce dans le cadre du « Foyer numérique de l’ICESCO ».

Le prix sera attribué à trois lauréats des différentes catégories d’âge des étudiants, à savoir : les enfants, les filles et garçons ainsi que les jeunes, qui recevront respectivement 1000 $US, 1500$US et 2000 $US, indique l’ICESCO sur son site électronique, ajoutant que ce prix vise à encourager la créativité et la production en langue arabe chez les étudiants pendant le confinement, à mettre en valeur le caractère mondial de la langue arabe, à soutenir la continuité du processus d’apprentissage, à assurer la complémentarité entre les aspects éducatif et culturel, et à stimuler le développement personnel des compétences linguistiques à travers l’écriture créative et l’expression orale.

En ce qui concerne le domaine de la compétition, il s’agira d’une expression orale à réaliser par l’étudiant, à travers une courte vidéo basée sur un texte qu’il (elle) aura rédigé en langue arabe classique (poésie, prose/article, ou nouvelle). Les candidatures doivent porter sur les thèmes suivants : l’apprentissage à distance, la famille pendant le confinement, l’hygiène et la santé, la nécessité est mère de l’invention, la solidarité en situation d’urgence, quel monde post-corona, profiter du temps pendant la fermeture, et la communication en temps de distanciation, souligne la même source

Pour être candidat à ce prix, l’étudiant doit d’abord être issu d’un pays non arabe et la langue arabe ne devant pas être sa langue native, précise la même source, notant que la candidature s’effectue par le biais de l’établissement éducatif où l’étudiant poursuit ses études.

L’établissement éducatif ne soumet qu’une seule œuvre distinguée dans chaque catégorie et les candidatures soumises par les Etats membres doivent être envoyées à travers les commissions nationales et parties compétentes et aussi la vidéo ne doit pas dépasser 3 minutes pour la catégorie des enfants, 4 minutes pour la catégorie des garçons et filles, et 5 minutes pour la catégorie des jeunes.

Les candidatures doivent être envoyées à l’ICESCO avant le 15 juin 2020 à l’adresse électronique: bayanaward@icesco.org.