Jean-Baptiste Brenet: «La pensée s’écrit aussi en arabe»

Jean-Baptiste Brenet signe une adaptation de «Vivant fils d’Eveillé», un conte philosophique du penseur andalou du XIIe siècle Ibn Tufayl. Le chef-d’œuvre subjuguera l’Europe lettrée puis sera oublié. Cette remarquable réécriture remet en lumière une poésie et une pensée, à la croisée des mondes

 

 

Lisbeth Koutchoumoff Arman

Publié dimanche 1 mars 2020 à 12:41

 

 

Si l’Europe n’a retenu que le Robinson de Daniel Defoe, le mythe de l’homme qui grandit seul sur une île est bien plus ancien et a connu de nombreuses versions. L’une d’elles est un conte philosophique, Vivant fils d’Eveillé, chef-d’œuvre de poésie et de réflexion métaphysique, écrit au XIIe siècle par le penseur andalou Ibn Tufayl. Il faudra attendre la fin du XVIIe siècle pour que le récit soit traduit en latin, par un Anglais. L’Europe lettrée fête alors le texte sous le titre Le Philosophe autodidacte. Locke, Leibniz et Spinoza le connaissent. Plus tard, Daniel Defoe l’a nécessairement lu. Puis, le conte d’Ibn Tufayl retombe largement dans l’oubli.

Professeur de philosophie arabe à Paris 1, auteur de plusieurs livres sur Averroès notamment, Jean-Baptiste Brenet signe aujourd’hui une remarquable adaptation de Vivant fils d’Eveillé qu’il intitule Robinson de Guadix. Resserrée et restructurée sous la forme d’un monologue, la fable – sa beauté littéraire, le maillage serré de ses influences philosophiques – revient ainsi sous une lumière nouvelle. Jean-Baptiste Brenet a entamé le 28 février un semestre d’enseignement de philosophie arabe à l’Université de Lausanne.

Lire aussi: Le maître livre d’Averroès, Le philosophe côté cour, côté jardin enfin publié en français

Un homme donc grandit seul sur une île de l’Inde, sous l’équateur. Il est né de «génération spontanée», sans père ni mère. A moins qu’une princesse ne se soit débarrassée d’un enfant caché… Quoi qu’il en soit, Hayy (Vivant en arabe) est élevé par une biche, au milieu des animaux. Par sa seule intelligence, sans langage, sans livres, sans maître, sans religion, il questionne tout ce qui l’entoure. Année après année, il progresse dans la connaissance jusqu’à atteindre le sommet de la métaphysique, la vérité absolue. Survient un autre homme, Absal, venu d’une île proche où la nouvelle foi s’est implantée (l’islam n’est pas nommé). Absal devient le disciple de Hayy et le conduit sur l’autre île pour qu’il y instruise ses amis. L’enseignement de Hayy ne récoltera qu’incompréhension et rejet. Hayy retourne alors sur son île avec Absal, «pour adorer Dieu jusqu’au certain».

Le Temps: Par quels chemins êtes-vous arrivé à la philosophie arabe?

Jean-Baptiste Brenet: Pour devenir professeur, au début des années 1990, j’avais commencé à étudier Thomas d’Aquin, la scolastique latine, et je sentais bien que la pensée arabe était là, en creux, et qu’il fallait aller y voir pour mieux comprendre. Au même moment, je commençais à travailler avec Alain de Libera, qui traduisait alors Averroès, et qui avait écrit des pages formidables sur le besoin de repenser l’histoire de la philosophie en ne se centrant plus, pour l’époque moderne, sur l’Europe et le latin. C’était neuf, vivant, et fort peu connu. C’est de lui que l’impulsion décisive est venue.

Vous vous êtes spécialisé dans la philosophie de l’Andalousie musulmane. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette période?

Il y a quelque chose de familial, peut-être. Ma grand-mère, à qui je dois tant, a grandi à Cordoue… Cela étant, l’Andalousie musulmane est un carrefour extraordinaire; les religions, les textes, les sciences s’y croisent. C’est un lieu de passage crucial dans l’histoire de ce qu’on appelle le «transfert des études» et j’y vois un chaînon indispensable pour lier pensée grecque et pensée latine. Ce qui m’intéresse, ce sont les phénomènes d’héritage des concepts, leurs traductions et leur relance dans d’autres aires géographiques et culturelles. La rationalité scientifique s’est écrite aussi en langue arabe, en terre d’islam. Nous sommes tous des héritiers, pour penser le pouvoir, le rapport à la religion, la félicité, l’anthropologie, l’usage du corps, etc., de ce qui s’y est discuté.

Pourquoi adapter ce conte philosophique aujourd’hui?

Le texte est une énigme et il demande qu’on se l’approprie, qu’on le reformule, il appelle sa propre relance. Sa poésie l’autorise, je crois. Et de manière plus générale, tout ce qui permet d’inscrire la pensée arabe dans le jeu de la rationalité commune, dans le débat des idées, est bienvenu et nécessaire, pour des raisons intellectuelles et humaines évidentes.

La philosophie arabe reste une «terra incognita»?

Largement. L’enseignement de la philosophie fait trop souvent un bond de plusieurs siècles en écartant la pensée du Moyen Age, cet âge d’or de l’islam. On passe d’Aristote, Platon, Plotin à… Montaigne. Au programme du baccalauréat français, qui peut-on choisir comme philosophes arabes? Un seul, Averroès. Dans une classe de philosophie, qui peut citer trois philosophes ou trois grands textes arabes? Qui peut faire dialoguer Kant, Descartes, Leibniz avec ces penseurs, Al-Kindî, Al-Fârâbî, Avicenne, d’un aussi grand génie? La pensée n’est pas que grecque ou latine, ce devrait être évident. Les rayonnages de nos bibliothèques devraient accueillir les chefs-d’œuvre des penseurs arabes au même titre que la Critique de la raison pure. Et pas seulement la philosophie au sens strict, d’ailleurs. A côté des textes de saint Augustin, il faudrait accueillir des textes de théologie musulmane, qui n’ont pas moins contribué à l’histoire de la rationalité, à la pensée mondiale. Cela vaut également pour les pensées chinoise ou indienne, du reste.

Qui était Ibn Tufayl?

Il est né à Guadix, au nord-est de Grenade, vers 1116. C’est un fils de famille qui a reçu une bonne éducation. Il se dit Arabe. Un temps médecin à Grenade, on ne trouve sa trace qu’en 1147 lorsqu’il accompagne un ami à Marrakech auprès du prince almohade de l’époque. Devenu secrétaire d’un administrateur à Tanger, il est ensuite nommé médecin personnel du prince Abou Ya’coub Youssouf à qui il présente Averroès qui pourra ainsi se lancer pleinement dans son travail de commentateur d’Aristote. A sa mort, en 1185, Ibn Tufayl aura droit à des funérailles officielles.

A-t-il été le mentor d’Averroès?

Il est son aîné et son promoteur, en un sens. Mais pas son maître. J’aimerais pouvoir remonter dans le temps pour voir quelles furent leurs relations, car ils ne défendent pas les mêmes doctrines… Sur la correspondance entre la philosophie et la religion (l’islam, en l’occurrence), par exemple, ils sont proches et soutiennent l’idée que la seconde est la version symbolique de la première. Mais ils divergent quand il est question de la place du philosophe dans la cité et son rapport au pouvoir. Pour Averroès, le philosophe ne peut exister que dans une société bien organisée, c’est un animal politique; pour Ibn Tufayl, le penseur ne s’accomplira que seul, sur son île, désespérant d’une partie de l’humanité.

La quasi-totalité de l’œuvre d’Ibn Tufayl a malgré tout disparu…

Oui, il ne nous reste que ce conte, Vivant fils d’Eveillé, et deux poèmes, alors qu’il semble avoir beaucoup écrit. Les grands philosophes arabes qui nous sont parvenus sont d’abord ceux qui ont été traduits en latin et que les scolastiques, Thomas d’Aquin, Duns Scot et les autres, ont lus et fait perdurer jusqu’à Descartes. De façon curieuse, l’œuvre d’Ibn Tufayl n’a pas suivi ce chemin.

Comment «Vivant fils d’éveillé» a-t-il été sauvé de l’oubli?

On le doit à un Anglais du XVIIe siècle, Edward Pococke, éminent orientaliste, premier professeur d’arabe à Oxford. Dans les années 1630-1640, au cours d’un voyage en Syrie, il exhume un manuscrit du texte d’Ibn Tufayl et le rapporte en Angleterre. Il chargera son fils de l’éditer et de le traduire en latin. Lui-même va rédiger une préface puis assurer la diffusion du livre en faisant jouer sa connaissance du milieu intellectuel de l’époque. Il y avait eu des traductions en hébreu et de l’hébreu au latin aux XIVe et XVe siècles, mais leur écho avait été très limité. La traduction bilingue arabe-latin de Pococke fils en 1671 va tout changer.

Comment l’Europe des lettres reçoit-elle le texte?

Le livre est un best-seller, l’impact est considérable. Un an à peine après la traduction en latin, le texte est traduit en néerlandais par un certain SDB, c’est-à-dire sans doute, à l’envers, Baruch de Spinoza. Spinoza n’a pas traduit lui-même, mais le texte fut jugé suffisamment important pour que l’un de ses amis, Bouwmeester, le fasse. Nous sommes en 1672, Spinoza est encore en train d’élaborer L’Ethique et il est très stimulant d’imaginer qu’il avait Vivant fils d’Eveillé sous les yeux.

Pourquoi?

Les deux philosophies ne se confondent pas, et certains points devaient même heurter Spinoza pour qui «l’homme est un Dieu pour l’homme», qui fustige les mélancoliques louant la vie sauvage et rustique, mésestimant les hommes et admirant les bêtes. Mais d’autres aspects les rapprochent, comme l’idée que toutes les choses, en un sens, soient une, qu’il n’y ait à proprement parler qu’un seul être dont toutes les réalités ne seraient que des manifestations. Entre la «substance» unique de Spinoza et cette conception de l’être, les échos sont forts. Et l’on pourrait en dire autant, dans d’autres domaines, avec Leibniz et Locke.

Comment résumeriez-vous la pensée d’Ibn Tufayl?

Sa philosophie est un syncrétisme. Une première composante est le néoplatonisme d’Avicenne qui présente l’univers comme émané d’un premier principe et défend une conception spiritualiste de l’homme. Deuxième source importante, le théologien Al-Ghazali, personnage ambigu, qui à la fois attaque les philosophes, les taxe d’infidélité, et conteste la soumission à l’autorité, l’obéissance passive, pour prôner un rapport actif au savoir et à la foi. Il fut soufi, par ailleurs. Ibn Tufayl va essayer d’articuler la pensée rationnelle d’Avicenne à celle d’Al-Ghazali.

Etait-il soufi lui-même?

Oui et le soufisme irrigue son texte de part en part. C’est la troisième composante de sa théorie. Sa force est de ne pas faire du soufisme une alternative à la philosophie. Pour lui, le soufisme est le couronnement de la philosophie. La philosophie bien comprise possède en son sommet une dimension mystique, c’est-à-dire une expérience directe de l’absolu. Au terme de la spéculation, nous dit-il, il convient de quitter les livres. Il ne s’agit plus seulement de savoir, il faut «voir» ce que l’on sait, en faire l’intuition, le «goûter».

En quoi Ibn Tufayl parle-t-il encore aux lecteurs d’aujourd’hui?

Les grands textes ont de grandes questions. C’est le cas ici, et les problèmes de Vivant fils d’Eveillé sont encore les nôtres. Sans parler des pages magnifiques où pointe une sorte d’écologie avant l’heure – le personnage se soucie de sauvegarder les plantes, de ne pas blesser les animaux, de ne pas ravager les espèces. Ibn Tufayl demande ceci, qui nous touche: que veut dire s’accomplir pour un penseur, et pour un humain de façon générale? Où se joue le bien-être, la félicité? Dans un certain rapport au corps, à l’intellect et au savoir? Cela passe-t-il par la société ou faut-il s’isoler? Et qu’est-ce qui structure cette société? Religion et philosophie se rencontrent-elles? Quel est, enfin, le rapport entre philosophie et littérature? Toutes ces questions sont ramassées dans ce livre que le temps nous laisse.


Roman

Jean-Baptiste Brenet

Robinson de Guadix. Une adaptation de l’épître d’Ibn Tufayl, «Vivant fils d’Eveillé»

Préface de Kamel Daoud

Verdier, 116 p.

Retrouver l’article sur le site du Journal LE TEMPS

L’auteur algérien, Abdelouahab Aissaoui reçoit le Prix international de la fiction arabe

L’ICESCO lance son prix “Bayan” pour l’expression orale en langue arabe

L’Organisation du Monde islamique pour l’Education, les Sciences et la Culture (ICESCO) a annoncé le lancement de son prix « Bayan » pour l’expression orale en langue arabe, parmi les initiatives du centre de l’ICESCO de langue arabe pour les non arabophones, et ce dans le cadre du « Foyer numérique de l’ICESCO ».

Le prix sera attribué à trois lauréats des différentes catégories d’âge des étudiants, à savoir : les enfants, les filles et garçons ainsi que les jeunes, qui recevront respectivement 1000 $US, 1500$US et 2000 $US, indique l’ICESCO sur son site électronique, ajoutant que ce prix vise à encourager la créativité et la production en langue arabe chez les étudiants pendant le confinement, à mettre en valeur le caractère mondial de la langue arabe, à soutenir la continuité du processus d’apprentissage, à assurer la complémentarité entre les aspects éducatif et culturel, et à stimuler le développement personnel des compétences linguistiques à travers l’écriture créative et l’expression orale.

En ce qui concerne le domaine de la compétition, il s’agira d’une expression orale à réaliser par l’étudiant, à travers une courte vidéo basée sur un texte qu’il (elle) aura rédigé en langue arabe classique (poésie, prose/article, ou nouvelle). Les candidatures doivent porter sur les thèmes suivants : l’apprentissage à distance, la famille pendant le confinement, l’hygiène et la santé, la nécessité est mère de l’invention, la solidarité en situation d’urgence, quel monde post-corona, profiter du temps pendant la fermeture, et la communication en temps de distanciation, souligne la même source

Pour être candidat à ce prix, l’étudiant doit d’abord être issu d’un pays non arabe et la langue arabe ne devant pas être sa langue native, précise la même source, notant que la candidature s’effectue par le biais de l’établissement éducatif où l’étudiant poursuit ses études.

L’établissement éducatif ne soumet qu’une seule œuvre distinguée dans chaque catégorie et les candidatures soumises par les Etats membres doivent être envoyées à travers les commissions nationales et parties compétentes et aussi la vidéo ne doit pas dépasser 3 minutes pour la catégorie des enfants, 4 minutes pour la catégorie des garçons et filles, et 5 minutes pour la catégorie des jeunes.

Les candidatures doivent être envoyées à l’ICESCO avant le 15 juin 2020 à l’adresse électronique: bayanaward@icesco.org.

Ces couples confinés: Etel Adnan et Simone Fattal : Cette pandémie exigerait plusieurs Guernica !

Etel Adnan et Simone Fattal : Cette pandémie exigerait plusieurs Guernica !
Confinées dans leur appartement parisien, les deux artistes multiculturelles, Etel Adan et Simone Fattal, ont accepté de partager leur expérience de cette situation inédite avec transparence, profondeur et humour.

« Le regard de la société ne m’a jamais gênée », affirme Etel Adnan, ici dans un portrait photo réalisé par Simone Fattal.

Pour Simone Fattal, photographiée par Etel Adnan, ce n’est pas le confinement en soi qui est le plus dur, c’est l’inquiétude. Photos DR

Par Propos recueillis par Josephine HOBEIKA, le 01 mai 2020 à 00h02

Dans quelle mesure ce confinement a-t-il eu un impact concret sur votre quotidien ?

Etel Adnan  : Il n’y a eu presque pas de modification de mon quotidien. Vu mon âge bien avancé, j’avais du mal à marcher et j’utilisais une chaise roulante. Et cet hiver a été particulièrement froid à Paris. Je ne sortais plus. Mais je recevais beaucoup d’amis, et cela, dernièrement, s’est arrêté. C’est bien plus triste. Et savoir l’ampleur du sinistre fait mal à l’imagination. Je viens de faire un tour dehors, et c’est sinistre. Ça m’a rappelé le tremblement de terre de San Francisco, en 1990, quand tout un quartier de la ville s’était effondré et on se sentait dans un grand cimetière. C’était dur. Maintenant, c’est planétaire. C’est comme si la mort existait en tant que telle, et nous enveloppait. C’est sinistre.

Simone Fattal  : Le confinement a changé toute l’organisation de la vie quotidienne, et dans mon cas aussi, mon travail personnel. Je travaille d’habitude dans mon studio, et je peux difficilement travailler ailleurs; cela dit, les artistes travaillent chez eux, et en période de création, ils ne sortent pas du tout. Donc ce n’est pas le confinement en soi qui est le plus dur, c’est l’inquiétude.

Quelles sont les bonnes et les moins bonnes surprises de ce confinement ?

S.F. : Une impression de vacances, un manque d’obligations. Avoir du temps à soi et en être le maître absolu, pas de date limite pour les projets, pas d’avion à prendre, quelle chance !

E.A. : Les médecins et les soignants ont été généreux, admirables. On ne les remerciera jamais assez. Mais on reprochera toujours aux gouvernements de ce monde, surtout ceux des pays riches, d’avoir réduit les budgets alloués à la santé, plutôt que ceux dédiés à l’armement, par exemple. À Paris, les services d’urgence dans les hôpitaux sont très déficients. Il va falloir tout reprendre en main.

Quel est l’impact de la pandémie sur votre création artistique et sur votre inspiration ?

E.A. : Dans mon cas, peu de choses ont changé. Il m’était déjà plus difficile d’écrire, ou même de lire, que de peindre. Parce que je suppose que la couleur donne de l’énergie et permet le travail, alors que les mots sont plus lourds à porter. En ce moment, je peins autant que possible. Au ralenti, bien sûr.

S.F. : Il est certain qu’on s’inquiète beaucoup, non seulement pour le présent, mais pour le futur. Comment va-t-on s’en sortir ? Les retombées économiques, au niveau mondial, vont se faire cruellement sentir à la rentrée. Car pour l’été, je crois que les gens vont partir en vacances, à moindres frais bien sûr, mais quand même. Les vraies difficultés vont se faire sentir en septembre. On prévoit une grande récession, beaucoup de chômage, cela va être très difficile pour tout le monde.

Ces dernières semaines, je fais des collages ; il m’est impossible de faire de la céramique ici, en appartement, ou même de la peinture. Le moment présent entre toujours dans mes collages, même si c’est indirect. Je leur trouve en effet un air différent de ceux que je faisais récemment.

Quel lien peut-il exister entre une crise de l’ampleur de celle que nous vivons, et la création artistique en général ?

S.F.  : J’ai été interrompue en plein travail. J’avais entrepris des projets en Italie dans des ateliers, ces travaux ont dû être arrêtés, j’espère qu’ils ne seront pas perdus. Dans ce sens, cela me rappelle la guerre civile au Liban, où nous n’arrivions plus à travailler, avec les bombes, les pénuries. Ici aussi on manque de matériel, on manque de repos et on ressent beaucoup d’angoisse et d’incertitude concernant l’avenir, pas seulement le nôtre, mais celui du monde. Il va changer : cette énorme machine à dépenser s’est arrêtée. En ce sens, c’est une bonne chose, mais on aimerait voir la vie reprendre d’une façon mesurée, et dépenser les ressources du monde plus raisonnablement. C’est un vœu.

E.A. : On verra dans les temps qui viennent comment les artistes vont répondre à la pandémie que nous vivons !

Si vous deviez représenter artistiquement la pandémie mondiale que nous vivons, comment feriez-vous ?

E.A.  : Cette pandémie exigerait plusieurs Guernica ! D’ailleurs, l’état du monde était terrible, et les artistes ne semblaient pas s’en soucier suffisamment. Prenez les guerres dans le monde arabe et la destruction des trésors d’architecture par la coalition saoudienne au Yémen, ou la menace du président des États-Unis de détruire les sites culturels de l’Iran. Où sont les artistes qui ont réagi ? Il y a trop d’argent dans le monde de l’art, et rien ne bouge, il n’y a pas de contestation.

S.F.  : Représenter la pandémie, c’est compliqué ; un problème souvent se laisse voir avec le temps et pas sur le moment, ou du moins on le ressent différemment.

Quel impact cette existence confinée a-t-elle sur votre couple ? Avez-vous modifié votre répartition des tâches à la maison ?

E.A.  : Quand on n’a pas d’aide, c’est Simone qui cuisine, et on cuisine libanais autant que possible. Je ne suis pas capable de vraiment aider.

S.F. : Je cuisine souvent, mais des choses simples, sauf hier où j’ai fait des choux farcis. Le jour de Pâques, j’ai préparé un merveilleux gigot, et plus récemment, des souris d’agneau à la damascène, c’est-à-dire à la mélasse de grenade ; parfois ce sont des soupes, des salades, des œufs au plat au sumac, ou une boîte de thon, un délice ! Nous sommes livrées régulièrement en fruits et en légumes, donc on ne manque de rien.

S.F.  : La première chose que j’aurais envie de faire, à part aller en Bretagne, nager et voir la mer, ce serait de reprendre mes projets interrompus, dans les deux ateliers de céramique.

E.A.  : Je n’ai pas beaucoup de projets. Quand ce sera fini, j’aimerais pouvoir aller en Bretagne, respirer mieux, voir l’océan. J’aimerais maintenir dans mes conversations mes soucis pour l’écologie, et pour ce qui se passe au Liban, surtout. Les buts des manifestations au Liban n’ont pas été atteints. Il faut rester vigilants jusqu’à ce que justice soit rendue : les ex-politiciens se pavanent librement, ils n’ont pas été traduits en justice, ils se recyclent en « opposants », ils n’ont même pas honte. Or ce sont des criminels de grande envergure. Par exemple, les responsables de la crise des déchets se promènent en toute impunité et rêvent d’un avenir politique en ce même pays, comme si de rien était, alors que l’immunité collective des Libanais a bien baissé à cause de leurs vols et de leurs détournements de fonds ! On pourrait même dire que la pollution a déjà aidé à créer une épidémie de cancers. Nous, Libanais de tous bords, qu’allons-nous faire ? Commencer par aider notre nouveau gouvernement à agir sur ce plan…

Vous avez évolué toute votre vie dans des contextes pluriculturels, comment avez-vous choisi Paris finalement ?

S.F.  : Nous avons choisi Paris parce que nous y avions un appartement depuis bien longtemps. Paris est finalement un très bon choix. La Californie est belle, et la vie y était très agréable, mais elle est excentrique. La France a le meilleur système de communications, non seulement à l’intérieur de ses frontières, mais pour l’Europe en général. Elle est au cœur de l’Europe. Paris est la plus agréable des grandes villes, et pour les Libanais, elle est comme une mauvaise habitude.

E.A. : Je n’ai pas vraiment choisi Paris. Il y a à peu près sept ou huit ans, j’ai pris l’avion jusqu’à Berlin, et au bout du voyage, j’ai eu de sérieux problèmes de confusion. Le médecin m’a dit que souvent, à partir de 75 ans, des gens pouvaient souffrir des voyages en avion, cela pouvait gêner des mécanismes cérébraux. Il m’a déconseillé de reprendre l’avion. Comme je me trouvais à Paris et que l’appartement était disponible, nous y sommes restées. J’aurais préféré être obligée de rester en Californie, ou au Liban. Bien que Paris ne soit pas à bouder, ou à regretter, la ville reste fabuleuse.

Comment ressentez-vous le regard de la société sur le couple de femmes que vous formez, selon les pays que vous connaissez bien (essentiellement la France, le Liban et les États-Unis) ?

S.F.  : Nous avons eu énormément de chance. Nous n’avons jamais eu de problèmes, et avons été acceptées d’emblée dès le premier jour, au Liban et ailleurs, probablement parce que nous n’avons jamais eu l’ombre d’une indécision à cet égard. Nous avons commencé à vivre ensemble, et les gens l’ont accepté ; ce qu’ils en ont pensé par devers eux, nous ne l’avons jamais su. Bizarrement, on me demande souvent, aujourd’hui, comment j’ai fait pour vivre aussi ouvertement avec une femme. À l’époque, on ne m’a pas posé la question.

E.A. : Le regard de la société ne m’a jamais gênée. Être considérée comme « artiste » a dû beaucoup aider. C’est surtout aux États-Unis, un pays violent dans ses réactions, que j’ai vu des gens souffrir le plus d’une homophobie presque généralisée, qui a souvent poussé ses victimes au suicide. En France, on est en pays civilisé, ouvert, on s’attend presque à ce que les artistes aient un comportement considéré comme excentrique. Le Liban a une vieille sagesse qui, dans la pratique, le rend permissif. Je me souviens encore des visites que faisait ma mère à une amie à elle dont le fils, « le chapelier Georges », était souvent fardé, et amoureux du coiffeur Antoine. Et ces dames étaient pleines d’attendrissement pour le jeune couple ! Au pire, on les trouvait ridicules.

 

Calligraphie arabe: Une candidature arabe commune auprès de l’UNESCO

La candidature arabe commune en vue de l’inscription des arts de la calligraphie arabe sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, devra être déposée avant le 31 mars 2020, auprès de l’organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), a fait savoir l’ALESCO sur son site.

En prévision de cette démarche qui concerne 16 pays, une réunion du comité arabe de rédaction de la copie finale de ce dossier, a eu lieu, au cours de cette semaine, dans la capitale saoudienne Riyad.

C’est la Tunisienne Hayet Guermazi, directrice du département de la culture à l’Organisation arabe pour l’Education, la Culture et les Sciences (ALESCO), qui assure la coordination de cette initiative.

Des réunions préparatoires de coordination se tiennent entre les experts des 16 pays concernés à savoir l’Algérie, l’Arabie Saoudite, le Bahreïn, l’Egypte, les Emirats arabes-unis, l’Irak, la Jordanie, le Koweït, le Liban, le Maroc, la Mauritanie, le sultanat d’Oman, la Palestine, le Soudan, la Tunisie et le Yémen.

Le dossier de candidature pour l’inscription de la calligraphie arabe sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité est une initiative de l’Arabie Saoudite. Un atelier sur les arts de la calligraphie arabe avait eu lieu du 2 au 6 février dernier, à Riyad, au profit des experts des divers pays concernés.

Les pays arabes souhaitent inscrire ce patrimoine immatériel commun au patrimoine de l’humanité, caractéristique de l’identité arabe commune, à l’image de plusieurs autres formes d’arts de calligraphie qui figurent sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.

Il s’agit de la calligraphie chinoise et la calligraphie mongole, inscrites respectivement en 2009 et 2013. L’écriture arménienne et ses expressions culturelles ont fait également, leur entrée sur la prestigieuse liste de l’Unesco, en 2019.

Auparavant, une candidature arabe commune du dossier du palmier dattier avait été également présentée auprès de l’organisation onusienne. Cette démarche a abouti en décembre 2019, permettant au palmier de figurer sur la liste représentative du patrimoine immatériel de l’Unesco.

 

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The Perfect Candidate – Un film de Haifaa Al-Mansour

The Perfect Candidate

De la réalisatrice saoudienne Haifaa Al-Mansour

Maryam est médecin dans la clinique d’une petite ville d’Arabie saoudite.
Alors qu’elle veut se rendre à Riyad pour candidater à un poste de chirurgien dans un grand hôpital, elle se voit refuser le droit de prendre l’avion.
Célibataire, il lui faut une autorisation à jour signée de son père, malheureusement absent.
Révoltée par cette interdiction de voyager, elle décide de se présenter aux élections municipales de sa ville.
Mais comment une femme peut-elle faire campagne dans ce pays ?

En salle dans les cinémas de Suisse dès le 8 avril 2020

 

Haifaa al-Mansour est née au sein d’une famille libérale. Son père est poète et consultant juridique. Elle est la huitième d’une famille de douze enfants (cinq garçons, sept filles). Ses parents la laissent partir étudier la littérature comparée à l’université américaine du Caire en Égypte où elle décroche une licence d’art.

Haifaa al-Mansour retourne en Arabie Saoudite et de 2000 à 2008, elle enseigne l’arabe et l’anglais dans une compagnie pétrolière. Affectée au département communication de l’entreprise, elle y découvre la production audiovisuelle et s’en passionne.Elle réalise trois courts-métrages entre 2004 et 2005 : Who?The Bitter Journey, et The Only Way Out.

En 2005, munie d’une caméra DV, elle tourne discrètement avec sa sœur un documentaire, Women Without Shadows (Femmes sans ombre), qui est ensuite sélectionné au festival d’Abou Dabi. Le film crée la polémique car un religieux y affirme devant la caméra que l’islam n’oblige pas les femmes à se voiler.

Installée à Sydney où son mari est en poste, elle obtient un Master en direction cinématographique. Première femme à tourner dans son pays, où le cinéma est proscrit, Haifaa al-Mansour réalise son premier long métrage Wadjda, tourné en 2012 et sorti en 2013. Le tournage se déroulant dans les rues de Riyad, la réalisatrice s’est souvent dissimulée dans un van d’où elle a dirigé le tournage à l’aide d’un talkie-walkie, car il aurait été mal vu de voir une femme diriger une équipe composée d’hommes.

Baghdad in my shadow – Un film de Samir

Nous sommes à Londres, peu avant Noël. Amal, une architecte iraquienne au caractère bien trempé qui a dû fuir son ex-mari, travaille au café Abu Nawas tenu par un activiste kurde et qui est un lieu de rendez-vous prisé par les Iraquiens en exil. Ses amis, le poète Taufiq et l‘informaticien Muhanad, y sont presque chaque jour. Depuis la mort de son frère, Taufiq s’occupe de son neveu Naseer qui tombe de plus en plus sous la coupe du prédicateur islamiste Sheikh Yasin. Le jeune Naseer se radicalise et commence à se révolter contre son oncle qu’il traite d’athée. Muhanad, lui, a récemment quitté Bagdad pour échapper aux menaces qui pèsent sur les homosexuels. Mais même ici, à Londres, et devant ses amis, il n’ose pas s’afficher ouvertement avec son amant. Cette petite communauté se retrouve doublement en danger quand l’ex-mari d’Amal arrive à Londres et que Sheikh Yasin instille en Naseer l’idée de sévir contre les « impies » du café Abu Nawas.

Après son dernier succès, le documentaire «Iraqi Odyssey», Samir revient avec un drame poignant. Le réalisateur montre comment le passé politique, idéologique et culturel est attaché comme une ombre aux protagonistes de son film, même en dehors de leur pays d’origine. Samir touche à trois tabous fondamentaux de la société arabe : l’athéisme, la libération de la femme et l’homosexualité – et ouvre ainsi un dialogue interculturel. Avec ses scènes qui se jouent à Londres et à Bagdad, «Baghdad in my Shadow» a été la première production internationale de cinéma à avoir été tournée dans la capitale irakienne depuis le départ des troupes américaines.

 

 

Revue de presse

«‹Baghdad in my Shadow› secoue les tabous.» Le Temps

«Dans ‹Baghdad in my Shadow›, le réalisateur suisse Samir lie les destins d’Irakiens exilés à Londres dans un thriller palpitant.» Tribune de Genève

«‹Baghdad in my Shadow› est un film à l’atmosphère dense et chargée. Samir a transmuté les histoires dramatiques de ses personnages en une matière poétique.» artechock

«‹Bagdad in my Shadow› est la plus belle déclaration d’amour de Samir à son ancienne patrie..» NZZ

«Des interprètes exceptionnels!» Sonntagszeitung

«Samir pratique une approche à la fois très claire et multifactorielle du thème complexe et sensitif de la vie en exil.» Cineuropa

 

Fiche du film

Réalisation

Samir

Avec

Haytham Abdulrazaq, Zahraa Ghandour, Shervin Alenabi

Genre

Drame

Pays, année, durée

CH / DE / UK 2019, 109′

Classification

14

Format

DCP, Couleur, Flat, Dolby Digital 5.1

Adam – Un film de Maryam Touzani

Dans l’une des petites ruelles de la vieille médina de Casablanca, Abla, veuve, possède une petite boulangerie fine. Ses journées sont bien remplies avec la fabrication et la vente de ses pains et pâtisseries, sans compter sa fille de huit ans, Warda, qui demande aussi sa part d’attention. Un après-midi, Samia, une jeune femme enceinte, frappe à la porte d’Abla. Elle cherche un endroit pour passer la nuit et propose de l’aider à la maison et à la boulangerie. Abla n’est pas intéressée, mais la petite Warda et son grand cœur adoptent Samia immédiatement…

La réalisatrice Maryam Touzani raconte une histoire universelle, sur l’amitié entre deux femmes très différentes, sur la solidarité féminine, la maternité et l’art sensuel de travailler la pâte. Son film est porté par la beauté saisissante de ses images et par le jeu très inspiré des deux interprètes Lubna Azabal et Nisrin Erradi. Présenté en première mondiale au Festival de Cannes, « Adam » est le premier film réalisé par une femme que le Maroc a choisi pour le représenter aux Oscars. Une perle cinématographique, profonde et légère à la fois.

Festival de Cannes 2019
Un Certain Regard

 

https://youtu.be/qmP2E4g7Xx8

 

Revue de presse

« Un bijou de film qui ravira le public. » Variety

« Les deux actrices dans les rôles principaux illuminent ‹Adam› littéralement. » The Hollywood Reporter

« Un film de femmes d’une force et d’une sensibilité admirables. » Movie News

« ‹Adam› raconte l’histoire d’une amitié entre deux femmes. C’est aussi une critique féministe de la société patriarcale et une réflexion sur la maternité. La réalisatrice Maryam Touzani sait garder tout au long un ton léger et sensible – un très beau film. » Cineuropa.org

« Un drame doux-amer porté par la grandiose actrice belgo-marocaine Lubna Azabal. » Art-TV

 

Fiche du film

Réalisation

Maryam Touzani

Avec

Lubna Azabal, Nisrin Erradi

Genre

Drame

Pays, année, durée

FR/MA/BE, 2019, 98′

Classification

12

Format

DCP, Couleur, Flat, Dolby Digital 5.1

Shaima Al Tamimi : « L’impact des femmes arabes dans la culture n’a jamais été aussi grand »

Shaima Al Tamimi est une réalisatrice et photographe yéméno-kenyane installée au Qatar. Son œuvre est inspirée par les défis culturels et sociaux que les Yéménites ont eu à traverser durant les derniers siècles. Dans ses dernières réalisations, elle explore l’impact de la migration sur l’identité et la culture culinaire. En 2019, son projet photographique « As if we never came » a reçu l’appui de la bourse Women Photograph. J’ai commencé à suivre le travail de Shaima Al Tamimi lorsqu’elle a co-réalisé Voices from the Urbanscape, un court documentaire sur le regard nostalgique des habitants de Doha sur leur mode de vie avant la modernisation de leur économie, et sur lequel j’ai écrit pour Le Comptoir en 2017. Présenté en première au Festival du film d’Ajyal au Qatar, le court-métrage a ensuite été projeté dans des festivals de cinéma et des galeries d’art à Sarajevo, Cannes, Berlin et Saint-Pétersbourg. Shaima Al Tamimi est également membre de Everyday Middle East, un compte Instagram suivi par des milliers de personnes qui met en avant la singularité des différentes cultures du monde arabe.

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© Shaima Al Tamimi

Le Comptoir : Appareil photo en main, vous suivez depuis quelques années les mouvements de la communauté de migrants yéménites dans le monde arabe, c’était notamment l’objet de votre dernière exposition, Turn on the light, à Katara. Pensez-vous que le développement d’Internet et des réseaux sociaux ait changé le rapport de la jeune génération de Yéménites à leur pays d’origine ?

Shaima al Tamimi : C’est bien évidemment le cas. Internet et les médias sociaux ont joué un rôle majeur dans la façon dont je reçois l’information et formule mes pensées et sentiments sur tout ce qui se passe. Avoir cet accès au monde à partir de nos appareils portables m’a connectée à de nombreuses personnes et idées, et m’a donc aidée à développer ma manière de m’exprimer. Le peuple du Yémen est connu pour ses voyages et son immigration au fil des siècles. De notre sol d’origine, nous nous sommes dispersés, plantant des racines dans des pays étrangers, ornés de traces d’où nous venions.

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© Shaima Al Tamimi

« Les réseaux nous ont aidés, nous artistes arabes, à atteindre une audience assez importante au-delà du monde arabe. Lors du blocus du Qatar, nous avons pu nous exprimer sur notre attachement à notre liberté. » Ahmad Al Maadeed, artiste qatarien

Le projet As if we never came est d’ailleurs inspiré par le voyage de ma famille et ma lutte personnelle pour comprendre la complexité de qui nous sommes aujourd’hui, en tant que diaspora yéménite. Je suis l’héritière d’une histoire de migration ancestrale, d’un mélange de culture et d’assimilation. Ma mère est une Kenyane de troisième génération d’origine yéménite, et mon père, également d’origine yéménite, a émigré trois fois avant de s’installer aux Émirats arabes unis. Face à la quasi-absence d’un récit qui archive notre histoire, j’ai ressenti le besoin personnel de retracer le voyage de ma propre famille comme une étape pour honorer le voyage de toutes les communautés de la diaspora yéménite, en encourageant d’autres comme moi à s’emparer de notre identité et reprendre la voix que nous avons perdue lors de nos passages en transit.

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© Shaima Al Tamimi

Les débats actuels en Europe suggèrent que le multiculturalisme est un échec. Pourtant, de nombreux jeunes artistes à Doha semblent s’inspirer de leur culture composite. Les histoires que vous avez suivies ces dernières années semblent-elles montrer une relation plus pacifique avec le multiculturalisme ?

Je ne pense pas que ce soit un échec parce que cela suggérerait que nous devrions tous être mis dans la même boîte et c’est bien ce que nous ne sommes pas. Nous avons certes éprouvé certaines difficultés à parvenir à des ajustements avec nos identités hybrides, fruit de notre migration, mais beaucoup d’entre nous se considèrent bénis de pouvoir voir et éprouver des choses auxquelles les autres n’ont pas accès. Beaucoup parlent plus d’une ou deux langues, ce qui offre une grande passerelle vers la compréhension du monde. Nous pouvons choisir de nous identifier à différents référentiels mais nous ne pouvons aspirer à être acceptés par les autres si nous sommes incapables d’accepter les multiples facettes de notre culture.

J’ai moi-même parcouru un long chemin depuis ce voyage d’exploration identitaire, ça a été difficile mais c’est une belle expérience. En tant qu’enfant ayant grandi dans le Golfe, j’avais peu conscience des origines de ma culture composite et de mon identité afro-yéménite. Ce n’est que beaucoup plus tard, après avoir fait des recherches et rencontré des gens d’origine yéménite comme moi, y compris des Indiens-Yéménites, des Indo-Yéménites et des Yéménites britanniques, que j’ai découvert la culture commune qui nous liait, malgré les différents pays et frontières. Nos voyages sont liés par les langues que nous parlons, les tissus que nous portons et les saveurs de notre cuisine, vibrante et riche, malgré une succession de colonisations, de guerres et de constantes migrations.

« Nous assistons à une augmentation du nombre de femmes arabes qui prennent des risques et se plongent dans le domaine de l’art et de la littérature comme jamais auparavant. »

Le Doha Film Institute est devenu l’une des grandes vitrines culturelles du monde arabe, comme en témoigne le Festival du film d’Ajyal 2019. Quel a été l’impact des femmes arabes sur ce succès ?

L’impact ne fait que se renforcer. Je pense que que les femmes ont tendance à diriger avec une approche attentionnée et maternelle. Bien sûr, ce n’est pas toujours le cas, mais nous avons été bénis par des modèles comme Fatma Al Hassan Al Remaihi, qui soutient fortement la communauté artistique de toutes les manières possibles. Nous assistons à une augmentation du nombre de femmes arabes qui prennent des risques et se plongent dans le domaine de l’art et de la littérature comme jamais auparavant. Prenez par exemple Hamida Issa, qui a voyagé aux quatre coins du monde pour produire un documentaire poétique sur l’appartenance et l’auto-exploration dans les dures réalités de la durabilité environnementale. C’est un sujet peu abordé du point de vue introspectif. Le Doha Film Institute a toujours été très favorable à ces efforts et nous sommes reconnaissants de l’appui qu’ils nous ont fourni pour nous réunir et diffuser nos histoires dans le monde. Finalement, femme ou pas, je crois que nous devons tous nous efforcer de vivre nos vérités. C’est formidable de vivre à une époque où les institutions culturelles commencent à prêter attention au rôle de la femme. Cela ne peut que venir d’ici.

© Shaima Al Tamimi

Que ce soit le dernier film d’Elia Suleiman, It Must Be Heaven, ou le film d’animation de Gitanjali Rao, Bombay Rose, les thèmes de l’exil, de l’identité et de l’immigration sont au cœur des réflexions qu’offrent les cinéastes. Que disent ces réalisations sur la capacité des cinéastes « du Sud » à proposer leurs propres histoires quant aux événements qui affectent leur pays d’origine ?

N’est-ce pas comme si l’univers commençait enfin à arriver à un lieu d’expression ? Le succès des histoires gravitant autour des thèmes de l’identité et de l’immigration signifie beaucoup de choses. Le plus important d’entre eux étant que les gens veulent en savoir plus car ils se sentent enfin représentés et reconnus. Après des décennies de blocages, hérités du temps de nos aïeux, nous pouvons enfin nous réconcilier avec nous-mêmes et honorer ce que nous sommes. Je reste toujours sensible à l’intérêt du regard occidental pour mon travail, mon histoire et les sujets que je traite, car nous sommes liés par l’histoire coloniale. Je ne suis toutefois pas obnubilée par la manière avec laquelle il me regarde : j’essaie d’avoir une certaine authenticité, d’être la voix qui résonne dans mon intérieur tout en étant ouverte aux autres, car nous essayons toujours à la fin de nous exprimer de manière collective.

Nos Desserts :

  • Suivez Shaima Al Tamimi sur son compte Instagram
  • La rédaction du Comptoir a sélectionné les films les plus mémorables de cette année 2019
  • Notre article sur les meilleurs films de 2017, dans lequel nous parlions du court-métrage de Shaima Al Tamimi
  • Entretien d’Amin Maalouf analysant les événements marquants de l’histoire du monde arabe
Retrouvez l’article sur

It Must Be Heaven – Un film de Elia Suleiman

Elia Suleiman fuit la Palestine à la recherche d’une nouvelle terre d’accueil, avant de réaliser que son pays d’origine le suit toujours comme une ombre. La promesse d’une vie nouvelle se transforme vite en comédie de l’absurde. Aussi loin qu’il voyage, de Paris à New York, quelque chose lui rappelle sa patrie.
Un conte burlesque explorant l’identité, la nationalité et l’appartenance, dans lequel Elia Suleiman pose une question fondamentale : où peut-on se sentir ” chez soi ” ?

 

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