Une histoire de la migration arabe à Cuba

Une histoire de la migration arabe à Cuba

SOLÈNE PAILLARD

La culture arabe a été importée à Cuba lors du débarquement de Christophe Colomb en 1492, après qu’elle eut fortement marqué le sud de l’Espagne. Six siècles plus tard, elle imprègne toujours les rues de La Havane, jusque dans les plats dont se régalent les Cubains !

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Photo d’illustration. / DR

Qui aurait cru qu’on pourrait entendre la zaghrouta dans les rues de La Havane, à Cuba ? Elle provient le long du Paseo del Prado, l’artère principale de la capitale cubaine, du cours de danse orientale d’Alexia Silvia Rodriguez, située à l’intérieur du siège de l’Unión Árabe de Cuba, lit-on dans un reportage publié en septembre dernier par le site d’information Middle East Eye.

Oui, il y a effectivement bien des Arabes à Cuba et, à travers eux, leur culture. Elle y a été importée lorsque Christophe Colomb a revendiqué l’île au nom de l’Espagne, après que ses navires y eurent débarqués le 28 octobre 1492. «Moins d’un an plus tôt Grenade, le dernier État musulman de la péninsule ibérique, était tombé aux mains des forces de la monarchie chrétienne», précise Middle East Eye. L’islam s’était en effet ancré à travers al-Andalus, et la nourriture, la langue et la culture arabes devinrent indissociablement liés à la culture espagnole. A travers l’arrivée de l’Espagne à Cuba, c’est donc aussi un peu des Arabes qui débarqua.

«La Casa de los Árabes»

Six siècles plus tard, l’influence arabe n’a pas disparu des rues de Cuba. On la retrouve aussi bien dans l’arroz moro, un plat de base composé de riz et de haricots noirs, que sur les «grandes portes qui s’ouvrent sur des cours intérieures à haut plafond avec une architecture de style mudéjar qui rappelle les médinas arabes».

Plus récemment, au XXe siècle, durant l’ère Batista, du nom de l’ancien président de la République de Cuba (1952-1959) chassé en 1959 lors de la révolution cubaine conduite par Fidel Castro, les Arabes se firent surtout remarquer dans l’industrie textile. On pense notamment au tailleur libanais Saïd Selman Hussein, qui a popularisé dans les années 30 la guayabera d’El Libano, du nom de cette chemise blanche de toile légère populaire en Amérique latine et aux Antilles, frappée de deux franges devant et trois derrière, rappelant le drapeau cubain.

L’emblème de cette migration arabe à Cuba est certainement «La Casa de los Árabes» («La Maison des Arabes»), érigée au XVIIe siècle. Le musée qui porte son nom a quant à lui été inauguré le 16 novembre 1983 dans le cadre d’un projet de restauration intégral mené par l’Office de l’histoire de la Ville, dans le centre historique de Cuba. L’objectif de cette institution culturelle est de «diffuser les valeurs, coutumes, traditions, arts et architectures arabes et d’encourager l’étude de la présence arabe à Cuba, couvrant les premiers contacts ayant conduit à la colonisation espagnole, et le mouvement migratoire né entre le siècle XIX et XX», indique l’encyclopédie en ligne cubaine Ecured. Plusieurs des pièces muséales ont été offertes par des personnalités du monde arabe, par des diplomates de Cuba ou par le commandant Fidel Castro.

«La Casa de los Árabes» a été inauguré le 16 novembre 1983 dans le cadre d’un projet de restauration intégral mené par l’Office de l’histoire de la Ville. | DR

Une histoire aussi liée à la lutte contre le colonialisme

Le musée retrace ainsi une histoire de la migration arabe à Cuba, qui fut «multiethnique, multinationale et multiconfessionnelle», explique Elena Fiddian-Qasmiyeh, professeure d’études sur les migrations et les réfugiés et codirectrice de l’unité de recherche sur les migrations à l’University College de Londres (UCL), dans une étude sur le transculturalisme et la migration arabe à Cuba. D’après plusieurs auteurs cubains, «il est aujourd’hui pratiquement impossible de distinguer les quelque 50 000 descendants de ces immigrés arabes du reste de la population cubaine», ajoute la chercheuse, précisant que tous «partagent l’objectif politique de promouvoir une nation cubaine forte et unifiée».

Dans ce sens, Elena Fiddian-Qasmiyeh souligne «l’invisibilité persistante des Arabes musulmans», bien qu’un petit nombre d’espaces demeurent dans La Havane contemporaine, comme le quartier de Monte, «directement associé aux Arabes qui s’installèrent à La Havane à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle».

Cependant, ajoute l’historienne, «contrairement à Chinatown de La Havane, aucun soutien de l’Etat n’est prévu pour la restauration» de ce quartier emblématique de la présence historique des Arabes à Cuba. Les projets de restauration initiés auraient été «systématiquement monopolisés» par l’Office de l’histoire de la Ville, qui a sélectionné des sites clés «dignes d’investissement».

Ceci dit, l’histoire des Arabes à Cuba ne se limite pas à cet héritage. Elle est aussi intimement liée à la lutte contre le colonialisme, notamment espagnol. Dans un article publié en octobre 1893, José Julián Martí Pérez, philosophe, penseur, journaliste et poète cubain, considéré comme un héros national de la lutte pour l’indépendance, exprima sa solidarité et apporta son soutien aux Rifains contre le colonialisme espagnol.

José Julián Martí Pérez, philosophe, penseur, journaliste et poète cubain, héros national de la lutte pour l’indépendance. | DR

Dans un document intitulé «El colonialismo español en Marruecos», on retrouve un extrait de cet article. Aux Rifains, il adressera ainsi ces mots :

«Une race opprimée ne cède jamais ; un peuple dont l’étranger occupe la terre pétrie avec les os de ses enfants ne cède jamais. Le Rif est retourné en guerre contre l’Espagne et l’Espagne vivra cette guerre avec le Rif jusqu’à ce qu’il l’expulse de son pays sacré.»

José Martí

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Pourquoi l’art arabe n’est-il pas plus reconnu?

Léa Polverini et Adèle Surprenant — 20 octobre 2019 à 16h03 — mis à jour le 21 octobre 2019 à 10h36

Si le Machrek et le Maghreb occupent depuis longtemps une place de choix sous l’œil médiatique, il en va autrement pour leur scène artistique, pourtant intimement liée à leurs trajectoires politiques.

La voix à demi étouffée par la musique, le dessinateur Ghadi Ghosn se souvient d’une enfance partagée entre les comics japonais et américains. Devant un bar de Beyrouth, connu pour rassembler des dizaines de jeunes artistes du Liban, celui qui écrit désormais ses propres bandes dessinées en anglais ou en français dit regretter de ne pas avoir grandi entouré de modèles d’artistes arabes.

Aujourd’hui, son constat est le même: «Le marché de l’art ici est trop petit et nous n’avons pas accès au marché arabe», malgré de timides améliorations. Avec des collègues du collectif Samandal, Ghadi Ghosn s’efforce de rester ouvert aux mains tendues par d’autres artistes de la région.

Interrogé sur son rapport à l’identité arabe, Ghosn se définit comme internationaliste. Pour lui, l’art n’est pas un moyen de se connecter à ses racines et encore moins à son pays, le Liban, où il a vécu deux guerres: «Le dessin est une échappatoire», concède-t-il, une île à l’abri de l’instabilité politique et économique qui traverse le monde arabe.

Héritage et renaissance

Il y a seulement quelques décennies, l’art était pourtant un vecteur d’unification et de solidarité entre les pays partageant l’arabe pour langue majoritaire. Comme le fait remarquer Fadia Antar, directrice de la Dalloul Art Foundation (DAF) à Beyrouth, «les pays de la région n’ont pas seulement la même langue, ils ont aussi vécu les mêmes invasions, les mêmes guerres et les mêmes difficultés. C’est ce qui fait que leur langage visuel se ressemble».

Le panarabisme a d’ailleurs pris racine dans ce qu’on a appelé la nahda, un mouvement de «renaissance» artistique et intellectuelle qui a animé le Maghreb et le Machrek à la fin du XIXe siècle.

S’appuyant sur une redécouverte du patrimoine classique (notamment hellénistique et pharaonique) et sur un intérêt pour la culture occidentale conçue comme source d’inspiration et d’emprunt, la nahda a surtout réaffirmé un lien entre la culture et les luttes politiques du moment, encourageant la mise en place d’un projet d’union politique des pays de langue arabe, allant de l’Égypte à la Syrie.

Le sculpteur égyptien Mahmoud Mokhtar reste l’un des représentants les plus exemplaires de ce rêve nationaliste et d’unité du monde arabe. Nourri de culture antique, ayant étudié au Caire puis à Paris juste avant la Grande Guerre, il revendiquait un art dirigé vers les masses, reprenant toute une iconographie populaire, où les fellahs (les paysan·nes) se mélangent aux sphinx.

«On a cette idée que la Première Guerre mondiale est liée à l’histoire des avant-gardes, mais en réalité, il y a un mouvement de retour à un ordre classique, à un art plus académique, qui ne s’éloigne toutefois pas de l’art moderne. C’est un art plus facile à lire que les avant-gardes, accessible à tous et qui reste souvent figuratif», explique Elka Correa Calleja, autrice d’une thèse sur Mokhtar et professeure d’histoire des arts islamique et arabe à l’université ibéro-américaine de Mexico.

En 1928, Mokhtar dévoile devant la gare centrale du Caire la monumentale statue Le Réveil de l’Égypte, qui entend redonner au pays tout le poids de l’histoire ancienne. Pour Correa Calleja, la statue trônant au centre de la ville représentait alors «une alternative des nations liée à l’histoire de l’Égypte pharaonique». La même année, Hassan el-Banna fondait la Société des Frères musulmans, optant plutôt pour une renaissance islamique.

Mahmud Mokhtar, Le Réveil de l’Égypte, Le Caire, Égypte, 1962. | Via Wikimedia Commons

 

Utopie panarabe

En dépit des divergences idéologiques, la culture populaire devient très rapidement une voix forte de ce rêve panarabe. L’impérissable Oum Kalthoum soutient Nasser et chante pour l’union de la nation arabe, quand Fairuz en fait de même pour Jérusalem et le droit au retour du peuple palestinien. Warda al-Jazairia, étoile algérienne de la chanson arabe, donne sa voix à des hymnes patriotiques, reprenant les thèmes de la colonisation et de l’arabisme.

Présentes sur les ondes, ces paroles se retrouvent aussi à l’écran à travers des séries télévisées, pour adultes comme pour enfants. À partir de 1979, la production koweïtienne Iftah Ya Simsim («Sésame, ouvre-toi»), une version arabisée de la trop américaine Sesame Street, est diffusée massivement.

À l’époque, «les thématiques abordées avaient une forte conscience des questions cruciales du panarabisme ou de la lutte des Arabes contre Israël ou l’Occident. Ces produits de la culture populaire étaient partagés à travers toute la région. Ça a permis à cette culture du panarabisme de résister, même après la chute du rêve d’une union arabe», considère Meriem Mehadji, enseignante et chercheuse à l’École des hautes études internationales et politiques, spécialisée dans les politiques culturelles arabes.

De fait, la mort du président égyptien Gamal Abdel Nasser en 1970 a mis un coup d’arrêt à ces ambitions, signant l’enterrement précoce du panarabisme sur le plan politique. «Après la mort de Nasser, les années 1970 ont été une décennie durant laquelle plusieurs régimes arabes très forts –en Syrie, en Irak ou en Algérie– ont tenté de reprendre cette bannière, mais ça n’a pas marché», estime la curatrice indépendante Rasha Salti.

L’objectif panarabe s’est très vite retrouvé morcelé entre des rivalités territoriales, religieuses et idéologiques, l’Arabie saoudite s’invitant dans la partie et instrumentalisant la culture au service d’un agenda politique.

Les années 1980 redessinent radicalement la cartographie des arts arabes et marquent l’essor des particularismes locaux. On est alors en plein printemps berbère en Algérie, les communautés amazighes commencent à faire entendre leurs revendications au Maroc, tandis que les Kurdes connaissent également un sursaut identitaire.

«On commence à voir percer une conscience de pluralité des sociétés, qui est culturelle et ethnique, et surtout très organique, ajoute Rasha Salti. Après la guerre du Liban en 1990, on se rend compte que les communautés minoritaires, kurdes ou arméniennes, deviennent un bloc de vote déterminant entre les deux grosses formations politiques du pays: c’est à ce moment-là qu’on reconnaît et qu’on commence à parler d’artistes certes libanais, mais surtout libanais arméniens, ou syriens kurdes.»

Ces fragmentations nationales se reflètent sur la scène artistique, de plus en plus sensible aux revendications identitaires. C’est aussi une réaction au lissage culturel alors en cours, partagé entre la diffusion de la culture de masse occidentale et l’effort d’arabisation mené par les productions télévisuelles venues d’Égypte et des pays du Golfe.

 

Rayonnement limité

En dépit de ce bouillonnement local, l’art arabe, qu’il soit destiné aux masses ou aux élites, peine pourtant à s’imposer sur la scène internationale. Si certain·es artistes contemporain·es ont été adoubé·es par les institutions (Mona HatoumMounir FatmiWalid RaadAkram ZaatariAyman Baalbaki…), sa représentation à une échelle plus globale est toujours lacunaire et repose bien souvent sur des initiatives privées.

Une situation qui afflige la directrice de la DAF, dont le but initial est d’ouvrir un musée dédié à l’art arabe à Beyrouth. Sans support étatique, difficile d’imaginer le jour où un projet d’une telle envergure pourra se concrétiser.

En attendant, Fadia Antar se réjouit de voir des œuvres de la collection être exposées à l’international. «Il y a des institutions et des pays qui ont fait le pas vers l’art arabe il y a longtemps», observe-t-elle, citant notamment la France ou les États-Unis.

 

Hanaa Malallah, 1700 Square Landscape, 2014-2015. | Ramzi & Saeda Dalloul Art Foundation

L’instabilité politique et économique n’est pas le seul obstacle au rayonnement de l’art arabe sur le marché international. Qu’elle s’explique par la censure ou le pur désintérêt, la quasi-absence de financement public des arts au Maghreb et au Machrek laisse place aux capitaux venus du Golfe ou d’Europe.

«L’art est une arme à double tranchant», prévient Meriem Mehadji. Sans financements, il est presque impossible pour les artistes de produire des œuvres, ou du moins de leur donner un écho. Mehadji souligne les biais de représentation que peut induire cette précarité économique: «Quand on est exclusivement financé par les pouvoirs publics, quand on produit à la demande, on peut être amené à accentuer des images caricaturales du monde arabe, à produire un art démagogique. D’un autre côté, quand le financement vient de l’étranger, on peut montrer ce que veulent voir les Occidentaux. C’est une schizophrénie éloignée de la réalité sociale et artistique de la région.»

Le Louvre Abu Dhabi n’est qu’un exemple de la politique culturelle élitiste qui sévit dans les pays de la région. Le musée n’est, selon Rasha Salti, qu’un moyen d’attirer les touristes de luxe aux Émirats arabes unis: un espace aux portes closes, loin du public arabe et de ses préoccupations.

À compter des années 1980, les séries et films égyptiens sont remplacés par des productions financées par les pays du Golfe, à commencer par l’Arabie saoudite. Le cinéma devient «propre», conforme aux valeurs du royaume wahhabite: pas de baisers, pas de femmes en maillot… –quelques signes de la perte de terrain du panarabisme au profit de l’islamisme.

«Ça a signé l’échec social, politique et économique de la vision nassériste socialisante: beaucoup de populations de la région se sont réfugiées dans l’islamisme plutôt que dans l’arabisme», résume Mehadji.

 

Cause commune

Constante à travers les ruptures, les guerres et l’islamisation annoncée, la cause palestinienne continue d’influencer les artistes de la région. «La Palestine est toujours une métaphore pour la justice et elle fait toujours partie intégrante de l’identité des Arabes, soutient Rasha Salti. Cette question est centrale dans la manière de se voir en tant qu’Arabe dans le monde, de se comprendre, de se percevoir.»

Khalil Akkari, Nasser Soumi et Claude Lazar lors d’un atelier collectif, Beyrouth, 1978. | Claude Lazar

 

Lors des récentes manifestations algériennes qui devaient appeler la chute de Bouteflika, un drapeau revenait constamment sur les images, en plus du drapeau algérien: celui de la Palestine. «Même pour une question très locale, très nationale, on va retrouver le symbole palestinien. Pour les Algériens, l’injustice et la perfidie qu’ils ont subies résonne avec l’injustice et la perfidie dont souffrent les Palestiniens», relève Salti.

Ce symbole, on le retrouve largement dans les fonds Dalloul, sur les écrans de cinéma (voir les films de Muayad Alayan ou d’Aida Ka’adan) et surtout dans la rue, où l’art a pris d’assaut les murs du Caire, de Tunis ou encore de Ramallah.

Le street art s’est d’ailleurs imposé en 2011 comme l’art du printemps arabe, alliant slogans anti-régimes et iconographie révolutionnaire. Il faut y voir une alternative aux difficultés financières et à la diffusion limitée des artistes du Maghreb et du Moyen-Orient, pour qui l’art de rue incarne les préoccupations politiques d’une génération, au-delà des questions identitaires, et constitue une façon de se réapproprier un art qui apparaissait souvent comme le privilège des élites.

Alors que le projet politique d’une nation arabe est aujourd’hui enterré, l’art n’en demeure pas moins un miroir de ce que Salti appelle «des affinités, des solidarités, cette sensation d’avoir des destins partagés, des luttes partagées», à commencer par le combat pour la reconnaissance et la diffusion de l’art arabe –un combat qui n’est pas gagné d’avance, mais dont personne ne peut sortir perdant.

 

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Les multiples parcours de la langue arabe

DOSSIER

Les multiples parcours de la langue arabe

Ce dossier sur la langue arabe a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe, une coopération régionale qui rassemble Orient XXI et des sites indépendants du monde arabe.
Orient XXI publiera un article par jour durant la semaine du 28 octobre au 2 novembre.
© Dalal Mitwally

Quel regard peut-on porter aujourd’hui sur cette langue ancienne de la famille sémitique, attestée dès le début de l’ère chrétienne? Langue de la poésie considérée comme un art majeur dans l’Arabie pré-islamique? Langue du Coran dont le texte sacré a fixé les règles de grammaire et amorcé une présence planétaire? Langue de l’administration, héritée de l’empire omeyyade né en Syrie, ou plutôt héritage glorieux de l’empire abbasside qui en a fait un vecteur de science et de philosophie, parallèlement à la littérature raffinée de «l’honnête homme» et celle du «miroir des princes»? Demeure-t-elle objet de nostalgie pour le rôle de «passeur de culture» vers l’Europe qu’elle a pu jouer en Andalousie? Est-ce avant tout la langue de la presse du Proche-Orient, modernisée par la Nahda? Ou l’arme démagogique d’une arabisation à marche forcée dans les pays du Maghreb, dont le fond démographique est historiquement berbère? Est-ce tout bonnement l’une des langues les plus présentes sur Internet? Est-ce enfin une langue caractérisée — plus que d’autres — par sa diglossie, c’est-à-dire un dédoublement entre une variété dite haute, l’arabe officiel, dit «littéral», ou «standard», commun à tous, et la variété basse, celle des divers idiomes parlés au quotidien dans chaque pays arabe? Est-elle simplement un outil de communication comme un autre dont peuvent se saisir des Français en Europe ou des immigrés asiatiques et africains dans les pays arabes?

Les articles qui suivent apportent des regards multiples, parfois contradictoires, sur une réalité foisonnante. Le débat n’en est que plus intéressant.

➞ La vidéo de Lamine Lassoued (Nawaat) évoque la légitimité de la langue parlée au quotidien en matière de production et de transmission du savoir, par rapport à la langue arabe écrite, officielle, dite savante. Cet idiome est présenté comme une langue à part entière, qualifiée d’«arabe tunisien», qui mériterait de recueillir la traduction d’œuvres étrangères. Elle serait la langue du peuple face à celle de l’élite, voire un marqueur de la lutte des classes. L’arabe littéral ne serait pas le seul réceptacle du patrimoine écrit; la langue des archives tunisiennes regorgerait elle-même de termes du «parler tunisien». Un seul intervenant parmi les cinq personnes interrogées estime que la langue arabe est le lien qui rattache la Tunisie aux pays arabes. La rejeter signifierait se couper de son environnement, comme du patrimoine commun. Pour lui, les partisans du «tout-dialecte» portent une idéologie qui est loin d’être innocente.

➞ «Nous sommes libres de nous exprimer en algérien» de Nabil Mansouri, de Maghreb Émergent va dans le même sens que le précédent, à savoir celui d’une valorisation de la langue parlée, tout en portant à l’extrême l’antagonisme avec la langue officielle. L’idiome algérien est ainsi investi du rôle d’expression de la «voix du peuple», par opposition à une langue qui serait celle du pouvoir, symbolisant l’oppression et la répression.

L’auteur s’appuie dans sa démonstration sur un incident survenu lors d’une manifestation populaire en Algérie où le manifestant interrogé par une journaliste d’une chaîne arabophone, Sky News Arabia, lance un slogan que la journaliste probablement levantine ne comprend pas : «Yetnahaw Gâa». Le manifestant se révolte contre l’exigence de la journaliste de parler plus clairement, «en arabe». L’expression a fait le buzz, et sa popularité est consacrée par une entrée dans Wikipedia. Dans un pays aux multiples facettes linguistiques, dont l’amazigh, le français, langue de l’imposant héritage de l’ère coloniale, et l’arabe, renforcé par la politique d’arabisation, le seul dénominateur commun, selon l’auteur, est l’idiome algérien, qui devrait retrouver ses lettres de noblesse, notamment dans l’enseignement.

➞ L’article de Chaker Jarrar, de 7iber, sur les différents accents de l’idiome jordanien montre que les choses sont souvent beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît, et qu’une telle assignation du dialecte au rôle de «rebelle» populaire pourrait être illusoire. Son texte est une étude très fouillée, nourrie d’anecdotes savoureuses, des usages multiples d’un même dialecte. Son caractère sérieux n’empêche nullement une lecture agréable de ce que l’on pourrait intituler «tribulations d’un phonème devenu phénomène!» car il nous montre comment, selon l’ origine géographique d’une personne, son appartenance à une classe sociale, à la ruralité ou à la ville, au genre féminin ou masculin, à son choix de société, traditionnelle ou moderne, voire sa posture idéologique… ou même selon l’interlocuteur auquel elle s’adresse, le même mot sera prononcé différemment, avec d’importantes implications sociales.

L’intérêt de l’article ne s’arrête pas à l’étude sociolinguistique, très riche au demeurant. Il nous offre en même temps une sorte de panorama historique et géographique de la Jordanie.

➞ «Quand les travailleuses domestiques s’approprient les mots des maîtres» de Micheline Tobia (Mashallah News) nous rappelle à juste titre qu’un idiome peut être à la fois l’instrument d’une oppression et celui d’une libération, selon qu’il est utilisé par les maîtres, qui ont recours aux «insultes, ordres ou autres formes de violence verbale», ou qu’il est réinvesti par leurs domestiques dans le combat social qu’elles mènent pour la protection de leurs droits. L’apprentissage de l’idiome libanais représente une question de survie pour les Éthiopiennes, Sri-lankaises, ou Malgaches qui arrivent sur le marché du travail immigré. Parler l’idiome leur est d’abord imposé, pour pouvoir communiquer avec les maîtres. Il exprime ensuite un besoin de communiquer entre elles, en raison de leurs appartenances diverses, parfois au sein d’un même pays, comme Maya, qui nous rappelle l’existence de plus de 80 dialectes en Éthiopie. Besoin également de se défendre dans la rue contre le harcèlement. D’être autonome dans leurs déplacements. Voire de mieux faire parvenir aux médias leurs slogans dans les marches de protestations.

De même que la fonction du dialecte dépend de celui qui l’utilise, l’arabe littéral peut à son tour être utilisé par le pouvoir politique pour renforcer son emprise sur le peuple.

➞ L’article de Mohammed Jalal et Naïla Mansour, de Jumhuriya (disponible en arabe uniquement ) explore le vocabulaire de l’intimidation utilisé par le régime syrien, qui comme toute dictature, s’entoure d’une indispensable pompe. L’arabe littéral lui fournit alors quelques expressions solennelles dont il amplifie l’emphase et avive les connotations menaçantes. Lorsqu’un responsable utilise une expression du type «Ahibou bikoum» ( Je vous engage ardemment à…), le sens apparent pourrait laisser entendre qu’il appelle solennellement le peuple à entreprendre une action, qu’il l’exhorte à l’accomplir, mais le sous-entendu est davantage celui d’un ordre. La racine du verbe hâba , dont le sens est celui de «redouter, craindre», donne un autre terme dérivé, haïba qui dans certains contextes pourrait être traduit par «charme impressionnant», «prestige imposant», «redoutable ascendant», mais acquiert dans le contexte d’un pouvoir despotique le sens d’une envahissante «emprise», d’une oppressante «autorité» surtout dans une phrase comme celle de «l’atteinte à l’autorité de l’État». Rejetant l’ambiguïté développée par ces termes ou par des expressions perverses comme celles de «l’amour» pour le «Père-leader», le soulèvement de 2011 a porté l’étendard d’un nouveau vocabulaire, avec des slogans comme «karama», «dignité», expression du peuple souverain.

➞ Cette idée selon laquelle les mots n’enferment pas un seul sens figé, imposé par une seule interprétation possible, est reprise avec originalité par Mona Allam d’Assafir Arabi dans «Ces lectures féministes du Coran», qui remet en question un autre pouvoir, celui des religieux traditionnels. Certains termes de la sourate «Les femmes» peuvent ainsi paraître problématiques s’ils sont lus au premier degré. Mais ils sont réinterrogés par des intellectuelles féministes, qu’elles soient musulmanes occidentales ou intellectuelles arabes.

Interprétations parfois divergentes ayant le mérite d’apporter un souffle nouveau, différent du «parti pris des exégèses traditionnalistes» qui reflètent le pouvoir de «forces tribales et claniques, d’institutions religieuses fondées sur la conservation de la tradition, sans renouvellement». Non seulement le contexte historique est important, mais celui du corpus coranique lui-même. Dans cette vision, le sens des mots ne dépend pas uniquement des règles proprement linguistiques de grammaire et de déduction, mais de l’image générale des femmes, telle qu’elle est véhiculée par l’ensemble des textes sacrés, c’est-à-dire celle d’une égale dignité avec les hommes.

➞ Avec «L’Académie égyptienne au défi des mots» d’Ahmed Waël (Mada Masr), nous passons de la langue du Coran, marquée par l’époque des débuts de l’islam, à «l’arabe moderne standard», langue de notre époque. Si elle a été largement modernisée au début de la Nahda, elle demeure confrontée à la nécessité d’une évolution de plus en plus rapide, en termes de néologismes, pour répondre aux besoins d’une époque dominée par les sciences de l’information. Du pouvoir politique, religieux, examinés plus haut, nous passons ici au pouvoir académique. L’auteur a sollicité l’Académie du Caire, l’une des plus prestigieuses et plus reconnues des diverses académies qui existent dans le monde arabe, mais dont le travail est marqué par des lourdeurs administratives, sur la traduction de termes anglais tels qu’empathy (empathie), overwhelm (submerger), mentor, GIF (Format d’image numérique multimédia, comprenant une image animée, plus court qu’une vidéo et plus riche qu’une photo), abuse (abus), ainsi que de termes relatifs au genre et aux identités sexuelles. L’auteur n’a eu qu’une réponse d’attente de ses interlocuteurs.

➞ La langue arabe sur Internet est également l’un des volets de l’article d’Orient XXI, par Nada Yafi, qui aborde la langue arabe «hors de ses terres» d’origine. Sa présence massive sur la toile où elle occupe depuis quelques années le quatrième rang lui pose des défis en termes de correction linguistique et de «désordre terminologique». Celui-ci est dû à une trop rapide expansion de la langue sur les supports numériques, avec une multiplicité de traductions diverses pour un même terme étranger. La présence dans le paysage audiovisuel de la fousha, langue en principe écrite, marque une renaissance à l’oral et lui offre l’occasion d’un voisinage avec les différents dialectes arabes, voire une interaction avec eux.

La langue arabe hors de son territoire, c’est aussi «la langue de l’Autre» en France. La vision qu’essaie d’en donner la droite est réductrice puisqu’elle la présente comme une langue «communautaire», non comme l’une des grandes langues vivantes du monde. S’il convient de défendre l’enseignement de l’arabe en France, c’est dans un esprit d’ouverture à la diversité culturelle, et non, bien évidemment, dans l’optique absurde d’un «grand remplacement».

Dans tous les cas, les oppositions binaires sont artificielles, qu’il s’agisse d’opposer l’arabe littéral à l’arabe parlé, ou la langue arabe au français. Les combats identitaires sont toujours meurtriers. Dans le monde multilingue dans lequel nous vivons, il ne s’agit pas de faire prévaloir une langue par rapport à une autre, ni de céder à un populisme linguistique quelque peu paternaliste, et encore moins à l’isolationnisme d’un «monolinguisme» impensable de nos jours. L’un des heureux effets de la mondialisation est l’extrême vitalité renouvelée de la langue arabe, dans tous ses états.

Retrouver cet article sur le site de Orient XXI

Orient-Occident, histoires croisées

La rédaction de RTSreligion propose un coffret de 3 CD pour comprendre les racines des liens et des tensions actuelles entre le monde arabo-musulman et le monde occidental.

Ce coffret reprend l’essentiel d’une série spéciale d’émissions diffusée en juin 2015 dans le magazine A vue d’esprit sur Espace 2. Né au sein de la rédaction RTSreligion à la suite des “printemps arabes”, ce projet se révèle plus pertinent que jamais au vu de l’actualité.

L’avènement du groupe Etat islamique, la recrudescence du terrorisme international, les attentats en France des mois de janvier et novembre 2015, nécessitent le recul de l’histoire pour comprendre les enjeux historiques, religieux, symboliques et géo-politiques des rapports entre Orient et Occident.

Visuel du coffret CD "Orient-Occident, histoires croisées"
Visuel du coffret CD “Orient-Occident, histoires croisées” [ – RTS]

Présentation de la série diffusée en juin 2015

Les croisades du Moyen Age ont laissé une profonde empreinte dans l’histoire Orient – Occident jusqu’à nos jours.

A vue d’esprit propose 25 émissions sur les croisades, leurs conséquences et leurs interprétations au fil des siècles.

« Attaquer les croisés où qu’ils soient » et maintenir les « bastions chrétiens » en « état d’alerte ». Ces expressions figuraient noir sur blanc, en janvier 2015, dans un communiqué du groupe Etat islamique. Croisés ? bastions chrétiens ? Ces mots sonnent de manière étrange en Occident. Les croisades : c’était il y a une éternité ! Comment expliquer que ce registre sémantique apparaisse dans la propagande d’un groupe armé qui met à feu et à sang le Proche et le Moyen-Orient et réprime les minorités religieuses ?

Les journalistes de RTSreligion ont choisi d’aller au-delà de cette rhétorique pour mieux comprendre comment les relations Orient-Occident ont évolué depuis les croisades, cette période de deux cents ans qui court de la fin du XIe à la fin du XIIIe siècle. Quelles traces reste-t-il des expéditions militaires venues de l’Ouest ? Quelle influence les croisades ont-elles eues sur le christianisme et l’islam ?

Une enquête au fil des siècles qui montre comment le développement des empires coloniaux au XIXe siècle a ravivé de vieux souvenirs, comment la fin de l’Empire ottoman a rouvert des questions ethnico-religieuses, comment les conflits des XXe et du XXIe siècles se sont aussi nourris de cet imaginaire de la croisade, comment les religions ont pu être source de tensions mais aussi de pacification.

Une série signée Gabrielle Desarzens, Jean-Christophe Emery, Catherine Erard, Evelyne Oberson et Fabien Hünenberger.

Avec la participation notamment de : Martin Aurell, Georges Corm, Michel Grandjean, Vincent Gelot, Rinaldo Tomaselli, John Tolan, Jean-Claude Cheynet, et bien d’autres.

  • 1/ 25 – L’actualité des croisades

    Pourquoi parler aujourd’hui des croisades? Si pour les Occidentaux, c’est de l’histoire passée, dans le monde musulman, les croisades restent souvent perçues comme une des étapes particulièrement violente de l’affrontement séculaire entre le christianisme et l’islam. Un affrontement qui est encore d’actualité: le terme “croisés” est utilisé par des islamistes pour désigner les Occidentaux en s’appuyant sur cette mémoire des croisades.

    Du côté de l’Occident,  le terme a également été repris, notamment par Georges Bush après les attentats du 11 septembre 2001. Faut-il dès lors parler d’une instrumentalisation de la notion de croisades? Avant d’entrer dans l’histoire des croisades, cette première émission propose un tour d’horizon des traces de cette mémoire sensible des croisades dans le monde des musulmans, des chrétiens occidentaux, des juifs, et des chrétiens orthodoxes.

    Avec Vincent Gelot, Bytia Rozen-Goldberg, Julien Loiseau, Georges Corm, Sonia Fellous, Simon Epstein, Abbès Zouache, Ahmed Benani et le père Dositheos.

    Première Croisade: le siège et la prise de Jérusalem par les croisés menés par Godefroy de Bouillon en 1099.

    – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 01 juin 2015
  • 2/25 – Urbain II et l’appel de Clermont: l’origine des croisades

    En 1095, lors du Concile de Clermont, le pape Urbain II lance un appel à la croisade pour venir en aide aux chrétiens d’Orient et pour libérer le Saint-sépulcre de Jérusalem. Un des buts avoués de ce concile est aussi de réduire la violence en Europe et de limiter les exactions de chevaliers de moins en moins contrôlés. Un souci qui rejoint une autre aspiration: celle d’un proche retour du Christ à Jérusalem. Ce climat spirituel particulier explique en partie le succès de cet appel à la croisade.

    Avec André Vauchez, Martin Aurell, Julien Loiseau, Abbès Zouache et Simon Dorso.

    Première Croisade: le siège et la prise de Jérusalem par les croisés menés par Godefroy de Bouillon en 1099.

    – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 02 juin 2015
  • 3/25 – Pierre L’Ermite et le fanatisme.

    L’un des premiers prédicateurs de la croisade est un certain Pierre L’Ermite. Il va entraîner dans son sillage près de 15’000 pèlerins dont très peu parviendront à Jérusalem. Sur leur chemin, des populations juives entières seront assassinées. Ces prédicateurs fanatiques seraient-ils à l’origine d’une forme de guerre sainte ? Comment l’arrivée des croisées a-t-elle conduit à réactiver le djihad guerrier musulman ? Comment du côté chrétien a-t-on progressivement accepté que des religieux puissent porter des armes et verser le sang ?

    Avec Martin Aurell, André Vauchez et Julien Loiseau.

    Première Croisade: le siège et la prise de Jérusalem par les croisés menés par Godefroy de Bouillon en 1099.

    – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 03 juin 2015

     

  • 4/25 – Alexis 1er Comnène et l’Empire de Byzance

    L’arrivée de tribus turques depuis l’Asie au XIe siècle modifie l’équilibre politique du grand empire chrétien qu’est encore Byzance. Les Byzantins, héritiers de l’empire romain d’Orient, ont perdu de nombreux territoires au profit des turcs seldjoukides. Leur empereur, Alexis 1 Comnène demande alors aux Latins de leur fournir des contingents de mercenaires. Mais la réponse qu’il reçoit n’est pas tout à fait celle qu’il attendait. Les croisés, suite à plusieurs mécompréhensions, ne vont pas respecter les engagements pris envers les Byzantins et ne redonneront pas Antioche aux chrétiens d’Orient. Une grande méfiance va s’installer durablement entre les chrétiens occidentaux et les chrétiens orientaux.

    Avec Jean-Claude Cheynet et Abbès Zouache.

    Première Croisade: le siège et la prise de Jérusalem par les croisés menés par Godefroy de Bouillon en 1099.

    – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 04 juin 2015
  • 5/25 – Les Juifs et les croisades

    Lorsque les croisés partent pour Jérusalem, certains vont sur leur chemin massacrer des populations juives entières, hommes, femmes et enfants. Une première dans l’histoire des relations entre juifs et chrétiens. Les auteurs de ces actes barbares ne seront jamais condamnés. Pour les populations juives également présentes au Proche-Orient, comment vivent-elles sous la domination des musulmans, quelles seront pour elles les conséquences de l’arrivée des croisés?

    Avec Sonia Fellous.

    Première Croisade: le siège et la prise de Jérusalem par les croisés menés par Godefroy de Bouillon en 1099.

    – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 05 juin 2015

     

  • 6/25 – Ce que les chrétiens latins savaient des musulmans

    Lorsque les croisades débutent, la connaissance de l’islam par les chrétiens d’Occident est très lacunaire. Ils pensent alors que les Sarrazins, comme ils les nomment, sont des polythéistes. Ils s’appuient sur des écrits de St Jérôme qui a vécu deux siècles avant le prophète Mahomet. Les croisades vont permettre aux occidentaux de découvrir l’islam. La première version latine du Coran sera éditée en 1143.

    Avec Martin Aurell et John Tolan.

    La conquête de Jérusalem par Saladin Ier (1138-1187), en 1187. Miniature de la "Chronique des empereurs", par Loyset Lieder (1462).

    – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 08 juin 2015
  • 7/25 – La prise de Jérusalem

    Le 15 juillet 1099, quatre ans après l’appel à la croisade lancé par le pape Urbain II, Jérusalem tombe aux mains des croisés. Cet évènement aura un retentissement très important en Occident et en Orient, mais pas pour les mêmes raisons. En Occident, cette victoire est le signe que Dieu est avec les croisés. Elle marque le début de l’installation d’Occidentaux dans les tous nouveaux Etats latins d’Orient. En Orient, l’extrême barbarie des croisés lors de la prise de la ville sainte va traumatiser toute la région. Les musulmans vont très progressivement se fédérer d’abord sous Zengi, puis Noureddine et enfin Saladin qui parviendra à reprendre la ville en 1187. La première étape décisive de cette longue reconquête sera la prise d’Edesse, la forteresse du Nord en 1144 par Zengi, émir de Mossoul et d’Alep. Face à cette menace, une nouvelle croisade est lancée. La seconde croisade sera  un échec retentissant.

    Avec Martin AurellSimon DorsoJulien Loiseau et Abbès Zouache.

    La conquête de Jérusalem par Saladin Ier (1138-1187), en 1187. Miniature de la "Chronique des empereurs", par Loyset Lieder (1462).

    – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 09 juin 2015
  • 8/25 – St Jean d’Acre à l’époque croisée

    La ville portuaire de St Jean d’Acre (Akko) va jouer un rôle très important dans le fonctionnement des Etats latins d’Orient. Elle sera un lieu d’échanges commerciaux et financiers constant entre l’Occident et le Proche- Orient. Les marchands génois, vénitiens, pisans, de même que les ordres de religieux guerriers, les templiers, hospitaliers, chevaliers teutoniques, s’installeront dans la ville. La chute de St Jean d’Acre en 1291 marquera la fin des états latins d’Orient.

    Jean-Christophe Emery nous convie à une visite historique à travers les nombreux vestiges croisés de St Jean d’Acre en compagnie de l’archéologue et historien Simon Dorso.

    La conquête de Jérusalem par Saladin Ier (1138-1187), en 1187. Miniature de la "Chronique des empereurs", par Loyset Lieder (1462).

    – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 10 juin 2015
  • 9/25 – La vie dans les Etats latins

    Alors qu’une partie des chevaliers retournent sur leur terre au terme de la première Croisade, certains choisissent de s’installer au Proche-Orient. Beaucoup épouseront des chrétiennes arméniennes ou byzantines. Leurs enfants, que l’on nommera les poulains, parleront plusieurs langues. Et rapidement cette population va adopter certains des us et coutumes de cet Orient très raffiné. Des échanges intellectuels et culturels auront également lieu.

    Avec Martin AurellSimon Dorso, Julien Loiseau et Abbès Zouache.

    La conquête de Jérusalem par Saladin Ier (1138-1187), en 1187. Miniature de la "Chronique des empereurs", par Loyset Lieder (1462).

    – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 11 juin 2015
  • 10/25 – Saladin

    S’il est un personnage des croisades qui deviendra légendaire en Orient, mais aussi en Occident, c’est bien Saladin. Il va parvenir à unifier la Syrie avec l’Egypte et à reconquérir Jérusalem en 1187. La bataille d’Hattîn sera décisive. Les troupes de Saladin écraseront l’armée chrétienne conduite par le roi de Jérusalem, Guy de Lusignan.

    Chef de guerre redoutable, il sera également décrit comme un pieux musulman, capable de faire preuve d’indulgence y compris envers ses ennemis.

    La prise de la ville Sainte par Saladin provoquera le départ de la troisième croisade mené par Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre, Philippe Auguste roi de France et l’empereur d’Allemagne, Frédéric Ier Barberousse.

    Avec Martin AurellJulien LoiseauJohn TolanAbbès Zouache.

    La conquête de Jérusalem par Saladin Ier (1138-1187), en 1187. Miniature de la "Chronique des empereurs", par Loyset Lieder (1462).

    – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 12 juin 2015

     

  • 11/25 – Le détournement de la 4e croisade sur Constantinople: la blessure non cicatrisée

    En 1204, les croisés pénètrent dans Constantinople et mettent la ville à sac durant trois jours. C’est le début d’un empire latin de Constantinople qui durera près de 50 ans.  Pourquoi les croisées, qui sont des chrétiens, s’en prennent-ils à la capitale de l’empire byzantin chrétien, lui aussi chrétien?

    Retour sur les effets dévastateurs de cette croisade dans les relations entre les chrétiens orientaux, orthodoxes, et les chrétiens catholiques.

    Rinaldo Tomaselli guide Fabien Hünenberger sur les traces des croisées à Istanbul. Avec également Jean-Claude Cheynet et le père Dositheos Anagnostopoulos du Patriarcat œcuménique de Constantinople.

    Départ du roi de France Louis IX dit Saint Louis (1214-1270) pour les croisades. Chromolithographie de 1936.

    Lee/Leemage – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 15 juin 2015
  • 12/25 – Lorsque St-François d’Assise rencontra le Sultan Al-Kamil

    Alors que l’idée de convertir les musulmans est absente au début des croisades, progressivement elle émerge avec l’apparition de nouveaux ordres religieux de prêcheurs, les franciscains et les dominicains. St François d’Assise va même se rendre à Damiette en Egypte pour y rencontrer le Sultan Al-Kamil, neveu de Saladin. Nous sommes en 1219 au cœur de la cinquième croisade qui se soldera par un échec.

    Un autre Saint va également 30 ans plus tard mener successivement deux croisades. Il s’agit de Louis IX roi de France, futur St-Louis. Mais là également c’est l’échec. Et si Dieu était du côté des musulmans? Le doute s’installe dans certains esprits et en Europe, les critiques contre les croisades s’amplifient.

    Avec Martin AurellGwenolé Jeusset , André Vauchez et Abbès Zouache.

    Départ du roi de France Louis IX dit Saint Louis (1214-1270) pour les croisades. Chromolithographie de 1936.

    Lee/Leemage – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 16 juin 2015
  • 13/25 Le déclin des croisades

    Les échecs successifs des différentes campagnes guerrières au Proche Orient provoquent une réorientation pour le moins surprenante des croisades. Désormais les papes vont également appeler à la croisade contre l’ennemi intérieur, l’hérétique chrétien, en particulier le cathare et le vaudois.

    L’affrontement entre chrétiens et musulmans va continuer au XVIème siècle mais sur la mer à travers la guerre de course. A cette époque se met alors en place une véritable économie de l’esclavage et de la piraterie.

    Avec Martin AurellJocelyne Dakhlia et Julien Loiseau.

    Départ du roi de France Louis IX dit Saint Louis (1214-1270) pour les croisades. Chromolithographie de 1936.

    Lee/Leemage – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 17 juin 2015
  • 14/25 Les croisades idéalisées et irréalisables du XVIème

    A partir du XVIème siècle, les croisades auront pour seul but de juguler l’avancée turque. L’idée de reprendre possession de Jérusalem demeure dans les esprits, comme une seconde étape, après la victoire espérée sur les Ottomans. Mais le projet restera lettre morte. Les tensions politiques entre François 1 et Charles Quint, de même que la division de la chrétienté avec l’avènement de la réforme de Luther, ne permettront plus de lever des fonds et des armées pour partir à la reconquête de Jérusalem.

    Avec Jocelyne Dakhlia et Emmanuelle Pujeau.

    Départ du roi de France Louis IX dit Saint Louis (1214-1270) pour les croisades. Chromolithographie de 1936.

    Lee/Leemage – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 18 juin 2015
  • 15/25 L’ouverture de la Question d’Orient

    La fin du XVIIIe siècle marque le début d’un nouvel intérêt de l’Europe pour l’Orient. Une ère inaugurée symboliquement par la Campagne d’Egypte lancée par Napoléon en 1798. Pourquoi la France, l’Angleterre mais aussi la Russie se lancent-elles dans les expéditions qui mènent à la conquête de territoires appartenant à l’Empire ottoman ? Peut-on lire dans ce processus de colonisation de régions à majorité musulmane un lointain écho des Croisades?

    Fabien Hünenberger fait le point avec Henri Laurens, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe et Giorgio Del Zanna, professeur d’histoire contemporaine et d’histoire de l’Europe orientale à l’Université catholique de Milan. Auteur de “I Cristiani e il Medio Oriente (1798-1924)”.

    Départ du roi de France Louis IX dit Saint Louis (1214-1270) pour les croisades. Chromolithographie de 1936.

    Lee/Leemage – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 19 juin 2015
  • 16/25 – Les chrétiens paient la note

    Le délitement de l’Empire ottoman, fin XIXe – début XXe siècle, n’est pas sans conséquences pour les relations entre chrétiens et musulmans en Orient. Les conquêtes coloniales, de même que l’indépendance déclarée de plusieurs pays dans les Balkans, forcent des centaines de milliers de personnes à prendre les chemins de l’exil. Naît alors dans le monde musulman l’idée qu’il s’agit d’une nouvelle forme de croisades et que les chrétiens d’Orient constituent à ce titre une menace. Une idée qui fera de nombreuses victimes et que Fabien Hünenberger analyse avec Henri Laurens, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe, et Giorgio Del Zanna, professeur d’histoire contemporaine et d’histoire de l’Europe orientale à l’Université catholique de Milan. Auteur de “I cristiani e il Medio Oriente (1798-1924).

    Carte des accords Sykes Picot, 1916.

    The National Archives UK – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 22 juin 2015
  • 17/25 – Jérusalem 1900, le calme avant la tempête

    Au XIXe siècle, avec la renaissance des pèlerinages, la redécouverte des intérêts géopolitiques de la ville et l’immigration sioniste naissante, Jérusalem devient progressivement une ville dont la valeur symbolique s’affirme. Avant de connaître les tensions vives des années 1930, la ville traverse une période de 70 ans placée sous le sceau de la pluralité culturelle, de la mixité religieuse et d’une expansion moderne que tous saluent. La présence des britanniques, dès 1917, la pression exercée par l’immigration et la première guerre mondiale, vont progressivement conduire la ville à basculer dans un partage des quartiers, des identités pour aboutir, en 1948 à une division entre “juifs” et “arabes” . L’analyse de Vincent Lemire, historien, Maitre de conférence à l’Université Paris-Est, auteur de “Jérusalem 1900, la ville sainte à l’âge des possibles”, Armand Colin, 2013.

    Carte des accords Sykes Picot, 1916.

    The National Archives UK – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 23 juin 2015
  • 18/25 – Français et Anglais redessinent l’Orient

    En 1916, alors que l’écroulement de l’Empire ottoman est désormais plus que probable, Français et Anglais conviennent d’une répartition des territoires sous leur contrôle au Proche Orient. Un accord resté célèbre sous le nom de deux de ses négociateurs, le Britannique Sir Mark Sykes et le Français François Georges-Picot, dont l’influence se lit aujourd’hui encore dans le tracé des frontières dans la région. Pour déployer la genèse et les conséquences de ces accords, Fabien Hünenberger et Gabrielle Desarzens se sont entretenus avec Henri Laurens, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe, et Ahmed Benani, politologue et anthropologue des religions.

    Carte des accords Sykes Picot, 1916.

    The National Archives UK – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 24 juin 2015
  • 19/25 – Le dernier des Califes

    Le 3 mars 1924, les députés turcs déposent le dernier calife ottoman, Abdülmecid II, et abolissent la fonction de califat. La disparition de ce titre religieux honorifique – porté par les successeurs du Prophète Mohammed – est alors une manière, pour la jeune République turque, d’affirmer sa laïcité et ses intentions de modernisation du pays qui vient de naître. Mais en abolissant le califat, la Turquie fait naître une nostalgie au sein du monde musulman, celle d’une unité perdue. Nostalgie dont le groupe Etat islamique s’est emparé en désignant l’un des siens comme calife le 29 juin 2014. Au micro de Fabien Hünenberger et Gabrielle Desarzens: Ahmed Benani, politologue et anthropologue des religions, et Giorgio Del Zanna, professeur d’histoire contemporaine et d’histoire de l’Europe orientale à l’Université catholique de Milan. Auteur de “I cristiani e il Medio Oriente (1798-1924).

    Carte des accords Sykes Picot, 1916.

    The National Archives UK – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 25 juin 2015
  • 20/25 – Le printemps des nationalismes

    Le XXe siècle est marqué par le déploiement des nationalismes en Orient. C’est le cas en Turquie, où les dirigeants de la nouvelle République se rabattent sur un nationalisme ethnique après avoir joué la carte du panislamisme. Mais le nationalisme touche aussi le monde arabe et l’idée d’une grande union du monde arabe – le panarabisme – prend de l’ampleur. Deux Syriens, le grec-orthodoxe Michel Aflaq et le sunnite Salah al-Din al-Bittar, en sont les promoteurs les plus connus puisqu’ils sont les fondateurs du parti Baas en 1947. Pour éclairer ce phénomène, Fabien Hünenberger et Gabrielle Desarzens ont interrogé Giorgio Del Zanna, professeur d’histoire contemporaine et d’histoire de l’Europe orientale à l’Université catholique de Milan. Auteur de “I cristiani e il Medio Oriente (1798-1924), Aline Schlaepfer, docteure en Etudes arabes à l’Université de Genève, et Georges Corm, sociologue et historien libanais, auteur “Pensée et politique dans le monde arabe: contextes historiques et problématiques, XIXe-XXIe siècle”, Paris, La Découverte,‎ 2015.

    Carte des accords Sykes Picot, 1916.

    The National Archives UK – AFP

    A vue d’esprit – Publié le 26 juin 2015
  • 21/25 – Israël, nouveaux croisés ?

    Jadis peu peuplée, Jérusalem devient au début du XXe siècle une métropole à l’expansion rapide. Le mouvement sioniste joue un rôle déterminant, mais la progression des pèlerinages est également en cause. L’année 1948 constitue un tournant majeur: au lendemain de la création de l’Etat d’Israël, la ville bascule dans le conflit et constitue désormais un enjeu géostratégique.

    Comment ce nœud gordien s’est-il formé? Comment cette évolution a-t-elle été lue au Moyen-Orient? L’Etat d’Israël a-t-il introduit de nouveaux “croisés” au Proche-Orient?
    Un sujet signé Gabrielle Desarzens et Jean-Christophe Emery.

    Avec : Simon Epstein, historien et politologue, Vincent Lemire, historien, Ahmed Benani, anthropologue et politologue.

    Jerusalem aujourd'hui un enjeux géostratégique.

    studiodr –

    A vue d’esprit – Publié le 29 juin 2015
  • 22/25 – Les croisades à la sauce orientale

    Présentes dans la littérature et le cinéma occidental, les Croisades le sont également dans les livres, les films et les séries TV du Proche-Orient.

    Quels événements et quels personnages mettent-elles en scène? Quels intérêts politiques s’en sont servis pour leur propagande? Et en quoi cette vision des Croisades diffère-t-elle de celle proposée par des films hollywoodiens tel “Le Royaume des cieux” de Ridley Scott (2005)?

    Un sujet signé Catherine Erard et Gabrielle Desarzens. Avec: Abbès Zouache, historien médiéviste de l’Orient musulman, Université Lumière Lyon, CNRS, et Ahmed Benani, anthropologue et politologue.

    Jerusalem aujourd'hui un enjeux géostratégique.

    studiodr –

    A vue d’esprit – Publié le 30 juin 2015
  • 23/25 – La bataille du 3e temple

    Les juifs le nomment “Mont du temple” ou le “Mur occidental”. Les musulmans l’appellent “Haram al sharif”, noble sanctuaire, ou “Esplanade des mosquées”. Situé au sud de la vieille ville de Jérusalem, cet espace est à la fois le plus sacré du judaïsme et le troisième lieu saint de l’islam.

    Depuis 1967, les juifs peuvent prier en bas du mur alors que les musulmans pratiquent leur foi sur l’esplanade qui le surplombe. Cet équilibre s’avère pourtant relatif. En 2000, la visite d’Ariel Sharon avait mené au déclenchement de la seconde intifada.

    Aujourd’hui, certains groupes d’extrême droite montent sur l’esplanade pour y prier malgré les interdictions. Leur objectif: construire un troisième Temple destiné à reprendre la pratique rituelle.

    Une enquête de Jean-Christophe Emery avec les voix de Simon Epstein, historien et politologue, Julien Loiseau, historien, et Charles Enderlin, journaliste.

    Jerusalem aujourd'hui un enjeux géostratégique.

    studiodr –

    A vue d’esprit – Publié le 01 juillet 2015
  • 24/25 – Les racines médiévales de Daech

    Le groupe Etat islamique, Daech, véhicule toute une vision du monde où le vocabulaire, l’image et le geste s’inspirent du Moyen-Age.

    Avec l’aide d’un spécialiste de l’histoire musulmane, Gabrielle Desarzens tente de décortiquer ces références aux mots “croisé”, “djihad”, à la couleur noire… comme aussi la décapitation ou la crucifixion que pratiquent ces islamistes radicaux.

    Avec Gabriel Martinez-Gros, Professeur d’histoire médiévale du monde musulman à l’université Paris Ouest Nanterre La Défense.

    Jerusalem aujourd'hui un enjeux géostratégique.

    studiodr –

    A vue d’esprit – Publié le 02 juillet 2015
  • 25/25 – Orient-Occident : changer d’histoire

    Dans ce dernier épisode de la série “Orient-Occident, regards croisés”, Fabien Hünenberger reçoit un historien pour parler historiographie.

    Quel bilan tirer de l’exploration des relations Orient-Occident entreprise durant cinq semaines par l’équipe de RTSreligion? Génère-t-elle une nouvelle manière d’écrire l’histoire qui lie ces deux parties du monde? Révèle-t-elle les dynamiques sous-jacentes de l’actualité récente? Laisse-t-elle entrevoir l’avenir des relations entre Orient et Occident?

    Bilan avec Michel Grandjean, professeur d’histoire du christianisme à l’Université de Genève.

    Jerusalem aujourd'hui un enjeux géostratégique.

    studiodr –

    A vue d’esprit – Publié le 03 juillet 2015
  • Intervenants de la série

    Dositheos Anagnostopoulos, Révérend Protopresbyter, responsable de presse du Patriarcat œcuménique de Constantinople.

    Martin Aurell, historien médiéviste, Professeur à l’Université de Poitiers (Centre d’Etudes Supérieures de Civilisation Médiévale).

    Ahmed Benani, politologue et anthropologue.

    Jean-Claude Cheynet, Professeur d’histoire byzantine à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV), directeur de l’Institut des études byzantines au Collège de France.

    Georges Corm, sociologue et historien, Professeur à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth.

    Jocelyne Dakhlia, historienne et anthropologue, Directrice d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris (EHESS), spécialiste de l’histoire du monde musulman et de la Méditerranée.

    Giorgio Del Zanna, Professeur à Université catholique de Milan, « Histoire contemporaine et histoire de l’Europe orientale », spécialiste de l’Empire ottoman au XIXe et XXe siècle et des communautés chrétiennes d’Orient.

    Simon Dorso, historien et archéologue médiéviste, doctorant au Centre de recherche français à Jérusalem.

    Simon Epstein, économiste et historien, Professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, directeur du Centre international de recherche sur l’antisémitisme.

    Sonia Fellous, historienne, spécialiste de l’identité judéo-chrétienne de l’Europe, chargée de recherche au CNRS.

    Vincent Gellot, historien, auteur d’un voyage de 60’000 km entre 2012 et 2014 à la rencontre des minorités chrétiennes d’Orient.

    Michel Grandjean, Professeur d’Histoire du christianisme à la Faculté de théologie de l’Université de Genève, spécialiste de l’époque médiévale.

    Gwenolé Jeusset, frère franciscain français établi à Istanbul, spécialisé dans le dialogue avec l’islam.

    Henry Laurens, Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire Histoire contemporaine du monde arabe.

    Vincent Lemire, Maître de conférence à l’Université Paris-Est / Marne-la-Vallée, chercheur associé au Centre de recherche français à Jérusalem (CRFJ), spécialiste de l’histoire de Jérusalem 19e-21e siècles.

    Julien Loiseau, historien, spécialiste de l’histoire du Proche-Orient au Moyen Age, Directeur du Centre de recherche français à Jérusalem.

    Emmanuelle Pujeau, Docteur en histoire moderne, spécialiste de l’histoire des idées.

    Bythia Rozen-Goldberg, guide francophone en Israël.

    John Tolan, historien, spécialiste des contacts culturels et religieux entre mondes arabe et latin au Moyen Age, Professeur à l’Université de Nantes.

    Rinaldo Tomaselli, historien autodidacte installé à Istanbul et animateur de voyages insolites.

    Aline Schlaepfer, docteure en Études arabes de l’Université de Genève, où elle enseigne l’histoire des nationalismes au Proche-Orient arabe.

    André Vauchez, historien, spécialiste de la spiritualité médiévale, ancien Directeur de l’École française de Rome.

    Abbès Zouache, historien médiéviste de l’Orient musulman, Université Lumière Lyon, CNRS.

  • Bibliographie

    • Aurell Martin, Des chrétiens contre les croisades (XIIe-XIIIe siècle), Paris : Fayard, 2013.
    • Cheynet Jean-Claude, Histoire de Byzance. 1. L’État et la société, Paris : PUF, Que sais-je ?, 2005.
    • Cheynet Jean-Claude (dir.), Le Monde byzantin. II L’Empire byzantin (641-1204), Paris : PUF, Nouvelle Clio, 2006.
    • Corm Georges, Pour une lecture profane des conflits : sur le “retour du religieux” dans les conflits contemporains du Moyen-Orient, Paris : La Découverte, coll. « Cahiers libres »,‎ 2012.
    • Corm Georges, Pensée et politique dans le monde arabe : contextes historiques et problématiques, XIXe-XXIe siècle, Paris : La Découverte,‎ 2015.
    • Dakhlia Jocelyne et Vincent Bernard, Les musulmans dans l’histoire de l’Europe, Tome I et II, Paris : Albin Michel, 2011 et 2013.
    • Del Zanna Giorgio, I cristiani e il Medio Oriente (1798 – 1924), Bologna : Il Mulino, 2011.
    • Demurger Alain, Croisades et croisés au Moyen Age, Paris : Flammarion, 2006.
    • Epstein Simon, Histoire du peuple juif au XXe siècle de 1914 à nos jours, Paris : Pluriel, 2000.
    • Laurens Henri, La Question de Palestine : Tome 5, Paris : Fayard, à paraître en août 2015.
    • Laurens Henry, Tolan John et Veinstein Gilles, L’Europe et l’islam : quinze siècles d’histoire, Paris : Éditions Odile Jacob, 2009.
    • Lemire Vincent, Jérusalem 1900. La ville sainte à l’âge des possibles, Paris : Armand Colin, 2013.
    • Loiseau Julien, Les Mamelouks (XIIIe-XVIe siècle) – Une expérience du pouvoir dans l’islam médiéval, Paris : Le Seuil, L’Univers historique, 2014.
    • Maalouf Amin, Les croisades vues par les Arabes, Paris : J’ai lu, 2003.
    • Poliakov Léon, Histoire de l’antisémitisme, Paris : Le Seuil, 1991.
    • Pujeau Emmanuelles, L’Europe et les Turcs, la croisade de l’humaniste Paolo Giovo, Toulouse : Presses universitaires du midi, 2015.
    • Tolan John, Les Sarrasins, L’islam dans l’imagination européenne au Moyen-Age, Paris : Aubier, coll. Historique, 2003.
    • Tolan John, L’Europe latine et le monde arabe au Moyen-Age, Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2009.
    • Vauchez André, Chrétiens et musulmans face à face. In : Le Monde de la Bible – La Méditerranée des croisades, vol.144, Paris : Bayard-Presse, 2002.
    • Vauchez André, La spiritualité du Moyen Âge occidental VIIIe ‑ XIIIe siècle, Paris : Presses universitaires de France, 1975.
    • Zouache Abbès, Armées et combats en Syrie de 491/1098 à 569/1174, analyse comparée des chroniques médiévales latines et arabes, Damas : Institut français du Proche Orient, 2008.
  • Carte des croisades

    Cette carte interactive présente les différentes croisades successives et indique les populations en présence aux époques concernées.

    En haut à droite, un menu permet une navigation temporelle.

    Retrouvez l’article sur le site de la

Médias indépendants sur le monde arabe

Réunis pour la première fois en mai 2016 à Marseille, huit médias indépendants spécialisés sur le monde arabe ont défini un projet de coopération. Pour ce faire, un réseau a été mis sur pied avec la volonté de travailler ensemble sur des grandes thématiques et de partager des compétences pour relever les défis structurels auxquels ils sont confrontés.

Les médias de ce réseau sont pour la plupart implantés dans les pays de la région Afrique du Nord Moyen-Orient, et chacun, dans son pays, doit faire face à des difficultés d’ordre politiques ou économiques. La liberté de la presse dans cette région a fortement reculé. Malgré un environnement jalonné d’obstacles, ces médias, dont la majorité est née après les révolutions arabes de 2011, ont fait le choix d’une indépendance politique et économique, d’une presse en ligne libre et accessible à toutes et tous, et enfin d’une ligne éditoriale progressiste. Orient XXI a organisé en juin 2017 une conférence publique à Paris durant laquelle toutes les rédactrices et tous les rédacteurs en chef des médias du réseau ont pu expliquer leur travail, et leurs difficultés.

Afin de contribuer au développement de ces médias et à leur durabilité, Orient XXI entend favoriser cette coopération. Dans ce cadre, et lors de plusieurs rencontres à Paris, les membres du réseau ont souhaité mettre en œuvre plusieurs activités : des publications thématiques communes, des résidences de journalistes et des formations.

En mai 2018, sept journalistes sont venus à Paris pour travailler ensemble sur les réformes économiques. D’autres thèmes tels que les migrations, la langue arabe ou encore le nouvel ordre régional ont été identifiés. Les activités de publications sont découpées en plusieurs temps : des rencontres pour approfondir des connaissances et réfléchir aux thématiques et à la manière de les traiter d’un point de vue journalistique ; des enquêtes de terrain réalisées par les journalistes du réseau ; une publication en ligne du dossier thématique sur tous les médias. Les prochaines rencontres se dérouleront à Tunis, en novembre 2018, à Amman, à Beyrouth et à Alger.

Des formations de journalistes ont également été mises en place, en privilégiant une coopération Sud-Sud : chacun des membres du réseau dispose de capacités qu’il peut transmettre à un autre membre.

Pour réaliser ce projet, Orient XXI a reçu le soutien financier de l’Agence française de développement (AFD), de la Fondation de France et de International Media Support. Les partenaires exécutifs du projet sont Canal France International (CFI), le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD-Terre Solidaire) et l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain.

MÉDIAS DU RÉSEAU

  • 7iber est un media en ligne fondé à Amman en 2007. Ce site d’informations publie un article par jour en arabe et en anglais. Il couvre principalement la Jordanie et souhaiterait élargir sa couverture à l’Afrique du Nord et à tout le Proche-Orient.
  • Al-Jumhuriya est un média en ligne fondé en 2012 par un groupe d’universitaires syriens en exil. Il entend couvrir les événements en Syrie au travers d’investigations. Le site est en accès libre et publie un article par jour en arabe et en anglais.
  • Assafir Arabi a démarré ses activités en tant que revue en ligne du quotidien libanais Assafir Arabi. Il couvre le Proche-Orient et sa ligne éditoriale est caractérisée par des papiers de très bonne qualité sur des thèmes singuliers. Assafir publie deux articles par semaine, en arabe, anglais et français.
  • Babelmedpure player né en 2001 est le premier magazine en ligne des sociétés et des cultures méditerranéennes. Le site offre des contenus multilingues, en regards croisés, sur des thèmes transversaux aux deux rives de la Méditerranée : migrations, société civile, créations indépendantes, etc., avec une attention particulière portée aux problématiques de genre.
  • Mada Masr est un média en ligne égyptien fondé en 2013. Il couvre l’actualité égyptienne en arabe et en anglais. Le site a été bloqué en Égypte, mais il est accessible depuis l’étranger. C’est l’un des derniers médias indépendants qui n’a pas été suspendu par les autorités égyptiennes.
  • Maghreb émergent et Radio M sont des médias algériens travaillant ensemble au sein du groupe Interface médias. Maghreb émergent traite de l’actualité économique et politique de l’Algérie et du Maghreb. Radio M est la première webradio d’information généraliste abordant des sujets économiques, sociaux, politiques et culturels.
  • Mashallah News est un média en ligne basé à Beyrouth et fondé en 2010. L’équipe est composée de quatre rédacteurs en chef. Ils disposent d’un large réseau de contributeurs couvrant également l’Iran et la Turquie. Ce média propose des méthodes d’editing innovantes.
  • Nawaat est un blog tunisien fondé en 2004 et bloqué jusqu’en 2011. Il couvre l’actualité tunisienne au travers d’enquêtes sur des thèmes spécifiques : transition démocratique, transparence, la justice, les droits humains. Il est en français, arabe et anglais.

 

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Voyage Poétique À Travers Le Monde Arabe

ONORIENT vous invite à découvrir les plus belles plumes poétiques de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. De Cordoue à Abu Dhabi, du Xe siècle à aujourd’hui, voici une traversée dans le temps et l’espace, à la découverte des vers qui ré-enchantent le monde. Une première anthologie concoctée par nos rédacteurs, avec 10 poètes qui nous inspirent.

Wallada

Wallada bint al-Mustakfi, née en 1091 à Cordoue (Espagne)

Princesse Andalouse née au 10ème siècle, Wallada était la fille du dernier Calife Ommeyade de Cordoue. Figure culturelle de l’époque, elle organisait régulièrement des salons littéraires à son domicile, des Majaliss Al Adab  où se rencontraient philosophes, poètes et artistes. Jeune fille romanesque, elle participait souvent à des joutes poétiques où elle déclamait ses sentiments avec ferveur et audace. Mais sa plus grande source d’inspiration reste surtout son histoire d’amour tapageuse avec le poète Ibn Zaydoun, une relation qui, si elle créa la polémique dans le Cordoue de l’époque, lui inspira ses plus beaux poèmes et vers blessés envoyés à son amant.

Sois prêt pour ma visite à l’obscurité,

parce que la nuit est la meilleure gardienne des secrets.

Si le soleil sentait l’étendue de mon amour pour toi,

il ne brillerait plus,

la lune ne se lèverait plus,

et les étoiles s’éteindraient d’émoi.

Tahar Djaout

Né en 1954 à Tizi Ouzou (Algérie)

27 Jan 1987, Probably France – Algerian author, poet, and novelist Tahar Djaout (1954-1993) – Image by © Sophie Bassouls/Sygma/Corbis

Quand nous abordons l’œuvre de Tahar Djaout, on ne peut pas s’empêcher d’imaginer à quoi aurait ressemblé la suite de son magnifique travail.

Victime, parmi les premiers de ses pairs, dans un attentat non pas seulement contre la vie de cet homme, mais aussi contre le peuple algérien qui a perdu durant la dernière décennie du XXe siècle, un grand nombre de ses intellectuels, et avec, une partie de son identité.

Tahar Djaout, a laissé des écrits sérieux, dénonciateurs et ironiques, mais aussi des poèmes discrets et sensibles. Son œuvre dans son inachèvement reste complète dans un sens, car chargée de sa propre symbolique. Essentielle, elle brave et nargue jusqu’à nos jour ces mains traîtresses et assassines, qui lui ont ôté la vie mais pas l’immortalité.

Je regagne ma nudité :

Une pierre lavée par les crues ;

Je réintègre mon mutisme :

Un silence d’enfant apeuré.

Habiterai-je un jour

Cette demeure rêvée :

Ta blessure – ô délices ! –

Où le soleil s’assombrit ?

Tahar Djaout, extrait de « Pérennes », 1983

Abou El Kacem Chebbi

Né en 1909 à Tozeur (Tunisie)

Il est un révolté aux fines épaisseurs romantiques. Son œuvre parfois spleenétique naît dans un bouillon d’influences, le contexte des romantiques, parnassiens et symbolistes européens, mais aussi des poètes arabes classiques. À l’université, Chebbi sera militant avant de rejoindre le groupe Taht Essour (« Sous les remparts »), un rassemblement d’artistes et d’intellectuels tunisiens. Tahar Bekri a décrit dans Le goût de Tunis cette réunion d’amis comme des « désargentés, pessimistes et désespérés de leur état mais qui se vengeaient de l’adversité par l’ironie et l’humour noir ». Chebbi proclame la nécessité de rénover la société. Le poète vise aussi bien, dans une actualité toujours tranchante, les musulmans intégristes et le colonialisme français. Poète de la vie qui prévaut sur la douleur, assoiffé de Tunisie et d’universel, il s’éteint sans voir l’indépendance de son pays pointant le jour.

 

Allons, réveille-toi, prends les chemins de la vie

Celui qui dort, la vie ne l’attend pas.

N’aie crainte, au-delà des collines,

Il n’y a que le jour dans sa parfaite éclosion.

Abou El Kacem Chebbi, O fils de ma mère, traduit par Ben Othman, dans Cent poèmes pour la liberté, édition le Cherche Midi, 1985

Joyce Mansour

Née en 1928 à Bowden (Angleterre)

Élevée au Caire dans la société cosmopolite anglophone, Joyce Mansour perd sa mère à l’âge de quinze ans, et quelques années plus tard son premier époux. Elle fréquente les salons littéraires où elle rencontre Georges Henein, fondateur du groupe surréaliste égyptien Art et Liberté. Son premier recueil, Cris, stupéfie André Breton : « J’aime, Madame, le parfum d’orchidée noire – ultra noire – de vos poèmes. ». Au Caire, sa parution fait scandale. Érotique, transgressive, sa poésie louvoie avec la mort et les pulsions. Elle fuse, incisive et radicale, scandée, pleine d’images de corps, de fluides et de parfums de fleurs.

 

Ouvre les portes de la nuit

Tu trouveras mon cœur pendu

Dans l’armoire odorante de l’amour

Pendu parmi les robes roses de l’aurore

Mangé par les mites, la saleté et les ans

Pendu sans vêtement, écorché par l’espoir

Mon cœur aux rêves galants

Vit encore.

Joyce Mansour, Déchirures (1955), in Joyce Mansour. Oeuvres complètes : prose et poésie, éditions Michel de Maule, 2014

Georges Schéhadé

Né en 1905 à Alexandrie (Égypte)

Georges Schehadé à Paris en 1987

Georges Schéhadé écrit ses premiers poèmes dans ses cahiers d’écolier. Sa famille déménage à Beyrouth où il vivra l’essentiel de son existence. Il occupe un poste dans l’administration française, voyage et rencontre les poètes Jules Supervielle et Saint-John Perse. Baignée dans un songe, son écriture fait naître un jardin imaginaire adossé à la montagne. Colombes, pluies et arbres fruitiers rythment les saisons, et la mer se dessine à l’horizon. Rapprochée du surréalisme, son écriture limpide cristallise les images. Ses poèmes gagnent en dépouillement, devenant autant d’éclats dans le blanc de la page. Il écrivait : « Le silence est la villégiature des mots ». Le titre de ses recueils, “Poésies” numérotées de I à V, est à l’image de cet exercice d’épure.

 

Il y a des jardins qui n’ont plus de pays

Et qui sont seuls avec l’eau

Des colombes les traversent bleues et sans nids

Mais la lune est un cristal de bonheur

Et l’enfant se souvient d’un grand désordre clair

Georges Schéhadé, Poésies II (1948), in Les Poésies, NRF Poésie/Gallimard, 2001

Adonis

Né en 1930 à al-Qassabin (Syrie)

Ali Ahmad Saïd Esber, alias Adonis, poète et critique littéraire syro-libanais né en 1930. / Magali Delporte / Picturetank

En signant Adonis à partir de 1948, le poète syrien ‘Alî Ahmad Sa’îd fait acte de renaissance. Le dieu Adonis est une figure de la mythologie grecque, d’origine syrienne. Par ce nom, il inscrit sa poésie dans l’espace méditerranéen et sous le sceau de l’exil. Cofondateur de la revue Shi’r (“Poésie”) en 1957, Adonis désire ressourcer la poésie arabe et la faire entrer dans la modernité. Il renoue avec les poètes d’avant l’islam et les penseurs soufis, et traduit les poètes occidentaux. La poésie est pour lui une exploration de la langue et une expérience existentielle. Elle naît de la rencontre avec l’autre, et puise sa lumière d’un voyage entre les cultures. Les poèmes d’Adonis sont portés par une voix, un souffle et un rythme. Ils sont une force agissante projetée vers l’avenir. Son écriture compose une conscience éclairée qui résiste à toutes les idéologies. L’image du vent traverse cette écriture qui souhaite ouvrir un horizon universel.

Je t’ai nommée nuage

Ô blessure, tourterelle du départ

Je t’ai nommée plume et livre

et me voici entamant un dialogue

avec la langue engloutie

dans les îles en partance

dans l’archipel de la chute ancienne

Me voici enseignant le dialogue

au vent et aux palmiers

Ô blessure, tourterelle du départ

Adonis, « La Blessure », Chants de Mihyar le Damascène (1961), traduction de Anne Wade Minkowski et Jacques Berque, NRF Poésie/Gallimard, 2002

Mahmoud Darwich

Né en 1941 à al-Birwa (Galilée)

DR

Mahmoud Darwich gagne le Liban après la création d’Israël en 1948. Après plusieurs séjours en prison, il choisit l’exil qui le mènera de Beyrouth à Paris. Le lyrisme de ses poèmes est habité par des motifs qui dessinent le paysage de sa terre natale. Les oiseaux, les amandiers, le fleuve, le pain et le café sont autant de signes intimes de la Palestine. Cet imaginaire quotidien porté par une langue harmonieuse touche très tôt un public immense, parmi les Palestiniens, dans le monde arabe et au-delà. Empreinte d’humanisme, sa poésie reflète l’expérience du déracinement et de la prison, et fusionne le souvenir personnel à l’histoire collective. Le choix économe des mots condense la brisure identitaire et la rencontre avec l’altérité sous la figure de l’ennemi ou à travers le visage de l’amoureuse étrangère, Rita. Les vers libres sont marqués par une exigence de musicalité et le chant des pages devient un choeur, puisque de nombreux poèmes sont aujourd’hui devenus des chansons.

Par les fenêtres de cet espace dernier, miroirs polis par notre étoile.

Où irons-nous, après l’ultime frontière ?

Où partent les oiseaux, après le dernier

Ciel ? Où s’endorment les plantes, après le dernier vent ?

Nous écrirons nos noms avec la vapeur

Carmine, nous trancherons la main au chant afin que

notre chair le complète.

Ici, nous mourrons. Ici, dans le dernier défilé. Ici ou ici,

un olivier montera de

Notre sang.

Mahmoud Darwich, « La terre nous est étroite » (1966-1999), in La terre nous est étroite et autres poèmes, traduction d’Élias Sanbar, NRF Poésie/Gallimard, 2000

Joumana Haddad

Née en 1970 à Beyrouth (Liban)

Joumana Haddad en 2007

Elevée dans une famille très catholique au Liban, Joumana Haddad réalise très tôt qu’elle ne veut pas rester dans les barrières que son milieu veut bien lui imposer. Pour celle qui se dit avoir été élevée au marquis de Sade et aux Mille et une Nuit, les mots traceront sa route vers l’émancipation. Une aisance du verbe qu’elle utilise pour dénoncer le machisme des sociétés arabes, et l’intégrisme des religions dans Superman est un arabe ou J’ai tué Schéhérazade, confidences d’une femme arabe en colère. Journaliste, écrivaine, et poétesse, elle est l’auteur de plusieurs recueils de poèmes érotiques dont Le retour de Lilith et fondatrice de la première revue érotique écrite en arabe par des auteurs arabes.

Ne soyez pas effrayés des livres, même les plus dissidents, “immoraux”. La culture est un pari sûr dans la vie, qu’elle soit haute, basse, éclectique, pop, ancienne ou moderne.

Joumana Haddad, J’ai tué Schéhérazade: confessions d’une femme arabe en colère, 2010

Nazik Al-Malaika

Née en 1922 à Bagdad (Irak)

DR

Considérée comme la pionnière de la poésie arabe moderne aux côtés de son compatriote Badr Shakir Assayab, Nazik Al Malaika déclenche une véritable révolution dans le paysage littéraire du XXe siècle en composant des vers libres.

A travers l’abandon du système métrique classique (rime unique et deux hémistiches) c’est moins une rupture qu’une revivification de la longue tradition littéraire arabe qu’elle veut faire advenir.

Idéaliste et profondément musicale, son œuvre exprime les illusions perdues de son pays, l’Irak, qu’elle quitte une première fois pour les Etats-Unis, puis le Liban, le Koweït et enfin l’Egypte, où elle s’éteint en 2007, à l’âge de 85 ans.

Partisane de la liberté de création dans son art, engagée pour la cause des femmes dans ses essais, nationaliste arabe dans l’âme et palestinienne de cœur, Nazik fut une dissidente totale. En un mot, une intellectuelle.

Notre vie nous l’avons dédiée à la prière
Et pour qui donc prierions-nous, si ce n’est pour les mots.

Nazik Al-Malaika, « Pourquoi redouter les mots ? » Choléra (1947) traduction de Barbara Graille

Farah Chamma

Née en 1994 à Dubaï (Émirats arabes unis)

Farah Chamma / copyright al-Ahram Weekly

Jeune palestinienne, passionnée et créative, âgée de 22 ans elle étudie le droit et les sciences politiques à l’université Paris-Sorbonne d’Abu-Dhabi. Elle commence à écrire des poèmes à l’âge de 14 ans. Farah Chamma maîtrise quatre langues (le français, l’anglais, l’arabe et le portugais). Elle performe les poèmes qu’elle écrit, accompagnée d’une musique de Oud, c’est pour elle la façon la plus efficace pour avoir un impact sur la société. Elle a participé à diverses compétitions internationales comme le festival de littérature d’Emirates Airline. Parmi ses poèmes qui ont le plus fait sensation « I am no palestinian » et d’autres qui ont créer une certaine polémique comme « How must I believe » où avec amertume elle reproche la fausseté de la société arabe. Cette jeune poétesse représente le nouvel élan créatif des jeunes et leurs voix. Insouciante des tabous de la société, elle a su franchir les lignes épineuses de la société dans laquelle elle a grandi. C’est donc avec grande admiration qu’on lui souhaite une carrière prospère et réussie.

Prenez tout ce que je sais

Et jetez-le dans le Nil

Comme la mère de Moïse a fait

Ne me demandez pas d’où je viens

Ni où je suis née

Ne cherchez pas à savoir qu’est-ce qui est écrit sur mes papiers

Je (ne) suis personne, un nomade, une âme perdue, un simple esprit nomadisé

Je suis la langue, sans mètre, sans rime

Je suis l’arabe, le persan, le latin, le germanique

Je suis la langue non-maîtrisée

Farah Chamma, “Table Rase”

 

Retrouvez l’article sur le site de ONORIENT

Lorsque le Monde parlait Arabe (Vidéo Complète) | Documentaire FR – Mahmoud Hussein

Du IXe au XIIe siècle, le monde musulman connaît un rayonnement sans égal : il s’étend de l’Espagne à l’Inde, avec des capitales de rêve : Bagdad, Cordoue, Grenade, Le Caire, Damas… De la philosophie à la médecine et à la botanique, des mathématiques à l’astronomie, son essor scientifique et culturel fascine – autant qu’il inquiète – l’Occident médiéval…

Un documentaire passionnant sur le rayonnement intellectuel du monde arabo-musulman à l’heure du Moyen-Âge occidental.
Ce document met l’accent sur un élément essentiel et unique dans l’Histoire : l’aptitude et la volonté des musulmans à travailler en bonne intelligence avec les juifs et les chrétiens dans la quête de la connaissance (voir Bagdad et l’Andalousie). Il rappelle en outre que le fruit de ce rayonnement intellectuel du monde islamique (qui a touché à tous les domaines de la connaissance : astronomie, mathématiques, philosophie, médecine…) a profité à l’Occident médiéval et lui a ouvert les voies de la Renaissance.

Si Kushner savait…

Le haut conseiller, et gendre, du président des États-Unis, Jared Kushner, en septembre 2018. Nicholas Kamm/AFP

POINT DE VUEDominique EDDE | OLJ13/07/2019

Si monsieur Kushner avait pris la peine de se représenter le montant de vies brisées, de deuils, de séparations, d’humiliantes défaites endurés par les Palestiniens, s’il avait mesuré ne serait-ce qu’un peu le prix payé par les voisins de la Palestine – le Liban, la Syrie, la Jordanie, l’Égypte – depuis soixante-dix ans, il aurait eu honte. Il n’aurait pas osé son discours à Bahreïn. Il n’aurait pas eu le sang-froid de sauter à pieds joints par-dessus tant de désastres, il se serait abstenu de les chiffrer en dollars. Il aurait commencé par présenter ses condoléances au peuple palestinien ainsi qu’à toute une région – le Moyen-Orient – qui n’en finit pas de compter ses morts, ses blessés, ses réfugiés. Il aurait cherché une phrase, un mot qui apaise les mémoires. Il aurait aidé son allié israélien à reconnaître le tort causé par la création de l’État d’Israël. S’il avait la moindre idée de ce que signifie la perte brutale d’un village, d’un toit, d’un champ d’oliviers, d’une mémoire séculaire, il aurait spontanément nommé ce à quoi les Palestiniens ont dû renoncer par la force. Il aurait fait exister l’histoire de ce peuple avant de le doter d’autoroutes et de lui dicter son nouveau visage. Il ne l’aurait pas évoqué à la troisième personne du singulier. Il l’aurait regardé en face. Il n’aurait pas commencé par le volet financier, il aurait commencé par proposer aux Israéliens de renoncer au grand minimum : les colonies ; et aux Palestiniens de renoncer au grand maximum : les trois quarts de leur ancien territoire. Il n’aurait pas pris pour seuls interlocuteurs les banquiers et les hommes d’affaires des monarchies pétrolières. Il aurait eu à l’esprit les millions d’Arabes ignorés, maltraités, plutôt que les millions de dollars fraîchement imprimés. Il se serait souvenu que les gens dont je parle se sont soulevés en 2011 pour faire entendre aux pouvoirs (que les États-Unis soutenaient sans état d’âme) qu’ils en avaient assez de vivre sous la botte. Il aurait au moins hésité, tâtonné, il aurait pris des gants.

S’il avait consenti à se représenter Jérusalem quinze ans avant sa naissance, il n’aurait pas réclamé sans scrupule qu’elle devienne la capitale d’Israël. Il aurait compris qu’il appartient à tous de renoncer à cette ville pour qu’elle appartienne à tous. Et où monsieur Kushner envisage-t-il de lever cette somme de 50 milliards de dollars sinon parmi les grosses fortunes des pays du Golfe qui dépendent entièrement des États-Unis pour leur sécurité ? Il est vrai que les pouvoirs arabes n’auront pas démérité leur réputation de vendus, mais faut-il que l’argent du pétrole qui leur a fait perdre toute décence ait eut le même effet sur leurs tuteurs, prétendus pouvoirs « civilisés » ? Faut-il que les Arabes en général ne soient aux yeux de monsieur Kushner que des richards ou des larbins pour qu’il ait si peu à leur dire et autant à leur demander. Où prend-il le droit de traiter l’histoire d’un grand malheur à travers des recettes de promotion immobilière et de chirurgie esthétique ? Pense-t-il sérieusement que cette paix achetée aujourd’hui au prix de la dignité tiendra encore demain ?

In english : If only Kushner knew…

Prendre acte de la défaite

Il ne s’agit pas de nier que les Palestiniens ont perdu la bataille (les Arabes, n’en parlons pas), et que le rapport de forces est incontestablement en faveur des Israéliens. Il ne s’agit pas de revenir en arrière. Il ne s’agit en aucun cas de mettre l’existence des Israéliens en danger. Il s’agit du contraire. Il s’agit de prendre acte de la défaite et de songer à l’avenir des deux peuples, israélien et palestinien – avec leurs passés et leurs traumatismes à l’esprit. Il s’agit de rapprocher leurs mémoires, de les écouter. De donner les moyens à un Israélien installé sur l’ancienne terre d’un Palestinien ou sous les arcades d’une vieille maison arabe à Jérusalem les moyens d’imaginer à quoi ressemble aujourd’hui la vie des familles de ses anciens propriétaires dans des camps de réfugiés ou même en exil à l’autre bout du monde. De donner à un Palestinien les moyens de se représenter le cauchemar que fut le génocide nazi à la veille de la création de l’État d’Israël, quand bien même les Arabes n’y sont évidemment pour rien. Il s’agit de faire le contraire de ce que fait l’ami de Kushner, l’incendiaire Benjamin Netanyahu. Il s’agit d’aider les Palestiniens à perdre et les Israéliens à donner autre chose que ce qu’ils ont pris : à comprendre que c’est à eux de dédommager les Palestiniens. Y compris sur le plan financier, selon les règles élémentaires du droit. À eux de se figurer qu’un pays tel que le Liban n’aurait pas vécu quinze ans de guerre infernale, n’était la présence de centaines de milliers de Palestiniens sur son territoire, et ne connaîtrait pas aujourd’hui la présence militaire du Hezbollah si celle-ci ne s’était constituée à partir de sa résistance contre Israël. À eux d’arrêter la colonisation. À eux de faire de la place à l’autre pour protéger la leur. Les routes et les ponts que veulent construire Kushner et son beau-père avec des maçons palestiniens, c’est dans les esprits qu’il faut d’abord les édifier, avec une autre sorte de maçons, avec des artisans de la mémoire venus des deux peuples. Ce travail de reconnaissance qui a manqué à tous les accords de paix – lesquels ont tous lamentablement échoué – est un préalable en dehors duquel tous les échafaudages israélo-américains s’effondreront.

Pas un « lobby juif », mais des lobbys « pro-israéliens »

Je m’adresse pour finir aux membres de l’organisation que Jared Kushner connaît si bien de l’intérieur : l’Aipac. Nous savons tous – notamment par les informations qui ont fuité malgré la censure – que ce lobby fonctionne à partir de quelques principes intangibles : faire apparaître l’ennemi sous son jour le plus menaçant, contrôler les récits, discréditer toute initiative qui pourrait laisser entendre que la vérité est un bien qui se partage. Je ne refuse pas de comprendre la peur, la phobie qui sous-tendent cette crispation, cette construction sans faille de l’ennemi. Mais je pose une question simple : l’Aipac a-t-il accessoirement un quelconque projet de paix ? Si oui, est-on en droit de savoir sur la base de quels renoncements/concessions réciproques ? Car, n’en déplaise à Kushner, près des trois quarts des juifs américains ne partagent ni ses vues, ni celles de Netanyahu, ni celles de l’Aipac, ni celles de leurs grands alliés du moment, les chrétiens évangéliques, qui leur assurent un soutien politique et financier considérable. Plus de 75 % des juifs aux États-Unis ont voté pour les démocrates aux élections de mi-mandat de novembre dernier. L’opinion publique arabe n’est pas toujours informée du fait qu’il n’y a pas un « lobby juif » aux États-Unis, mais des « lobbys pro-israéliens ». Elle ne prend pas la mesure des différends et des conflits de plus en plus marqués au sein de ces milieux. « Il y a près de 6,5 millions de juifs en Israël, écrit Jonathan Weizman dans le New York Times, et plus ou moins 5,7 millions de juifs en Amérique. Plus ça va, plus leurs visions du monde diffèrent de manière radicale. »

Parmi les mouvements de pression sionistes, figure J Street qui, bien ou mal, peu ou prou, cherche ouvertement, contrairement à l’Aipac, une solution de paix. Il suffit de lire la critique incendiaire qu’en fait David Weinberg, vice-président de l’Institut des études stratégiques à Jérusalem, pour se convaincre du fait que la division interne n’est plus le monopole des Arabes ou des musulmans. « J Street, écrit-il dans le Jerusalem Post, est devenu une organisation qui dépense presque tout son temps et son argent à souiller Israël, diffamer l’Aipac et d’autres organisations américaines juives, stimuler les relations États-Unis-Iran, soutenir des candidats politiques pour lesquels promouvoir la campagne BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions) est un titre d’honneur. » Outre son caractère fallacieux, ce propos permet de mesurer le sentiment de panique qui gagne les rangs du lobby auquel Kushner obéit aveuglément. Que ce dernier soit convaincu de l’infériorité des Arabes, qu’il n’ait pas envie de mieux connaître leur culture, leur histoire – son âge d’or et ses interminables pages noires –, c’est son droit, mais dans ces conditions, qu’il revienne à ce qu’il sait faire : qu’il fasse des affaires, qu’il ne fasse pas la paix. Qu’il laisse à d’autres – venus des deux bords et non d’un seul – le soin de trouver un moyen politique, moral et financier de tourner la page.

Signaux de reconnaissance

Il y a fort à parier qu’à terme, la surenchère pro-israélienne de l’administration Trump aura un effet bien plus néfaste pour Israël que celui de ses pires ennemis. Quoi qu’il en soit, le champ de ruines qu’est devenu le Moyen-Orient offre au moins un avantage pour ceux qui ne sont pas dans l’arène : celui de placer désormais la solidarité humaine, si minoritaire soit-elle, au-dessus des autres, les idéologiques et les communautaires, qui ont toutes échoué. Dans cette région sinistrée où chaque pays est une blessure, il n’y a plus de chantier possible qui ne soit d’abord une réflexion sur ce qui ne marche pas. Une envie d’entendre et de faire autrement. Un désir partagé de faire reculer la haine.

En marge de la politique proprement dite, en marge du rouleau compresseur des grandes puissances et de leurs manœuvres d’intimidation, en marge des terrorismes locaux, en marge du calendrier officiel des gouvernements et des médias, en marge du cours impitoyable de l’histoire qui nous fait logiquement penser chaque matin qu’il n’y a plus rien à faire, il reste ce vaste espace invisible au sein duquel la pensée garde tous ses droits, au même titre que, dans une cellule, la vie intérieure d’un prisonnier. Une espèce de territoire hors frontières et hors murs qui voyage d’une tête à l’autre, de Bagdad au Caire, à Amman, Damas, Tel-Aviv, Gaza, Beyrouth et Jérusalem, sans plus s’inquiéter de savoir qui est chiite, qui est sunnite, qui est juif, qui est chrétien, qui est ceci ou cela. Seule la construction de cet espace mental, patiemment fait de signaux de reconnaissance, permettra peut-être un jour aux peuples de la région, israélien et palestinien compris, de n’avoir plus peur de trahir, de faillir, en renonçant à la haine. Hugo disait du passé qu’il est la clé de l’avenir. Dans cette partie du monde, il a tenu lieu de verrou, il a fermé au lieu d’ouvrir. Désormais, il n’est plus de solution possible en dehors de ce grand chantier des mémoires et des imaginaires, dont Kushner et consorts ignorent tout. Un pays, c’est aussi de l’être, il ne suffit pas d’en ravaler la façade pour en sauver la raison d’exister. Et cette âme, cette raison d’exister, l’argent aura beau gouverner le monde, il n’achètera jamais un pouce de ce pays-là.

Par Dominique EDDÉ
Romancière et essayiste. Dernier ouvrage : « Edward Said. Le roman de sa pensée » (La Fabrique, 2017).

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