Sinan Antoon, Prix de la littérature arabe 2017 pour Seul le grenadier

Antoine Oury – 26.09.2017

Le Prix de la littérature arabe 2017 a été décerné à l’écrivain irakien Sinan Antoon pour son roman Seul le grenadier, publié aux éditions Sindbad/Actes Sud dans une traduction de Leyla Mansour. Créé en 2013 par la Fondation Jean-Luc Lagardère et l’Institut du monde arabe, le Prix de la littérature arabe est la seule récompense française distinguant la création littéraire arabe.

 

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Le jury, présidé par Pierre Leroy, cogérant de Lagardère SCA, et composé d’éminentes personnalités du monde des médias, des arts et de la culture ainsi que de spécialistes du monde arabe, a élu, par une très forte majorité, le texte de Sinan Antoon, saluant ainsi « un roman bouleversant sur la tragédie des chrétiens d’Irak, écrit dans un style prenant et poétique, avec beaucoup de justesse et de sensibilité ».

[Extraits] Seul le grenadier de Sinan Antoon

Le jury a également attribué deux mentions spéciales (dotées chacune de de 4 000 €) à la marocaine Yasmine Chami pour son roman Mourir est un enchantement (Actes Sud) et au syrien Khaled Khalifa pour Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville (Sindbad/Actes Sud). La cérémonie de remise du Prix se tiendra le 18 octobre 2017 à 19h à l’Institut du monde arabe en présence de son président Jack Lang et de Pierre Leroy, des lauréats et de personnalités des arts et des lettres.

 

Le lauréat sera l’invité de l’homme de théâtre Wissam Arbache dans le cadre de L’Atelier. Les littératures arabes en mouvement, le dimanche 5 novembre prochain, à l’occasion d’une séance consacrée au texte de l’auteur.

 

Créé en 2013 par la Fondation Jean-Luc Lagardère et l’Institut du monde arabe, le Prix de la littérature arabe célèbre cette année son 5e anniversaire. Seule récompense française distinguant la création littéraire arabe, elle promeut l’œuvre d’un écrivain ressortissant de la Ligue arabe et auteur d’un ouvrage écrit ou traduit en français. Valoriser et diffuser en France la littérature arabe en plein temps fort de la rentrée littéraire, telle est la volonté des fondateurs de ce Prix.

Le jury

Président : Pierre Leroy – Cogérant de Lagardère SCA et administrateur délégué de la Fondation Jean — Luc Lagardère ; Nada Al Hassan – Spécialiste du patrimoine culturel ; Mahi Binebine – Peintre et écrivain, lauréat du Prix du Roman arabe en 2010 ; Mustapha Bouhayati – Directeur de la Fondation Luma à Arles ; Marie-Laure Delorme, chef des pages littéraires du Journal du Dimanche ; Jean-Pierre Elkabbach – Journaliste, fondateur et animateur de l’émission Bibliothèque Médicis ; Gilles Gauthier – Ancien Ambassadeur de France au Yémen, traducteur des livres d’Alaa El Aswany ; Kaoutar Harchi – Écrivain ; Houda Ibrahim – Auteur et journaliste radio à Monte Carlo Doualiya ; Alexandre Najjar – Écrivain et membre du Comité de rédaction de L’Orient littéraire, lauréat de la bourse Écrivain 1990 de la Fondation Jean-Luc Lagardère.

Sinan Antoon est né à Bagdad en 1967. Poète, traducteur et romancier, il a publié trois romans qui l’ont propulsé au premier rang des écrivains irakiens de sa génération. Sa traduction anglaise de Mahmoud Darwich lui a valu en 2012 le prix de l’American Literary Translators Association. Seul le grenadier, quant à lui, a remporté le Saif Ghobash Prize for Literary Translation en 2014. C’est le premier livre à avoir été traduit en anglais par l’auteur lui-même.

Le résumé de l’éditeur pour Seul le grenadier :

Jawad est le fils cadet d’une famille chiite de Bagdad. Son père le prépare à exercer la même profession rituelle que lui, celle de laver et d’ensevelir les morts avant leur enterrement, mais Jawad s’y refuse et rêve de devenir sculpteur. Son père meurt en 2003 alors que les bombes américaines s’abattent sur Bagdad, les corps déchiquetés s’entassent et il est de nouveau forcé de renoncer à ses rêves d’artiste pour poursuivre la carrière de son père. Dans ce roman, Sinan Antoon ne se contente pas de restituer l’extrême violence que connaît l’Irak depuis sa longue guerre avec l’Iran (1980-1988). Il explore en fait le thème de l’imbrication de la vie et de la mort en une entité unique. Le grenadier planté dans le jardinet, et qui se nourrit de l’eau du lavage des morts, en est une saisissante métaphore, et il est le seul à connaître la vérité.

Sinan Antoon – Seul le grenadier – traduit par Leyla Mansour – Sindbad/Actes Sud– 9782330057954 – 22 €

Yasmine Chami – Mourir est un enchantement – Editions Actes Sud – 9782330075583 – 13,80 €

Khaled Khalifa – Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville – Editions Actes Sud – 9782330048761 – 21,80 €
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Attitudes de la population vivant en Suisse : entre ouverture et distance face à certains groupes

Département fédéral de l’intérieur DFI

Office fédéral de la statistique OFS

Premiers résultats de l’enquête sur le vivre ensemble en Suisse 2016

Attitudes de la population vivant en Suisse : entre ouverture et distance face à certains groupes

Neuchâtel, 10.10.2017 (OFS) – En 2016, 36% de la population indique pouvoir être dérangée par la présence de personnes perçues comme différentes, en raison par exemple de leur nationalité, de leur religion ou de leur couleur de peau. Toutefois, la population fait globalement preuve de tolérance : la

majorité est en faveur de l’octroi de plus de droits pour les étrangers. 66% reconnait que le racisme est un problème social important et 56% estime que l’intégration des migrants dans la société fonctionne bien. Ce sont là quelques-uns des résultats de l’enquête sur le vivre ensemble en Suisse, réalisée pour la première fois par l’Office fédéral de la statistique (OFS) en 2016.

La Suisse se caractérise par la présence de multiples groupes sociaux et une diversité dappartenances. On recense par exemple plus de dix communautés religieuses principales parmi la population, pour plus de 190 nationalités. Cette diversité constitue une richesse pour la société, mais elle peut aussi créer des défis en matière de cohabitation. La nouvelle enquête de l’OFS contribue à évaluer l’état du vivre ensemble en Suisse.

Une population qui peut être dérangée par la différence

En 2016, 36% de la population indique pouvoir être dérangée par la présence de personnes perçues comme différentes. L’intensité de ce sentiment varie selon l’origine du dérangement : 6% de la population se déclare dérangée au quotidien par une personne ayant une couleur de peau ou une

nationalité différente, 10% par une religion différente et 12% par des langues différentes. 21% se dit gênée par la présence de personnes ayant un mode de vie non sédentaire. Une analyse selon les contextes montre que, toutes causes confondues, c’est dans le cadre du travail et de la vie

professionnelle que les personnes sont le plus susceptibles d’être dérangées.

Espace de l’Europe 10 CH-2010 Neuchâtel www.statistique.admin.ch

Une minorité se sent menacée par les étrangers

Plus fort que le dérangement, le sentiment de menace renvoie à des peurs potentielles de la population. En général, la part de la population se considérant en danger est relativement basse : 16% des personnes se sentent menacées par les étrangers et 4% par les Suisses. Ce sentiment varie selon les situations, puisque c’est en cas de règlement de conflits politiques que celui-ci s’accentue.

Tolérance et octroi de droits pour les étrangers

Malgré les sentiments évoqués, la population résidante fait preuve de tolérance vis-à-vis des étrangers. En témoigne par exemple le fait que 64% des personnes sont contre le renvoi des ressortissants étrangers en cas de raréfaction des emplois, que 60% sont favorables au regroupement

familial ou encore que 56% acceptent l’idée d’une naturalisation automatique de la 2génération. 65% des personnes ne pensent pas que les étrangers créent un climat d’insécurité dans la rue et 68% réfutent l’idée qu’ils seraient responsables de potentielles hausses du chômage.

Cristallisation des tensions autour de groupes spécifiques

Selon les groupes auxquels elle est confrontée, la population montre plus au moins d’ouverture. Parmi les trois groupes étudiés dans l’enquête, c’est autour des musulmans que se cristallisent les plus fortes tensions sociales. Lorsque des caractéristiques négatives sont présentées, 17% estiment que celles-ci s’appliquent aux musulmans ; ce taux chute à 12% chez les juifs et 4% chez les Noirs. Les taux d’hostilité sont à 14% vis-à-vis des musulmans, 10% pour les Noirs et 8% pour les juifs. Dans le

cas des musulmans, l’hostilité envers ce groupe est toutefois moins forte que la défiance envers l’islam qui s’élève en 2016 à 33%.

La nationalité reste le principal motif de discrimination

L’enquête sur le vivre ensemble en Suisse permet également de mettre au jour les expériences personnelles de discrimination vécues par les habitants du pays. En 2016, 27% de la population affirme avoir subi au moins une forme de discrimination au cours des cinq dernières années, en raison d’une appartenance à un groupe. Spécifiquement, 4% déclare avoir subi de la violence physique, 13% de la violence psychique et 21% de la discrimination. Parmi les personnes déclarant avoir vécu une expérience de discrimination en Suisse, la nationalité est, de manière nette, le motif le plus souvent mentionné par les victimes (54%). Près de la moitié (48%) l’ont été dans le cadre du travail ou de la

recherche d’emploi.

Reconnaissance du racisme comme problème social

En 2016, 56% des personnes estiment que l’intégration des migrants et migrantes dans la société suisse fonctionne bien. Pour 66% des habitants, le racisme est un problème social important. Toujours en termes d’évaluation de la situation suisse, la majorité estime que les mesures prises par différents acteurs dans les domaines de la lutte contre la discrimination raciale et de l’intégration répondent aux besoins actuels. Entre 29% et 34% pensent toutefois qu’elles sont insuffisantes ou lacunaires. Parmi les personnes insatisfaites des mesures prises, la majorité indique que c’est à l’Etat d’augmenter ou de réduire son investissement, quel que soit le domaine.

Rapport 2016 sur la discrimination raciale en Suisse

Le troisième rapport du Service de lutte contre le racisme (SLR) paraît en même temps que les premiers résultats de l’enquête sur le vivre ensemble en Suisse (VeS). Il donne un aperçu des données disponibles sur les incidents à caractère raciste et les opinions racistes, ainsi que des mesures adoptées pour lutter contre la discrimination raciale. Les données sur les opinions racistes et les cas

de discrimination recensés par l’OFS sont mis en relation avec d’autres données concernant, par exemple, les cas ayant fait l’objet de sanctions pénales, les cas signalés par les centres de consultation, des articles de presse ou des études scientifiques, pour une analyse globale de la

situation. Le rapport sur la discrimination raciale en Suisse paraît tous les deux ans depuis 2012.

RAPPORT INTEGRAL (PDF)

Rapport disponible à l’adresse internet www.edi.admin.ch/edi/fr/home/fachstellen/slr/rapports-et-monitorage.html

Enquête sur le vivre ensemble en Suisse (VeS)

En février 2015, le Conseil fédéral a introduit un instrument de monitorage visant à recenser, de manière systématique et sur la durée, les tendances racistes et discriminatoires en Suisse. Il consiste

en une enquête réalisée tous les deux ans par l’Office fédéral de la statistique (OFS) dans le cadre des relevés omnibus. Menée auprès de 3’000 personnes, l’enquête est conduite en mixed-mode et peut être opérée soit par le biais d’un questionnaire en ligne (CAWI), soit par le biais d’une interview téléphonique (CATI). Des modules intermédiaires sont réalisés tous les deux ans également, afin d’approfondir les connaissances sur un sujet spécifique. Le cadre conceptuel de l’enquête a été élaboré lors d’un projet pilote réalisé entre 2010 et 2014.

L’enquête sur le vivre ensemble en Suisse (VeS) permet de suivre les évolutions de la société dans plusieurs domaines clés comme le racisme, la xénophobie, l’hostilité ou la discrimination. Par le biais de la saisie d’attitudes, d’opinions et de perceptions, elle a pour objectif de présenter une image fiable des enjeux soulevés par la cohabitation des différents groupes vivant actuellement dans le pays.

Les premiers résultats de cette enquête sont maintenant disponibles. Sur le portail internet de l’Office fédéral de la statistique (OFS), des chiffres sont présentés dans six domaines clés. L’instrument étant conçu pour effectuer un monitorage, ces résultats isolés et ponctuels sont à prendre avec

précaution : ils sont sujets aux effets de contexte et ne reflètent pas des tendances. Un monitorage pourra être fait sur la base des résultats d’au moins trois enquêtes.

Pour plus d’informations sur l’enquête et ses concepts, voir les FAQ disponibles à l’adresse internet https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/population/enquetes/zids.html

OFFICE FEDERAL DE LA STATISTIQUE

Service des médias

Renseignements relatifs à l’enquête et ses résultats:

Marion Aeberli, OFS, Section Démographie et migration, tél.: +41 58 467 24 67,

Centre d’information de la section Démographie et migration, e-mail : info.dem@bfs.admin.ch Service des médias OFS, tél.: +41 58 463 60 13, e-mail: media@bfs.admin.ch

Renseignements relatifs au rapport:

Michele Galizia, SG-DFI, Service de lutte contre le racisme, tél.: +41 58 464 13 31

Eva Wiesendanger, SG-DFI, Service de lutte contre le racisme, tél.: +41 58 464 10 35

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Offre en ligne:

Autres informations et publications: www.bfs.admin.ch/news/fr/2016-0596 La statistique compte pour vous. www.la-statistique-compte.ch

Abonnement aux NewsMails de l’OFS: www.news-stat.admin.ch

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Ce communiqué est conforme aux principes du Code de bonnes pratiques de la statistique européenne. Ce dernier définit les bases qui assurent l’indépendance, l’intégrité et la responsabilité des services statistiques nationaux et communautaires. Les accès privilégiés sont contrôlés et placés sous embargo.

Le Service de lutte contre le racisme, le Secrétariat d’Etat aux migrations ainsi que les membres du groupe d’accompagnement interdépartemental du projet ont eu accès au texte du communiqué de presse un jour avant sa mise à disposition du public.

De Mahfouz à Mahfouz : les graphistes égyptiens et le livre

De Mahfouz à Mahfouz : les graphistes égyptiens et le livre

L’avant-dernier billet, à propos des malheurs posthumes de Naguib Mahfouz, se terminait par une évocation de Gamâl Qutb (جمال قطب), un des plus célèbres illustrateurs du prix Nobel égyptien. En suivant pas à pas un article publié par Rehab el-Barody (رحاب البارودي ) sur le site Ida3at, les lignes qui suivent proposent un petit aperçu sur quelques autres graphistes du même pays.


Touni, couverture pour « La Trilogie grenadine » de Radwa Ashour.

Hilmi Touni (حلمي التوني), le premier à être présenté dans cet article, a concilié, comme cela se faisait inévitablement à son époque, son travail en tant qu’illustrateur avec sa carrière d’artiste peintre. À peine plus jeune de Gamâl Qutb (il est né quatre ans après celui-ci, en 1934), son œuvre est pourtant considérablement plus moderne et reflète bien davantage le bouillonnement artistique des années 1960 et suivantes. Fidèle à l’esprit de sa génération, Hilmi Touni a toujours cherché à introduire dans ses illustrations des éléments tiré d’un répertoire local. Sa technique est « occidentale », certes, mais, au risque de paraître parfois un peu folkloriques, ses illustrations s’efforcent de véhiculer un message qui appartient en propre à la culture plastique de la région à laquelle il appartient. Rehab el-Barody commente cette illustration (un des tomes de laTrilogie grenadine de la regrettée Radwa Ashour) en soulignant l’utilisation, très fréquente chez cet artiste (en particulier pour ses couvertures) d’un contour épais et très noir, ainsi que le dialogue que le graphiste installe entre sa couverture et le contenu du livre (le cadre sombre symbolisant à ses yeux la destinée de l’héroïne du texte, à l’instar des autres Morisques).


Ellabad, couverture pour « Le Comité » de Sonallah Ibrahim.

Cette manière d’illustrer un texte que le dessinateur a pris la peine de lire attentivement en entier, on la retrouve bien entendu chez Mohieddine Ellabad (محي الدين اللباد), qui fut, toute sa vie durant, un lecteur tellement exigeant et attentif que certains écrivains ne manquaient de lui faire lire leur manuscrit avant publication ! Rehab el-Barody le présente en l’associant à la génération des années 1960 mais Mohieddine Ellabad, en réalité, arrive sur la scène artistique égyptienne un peu plus tard. Au milieu des années 1970, il prend ainsi la direction graphique de Dar al-fata al-‘arabî, une maison d’édition pour la jeunesse arabe soutenue notamment par la Résistance palestinienne, au splendide catalogue (voir à ce sujet l‘ouvrage de référence sur la question, dû à Mathilde Chèvre). Mais surtout, le travail graphique d’Ellabad est une                                                                                                                                                                                                                                                        véritable révolution par rapport à ce que faisaient ses                                                                                                                                                                                                                                                                     prédécesseurs, même aussi talentueux que Gamâl Qutb. Plus                                                                                                                                                                                                                                                       encore, il a tellement influencé – et soutenu – les jeunes                                                                                                                                                                                                                                                               artistes égyptiens et arabes que sa présence, malgré sa                                                                                                                                                                                                                                                                    disparition à l’automne 2010 (voir ce billet), continue à                                                                                                                                                                                                                                                                 nourrir la création actuelle.


A. Ellabad, couverture pour « Grain de poussière » d’A. Haddad.

La transmission auprès de la nouvelle génération de graphistes et illustrateurs arabes, Mohieddine Ellabad l’aura assurée y compris dans sa propre famille puisqu’un de ses fils s’est affirmé depuis longtemps comme un des artistes les plus marquants de sa génération. Comme son père, Ahmed Ellabad (أحمد اللباد) aime utiliser les éléments graphiques de la vie de tous les jours, où les produits de la consommation mondialisée se mêlent aux témoignages d’un passé toujours bien vivant. En témoigne parfaitement la couverture choisie par Rehab el-Barody, celle d’un recueil de poèmes d’Ahmed Haddad, intitulé Grain de poussière (حبة تراب), qui met en évidence la capacité de l’illustrateur à provoquer une sorte de « choc graphique » par l’adjonction d’éléments à la fois communs et inattendus. Un traitement graphique qui témoigne aussi de l’évolution du rôle de la couverture : celle-ci n’est plus seulement un prolongement visuel du « climat » du texte car elle participe, plus qu’auparavant sans doute et en tout cas différemment, au succès commercial du livre qu’elle présente à sa manière au public.


[de g. à d.] Couvertures de W. Taher pour « Impossible » et « Guantanamo » de Y. Zaydan et « Le petit cheikh » de B. Fadel.

Cette nouvelle fonction de l’accompagnement visuel du livre est plus manifeste encore dans les couvertures d’un autre illustrateur, Walid Taher (وليد طاهر). À nouveau, Rehab el-Baroudy offre un commentaire très pertinent du travail de cet artiste en soulignant, à travers ces exemples tirés de productions récentes, la richesse sémantique que fait naître l’opposition de couleurs et de lignes, un graphisme d’une grande économie de moyens, caractéristique de la manière de cet illustrateur pour ce type de travail car il est, également, entre autres activités, illustrateur de livres pour enfants (voir à la fin de ce billet).


[de g. à d.] Adam, couverture pour « Saison de la belle tristesse » et « Embuscade à Qasr al-Ayni » de O. Taher, et « Je nettoie les nuages » de A. M. Essayed.

Avec Karim Adam (كريم آدم), ce panorama de l’illustration égyptienne aborde quelques-uns des plus jeunes créateurs actuels. Mais les influences de leurs aînés restent particulièrement visibles dans le choix d’illustrations qu’a opéré Rehab el-Baroudy. On y retrouve, de gauche à droite, l’empreinte de Mohieddine Ellabad avec la juxtaposition, sur l’ensemble de la surface de la couverture, de signes graphiques quotidiens de tout genre et de toutes origines ; celle de Hilmi Touni avec ses lignes grasses soulignant les contrastes de couleurs et de formes ; et même celle d’Ahmed Ellabad et ses collages qui provoquent l’imagination du spectateur.


El-Sawwaf, couverture pour « La tour de la vierge » de I. Abdel-Méguid et « Rimouda » de Gh. Hamdan.

Rehab el-Baroudy trouve plus de maturité dans le travail de ‘Abd al-Rahman el-Sawwâf (عبد الرحمن الصواف) qui intègre à sa manière toutes ces références dans des couvertures où son propre style s’affirme de façon incontestable, notamment en s’appuyant sur un assemblage de sections découpées horizontalement, ce qui lui permet de « citer », comme il l’entend, les éléments du texte qu’il retient pour son illustration.


Mourad, couverture pour ses propres textes, « La terre du dieu » et « 1919 ».

 

 

 

 

 

 

 

Avec Ahmed Mourad, auteur à succès à qui il arrive d’illustrer ses propres ouvrages, on aborde un autre territoire de l’édition, celui des best-sellers. Sa formation cinématographique explique sans doute, comme il l’est écrit dans l’article présenté ici, que ses couvertures ressemblent à ce point à des affiches de cinéma. Mais il est certain également que ce vocabulaire esthétique, à la fois très occidentalisé et très proche, dans bien des cas, d’un traitement orientaliste des références locales, fonctionne sans doute parfaitement avec le « grand public » visé par ces œuvres, celui des classes urbaines favorisées à qui ne parlent pas autant d’autres propositions visuelles trop élitistes ou trop « intellectuelles ».

Ce tour d’horizon des graphistes égyptiens se termine par une référence à une femme, Ghada Khalifa, alors que la profession, en Égypte en tout cas, reste encore très masculine. À tout prendre, Rehab el-Baroudy aurait pu faire porter son choix sur une autre graphiste, Ghada Wali (غادة والي ) qui, à peine âgée de 27 ans, collectionne déjà les distinctions internationales. Elle possède son propre site, sur lequel on trouve notamment une très belle « chronologie » (time line) de l’imprimerie en Égypte que je vous engage à découvrir. Et puis, pour boucler, un bon demi-siècle plus tard, la boucle ouverte avec Gamâl Qutb, on y trouve également une série de projets pour les œuvres les plus célèbres de Naguib Mahfouz.

En français, quelques-uns de ces illustrateurs sont disponibles grâce au travail d’éditeurs aussi curieux que courageux. Outre la traduction d’un album de Mohieddine Ellabad signalé naguère, il faut absolument découvrir, si vous ne les connaissez déjà, les éditions du Port a jauni, qui ont publié aussi bien Hilmi Touni que Walid Taher.

 

 

 

 

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L’histoire tourmentée de l’Irak narrée par ses écrivains

Quel rôle ont joué les écrivains irakiens dans l’histoire de leur pays ? Des coups d’Etat à la dictature, en passant par les guerres, ils ont tour à tour raconté la vie quotidienne, été la caisse de résonance du pouvoir avant de retrouver une liberté avec l’exil forcé. Aujourd’hui, ils racontent les divisions d’un pays ravagé.

Un des plus célèbres mythes du livre de la Genèse raconte qu’à Babel, ville située sur l’Euphrate dans l’actuel Irak, il fut décidé — alors que sur Terre il n’existait qu’un seul et unique peuple qui parlait la même langue — de construire une tour qui menait au ciel. Comme écrit dans la Bible, Dieu, voyant que la parfaite harmonie entre les êtres humains rendait possible l’édification de la tour, punit leur arrogance en donnant à chacun une langue différente pour qu’ils ne puissent plus se comprendre et mener à bien leur ouvrage.

Ce mythe biblique qui explique l’origine des diverses langues existant dans le monde apparaît aujourd’hui comme une sombre métaphore de la condition du peuple irakien, déchiré depuis 2003 par de sanglants affrontements confessionnels, une véritable guerre civile dans laquelle la « compréhension » entre les êtres humains semble s’être définitivement perdue.

L’histoire contemporaine irakienne est un long catalogue de guerres et de coups d’Etat depuis 1921, année de la création par le Royaume-Uni du royaume d’Irak à la tête duquel fut installé le roi Fayçal Ben Al-Hussein. Il était alors convenu que le nouveau souverain défendrait les intérêts britanniques dans la région, en échange de quoi Londres garantirait à la nouvelle monarchie sécurité et assistance militaire, une sorte de « colonialisme indirect » caché derrière un appareil étatique arabe. Cette influence de Londres sur le royaume des deux fleuves ne disparut pas malgré l’expiration du mandat britannique en 1932 et l’indépendance formelle de l’Irak.

Ce n’est qu’en 1940, sous le règne d’Abdelilah Ben Ali Al-Hachemi (régent dans l’attente que le souverain désigné, Fayçal II, atteigne la majorité), que le premier ministre Rachid Ali Al-Gillani mena une politique nettement antibritannique, fournissant du pétrole à l’Italie et l’Allemagne, pays ennemis de l’Angleterre. Les troupes britanniques occupèrent une nouvelle fois le pays en 1941, Al-Gillani fut destitué et les puits de pétrole irakiens fournirent à nouveau l’alliance anglo-américaine pendant la Seconde guerre mondiale.

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FIÈVRE NASSÉRIENNE

Devenu une des bases les plus importantes de l’Occident, l’Irak signa en 1955 le « Pacte de Bagdad » avec la Turquie, le Pakistan et l’Iran, une alliance de défense mutuelle contre le communisme, fortement appuyée par le Royaume-Uni et les Etats-Unis, éloignant Bagdad de l’Union soviétique et de son allié, l’Egypte de Gamal Abdel Nasser.

Contrairement à ce qui se passait dans le jeu des alliances de la politique internationale, un fort sentiment antibritannique et antimonarchique grandit dans ces années au sein de la société civile irakienne, ainsi qu’une totale vénération pour le président égyptien, admiré pour son idéologie panarabiste et son engagement contre l’Etat d’Israël.

Dans le roman La Naphtaline (Actes Sud, novembre 1996), qui prend place dans les années 1950, l’auteure irakienne Alia Mamdouh raconte l’enfance et l’adolescence de la jeune Houda, élevée à Bagdad dans une famille presque exclusivement féminine, traversée par des relations personnelles difficiles et compliquées. Dans le roman, les histoires de ces femmes, de leurs souffrances, de leurs désirs sexuels, de leurs murmures et de leurs secrets ont pour toile de fond les manifestations anti-britanniques et celles en soutien à la politique de Nasser lors des années de la nationalisation du canal de Suez.

Nous étions tous nassériens. Quand grand-mère entendait la voix de Nasser à la radio, elle disait : « Peu importe s’il a un gros nez, j’ai l’impression de connaître sa voix depuis toujours, elle ressemble à celle de mon mari. » Quand mon père revenait de Kerbala, il s’installait dans ma chambre, il allumait la radio et la réglait sur « La voix des arabes ». Il mettait quatre verres devant lui et trinquait seul en écoutant. […] Toute la ville de Bagdad s’était ralliée à l’insurrection ce jour-là. […] Mon père avait ôté son uniforme et s’était mêlé à la foule. […] Nasser était présent, il s’était infiltré dans nos cordes vocales, libérant tous nos secrets. Nous exultions et scandions : « Injuriez les anglais ! Maudissez la réaction, insultez le colonialisme et le Régent […] ». La voix de Nasser m’évoquait la compassion et le visage de ma grand-mère. Tous hurlaient à bas : « A bas les traîtres ! A bas la tyrannie ! » et nous mémorisions chaque mot à une vitesse supersonique. »

DES COUPS D’ETAT AUX GUERRES

Le 14 juillet 1958, la monarchie fut abolie par le coup d’Etat mené par le général Abdoul Karim Qassim, leader des mouvements antibritanniques, et la République fut proclamée. Bien que les mouvements nassériens, parmi lesquels le nouveau parti Baas, avaient donné une poussée décisive à la chute du système monarchique, ils furent peu tolérés par le gouvernement de Qassim, plus proche des positions du puissant parti communiste irakien.

Le nouvel exécutif essaya également de se défaire des diverses influences occidentales, sortit du Pacte de Bagdad et abrogea le traité d’assistance mutuelle avec le Royaume-Uni dont les soldats furent contraints de quitter le pays. Après la constitution de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) en 1960, Qassim interdit avec la « Loi 80 » les nouvelles concessions pétrolières aux compagnies étrangères, donnant le contrôle total des activités d’extraction à l’Irak National Oil Company créée en 1966.

La nouvelle politique irakienne alarma le Royaume-Uni et les États-Unis qui, selon plusieurs analystes, favorisèrent en 1963 le coup d’Etat par lequel le parti Baas depuis toujours hostile au gouvernement de Qassim prit le pouvoir (et écrasa dans le sang le parti communiste). Après une carrière politique importante, Saddam Hussein, devenu vice-président en 1968 sous le mandat de Ahmad Hassan Al-Bakr accéda en 1979 à la charge de président en poussant probablement Al-Bakr à la démission.

Le nouveau raïs, après une rapide épuration au sein de son parti, assigna ministères et charges de gouvernement à des membres de son clan de Tikrit, en majorité sunnite, marginalisant substantiellement la communauté chiite majoritaire dans le pays. Saddam Hussein commença en outre un véritable nettoyage ethnique au détriment de la population kurde et vida le pays des communistes et des intellectuels considérés comme dangereux pour la stabilité de son régime.

L’année 1979 fut également celle de la révolution iranienne et de la naissance de la République islamique de l’ayatollah Rouhollah Khomeiny. Le raïs irakien se présenta à l’Occident comme un défenseur de la laïcité capable de bloquer l’expansion des gouvernements islamiques. Préoccupé par un possible soutien de l’Iran aux révoltes chiites du sud de l’Irak, Saddam Hussein, réanimant par la même de vieilles questions frontalières, attaqua l’Iran en 1980 avec le plein appui des États-Unis (et aussi de la France) qui financèrent et alimentèrent l’Irak en armement.

UNE LITTÉRATURE AU SERVICE DU RÉGIME

La presse et la littérature irakiennes, soumises à une dure censure, devinrent la caisse de résonance du régime, un pur instrument de propagande ; à l’instar de la célèbre anthologie La Qadisiya1 de Saddam : histoires sous le feu (Qadisiyyat Saddam : qisas tahta lahib al-nar), éditée par le régime, qui rassemble des récits sur la guerre Iran-Irak, un éloge du raïs et de la « bonté » et l’ « utilité » de ses guerres.

L’écrivain irakien Hassan Blasim, qui a fui l’Irak à cause du régime, raconte dans sa nouvelle Le journal des armées – Aux victimes de la guerre Iran-Irak (1980-1988) (dans Cadavre Expo, Seuil, janvier 2017) l’histoire surréaliste d’un journaliste qui après sa mort décrit à Dieu ses péripéties. De son vivant, son travail était de sélectionner et si nécessaire de censurer les récits des soldats qui revenaient du front :

Non, Votre Honneur, je ne censurais pas les textes comme vous imaginez peut-être : les soldats écrivains étaient beaucoup plus rigoureux et disciplinés que tous les censeurs que j’ai connus et pesaient minutieusement chaque mot. Du reste, ils n’étaient pas assez stupides pour envoyer des mots larmoyants ou des phrases pleines de cris et de gémissements. Nombreux écrivaient car l’écriture les aidait à croire qu’ils n’allaient pas être tués, que la guerre était seulement une histoire fascinante écrite sur un journal […] et d’autres écrivaient parce qu’ils étaient obligés.

A la fin du récit, le protagoniste est contraint de créer un incinérateur pour se débarrasser des milliers de récits qui le submergent après neuf ans de guerre. Mais l’incinérateur devient également une métaphore de la guerre par laquelle Dieu « se libère » de ses personnages :

Je devais travailler avec zèle et engagement, nuit et jour, pour brûler les histoires des soldats et leurs noms écrits sur les cahiers […]. J’espérais que la guerre prendrait bientôt fin et que retomberait cette folle déferlante de papier, de sperme et d’hommes en kaki […] après de longues, de terrifiantes années. Mais ensuite une autre guerre éclata, et alors il ne me restait plus d’autre choix que le feu de l’incinérateur […]. Et maintenant, […] je sais que Vous êtes le Tout-Puissant, le Très Sage, l’Omniscient et le Suprême Juge. Mais je voudrais vous demander : avez-vous travaillé vous aussi dans un journal des armées ? Cet énorme incinérateur, à quoi vous sert-il ? A brûler les hommes et leurs histoires ? »

ENTRE TORTURES ET PRIVATIONS

La longue guerre Iran-Irak se conclut sans véritable vainqueur, laissant la population irakienne à bout de forces et contrainte en partie à émigrer. Ceux qui restaient dans leur patrie ne pouvaient faire autrement que « s’adapter » à la « baasisation » du pays dans lequel tout acte dissident était puni par la prison ou la mort. Le roman Rapsodie irakienne2 de Sinan Antoon qui se déroule en 1989, à la fin du conflit, est le journal de prison de Furat, un étudiant en lettres arrêté par le régime car considéré comme un opposant.

Le compte-rendu écrit par le jeune détenu dans une sorte de code, éliminant les signes diacritiques qui permettent de distinguer les lettres dans la langue arabe, est retrouvé et recomposé par un des gardiens, le « camarade » Talal, qui décide de laisser entre parenthèses les termes dont l’interprétation est difficile, donnant ainsi vie à une série de combinaisons sarcastiques. Ainsi, le mot « niais » pourrait en réalité être le mot « leader », le « ministère de l’ignorance et de la désinformation » pourrait correspondre au « ministère de la culture et de l’information » et le mot « bâtard » peut être lu comme « baasiste ».

Dans le journal, les nets souvenirs de la vie passée de Furat se mélangent à ses rêves et aux fréquentes hallucinations après lesquelles le jeune homme replonge dans le dramatique « ici-bas » de sa cellule, entre tortures et privations. Dans ces délires, les lettres imprimées sur les pages prennent vie, semblent se rebeller contre les sens imposés et l’écriture et la folie apparaissent — comme toujours — comme le seul salut de la dégradation physique et morale imposée par l’oppression des régimes :

Je me suis réveillé et me suis retrouvé ici-bas. Le blanc du papier me séduit, m’offre la liberté de vagabonder dans ma solitude. Mes délires déchireront la surface du silence. Les mots se transformeront en êtres mythologiques qui creuseront un tunnel et me porteront à l’extérieur. Ou alors ils seront des prismes que je suspendrai tout autour de moi pour regarder à travers. Inquiet, j’ai tracé un point d’interrogation et je l’ai fixé pendant des heures. Il me rendait mon regard et puis, à l’improviste, il s’est levé, se détachant de son point, et m’a dit : « Je me donne à toi, prends-moi et fais de moi ce que tu veux ! Je serai une faux avec laquelle moissonner les doutes qui te consument. Ou alors plante-moi et je grandirai et je te protégerai d’eux. »

A cause des coûts considérables de la guerre à peine terminée, l’État irakien s’était fortement endetté, surtout auprès d’un de ses voisins, le Koweït, un territoire stratégique au bord de la mer revendiqué par l’Irak depuis les années 1950. Le raïs, à peine un an après la fin du conflit avec l’Iran, décida d’envahir le petit émirat — cette fois sans le soutien des États-Unis qui trouvèrent plus avantageux de se ranger aux côtés du Koweït. En un peu moins d’un an, avec l’opération « Bouclier du désert » puis « Tempête du désert », une coalition de 35 pays guidée par les États-Unis sous l’égide de l’ONU terrassa l’armée irakienne, contrainte de se retirer du territoire du Koweït. L’Irak, déjà épuisé par dix années consécutives de guerre, fut soumis à un sévère embargo qui anéantit sa population sans pour autant ébranler le régime. La faim mais aussi le climat permanent de défiance et de terreur instauré par les services secrets infiltrés partout effritèrent la société irakienne déjà profondément divisée. L’émigration clandestine, la fuite de cet enfer, devint pour Hassan Blasim une nécessité :

Je fuyais alors l’enfer des années de l’embargo. […] Durant ces années impitoyables, la peur de l’inconnu avait augmenté de manière démesurée, arrachant aux êtres humains le sentiment d’appartenance à une réalité ordinaire et ramenant à la surface une bestialité qui jusqu’alors était restée ensevelie sous les simples besoins quotidiens des hommes. Pendant ces années, une cruauté abjecte et animale, générée par la peur de mourir de faim, avait pris le dessus. Je sentais que je risquais de me transformer en rat.

Hassan Blasim, « Le fou de la place de la liberté », dans Cadavre Expo, Seuil, janvier 2017.

L’ÉCRITURE AU TEMPS DE L’EXIL

A partir des années 1990, Hassan Blasim et beaucoup d’autres Irakiens échappés d’Irak commencèrent à composer depuis leurs pays d’exil une littérature irakienne inédite, libre de la censure du régime mais aussi de l’autocensure générée par la peur. Dans leurs travaux, les Irakiens semblent voués à l’enfer même hors de leur patrie. La violence et la terreur poursuivent et persécutent les exilés, elles reviennent comme des cauchemars nocturnes et poussent souvent leurs personnages à la folie.

Il lui vint finalement cette idée : il devait aspirer à plus que la simple libération de ces rêves désagréables ; il devait parvenir à les contrôler, à les modifier, à les purifier des atmosphères putrides et à les intégrer dans les règles de la bonne vie hollandaise. Ses rêves allaient devoir apprendre la saine langue du Pays d’accueil, de façon à pouvoir concevoir des images et idées nouvelles. Il était nécessaire de faire disparaître toutes les vieilles figures sombres et misérables.

Hassan Blasim, « Les cauchemars de Carlos Fuentes », dans Cadavre Expo, Seuil, janvier 2017.

L’écrivain Abdelilah Abd Al-Qadir, lui aussi exilé, évoque au contraire dans le récit L’exil des mouettes3 l’abîme intérieur, celui dans lequel les Irakiens « tètent la peur avec le lait maternel ». Le roman entier, qui raconte l’histoire de Muhammad Al-Hadi, étouffé par un père tyrannique qui a détruit sa vie et celle de son pays, est une allégorie de l’Irak sous la dictature de Saddam Hussein, jamais explicitement nommé.

Son père n’écoutait plus personne, lui et sa bande contrôlaient le moindre geste, barrant à chacun toutes échappatoires. Les bouches avaient été fermées, même les hurlements des nouveau-nés encore attachés au cordon ombilical avaient été étouffés. Son père était devenu un tyran que personne ne pouvait oser combattre ou contredire. […] Il était désormais évident que le père était en train de les entraîner vers une énième guerre qui aurait tout détruit.

Dans le récit, le père, tel un Hérode moderne voulant se prémunir de futurs rivaux, se rend coupable avec sa « bande » du meurtre de tous ses neveux mâles, métaphore évidente des diverses épurations menées par le régime pour sauvegarder la stabilité du gouvernement.

Muhammad Al-Hadi décide de fuir son pays où l’air a désormais une odeur de putréfaction et en route « trébuche » sur les cadavres ; le protagoniste décide de migrer comme les mouettes, laissant derrière lui le « temps de la mort » :

Oui, le temps de la mort est venu, ma chère, un temps qui ne laisse aucune place aux rires et à la tranquillité, au sommeil et à l’amour : un temps qui ne laisse entendre que les explosions des bombes et les annonces mortuaires. Toutes les façades des maisons sont tapissées d’avis de décès. […] Je pars à la recherche de moi-même, retrouver un rêve qui a été assassiné.

LE CONFLIT DE “TOUS CONTRE TOUS”

Le récit d’Abd Al-Qadir, écrit dans les années 2000, se conclut par un déluge purificateur qui submerge le pays, détruit la dictature et réveille les espérances pour le futur. En 2003, un déluge de bombes a effectivement submergé l’Irak. Le régime est tombé mais les espoirs pour le futur sont morts en même temps qu’un grand nombre de civils irakiens. La guerre scélérate et hypocrite menée contre l’Irak par les Etats-Unis et une « coalition de volontaires » a complètement désarticulé la société civile irakienne, confirmant que les guerres ne sont jamais un instrument utile pour apporter démocratie et justice.

La recherche de vengeance de la part des groupes religieux et ethniques opprimés par le régime de Saddam Hussein et la naissance dans le pays de franges terroristes affiliées d’abord à Al-Qaida puis à l’organisation de l’Etat islamique (OEI) a en substance créé un conflit de « tous contre tous ».

L’écrivain Ahmed Saadawi, dans le roman Frankenstein à Bagdad (Editions Piranha, septembre 2016) écrit en 2013, raconte justement l’Irak contemporain, dans lequel chacun est à la fois victime et bourreau. Dans une ville de Bagdad dévastée par les explosions incessantes, le marchand de vêtements Hadi décide de modeler une créature, composée de bouts de divers cadavres des victimes de la guerre civile. Le monstre nommé le « Sans-Nom » s’auto-proclame justicier et vogue dans la ville, vengeant les morts dont son corps est composé, devenant lui aussi un assassin. Paradoxalement cette créature monstrueuse, créée à partir de morceaux de victimes appartenant à toutes les religions et à toutes les ethnies, incarne l’impossible cohésion du peuple irakien :

Composé des lambeaux humains appartenant aux races, tribus, catégories et extractions sociales les plus disparates, je représente ce melting-pot impossible qui ne s’est jamais réalisé. Je suis le citoyen irakien primitif […].

Le « Sans-Nom » est le fruit de la violence et des exactions dont tous, en Irak, sont coupables :

[Le mal] nous l’avons entre les côtes, même si nous voudrions l’éliminer des rues. […] Nous sommes tous des criminels, certains plus, certains moins, et notre brouillard intérieur est le plus obscur. […] Tous ensemble nous formons l’être diabolique qui aujourd’hui gâche nos vies.

Les nouveaux gouvernements irakiens, constitués selon un dangereux modèle « à la libanaise », c’est à dire avec les charges divisées selon les appartenances ethniques ou religieuses, ne semblent absolument pas en mesure d’apaiser cette créature monstrueuse, ni de lancer un projet qui porte de nouveau les différentes communes irakiennes à « se comprendre ».

SILVIA MORESI

Arabisante et traductrice, diplômée en langue et littérature arabe de l’université de Bari (Italie). Depuis 2009, enseigne la langue arabe et la littérature et la civilisation arabo-islamique dans les écoles publiques et privées.

Un royaume d’olives et de cendre – 26 écrivains – 50 ans de territoires occupés

Voyage chez ceux «qui ne sont pas supposés exister»

Article de Luis Lema dans le Temps

Vingt-six écrivains, de Mario Vargas Llosa à Anita Desai, de Maylis de Keyrangal à Colum McCann décrivent ce qu’ils ont vu en Palestine occupée lors de visites organisées par d’anciens soldats israéliens. Un appel à «ne pas renoncer à prêter attention»

Comment dire le quotidien de l’occupation militaire? Que reste-t-il à raconter, 50 ans plus tard, après la fin du bulletin d’informations, après les discours interminables à l’ONU, après les millions de commentaires que continue de susciter le conflit israélo-palestinien? Il reste encore et toujours à mettre en mots l’essentiel. A décrire ce temps dont vous n’êtes plus maître, ce droit de marcher librement qui vous est volé, ces murs qui «déchirent votre existence», cette humanité dont vous êtes dépouillé.

 Ayelet Waldam, de son propre aveu, ne voulait pas s’atteler à cette tâche-là. L’écrivaine juive américano-israélienne, auteure notamment de Mercredi au Parc, transposé à l’écran sous le titre Un Hiver à Central Park (avec Natalie Portman dans le rôle principal), entretenait avec Israël ce compagnonnage naturel et désinvolte qui se résume souvent à s’extasier devant la ferveur cosmopolite de Tel-Aviv. C’était avant qu’une rencontre lui ouvre les yeux. D’anciens militaires israéliens, réunis dans l’organisation Breaking the Silence («Briser le silence»), la convainquent de faire un tour à Hébron, cette ville de Cisjordanie qui exprime jusqu’à la caricature la monstruosité de l’occupation. Une ville coupée en deux, où 40 000 habitants palestiniens sont soumis à la tyrannie de quelques centaines de colons juifs extrémistes, protégés par autant de soldats israéliens. Cette partie de Hébron, appelée H2, est devenue une ville morte, avec les rideaux de fer tirés, le couvre-feu permanent, les humiliations et les angoisses constantes qui pourrissent les vies.

Dessiller les yeux

Les membres de «Briser le silence» sont certains de ceux qui tenaient auparavant les fusils, de ce côté-ci de Hébron, ou ailleurs en Cisjordanie occupée. Leur tour guidé de la ville – qui abrite le Tombeau des Patriarches, un monument sacré aussi bien pour les juifs que pour les musulmans – fait partie aujourd’hui du programme lancé par ces vétérans de l’armée pour tenter de dessiller les yeux de leurs concitoyens.

Le mari de Waldam, Michael Chabon, est lui-même écrivain, récompensé du Prix Pulitzer. Chez eux en Californie, ils se rappellent que l’une des armes de la littérature est celle qui consiste à «pouvoir engager l’attention des gens qui, comme nous, ont depuis longtemps renoncé à prêter attention ou qui ont renoncé tout court». Tous deux ouvrent leur carnet d’adresses: ils vont réunir à leurs côtés 24 autres auteurs «de tous les continents à l’exception de l’Antarctique, de tous âges et de huit langues maternelles différentes».

La réalité en pleine figure

Cap pour tous, séparément ou par petits groupes, sur les Territoires occupés. Hébron, mais aussi les autres villes de Cisjordanie, des villages palestiniens le long de la vallée du Jourdain, le camp de réfugiés de Shuafat, à Jérusalem, ou encore la bande de Gaza.

C’est une palette exceptionnelle d’écrivains, dont la Française Maylis de Kerangal, l’Américain Dave Eggers, l’Irlandais Colum McCann, la Canadienne Madeleine Thien ou encore le Péruvien Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa. Et c’est un peu comme si la plupart avaient été surpris au pied du lit, en recevant cette réalité en pleine figure. «Je n’avais pas pensé à la situation du monde depuis longtemps et ce lieu, entre tous, avait semblé encore plus facile à ignorer», avoue Eimar McBride, l’auteur du phénoménal Une fille est une chose à demi.

Aux Etats-Unis, où la démarche a eu un fort retentissement, certains se sont aussi moqués de ces écrivains en quête de frisson, transportés dans des minibus équipés d’air conditionné et prêts à tomber en Palestine dans tous les pièges qui menacent les journalistes débutants. C’est en partie vrai, mais l’essentiel n’est pas là. D’où qu’ils viennent, les voyageurs voient tous le même mur. Dans ce Proche-Orient où chaque pierre a déjà été retournée dans tous les sens depuis 50 ans, c’est précisément le regard frais qu’apportent les auteurs qui sert en quelque sorte à déconstruire les fondements mêmes du système d’occupation mis en place par les Israéliens. Or les écrivains sont ainsi faits: derrière ce système, ce sont les gens réels, les histoires humaines particulières qu’ils recherchent, dans le but implicite de les rendre universelles.

Coupés du monde

Place donc à des paysans palestiniens coupés du monde, à des universitaires désabusés, à des familles craignant le pire pour leurs proches à chaque heure du jour et de la nuit. «Ces gens ne comprennent-ils pas qu’ils ne sont pas supposés exister? Qu’ils sont des fantômes, sans vie, sans avenir?» s’interroge l’Indienne Anita Desai dans un beau texte où elle oppose deux mondes au long de son parcours, le visible et l’invisible. «Alors pourquoi persistent-ils à vouloir exister? Et à souffrir?»

Même s’il n’est pas le plus poignant, le témoignage de Mario Vargas Llosa a été sans doute le plus douloureux à écrire pour son auteur. Comme il le rappelle lui-même, Vargas Llosa a passé de nombreuses années à défendre Israël, à «affirmer son caractère pluraliste et démocratique» face aux attaques qui venaient aussi bien de gauche que de droite. Mais il revient aujourd’hui consterné d’un «pays colonial qui n’écoute pas, qui ne veut pas négocier ni faire de concessions, qui ne croit qu’en la force».

Comme le précise Ayelet Waldman, tous les écrivains ont accepté de travailler de manière bénévole pour ce recueil. Leurs droits seront reversés à «Briser le silence», mais aussi à une autre ONG, palestinienne celle-là, Youth Against Settlements («la jeunesse contre la colonisation») qui prône la non-violence pour résister aux colons qui se sont emparés de Hébron. Loin de l’image d’un militant palestinien radical, Issa Amro, directeur de cette association, apparaît d’ailleurs dans plusieurs textes de l’ouvrage, comme dans celui de Madeleine Thien où, aux côtés d’activistes israéliens, il s’emploie à nettoyer un vieil entrepôt en espérant y installer le premier cinéma de Hébron. Simple hasard? Entre-temps, la justice militaire israélienne a réactivé de vieilles charges contre lui, l’accusant notamment d’incitation à la violence. Contrairement à la violence, bien réelle, décrite au fil des pages de ce recueil, «l’incitation» à résister coûte cher. Issa Amro risque à présent dix ans de prison.


«Un Royaume d’olives et de cendres: 26 écrivains 50 ans de Territoires occupés», Robert Laffont

Soraya Ksontini: “A 5 ans, je m’enregistrais déjà”

Jean-Blaise Besençon
La voix douce, vive et sensuelle de Soraya Ksontini devrait conquérir le public.

Soraya Ksontini: “A 5 ans, je m’enregistrais déjà”

04 avril 2017
Chaque semaine, L’illustré rencontre une personnalité au coeur de l’actualité culturelle romande. Aujourd’hui: la chanteuse Soraya Ksontini, qui sort un second CD électro-délicat.
Joliment, le disque s’appelle Monsieur. «Monsieur tout court, dit-elle en riant! C’est un disque porté par des figures masculines, celle de mon père bien sûr, dont je suis très proche, mais aussi d’autres hommes que je vois comme des muses, des inspirateurs. On dirait des chansons d’amour, mais ce qu’il y a vraiment derrière, ce sont des quêtes personnelles.» Ainsi vont Les fantômes de l’exil, chanson clé de l’album, qui pose la question: «Est-ce que l’on peut vivre un exil heureux?» «Ça m’intéresse énormément, explique Soraya, née en Suisse en 1982 de parents tunisiens. Ce n’est pas un hasard si je me suis orientée vers l’anthropologie, qui recouvre tout ce qui me passionne.» Et maintenant qu’elle a achevé ses études par un master, elle se réjouit d’avoir davantage de temps («un grand luxe») à consacrer à la musique. Quinze ans de cours de piano au Conservatoire ont formé sa culture classique et chanter semble aussi naturel que son rire: «A 5 ans, je m’enregistrais déjà, sur minicassette! J’aime davantage faire de la musique que d’en écouter.»
Douée d’une voix douce, vive et sensuelle, Soraya s’était retrouvée en 2007 en finale de la Star Academy Maghreb. «Une aventure extraordinaire même si, côté médiatique, face à cette célébrité immédiate qu’apporte l’émission, je me sentais un peu décalée…» L’univers de la chanteuse est sans doute plus personnel, moins formaté. «Je ne veux plus chanter en anglais, ce que je fais, c’est de la chanson arabo-française, avec un petit peu d’électro pop. Pour la production, j’aime bien le son des Anglais.» Côté inspiration, «je compose dès que j’ai une idée, tout par oral, je fredonne une musique, une phrase, mon téléphone est un grand puits plein d’idées. En réécoutant je me dis: là il y a une chanson, parfois c’est le premier jet.»
Avant les concerts prévus à l’automne, Soraya Ksontini se réjouit de voyager toujours à la découverte d’une moitié de sa culture. «A Beyrouth, à Rabat, il se passe plein de choses musicalement. Et puis j’ai envie d’améliorer ma lecture de l’arabe et ma connaissance de cette musique aussi. Je veux vraiment enrichir ma culture arabe. La création, c’est une recherche de liberté.» 

Colombie: la langue espagnole et ses racines arabes

Colombie: la langue espagnole et ses racines arabes

 priere-colombieDes musulmanes en train de prier lors du vendredi saint dans la mosquée de Medellin en Colombie. RFI / Najet Benrabaa

Selon les classements, l’espagnol est la troisième langue la plus parlée au monde. Mais c’est sans compter le mélange avec ses racines arabes. La présence des Arabes dans la péninsule ibérique durant huit siècles a laissé des vestiges dans le castillan. Ces derniers se sont ensuite étendus dans l’ensemble des pays hispanophones. En Colombie, il est connu et reconnu que des centaines de mots d’usage quotidien sont d’origine arabe. Il suffit de demander et les langues se délient sur la question.

De notre correspondante à Medellin,

Il n’est pas rare de trouver des traits physiques communs entre les Colombiens et les Arabes. Il vous le diront eux-mêmes sans rougir, tout comme Luis. Ce chauffeur de taxi à la barbe parsemé de gris et de blanc s’en amuse régulièrement avec ses clients. A presque 60 ans, il baragouine un peu de français, d’anglais et d’arabe.

Tout sourire, il aime les mélanger pour divertir ses passagers : « On me dit souvent que je ressemble à un Arabe. Il y a des fois, quand il fait très chaud, je mets ce petit bout de tissu sur la tête, un peu tel un turban et là mes clients d’origine arabe, car il faut dire qu’il y en a de plus en plus, se mettent à me parler en arabe. C’est très drôle. Mais il est vrai qu’on utilise un tas de mots d’origine arabe comme “camisa, almohada, aceite, oliva, limón, naranja, sandía, zanahoria” (« chemise, coussin, huile, olive, orange, citron, pastèque, carotte »). Même dans la prononciation, il y a beaucoup de sons identiques comme ” la jota – le J ” et le ” H ” aspiré. »

Un dictionnaire de 2 000 mots arabes dans la langue espagnole

Comme Luis, la majorité des Colombiens parle ouvertement de ces vestiges linguistiques. Les professeurs d’arabe le confirment. Ahmad Dazuki donne des cours deux fois par semaine dans la mosquée de Medellin. Il assure qu’il prend le temps de leur expliquer ces subtilités. La plupart étant des hispanophones, l’apprentissage leur paraît alors plus simple.

« Il existe un dictionnaire officiel des 2 000 mots d’origine arabe. Il a été établi en 1999. Ils ont été reconnus par une institution académique, explique-t-il. Mais le plus impressionnant, c’est les vestiges dans la culture. Il y a des noms de lieux, de sites arabes dans toute la Colombie et tous les pays qui ont été sous domination espagnole ou arabe. Souvent, c’est seulement la prononciation qui change la signification du mot et ainsi l’intègre à la langue espagnole. »

Des exemples à foison

Ahmad Dazuki commence alors la démonstration concernant le Rio Magdalena, le fleuve le plus important de la Colombie, qui se trouve dans une large vallée entre les cordillères centrale et orientale des Andes colombiennes, en direction du Nord à travers tout le pays. « Le fleuve Magdalena a été découvert par Rodrigo de Bastidas, le fondateur de la ville de Santa Marta. La partie qu’il a découverte est celle qui se jette dans la mer. On la nommait à l’époque ” Bocas de Ceniza “, qui veut dire ” les bouches de cendres “. Mais, en voyant son immensité qui ressemblait à une mer gigantesque , il l’a renommé ” al magdolana “, qui signifie ” l’immensité, le majestueux est nôtre “. Avec la déformation de prononciation, c’est devenu Magdalena. »

Cependant, dans l’histoire colombienne, ce nom est reconnu comme étant celui d’une sainte : Marie de Magdala. Son nom espagnol complet étant Rio Grande de la Magdalena, ce qui signifie « la grande rivière de la (Marie-) Madeleine ». Un autre exemple marque la domination arabe à Medellin. L’un de ses quartiers, celui de la mairie, se nomme Alpujarra. Il est dérivé du mot arabe « al-Busherat » (al-bugscharra) traduit comme « Terre de pâturages ». Ahmad explique qu’à la découverte du site, il n’y avait que de larges plaines et des pâturages à perte de vue, d’où l’appellation liée aux pâturages. Aujourd’hui, il s’agit d’un quartier administratif mais aussi d’une station de métro. Ce mot fait partie de l’ensemble des autres qui débutent avec « Al », tous liés à la langue arabe.

Pourquoi cette influence de la langue arabe ?

Cette influence de la langue arabe est liée tout d’abord à la présence des Arabes dans la péninsule ibérique durant huit siècles. La conquête débute au VII siècle. Son influence est très marquée en Andalousie qui fut alors bilingue au moins jusqu’au XIe ou XIIe siècle.

Ensuite, la complexité de la langue arabe a contaminé l’espagnol. Ahmad Dazuki explique cette influence par les origines de la création même l’arabe. « La langue arabe est une langue avec des racines propres, elle n’est pas dérivée d’une autre, explique le professeur. Ces mots sont donc uniques. Il y a beaucoup de mots qui ne sont pas traduisibles ni en espagnol ni dans une autre langue. Alors les mots sont restés tels quels dans l’usage espagnol. » Ainsi, certains chercheurs linguistes affirment que 8% des mots espagnols sont dérivés de l’arabe, soit 4 000 mots.

Enfin, il faut noter que l’engouement pour la langue arabe est également croissant en Colombie. Du fait de l’expansion de l’islam dans le pays mais aussi de la passion pour la culture orientale. A Medellin, il existe même un diplôme de spécialisation sur la culture arabe et du monde musulman dans l’une des universités les plus côtés de la ville : EAFIT.

Retrouver l’article sur la page de RFI info

l'orientlejour

Georges Nasser sur la Croisette

Soixante ans après sa sélection officielle au Festival de Cannes en 1957, Abbout Productions et la Fondation Liban Cinéma présentent une copie nouvellement restaurée d’Ila Ayn ? (Vers l’inconnu ?) du réalisateur Georges Nasser, pionnier du cinéma libanais, qui sera projetée dans la prestigieuse section Cannes Classics dans le cadre de la 70e édition cannoise. La boîte de production libanaise et la FLC, qui œuvrent pour le renouveau du cinéma libanais, ont initié la restauration du film, convaincues qu’il est « un trésor national qui devrait être préservé et redécouvert par le public à l’occasion de son 60e anniversaire ».

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La restauration a été effectuée avec le soutien de BankMed-Liban, en association avec l’association Nadi Lekol Nas, qui s’occupe de la préservation du patrimoine culturel libanais, et la boîte de production The Talkies. Les travaux de restauration ont été réalisés par Neyrac Films-France à partir de la copie originale marron 35 mm qui a été scannée en résolution 4k, retouchée et étalonnée dans une résolution de 2k. La restauration sonore est réalisée par db Studios-Liban. Cette nouvelle copie d’Ila Ayn ? sera en aussi bonne qualité que la copie du film initialement projetée à Cannes en 1957. La boîte de production Abbout est également en train de produire un long-métrage documentaire intitulé Un certain Nasser réalisé par Antoine Waked et Badih Massaad. Le film retrace le parcours atypique de Georges Nasser et sa lutte pour la création d’une industrie cinématographique libanaise. Son histoire reflète aussi l’histoire d’un pays et d’un cinéma national. Ce documentaire sera projeté ultérieurement dans le cadre de la célébration du 60e anniversaire d’Ila Ayn ?.

En 1957, le film de Georges Nasser était non seulement le premier film libanais sélectionné en compétition officielle à Cannes, mais aussi le premier film d’auteur libanais et le premier ayant représenté le Liban internationalement, positionnant ainsi le pays sur la carte du cinéma mondial.

Retrouvez l’article sur le site de l’Orient le Jour

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La fabuleuse histoire des mots français d’origine arabe

Mohammed Aissaoui
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Portrait de Jean Pruvost, auteur et lexicologue. Crédits photo : © Didier GOUPY 

Dans un nouveau livre, Nos ancêtres les Arabes, ce que notre langue leur doit, Jean Pruvost, professeur de lexicologie et d’histoire de la langue française, dissèque quatre cents termes. Un ouvrage instructif.

L’Histoire et la langue se mêlent extraordinairement. C’est ce qu’illustre à merveille le nouveau livre de Jean Pruvost, notre fameux professeur de lexicologie et d’histoire de la langue française à l’université de Cergy-Pontoise. Le titre constitue un vaste programme: Nos ancêtres les Arabes, ce que notre langue leur doit (Lattès). L’auteur du Dico des dictionnaires présente et retrace l’histoire des emprunts de la langue française à l’arabe dans différents champs lexicaux.

Mais, tout d’abord, rendons à César… Un travail similaire avait déjà été effectué avec brio il y a dix ans par le journaliste et romancier Salah Guemriche avec son Dictionnaire des mots français d’origine arabe (et turque et persane), publié aux éditions du Seuil. Jean Pruvost lui rend d’ailleurs hommage en mettant l’une de ses phrases en exergue: «Il y a deux fois plus de mots français d’origine arabe que de mots français d’origine gauloise! Peut-être même trois fois plus…» L’auteur cite d’autres «éveilleurs» dont le remarquable ouvrage de son confrère et ami Alain Rey: Voyage des mots de l’Orient arabe et persan vers la langue française (Trédaniel)

L’arabe, en troisième position parmi les langues à laquelle le français a le plus emprunté

Le professeur de lexicologie, à travers le chemin souvent surprenant de plus de quatre cents mots, ne dit pas autre chose. Qu’on en juge: «Dès lors, on comprend aisément que la langue arabe vienne en troisième position parmi les langues à laquelle le français a le plus emprunté, tout juste après la langue anglaise et langue italienne», écrit-il dans un premier chapitre érudit qui fait appel à l’histoire des civilisations. Et d’expliquer: cette langue a été véhiculée par les croisades, les conquêtes arabes, les échanges commerciaux en Méditerranée, et plus près de nous par l’exil des pieds noirs ou la musique.

Il est impossible de citer les quatre cents mots qu’il recense, dissèque et nous explique (l’index est d’une richesse hors normes). Jean Pruvost dit tout simplement: «De la tasse de café à l’orangeade, de la jupe de coton au gilet de satin, de l’algèbre à la chimie ou aux amalgames, à propos de la faune, de la flore, des arts, des parfums, des bijoux, de l’habitat, des transports ou de la guerre, nous employons chaque jour des mots empruntés à l’arabe.» On le voit, il n’y a pas que toubib, baraka, sarouel, taboulé, nabab, kebab, babouche ou moucharabieh. On découvre les mots truchement, abricot, mohair, chiffre, épinard, civette, amiral, algorithme, arsenal

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En six chapitres (de «Nos ancêtres… mais encore» à «Une langue en mouvement de Saint-Denis et du RAP», en passant par «Dans nos premiers dictionnaires», «Les chemins des mots arabes» et «Voyage thématique en français via les mots d’origine arabe»…) il nous convie à un formidable voyage au cœur de l’Histoire et de la langue. Ce livre est d’utilité publique.

Nos ancêtres les Arabes, ce que notre langue leur doit, de Jean Pruvost (Lattès). 318 pages, 19 €.

Retrouvez l’article dans le Figaro

La BD arabe encore coincée dans sa bulle

Nouvelles revues, rencontres et festivals, comme Cairo Comix 2 qui vient de se tenir cette semaine, la bande dessinée arabe a connu beaucoup d’effervescence ces dernières années. Mais les bédéistes peinent encore à faire parvenir leurs oeuvres au grand public.
LA revue tunisienne LAB 619.

Najet Belhatem 05-10-2016

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Il est vrai que ces der­nières années plus d’inté­rêt est accordé dans les pays arabes à la bande dessinée à travers plusieurs ren­contres et festivals, mais l’heure est encore au marasme. Il y a notamment le Festival interna­tional de la BD d’Alger (FIDBA) qui fête cette année sa 9e édition du 4 au 8 octobre, l’Exposition du Moyen-Orient pour la BD et les films animés qui a tenu sa troisième assise en avril 2016 à Dubaï ou encore Cairo Comix qui s’est tenu pour la première fois en 2015, et qui a ouvert ses portes cette année encore aux bédéistes et au public du 30 septembre au 2 octobre. Il y a donc des vagues d’initiatives dans la sphère de la BD arabe, mais les bédéistes arabes dont la grande majorité est jeune pataugent encore dans de multiples problèmes. Il est clair que toutes ces rencontres ont permis des échanges entre ces créateurs, et ont brisé l’isolation des uns et des autres, néanmoins, les noeuds majeurs qui entravent l’épa­nouissement persistent. Il y a d’abord le sempiternel problème de la cen­sure, bien sûr, mais au-delà de cela, la BD souffre du manque de finance­ment et de problèmes d’édition. « Les éditeurs ne veulent pas prendre de risque », fait remarquer le dessi­nateur Migo lors du Forum de la BD arabe coproduction de Cairo Comix et de l’Institut français d’Egypte qui s’est tenu du 29 septembre au 1er octobre à l’institut Goethe. Les édi­teurs sont effectivement frileux devant un art qui peine à s’affirmer comme un art à part entière. « La culture de la bande dessinée pour adultes n’existe pas », signale Raëd Mattar, bédéiste iraqien. A cela, le directeur de la maison d’édition Al-Araby, qui a pris à son compte la publication en 2014 d’une traduction en arabe de la bande dessinée Gabo sur la vie de Gabriel Garcia Marquez parue en 2013 en Colombie chez Rey Naranjo Editores, rétorque : « Je soutiens les bédéistes mais je dois dire qu’ils ne sont pas très flexibles sur, par exemple, des questions de papier ou de dimensions. Les deux parties, artistes et maisons d’édition, doivent trouver des compromis parce qu’en tant qu’éditeurs nous sommes aussi tenus par des conditions de marché et de coûts. Par exemple, la distribution est un gros problème. On ne sait pas comment arriver au lecteur. Les réseaux de distribution sont quasi inexistants et nous devons compter sur nous-mêmes ».En fait, pour résumer la situation dans le monde de la BD arabe, cha­cun rame sur sa barque et tente de ne pas se noyer, mais positivons quand même. Les bédéistes ont pu créer ces dernières années plusieurs revues qui permettent une meilleure visibilité. En Iraq, les bédéistes ont lancé la revue Al-Messaha. « Nous avons compté sur nos propres moyens pour financer le pro­jet », relève Raëd Mattar. En Tunisie, la revue de bande dessinée LAB 619 est fondée en 2012. « Nous nous autofi­nançons et nous sommes à la recherche de sponsors », dit le bédéiste tunisien Ziad Mejri.

C’est au Liban que nous trouverons le projet le plus abouti. Un collectif d’ar­tistes a fondé en 2007 la revue Samandal (Salamander en arabe) qui rassemble des bandes dessi­nées en français, en arabe et en anglais. Bien que le projet ait connu quelques déboires en 2009, lorsque trois dessi­nateurs ont été accusés par le Parquet général d’incita­tion à la haine religieuse, de blas­phème et de diffamation à cause de la publication d’une bande dessinée jugée tendancieuse, cela n’a pas empêché le projet de continuer son parcours.

« D’une revue de bande dessinée nous avons évolué vers une maison d’édition. Cela prend du temps mais les choses s’améliorent. Au final, nous avons opté pour l’impression en France. Si nous imprimons 1 000 exemplaires nous laissons 700 en France et nous transférons 300 au Liban. Cela nous permet une meilleure visibilité lors des ren­contres de BD internationales », explique Raphaëlle Macaron, cofon­datrice de la revue et participante au Forum de la BD arabe.

Pour les autres bédéistes, la meilleure plateforme pour diffuser leur BD c’est Facebook. « J’ai com­mencé à me faire connaître sur Facebook. J’ai senti que les gens sont réceptifs. Et puisqu’en Jordanie il n’y a pas encore de revue de BD, Facebook est pour moi une fenêtre de choix », confie le Jordanien Mohammed Al-Muti, lors de ce forum de la BD arabe. « Facebook en lui-même est un genre de bande dessinée. C’est pour cela qu’il se prête bien à la diffusion de nos oeuvres », remarque l’Iraqien Raëd Mattar.

Face à ce constat, il est peut-être temps pour les sponsors et les orga­nisateurs de ce genre de rencontres autour de la bande dessinée dans le monde arabe de commencer à réflé­chir autrement à la manière d’oc­troyer un soutien à cet art. S’il est nécessaire de dépenser un budget consacré au développement culturel, il serait peut-être plus judicieux, après les rencontres et le rabâchage des obstacles, à l’épanouissement du 9e art dans ce monde arabe, de passer à la vitesse supérieure. A savoir, pro­poser des solutions et mettre en oeuvre les moyens pour les mettre en vigueur, à savoir octroyer des aides à l’édition, trouver des solutions créa­tives aux problèmes de distribution, mettre en place des programmes continus de formation, voire, pour­quoi pas aider à fonder des écoles de formation ou encore soutenir les revues de bandes dessinées en manque de financement
Retrouver l’article sur Ahram Hebdo