La BD arabe encore coincée dans sa bulle

Nouvelles revues, rencontres et festivals, comme Cairo Comix 2 qui vient de se tenir cette semaine, la bande dessinée arabe a connu beaucoup d’effervescence ces dernières années. Mais les bédéistes peinent encore à faire parvenir leurs oeuvres au grand public.
LA revue tunisienne LAB 619.

Najet Belhatem 05-10-2016

 bd-arabe

Il est vrai que ces der­nières années plus d’inté­rêt est accordé dans les pays arabes à la bande dessinée à travers plusieurs ren­contres et festivals, mais l’heure est encore au marasme. Il y a notamment le Festival interna­tional de la BD d’Alger (FIDBA) qui fête cette année sa 9e édition du 4 au 8 octobre, l’Exposition du Moyen-Orient pour la BD et les films animés qui a tenu sa troisième assise en avril 2016 à Dubaï ou encore Cairo Comix qui s’est tenu pour la première fois en 2015, et qui a ouvert ses portes cette année encore aux bédéistes et au public du 30 septembre au 2 octobre. Il y a donc des vagues d’initiatives dans la sphère de la BD arabe, mais les bédéistes arabes dont la grande majorité est jeune pataugent encore dans de multiples problèmes. Il est clair que toutes ces rencontres ont permis des échanges entre ces créateurs, et ont brisé l’isolation des uns et des autres, néanmoins, les noeuds majeurs qui entravent l’épa­nouissement persistent. Il y a d’abord le sempiternel problème de la cen­sure, bien sûr, mais au-delà de cela, la BD souffre du manque de finance­ment et de problèmes d’édition. « Les éditeurs ne veulent pas prendre de risque », fait remarquer le dessi­nateur Migo lors du Forum de la BD arabe coproduction de Cairo Comix et de l’Institut français d’Egypte qui s’est tenu du 29 septembre au 1er octobre à l’institut Goethe. Les édi­teurs sont effectivement frileux devant un art qui peine à s’affirmer comme un art à part entière. « La culture de la bande dessinée pour adultes n’existe pas », signale Raëd Mattar, bédéiste iraqien. A cela, le directeur de la maison d’édition Al-Araby, qui a pris à son compte la publication en 2014 d’une traduction en arabe de la bande dessinée Gabo sur la vie de Gabriel Garcia Marquez parue en 2013 en Colombie chez Rey Naranjo Editores, rétorque : « Je soutiens les bédéistes mais je dois dire qu’ils ne sont pas très flexibles sur, par exemple, des questions de papier ou de dimensions. Les deux parties, artistes et maisons d’édition, doivent trouver des compromis parce qu’en tant qu’éditeurs nous sommes aussi tenus par des conditions de marché et de coûts. Par exemple, la distribution est un gros problème. On ne sait pas comment arriver au lecteur. Les réseaux de distribution sont quasi inexistants et nous devons compter sur nous-mêmes ».En fait, pour résumer la situation dans le monde de la BD arabe, cha­cun rame sur sa barque et tente de ne pas se noyer, mais positivons quand même. Les bédéistes ont pu créer ces dernières années plusieurs revues qui permettent une meilleure visibilité. En Iraq, les bédéistes ont lancé la revue Al-Messaha. « Nous avons compté sur nos propres moyens pour financer le pro­jet », relève Raëd Mattar. En Tunisie, la revue de bande dessinée LAB 619 est fondée en 2012. « Nous nous autofi­nançons et nous sommes à la recherche de sponsors », dit le bédéiste tunisien Ziad Mejri.

C’est au Liban que nous trouverons le projet le plus abouti. Un collectif d’ar­tistes a fondé en 2007 la revue Samandal (Salamander en arabe) qui rassemble des bandes dessi­nées en français, en arabe et en anglais. Bien que le projet ait connu quelques déboires en 2009, lorsque trois dessi­nateurs ont été accusés par le Parquet général d’incita­tion à la haine religieuse, de blas­phème et de diffamation à cause de la publication d’une bande dessinée jugée tendancieuse, cela n’a pas empêché le projet de continuer son parcours.

« D’une revue de bande dessinée nous avons évolué vers une maison d’édition. Cela prend du temps mais les choses s’améliorent. Au final, nous avons opté pour l’impression en France. Si nous imprimons 1 000 exemplaires nous laissons 700 en France et nous transférons 300 au Liban. Cela nous permet une meilleure visibilité lors des ren­contres de BD internationales », explique Raphaëlle Macaron, cofon­datrice de la revue et participante au Forum de la BD arabe.

Pour les autres bédéistes, la meilleure plateforme pour diffuser leur BD c’est Facebook. « J’ai com­mencé à me faire connaître sur Facebook. J’ai senti que les gens sont réceptifs. Et puisqu’en Jordanie il n’y a pas encore de revue de BD, Facebook est pour moi une fenêtre de choix », confie le Jordanien Mohammed Al-Muti, lors de ce forum de la BD arabe. « Facebook en lui-même est un genre de bande dessinée. C’est pour cela qu’il se prête bien à la diffusion de nos oeuvres », remarque l’Iraqien Raëd Mattar.

Face à ce constat, il est peut-être temps pour les sponsors et les orga­nisateurs de ce genre de rencontres autour de la bande dessinée dans le monde arabe de commencer à réflé­chir autrement à la manière d’oc­troyer un soutien à cet art. S’il est nécessaire de dépenser un budget consacré au développement culturel, il serait peut-être plus judicieux, après les rencontres et le rabâchage des obstacles, à l’épanouissement du 9e art dans ce monde arabe, de passer à la vitesse supérieure. A savoir, pro­poser des solutions et mettre en oeuvre les moyens pour les mettre en vigueur, à savoir octroyer des aides à l’édition, trouver des solutions créa­tives aux problèmes de distribution, mettre en place des programmes continus de formation, voire, pour­quoi pas aider à fonder des écoles de formation ou encore soutenir les revues de bandes dessinées en manque de financement
Retrouver l’article sur Ahram Hebdo

La culture comme antidote à la radicalisation – Kalthoum Saafi

Musique, poésie, danse et gastronomie…seront au menu de l’entretien avec la spécialiste de la modernisation de la pensée islamique Kalthoum Saafi

Kalthoum Saafi
Kalthoum Saafi

La question culturelle est centrale dans les problématiques liées à l’islam de nos jours. Kalthoum Saafi, comme chercheur en islamologie appliquée, viendra passer en revue tous les pans de la culture délaissés, dans une rétraction tragique, par la conjonction des politiques autoritaires et la salafisation des esprits dans les mondes arabe et islamique. Aussi, le meilleur antidote à la radicalisation est-il de renouer avec l’humanisme arabe en contexte islamique et revivifier tous les « départements » de la culture.

Avec Kalthoum Saafi

Maître de Conférences à l’Université Paris Nanterre, civilisation arabe. Doctorat sur la modernisation de la pensée islamique. Chercheure en Islamologie et en sociologie politique du monde arabe contemporain. Membre du Centre d’études arabes de la Sorbonne nouvelle. Parmi ses publications : une recherche sur l’Islam cathodique, un livre sous le titre « Nahnou wa al gharb »(Nous et l’Occident), et un livre d’entretien : « Révolution, l’islam et la modernité ». Kalthoum Saafi est Présidente de l’association tunisienne Al-Jamiaa al-Maftouha (JAM), Université ouverte.

Elle a également longuement travaillé pour les medias arabes en tant que journaliste productrice et présentatrice d’émissions culturelles et politiques, puis en tant que directrice de chaines. Elle continue à intervenir occasionnellement en tant qu’analyste sur des questions concernant les sociétés arabes contemporaines.

Chargée de réalisation : Doria Zenine

Intervenants

  • Kalthoum Saafi : Chercheure en Islamologie et en sociologie politique du monde arabe contemporain

Retrouver l’article sur le site de France Culture

Un géant de la littérature arabe honoré à Bruxelles

Un géant de la littérature arabe honoré à Bruxelles

Mardi 31 janvier 2017

A l’initiative de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de l’Université libre de Bruxelles et de l’Université catholique de Louvain, une chaire Mahmoud Darwich a été inaugurée au Centre Bozar de Bruxelles le 25 janvier. Cette consécration fait justice à l’un des plus grands écrivains et poètes arabes de notre temps. Dans toute la région arabe, quasiment n’importe quel jeune – et moins jeune – connaît certains de ses poèmes par cœur, ou est du moins capable d’en citer quelques lignes de mémoire.

Géant de la littérature arabe, Darwich, décédé en 2008 aux Etats-Unis, était avant tout LE poète national palestinien et ce, dès les années soixante, quand il a publié ses premiers textes dans Al-Jadid, le supplément culturel du quotidien communiste Al-Ittihad. Mahmoud Darwich a vécu dans sa chair l’oppression coloniale de son peuple: réfugié de l’intérieur, c’est-à-dire déplacé, enfant, de Birwi, son village natal, vers le village de Jdeideh, il a été soumis jusqu’en 1965 au régime de l’administration militaire, avant de vivre trente ans d’exil.

S’il a toujours refusé d’être présenté comme un poète politique, Mahmoud Darwich n’en était pas moins un homme profondément engagé dans le combat de son peuple pour sa souveraineté nationale. Quand il quitte sa patrie pour Le Caire, puis Tunis et Paris, il rejoint l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) dont il deviendra plus tard membre du Comité exécutif.

Au moment où la Belgique célèbre Mahmoud Darwich, je ne peux pas ne pas me souvenir du scandale provoqué à son propos par la ministre israélienne de la Culture (sic), Miri Regev. C’était le 26 septembre dernier: au cours d’un événement culturel qu’elle présidait, cette ancienne générale de brigade responsable de la censure militaire a quitté la salle parce qu’on y lisait un poème de Darwich. A ce propos, j’écrivais dans mon blog en hébreu: «A quoi ressemble le comportement de Regev? A Donald Trump qui attaquerait Albert Einstein sur la loi de la relativité, ou à un gamin de 5 ans qui critique une peinture de Van Gogh (…) Mahmoud Darwich n’a pas besoin de sa reconnaissance: depuis longtemps il est entré au Panthéon de la culture mondiale contemporaine. Une ministre de la Culture digne de ce nom aurait tout fait pour honorer la culture israélienne en y intégrant Darwich, après qu’il en eut été exclu pendant des décennies.»

A l’inverse, la Belgique vient, ces jours-ci, de s’honorer en honorant celui que tous les Palestiniens appellent simplement «Mahmoud».

* Militant anticolonialiste israélien, fondateur du Centre d’information alternative (Jérusalem/Bethléem).

Retrouver l’article dans le Quotidien  » Le courrier »

Le théâtre arabe fait le procès des tueurs

Le théâtre arabe fait le procès des tueurs
Taille du texte normaleAgrandir la taille du textele 20.01.17
theatre-1_2622409_465x348
Pièce irakienne «Kharif» (Automne) de Samim Hasballah
«Désolé si nous sommes durs avec vous. La réalité est plus dure encore», écrit le metteur en scène irakien Samim Hasballah dans le dépliant du spectacle Kharif (Automne), présenté, mardi soir, dans un espace non conventionnel, la médiathèque Bekhti Benaouda d’Oran, dans la section off du 9e Festival du théâtre arabe clôturé hier.

La pièce a été construite à partir des textes du dramaturge français Jean Genet, Haute surveillance, et de l’Irakien Haidar Jomaa Sirdab (La Crypte). La densification des deux textes a donné un spectacle intense en cruauté et en scènes choc. Samim Hasballah s’est visiblement appuyé sur le théâtre d’Artaud, mais en s’éloignant quelque peu de la philosophie défendue par le théoricien français.

La scénographie développée par Ali Mahmoud Soudani ne pouvait pas se faire sur scène puisque l’espace est un personnage à part entière. D’où le choix de la crypte de la cathédrale du Sacré Cœur d’Oran (siège de la médiathèque) pour interpréter une pièce qui met «en souffrance» le spectateur dès le début avec des cris forts. Les cris de deux hommes aux yeux bandés qui sont bousculés par deux autres hommes violents et silencieux.

Ils sont poussés vers le mur, vers les poutres, vers le sol. Des coups de pieds au ventre, des gifles, des coups de poing… Les tortionnaires semblent prendre plaisir à martyriser leurs victimes, ne s’arrêtant qu’à l’appel du muezzin. L’un d’eux prend une douche avec un bidon de sang en y trouvant de la jouissance. Les tortionnaires, qui allaient achever les deux captifs, disparaissent en s’engouffrant dans une porte rouge sombre.

Les deux prisonniers, l’un sur l’autre, commencent peu à peu à se découvrir, à constater qu’ils sont dans un endroit d’où ils ne peuvent pas s’échapper et à sentir qu’ils sont encore envie. Ils ne se parlent pas, ils communiquent par le langage du corps. Ils exécutent alors une danse macabre avant d’entamer un dialogue haché. Ils semblent éprouver de la haine l’un envers l’autre sans que l’on comprenne la raison. Le spectacle évolue autrement lorsqu’une une fontaine de sang explose au milieu de la cour de ce qui paraît être un asile psychiatrique ou une ancienne maison.

Un lieu qui regroupe d’anciens tueurs habillés en blanc, qui portent les germes de la destruction et de la mort en eux. Ils se battent, s’insultent, racontent leur passé, parlent de leurs assassinats… Ils n’ont presque pas de regrets. «Cinquante ans et il ne s’est jamais intéressé à nous», lance le premier. «Cinquante ans à semer la discorde», réplique le deuxième. Les accusations ne s’arrêtent pas. Les petites vérités éclatent comme des balles traçantes.

L’un des hommes s’adresse au public : «Vous avez ouvert vos fenêtres et vos yeux pour voir ce que nous faisions. Vous n›avez rien dit, rien fait. Savez-vous quel est votre plus grand pêché ? Votre silence ! Nous nous cachions parmi vous mais vous avez évité de nous regarder. Vous aviez peur et peut-être que vous preniez plaisir à nous voir faire. Ou peut-être que vous vouliez qu›on tue ceux qui ne sont pas d’accord avec vous.»

Actualité macabre

L’interpellation de la société est manifeste. Les tueries en Irak, en Syrie ou en Libye se nourrissent du silence. La peur ne peut pas tout expliquer. Kharif fait le procès des tueurs et ceux qui se taisent. Le discours est parfois direct, vif, acide. Il y a une rage de dénonciation. Cela a une explication psychologique : Samim Hasballah a perdu un frère, assassiné en Irak après avoir été kidnappé. Les comédiens Yahia Ibrahim, Haidar Jomaa, Baha’a Khayoun et Hisham Jawad ont déployé de grands efforts physiques durant le spectacle avec un corps à corps répétitif et violent. La force du corps est érigée en arme.

L’un des tortionnaires porte une arme en forme de faucille, sans doute pour symboliser la mort. «Nous avions voulu répondre à la question : comment réfléchit un tueur communautaire lorsqu’il assassine ? Et comment réfléchit-il des années après ses meurtres ? Les regrette-t-il ? A-t-il peur ? Pense-t-il que ce qu’il a fait était une erreur de sa par», s’interroge Samim Hasballah. La réponse donnée dans le spectacle est tranchante, mais suscite d’autres interrogations. «Demain, lorsque ma fille deviendra adulte et rencontrera le fils d’un tueur communautaire, que se passera-t-il ?

J’en sais rien», a relevé Haidar Jomaa, qui est également directeur de Mountada Al Mashrah à Baghdad. «Kharif est une pièce qui ressemble à des scènes quotidiennes en Irak», a souligné, pour sa part, Abdallah Jarir, assistant du metteur en scène. «Nous sommes durs avec les spectateurs parce que notre vécu est encore plus cruel que ce que vous avez vu, surtout ces dernières années. Nous avons voulu juger le tueur communautaire. Il doit rendre des comptes aujourd’hui ou demain. Il le doit», a insisté Samim Hasballah.

Les assassins de la citadelle

Dans une architecture visuelle différente, la pièce Al Qala’â (La Citadelle) du Koweitien Ali Al Husseini, présentée mercredi soir au théâtre régional Abdelkader Alloula d’Oran, repose presque les même questions sur les tueurs, leur passé et leur présent. Un homme (Fayçal Al Oumeiri) s’arrête au milieu de la chaussée pour obliger un conducteur (Ahmed Selman) à le mener vers une petite ville.

«Le chemin est trop long», répond le conducteur. «Je suis tenté par l›aventure», réplique l›autre. La voiture s›engage sur une route plongée dans l’obscurité. Le premier presse l’autre de faire vite avant l’arrivée de la tempête et de marquer un arrêt dans un cimetière. «Je ne m’arrête pas», tranche le chauffeur. «Tu ne sais pas que la ville est devenue un cimetière.

Tous les chemins mènent au cimentière, pas à Rome», réplique le passager, qui propose de changer «cimetière» par «jardins suspendus» (comme ceux de Babylone ?). La tempête arrive. «La tempête n’arrête pas les loups dans leurs parcours», lâche le passager. «Je ne vois rien, je ne vois rien», crie le conducteur. Le véhicule tombe dans un ravin, se disloque. Les deux hommes se retrouvent étalés sur le sol, dans… un cimetière.

Souvenirs

Là, commence le conflit. Le passager raconte comment il a été détenu les yeux bandés et comment son épouse a été tuée sous ses yeux. Il raconte les carnages. Le conducteur est en fait l’un des assassins. «La tombe que tu vois là est celle de ta mère !», lance le passager à son adresse. L’autre s’effondre et commence à se remémorer les crimes qu’il a commis. «Je n’obéissais qu’aux ordres», tente-t-il de se défendre. A-t-il des regrets ? Le passager fait le procès du tueur impitoyable, dévoile ses faiblesses, dénonce sa violence et menace de le liquider. Le cimetière collectif, qui prend parfois des nuances grises comme celles des cendres, est le territoire de cette histoire amère, écrite par l’Irakien Abdelamir Chamkhi avec des larmes.

Les tombes se métamorphosent en vieux lits alors que l’épouse suppliciée du passager revient comme un fantôme pour chanter et pour hanter l’esprit de l’assassin… Sur tous les plans, la pièce El Qala’â, qui peut relever du théâtre de l’absurde, est une réussite tant dans la traduction scénique du texte, particulièrement sombre, que dans l’interprétation des deux comédiens (Fayçal Al Oumeiri est metteur en scène).

Ali Al Husseini, soucieux de proposer un travail esthétique soigné, a su mettre de la musique dans les moments dramatiques les plus expressifs, comme il a réussi à «faire parler» la lumière. Il a bien utilisé les accessoires dans un spectacle qui aurait pu se dérouler dans la noirceur totale, comme celle d’une nuit d’hiver. «Nous portons des préoccupations humaines. Nous dénonçons les failles voulues dans le rythme de la vie et nous refusons que l’homme perde son humanité.

L’inhumanité mène à la perte. La citadelle, lieu où se détruisent les êtres, où l’un veut supprimer l’autre, est comme beaucoup endroits de ce monde. C’est un spectacle sur les expériences répressives de l’homme», a souligné Ali Al Husseini. La dualité mort-vie dans les deux sens est fort présente dans cette pièce qui ressemble, dans sa dureté, aux autres spectacles présentés au 9e Festival du théâtre arabe. Le théâtre, art vivant, exprime le mieux les douleurs, les blessures, les tourments, les déchirements, les violences, les cassures et les peurs qui traversent la région arabe depuis au moins dix ans.

Fayçal Métaoui

Retrouver l’article sur le site de Al Watan

La dégradation mentale d’Alep bien avant la guerre – Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville

La dégradation mentale d’Alep bien avant la guerre

MURIEL STEINMETZ
JEUDI, 22 DÉCEMBRE, 2016
L’HUMANITÉ
L’action se situe à Alep, ville à ce jour martyre, et ses habitants sont « noyés dans l’insécurité, pareils à des souris terrorisées ». Photo : Wolfgang Kunz/Bilderberg/ImageForum

À partir de l’histoire d’une famille, le Syrien Khaled Khalifa sonde les âmes de sa ville natale, un peu avant, puis pendant la prise de pouvoir par Hafez Al Assad jusqu’aux prémices du terrible conflit actuel.

Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville

de Khaled Khalifa. Traduit de l’arabe (Syrie) par Rania Samara.
Sindbad, Actes Sud, 244 pages.
«Alep, une ville soumise où sévissaient les corbeaux et les officiers des services secrets. » C’est la définition donnée par le narrateur du roman de Khaled Khalifa, né à Alep en 1964, soit un an après le coup d’État du parti Baas. Il commence de l’écrire à Hong Kong en 2007. Il l’achève six ans plus tard à Damas, où il vit. Interdit en Syrie, Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville paraît aujourd’hui opportunément en France. Le titre vient d’une phrase de Hafez Al Assad (jamais nommé dans le récit), lorsque le peuple manifestait contre la dictature militaire. L’action du roman se situe donc à Alep, ville à ce jour martyre. Khaled Khalifa l’explore et l’ausculte à taille humaine sur plus de cinquante ans.

Le naufrage progressif d’une population aux aguets

Dans les années 1970, après l’accession au pouvoir d’Hafez Al Assad à la suite du coup d’État, Alep n’est déjà plus celle de jadis, même si la tragédie absolue n’a pas encore éclaté. « Les villes meurent comme les gens », note l’auteur. La lente dégradation de la cité – dont toutes les composantes sociales sont attaquées – s’effectue à partir d’une famille. Le regard porté est forcément critique, d’une précision d’entomologiste qui décrit le naufrage progressif d’une population aux aguets. Les gens se calfeutrent, sombrant peu à peu dans une sujétion engourdie. L’armée musèle toute velléité d’opposition et « les tribunaux d’exception modifient la Constitution ». L’antique cité se dégrade jour après jour. Des projets architecturaux conçus en dépit du bon sens prennent corps à tort et à travers. Des maisons abandonnées meurent sur pied. « De nouveaux immeubles construits à la hâte » poussent sans grâce. Des quartiers se métamorphosent en bidonvilles « où pullulent les soldats, les agents de sécurité pauvres, les paysans kurdes et les tisserands journaliers ». Atterrés, les Alépins sont « noyés dans l’insécurité, pareils à des souris terrorisées ». Les rues étroites qui embaumaient l’eucalyptus, jadis ouvertes à la coexistence islamo-chrétienne, se murent dans le silence. On ne se gave plus de « yalanji » (feuilles de vigne farcies). En deux décennies, toutes les associations culturelles ont disparu. Alep ne bruit plus que sous l’assaut des haut-parleurs, contrainte qu’elle est « à l’humiliation placardée partout, sur les affiches, sur les slogans, sur les murs, sur les bustes et les statues qui trônaient sur toutes les places publiques ».

La montée du pouvoir dictatorial et les dérives religieuses…

Roman familial à la lettre, Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville met en scène l’histoire d’une lignée qui défile au pas de charge, scrutée par un narrateur taciturne. Il voit le jour le 8 mars 1963, date du coup d’État du parti Baas. Voici la mère, d’extraction bourgeoise, délaissée par son mari, « quasiment installée dans le passé », qui a tôt flairé, sous le nationalisme naissant, la montée du pouvoir dictatorial. Elle a su voir aussi les dérives religieuses. Sa fille Sawsan, d’abord embrigadée comme parachutiste, sera tour à tour nationaliste farouche, laïque intransigeante, islamiste sans grande conviction, pour finir prostituée de luxe. Elle s’est pavanée en guerrière bardée d’armes, avant de sombrer dans l’exact opposé, comme si elle n’avait jamais eu d’autre dessein que de séduire le père au loin. Tous les personnages, tributaires de leurs passions, sont ballottés de la sorte par les circonstances. Leur évocation en mouvement perpétuel suscite une étourdissante volée de formes. D’une impressionnante galerie de portraits se détachent l’oncle Nizar, homosexuel mélomane traqué par le régime, Jean, jeune professeur de français qui ne jure que par Balzac, et Rachid, le frère aîné de Sawsan, qui, en 2003, s’engage dans le djihad contre les Américains en Irak.

Khaled Khalifa suggère l’usure du temps, la lassitude des corps et des âmes, tout en épousant le rythme d’un trépidant désir de survie, fût-elle incertaine. La structure échevelée du roman dissimule à peine un plan rigoureux, sans minutie encombrante. Les allers et retours du passé au présent modèlent à l’infini un haut-relief d’où émerge Alep, au fond l’unique héroïne d’une fiction concourant à l’Histoire.

Talal Salman : Un Liban atrophié, dans un monde arabe en déchéance, ne peut s’intéresser à une presse libre

InterviewPorte-étendard pendant des décennies du nationalisme arabe et des grandes causes de la région, notamment la cause palestinienne, le quotidien « as-Safir » mettra sur le marché aujourd’hui son dernier numéro, tirant ainsi un trait sur son riche parcours, victime des retombées financières du bouleversement géopolitique et idéologique qui frappe le Moyen-Orient.

talal-salman

Propos recueillis par Jeanine JALKH | OLJ
31/12/2016

Aujourd’hui est un jour triste et sombre non seulement pour le Liban mais aussi pour le reste du monde arabe. « La voix de tous ceux qui n’en ont pas » s’éteindra et avec elle, la défense des grandes causes sociales et politiques de cette région. Le quotidien as-Safir, un géant de la presse arabe, ferme aujourd’hui ses portes, cette fois-ci pour de bon.
Souffrant depuis un certain temps d’un manque de fonds, et ne pouvant plus survivre dans un monde accéléré et expéditif où le contenant de l’information importe désormais plus que son contenu, le quotidien a décidé de se retirer de la course, après 43 ans de lutte et de survie qui n’ont cependant jamais affecté la qualité qu’il offrait à ses lecteurs.
Opérant dans un contexte des plus difficiles depuis 1973, à la veille de la guerre civile libanaise, as-Safir n’a jamais lésiné sur son engagement en faveur des grandes causes politiques et humanistes, celles des droits et de la justice, dans un monde arabe qui se trouvait déjà aux portes d’une déchéance latente, devenue aujourd’hui effective.
Dans un entretien accordé à L’Orient-Le Jour le fondateur et grand inspirateur du quotidien, Talal Salman, nous raconte, avec un serrement au cœur, les heures de gloire mais aussi l’agonie d’une exceptionnelle tribune qui a formé et influencé toute une génération de penseurs et de journalistes, et nourri une opinion publique arabe que les dictatures de la région ont manipulée, des décennies durant, dans des desseins obscurs et obscurantistes.

« L’Orient-Le Jour » – Comment expliquer cette décision-choc ?
Talal Salman – Cette époque n’est plus la nôtre. La politique dans le monde arabe est condamnée à l’échafaud. Elle a été complètement vidée de son sens. Le monde arabe est aujourd’hui noyé dans le sang. La seule voix que l’on entend désormais est celle des balles et des mortiers. Par conséquent, les idées et les opinions n’ont plus d’écho et de moins de moins d’oreilles. Plus personne ne s’intéresse à la presse écrite. On lui préfère aujourd’hui les outils de transmission express de l’information tels que Twitter ou Facebook dont on use et abuse dans un monde arabe où la démocratie n’a plus sa place. Au Liban notamment, ce qui compte désormais pour les partis politiques et formations en présence, c’est de faire la propagande de leurs discours respectifs. Le pays a témoigné pendant près de trois ans d’une paralysie totale des institutions, depuis la présidence jusqu’au Parlement en passant par le gouvernement. Lorsque l’élection d’un chef de l’État a finalement eu lieu, personne ne s’est enthousiasmé. Les soucis quotidiens des citoyens sont ailleurs. Ils savent parfaitement que même la naissance d’un nouveau gouvernement n’y fera rien. La démocratie entendue au sens d’un débat d’idées, de la reddition de comptes et de l’alternance ne les concerne plus. Il y va de même pour la presse libre et indépendante devenue dysfonctionnelle dans ce paysage atrophié, aux contours dessinés par le sang qui coule par-delà les frontières.

Le « Safir » a longtemps survécu grâce aux fonds arabes. Qu’en est-il aujourd’hui ? Les pays du Golfe et autres pays arabes ont-ils renoncé à aider ?
J’aurais tant souhaité que nos frères dans le Golfe puissent s’intéresser à une presse indépendante et libre. Observez leur paysage médiatique, vous ne trouverez que des journaux loyalistes contrôlés par les locataires des palais. Non seulement aucune voix dissidente n’est tolérée mais même l’esprit critique y est étouffé. Soyons clairs : la vie politique n’existe simplement pas dans cette partie du monde. Connaissez-vous un seul leader de l’opposition dans n’importe lequel de ces royaumes et émirats ? Si l’on scrute par ailleurs un peu plus le reste du monde arabe, l’on constate que la Syrie et l’Irak sont soumis à l’empire de la violence, la Libye n’existe quasiment plus, l’Égypte ploie sous le double effet de la pauvreté et d’une dictature militaire et l’Algérie est façonnée à l’image de son éternel président. Au Safir, nous avons longtemps brandi le slogan de l’arabité et avons défendu l’unité dans cette région et prôné la nécessité des réformes, convaincus que les peuples partagent ici les mêmes soucis et des problématiques similaires. Le spectacle de désolation dont on témoigne aujourd’hui est la preuve d’un échec cuisant à ce niveau.

Pourquoi votre décision d’abdiquer aujourd’hui, de renoncer à cette mission ?
Tout simplement parce que je n’ai plus de munitions pour poursuivre mon combat. Notre cause principale, rappelons-le, a toujours été et reste la défense du panarabisme arabe qui devait être le prélude à la naissance d’une unité entre les peuples et les États de la région. Ce rêve a disparu, Israël étant devenu la seule puissance en place. Je reconnais – et je n’en ai pas honte – avoir reçu à un moment donné des fonds de la Libye, que ce soit de Mouammar Kaddafi ou de son commandant en chef de l’armée, Abou Bakr Younès. Il ne faut pas oublier que la Libye des années 70 soutenait à fond la ligne du nationalisme arabe. Mais notre soutien ultime a toujours été nos lecteurs arabes et surtout libanais.

Vous avez quand même poursuivi votre combat malgré les risques…
J’ai été la cible de plusieurs attentats – j’en porte encore les marques sur mon corps – et ma famille a été menacée plus d’une fois. Autant de tentatives visant à faire taire notre quotidien et les voix libres qui l’alimentaient. Je n’ai jamais flanché devant les intimidations. Nous avons quand même survécu et poursuivi notre mission pendant 43 ans.

La naissance du quotidien « al-Akhbar » a-t-elle affecté vos ventes ?
Nous considérons ce quotidien, qui a d’ailleurs été fondé par feu Joseph Samaha, un ancien journaliste du Safir, comme étant notre « enfant adoptif ». C’est un journal qui est venu compléter le nôtre, une sorte de valeur ajoutée offerte à nos lecteurs. Nos ventes ont certes été affectées par sa mise sur le marché mais dans une mesure très minime.

Le site Web, un prolongement du journal papier
Pourquoi le « Safir » n’a-t-il pas effectué une mutation en améliorant son site Web ?
Le site n’est, en définitive, qu’un prolongement du journal papier. Il ne peut exister en lui-même à moins de l’inonder de scandales sexuels ou de sujets autour de ce domaine qui ne relèvent pas de notre expertise. Pour construire un site digne de ce nom, avec des sujets à thème, il faut beaucoup de fonds. Si j’en avais les moyens, j’aurais choisi de placer, plutôt, l’argent dans le papier.

L’ancien ministre de l’Information, Ramzi Jreige, avait pourtant promis de mettre en place un fonds pour aider les médias en détresse ? Qu’est devenu ce projet ?
C’est vrai. Sauf que le Conseil des ministres a noyé le poisson pour finir par envoyer le projet au Parlement dont les portes ont été soudées une fois de plus et la clé séquestrée aux mains de je ne sais qui. Honnêtement, qui peut compter sur cette classe politique que nous avons ? On ne peut véritablement espérer qu’elle vienne soutenir un projet qui sert les intérêts des citoyens, encore moins une entreprise intellectuelle ou culturelle.

http://www.lorientlejour.com/article/1026850/talal-salman-un-liban-atrophie-dans-un-monde-arabe-en-decheance-ne-peut-sinteresser-a-une-presse-libre.html

Le 9e Festival du théâtre arabe aura lieu du 10 au 19 janvier 2017 à Oran et Mostaganem

Le 9e Festival du théâtre arabe aura lieu du 10 au 19 janvier 2017 à Oran et Mostaganem. Organisé par l’Arab Theatre Institute, le festival est dédié au comédien algérien, Azzedine Medjoubi, assassiné à Alger en février 1995.

Seize pièces sont programmées au 9e Festival du théâtre arabe qui aura lieu du 10 au 19 janvier 2017 à Oran et Mostaganem. Le 10 janvier est consacré, par l’Arab Theatre Institute qui organise le festival, à la Journée du théâtre arabe. L’Office national de la culture et de l’information (ONCI) s’occupe de l’organisation en Algérie. Au 8e Festival qui s’est déroulé au Koweït en 2015, l’ONCI a décroché l’accord de préparer la manifestation en Algérie.

Huit pièces sont prévues dans la compétition pour le prix Soltane Ben Mohammed Al Kacimi : Tholth al khali (No man’ land) de Tounes Aït Ali (Algérie), Al Qala’a (La citadelle) de Ali Al Husseini (Koweït), Kharif (Automne) de Asma’a Houari et Koul chaiy an abi (Tout sur mon père) de Al dhaif Bouselham (Maroc), Thawrat Don Quichott (La révolte de Don Quichott) de Walid Daghsani (Tunisie), Al ors al wahchi (Les noces sauvages) de Abdelkrim Al Jarrah (Jordanie), Ya rab (Ô, mon Dieu) de Mustafa Setar Al Rikabi (Irak), Al khalta al sihria li saada (La potion magique du bonheur) de Chadi Dali (Egypte).

L’Algérie sera présente avec deux pièces dans la section Off du festival. Il s’agit de Foudouk al alamayn (Hôtel des deux mondes) de Ahmed Laggoun et El Guerrab oua salhine de Nabil Ben Sekka (d’après le texte de Ould Abderrahmane Kaki). Dans la même section, l’Egypte sera représentée par Zay ennas (Comme tout le monde) de Hany Afifi, la Tunisie par Doukha (Etourdissement) de Zahra Zemmouri, la Syrie par Al nafidha (La fenêtre) de Majd Fodha et l’Irak par Kharif de Samim Hassballah…

En tout, seize pièces seront présentées au public, auxquelles s’ajoutent neuf spectacles du théâtre universitaire. Le comité de sélection de l’Arab Theatre Institute, qui est basé à Shardjah, aux Emirats arabes unis, a retenu quatre autres spectacles dans la section «Troisième parcours» représentant l’Algérie, Oman et l’Arabie Saoudite et qui ont pour thématique la femme, les personnes handicapées et le patrimoine.

theatre-arabe

«Bataille culturelle»

Le spectacle d’ouverture, Hizia, de Fouzi Benbrahim, aura lieu le 10 janvier, au soir, au Théâtre régional Abdelkader Alloula d’Oran. Ecrit par Azzeddine Mihoubi, le spectacle, qui s’appuie sur une composition de Mohamed Boulifa et un arrangement de Hassan Lamamra, implique 75 artistes, entre danseurs, chanteurs et comédiens. Le spectacle de clôture, Rihlet hob (Voyage d’amour) de Fouzia Aït El Hadj, d’après un texte de Omar Barnaoui, aura lieu le 19 janvier 2017 à Mostagnem. «C’est une bataille culturelle que nous menons pour réussir l’organisation du festival. Cela fait partie de nos activités.

Au début, le festival devait se tenir à Constantine, puis Alger. Et après sept mois de tournée, décision a été prise de l’organiser à Oran et à Mostaganem. Mostaganem sera la capitale nationale du théâtre en 2017 et Oran est la ville de Alloula. Nous souhaitons que les médias algériens participent activement pour assurer cette réussite. Nous allons rendre hommage aux comédiens de la troupe du FLN d’avant l’indépendance du pays.

Un livre restituant l’histoire de cette troupe sera publié. Nous dédions le festival à Azzedine Medjoubi parce qu’il est le fils du théâtre algérien, un symbole représentatif de tous. Toutes les institutions de l’Etat, dont le ministère de la Culture, nous soutiennent dans l’organisation de ce festival. Le but est de promouvoir le théâtre algérien», a déclaré Lakhdar Bentorki, directeur général de l’ONCI, lors d’une conférence de presse à la salle Atlas à Alger, dimanche 25 décembre. L’ONCI a, selon lui, sollicité une quarantaine d’hommes et de femmes de théâtre pour préparer l’événement.

«Nous n’avons pas marginalisé le Théâtre national algérien (TNA). Nous avons sollicité l’université. La préparation du festival est collective. Nous devons être à la hauteur, car l’Arab Theatre Institute évalue le degré de réussite de chaque pays dans l’organisation du festival», a-t-il appuyé. Le Festival du théâtre arabe est itinérant. Lakhdar Bentorki était entouré de certains membres du comité d’organisation, à savoir Omar Fetmouche, Hamida Aït El Hadj, Fouzia Akkak, Smaïl Inezarene et Ahmed Madi.

Nouvelle donne

«L’Algérie est le seul pays à avoir eu une troupe de théâtre qui a participé à la lutte pour l’indépendance», a souligné Hamida Aït El Hadj qui a fait partie du comité algérien de sélection des spectacles. «Nous avons proposé une quinzaine de pièces. Mais finalement, le comité de Shardjah en a retenu trois, dont une pour la compétition. Parmi les paramètres, la pièce ne doit avoir plus d’une année et doit être basée sur un texte algérien ou arabe. Les pièces qui n’ont pas été sélectionnées seront présentées durant le festival dans les wilayas de l’ouest du pays», a indiqué Hamida Aït El Hadj, soulignant l’importance d’organiser en même temps une compétition pour le théâtre universitaire.

Lakhdar Bentorki a précisé, pour sa part, que la liste finale des spectacles en compétition et en Off a été dressée par un comité de l’Arab Theatre Institute, pas par l’ONCI. Ce comité est composé de Lina Abiadh (Liban), Aziz Khioun (Irak), Khaled Al Tarifi (Jordanie), Noureddine Zioual (Maroc), Khaled Jallal (Egypte). «Il y a beaucoup de sérieux dans le travail de l’Arab Theatre Institute dans le choix des spectacles en compétition et dans l’organisation des rencontres, des ateliers et concours.

Aussi, l’Algérie, qui a une longue expérience dans le domaine du théâtre, doit-elle apporter sa touche à travers le 9e festival», a souligné, de son côté, Omar Fetmouche, metteur en scène. Les théâtres universitaire et scolaire permettent, selon lui, d’introduire une nouvelle donne. Il a annoncé l’organisation d’une rencontre-débat sur l’action du théâtre public en Algérie. «Nous voulons étudier les nouveaux mécanismes de fonctionnement des théâtres régionaux, surtout avec l’idée qui s’impose de plus en plus relative à l’économie culturelle.

Nous allons également analyser certaines expériences arabes», a précisé Omar Fetmouche. D’autres débats sont prévus sur les parcours artistiques de Azzeddine Medjoubi et de Abdelkader Alloula. Les étudiants de la faculté des lettres et des arts de Mostaganem vont assister à deux rencontres sur la critique théâtrale et sur l’esthétique visuelle.

Les universitaires Maklouf Boukrouh (Algérie) et Saïd Ali Ismaïl (Egypte) analyseront l’évolution du texte théâtral arabe en croisant les expériences de Maroun Al Nakkache et de Brahim Daninos. Les résultats de trois concours seront annoncés lors du festival : texte de théâtre pour adultes, texte de théâtre pour enfants et recherche scientifique en arts dramatiques. Une exposition photos sur le théâtre algérien, Abdelkader Alloula, Azzedine Medjoubi et la troupe du FLN est prévue à la salle de l’APC d’Oran (en face de l’hôtel Royal) et à la salle de la maison de la culture de Mostaganem.

Ahmed Madi, président du Syndicat national des éditeurs de livres, a annoncé, pour sa part, l’organisation d’une exposition-vente des ouvrages consacrés au théâtre et aux arts de scène à Oran et à Mostaganem. L’Arab Theatre Institute organise également une exposition des livres et revues sur les arts dramatiques parus récemment dans les pays arabes. Une conférence de presse sera animée le mercredi 4 janvier 2017 en Algérie avec la présence des responsables de l’Arab Theatre Institute et de l’ONCI pour annoncer tous les détails du festival.

Fayçal Métaoui

La Palestine, un défi pour les historiens arabes – Interview de Maher Al-Charif

La Palestine, un défi pour les historiens arabes

Plus que pour d’autres pays, l’écriture de l’histoire de la Palestine est un véritable défi, surtout qu’elle a longtemps été dominée par les Occidentaux et les Israéliens. Pourtant, les recherches des historiens arabes et palestiniens changent la donne. Mais comment écrire « objectivement » l’histoire de son propre pays lorsque celui-ci reste sous occupation ? Questions à Maher Al-Charif qui vient de publier en arabe aux éditions Al-Farabi (Beyrouth) L’histoire de la Palestine vue par les Arabes.

Nada Yafi. Comment expliquez cette importance toute particulière accordée à l’histoire dans l’affrontement en Palestine ? Dans quelle mesure cette histoire de la Palestine vue par les Arabes peut-elle se dégager de la logique de l’affrontement ?

Maher Al-Charif. — La relation entre la Palestine d’une part, l’histoire et son écriture de l’autre est en effet une relation singulière. Ce lien fort s’est noué en réaction au sionisme comme projet politique faisant de l’héritage juif, réel ou mythologique, un instrument pour la création d’une nation et l’instauration d’un État. L’affrontement avec le sionisme aura ainsi, souvent, dicté à l’historien arabe ses thèmes et ses axes d’analyse, de telle sorte que le désastre de 1948, la Nakba et ses conséquences tragiques ont été prédominants par rapport à d’autres épisodes, dans nombre d’écrits et de recherches. L’effort des historiens palestiniens en matière de recherche s’est dès lors concentré sur la nécessité de rédiger un récit contraire au récit sioniste, soulignant la permanence de la présence historique du peuple palestinien sur sa terre, la légitimité de sa lutte, rappelant ses caractéristiques nationales et culturelles. Il s’agissait de réfuter les mythes propagés par les sionistes, parmi lesquels celui de la Palestine comme « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », ou celui d’une histoire très ancienne, « éternelle » du sionisme, ou encore la négation de traits culturels distinctifs des Palestiniens avant l’immigration juive et l’établissement des colonies.

S’il est vrai que la cause palestinienne est appelée à demeurer au cœur de l’écriture historique arabe, et ce jusqu’à la réalisation des aspirations nationales palestiniennes et l’instauration d’une paix juste et durable entre les Arabes et les Israéliens, cela ne veut pas dire pour autant que l’écriture arabe de l’histoire s’arrête à une seule époque ou qu’elle tourne en rond. La prééminence de la problématique de la Nakba n’a pas empêché l’émergence d’une nouvelle approche arabe de l’histoire, perceptible depuis quelques années déjà, et qui tente de renouveler ses méthodes, diversifier ses sources, élargir ses centres d’intérêt. Elle consiste par exemple à passer de la macro-histoire à la micro-histoire, à déplacer l’accent, de « la cause palestinienne » vers ses ayant-droit, autrement dit à mettre les Palestiniens au centre du récit, là où ils sont établis, que ce soit sur leur terre ou dans la diaspora. Elle consiste à noter les menus faits de leur vie, à consigner les massacres qu’ils ont subis, à relater l’expérience de tel ou tel camp de réfugiés, en Palestine ou dans les pays d’accueil, à retracer la vie des villes palestiniennes sous l’empire ottoman, dans sa dernière période, ou sous mandat britannique, ou encore celle de leurs villages, notamment ceux qui ont été détruits.

N. Y.Cette émergence d’une nouvelle écriture arabe de l’ histoire de la Palestine a-t-elle été influencée par le phénomène des « nouveaux historiens » apparu en Israël ?

M. C.— Le courant des nouveaux historiens israéliens a sans aucun doute représenté une sorte de défi pour l’historiographie arabe de la Palestine, mais je ne pense pas qu’il ait eu une influence directe. Il s’agit en tout cas d’un phénomène important en ce qu’il a réfuté de nombreux mythes fondateurs sur lesquels reposait le récit historique israélien officiel. J’observe toutefois que la plupart de ces « nouveaux » historiens — à part peut-être Ilan Pappé et Avi Schlaïm — n’ont pas été jusqu’à tirer les conclusions qui s’imposaient de leurs découvertes, à savoir la reconnaissance d’une responsabilité politique et éthique de l’État d’Israël dans la tragédie du peuple palestinien. Certains sont même revenus sur leurs positions, comme Benny Morris qui, après la deuxième intifada palestinienne en 2000 a renié les conclusions auxquelles il était parvenu dans son livre La naissance du problème des réfugiés palestiniens 1947-1949 et s’est mis à rejeter sur les Arabes la responsabilité de l’exode forcé des Palestiniens et l’échec du processus de paix.

N. Y.Certains ont pourtant vu dans ce phénomène des nouveaux historiens israéliens la possibilité que le récit historique des vaincus prenne le pas sur celui des vainqueurs. N’est-ce pas votre avis ?

M. C.— C’est un fait que certains écrits israéliens ont accrédité, dans ses grandes lignes, le récit des historiens arabes, notamment quant aux rôles respectifs de la victime et de l’agresseur. L’historien palestinien Tarif Al-Khalidi relevait à juste titre que nous avions obligé les historiens israéliens à réécrire cette période de l’histoire moderne de la Palestine (la création d’Israël et l’exode forcé des Palestiniens), sans avoir cependant réussi, jusqu’à présent, à les amener à affronter les conséquences morales de cette reconnaissance. Je songe aux enseignements que tirait Reinhart Koselleck, dans son livre L’expérience de l’histoire. À savoir que l’histoire « est écrite par les vainqueurs sur le court terme, qu’ils peuvent la maintenir sur le moyen terme, mais qu’ils ne sauraient la dominer sur le long terme ». Sur le temps long « les gains historiques de la connaissance proviennent des vaincus, et si les écrits de ceux-ci ne sont pas toujours les plus riches, la condition de vaincu implique une capacité inépuisable à enrichir la connaissance ».

N. Y.Dans l’introduction de votre livre, vous soulignez tout particulièrement l’importance de l’accès aux sources pour les historiens palestiniens ou arabes. N’est-ce pas le cas pour tous les historiens ?

M. C.— Je pense que le problème est particulièrement aigu s’agissant de l’histoire moderne de la Palestine. La plus grande partie des sources ont en effet été perdues ou pillées par des organisations sionistes lors de la guerre de 1948 et du tragique exode palestinien qui l’a suivie, puis lors de l’invasion israélienne du Liban en 1982 : l’armée a investi le centre de recherches palestinien de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), et emporté toutes ses archives. Par ailleurs le chercheur qui s’intéresse à la période moderne de l’histoire palestinienne a difficilement accès aux archives des pays arabes qui ont pu être impliqués dans la question palestinienne. S’il arrive à dépasser l’obstacle politique — le plus dur —, il s’apercevra que ces pays détiennent rarement de véritables centres d’archives, sans compter l’absence de législation sur les conditions de consultation. Il faut reconnaître cependant que de nombreux chercheurs ont pu bénéficier, au cours des dernières décennies, de documents provenant des archives britanniques, de certaines organisations internationales, comme l’ONU ou la Croix-Rouge. Certains ont même réussi à avoir accès aux archives israéliennes. L’intérêt de recueillir des témoignages vivants s’est également accru ces dernières années.

N. Y.Dans cette période moderne s’est forgée la conscience nationale palestinienne. Sur quoi s’est-elle surtout appuyée selon vous ?

M. C.—Au départ, les Palestiniens faisaient partie de la communauté plus large des Arabes, dans la région désignée sous le nom de Bilad As-Sham, c’est-à-dire la Grande Syrie ; c’est dans la deuxième moitié du XIXe siècle que leur conscience nationale s’est forgée, en partie sous l’influence des idées nationalistes européennes propagées dans les provinces arabes sous domination ottomane, par la traduction des grands textes, les écoles des missions religieuses ou les étudiants arabes de retour d’Europe. C’est donc le nationalisme arabe qui a d’abord exprimé cette conscience nationale, notamment après l’arrivée au pouvoir à Istanbul en 1908 du comité Union et progrès qui a entrepris une politique de « turquisation » forcée des peuples et nations de l’empire. Des cercles littéraires ont d’abord appelé à la renaissance du patrimoine culturel de la langue arabe. Ils ont pris progressivement une tournure plus politique, avec la revendication d’un gouvernement décentralisé pour les provinces arabes de l’empire, et une autonomie culturelle. Les Palestiniens ont été actifs dans la création de ces associations, qu’ils ont parfois dirigées. Cette conscience panarabe est devenue plus particulièrement « nationale » au sens palestinien du terme avec la montée de l’inquiétude face aux risques représentés par l’immigration et les implantations juives, surtout après la deuxième vague d’immigration juive en Palestine, consécutive à la montée de l’antisémitisme en Russie après l’échec de la révolution de 1905. Contrairement à la première, cette deuxième vague d’immigration juive a été marquée par un racisme anti-arabe et un ostracisme des paysans et ouvriers palestiniens, expulsés des colonies juives par les organisations sionistes, qui pratiquaient un boycott des produits agricoles locaux, avec des slogans tels que « occupons les terres », « occupons le travail ».

Des intellectuels palestiniens qui avaient fréquenté des universités européennes, comme Youssef et Rouhi Al-Khalid, Mohammed Al-Mahmassani, avaient pu de leur côté prendre connaissance de certains textes et activités sionistes. La presse arabe palestinienne a elle-même joué un rôle important, à partir de 1908, dans cette lutte contre le projet sioniste, avec des journaux comme Al-Karmel et Palestine. Des associations antisionistes ont alors essaimé dans plusieurs des villes arabes sous domination ottomane.

Pour autant, ces craintes du danger sioniste n’ont pas dissocié le mouvement palestinien de l’ensemble du mouvement nationaliste arabe qui avait fait de Damas sa capitale, et qui incarnait les aspirations panarabes à la liberté et l’unité du Levant au sein d’un même État. La conférence tenue par les associations islamo-chrétiennes à Jérusalem début février 1919, considérée par la suite comme le premier congrès arabe palestinien avait souligné que la Palestine faisait partie de la Grande Syrie arabe, dont elle n’avait jamais été séparée. L’accent a été mis sur les « liens ethniques, religieux, linguistiques, naturels, économiques, géographiques » entre tous les habitants de la région. Le Congrès général de Syrie tenu ensuite à Damas début juin 1919 avec la participation de représentants palestiniens avait conforté ce choix unitaire, en insistant sur la nécessité de ne pas détacher de la Grande Syrie sa partie méridionale connue sous le nom de Palestine, ni le littoral comprenant le Liban. Le Congrès avait appelé à la reconnaissance de l’indépendance syrienne et de son unité, à l’abrogation de l’accord Sykes-Picot et de la promesse Balfour. Le 7 mars 1920, les représentants du Congrès syrien ont déclaré l’indépendance de la Syrie dans ses frontières naturelles et rejeté les prétentions sionistes à un foyer national juif en Palestine.

Fayçal Ben Hussein a été désigné roi de Syrie. Ce mouvement nationaliste arabe devait être brisé dans son élan par deux événements : la conférence de San Remo, tenue par les Alliés en avril 1920, qui décidait de placer la Syrie et le Liban sous mandat français et la Palestine et l’Irak sous mandat britannique. Suivie de l’entrée des troupes françaises le 25 juillet à Damas après la défaite arabe de Mayssaloun, et le renversement du gouvernement du roi Fayçal. C’est dans ce climat de partition imposée au Levant arabe que s’est tenu le troisième congrès palestinien, à Haïfa, en décembre 1920, appelant à la constitution d’un gouvernement national en Palestine.

N. Y.Vous avez souligné les liens entre le mouvement nationaliste palestinien et le mouvement nationaliste panarabe dans son ensemble. Après la Nakba, la dimension nationaliste arabe a prévalu sur la question palestinienne. Celle-ci a été considérée comme « la cause centrale des Arabes ». A-t-elle perdu aujourd’hui cette centralité dans la conscience arabe ?

M. C.— Il faut reconnaître que cette primauté de la cause palestinienne a régressé de manière palpable durant les dernières décennies, au moment même où la question palestinienne marque des points à l’échelle internationale. L’opinion publique lui reconnaît la légitimité d’une cause juste, au même titre que la question du Vietnam dans les années 1960 ou celle de l’Afrique du Sud dans les années 1970/1980.

La conscience arabe d’une cause centrale reste liée à la période prospère du nationalisme panarabe, dans les années 1950 et au début des années 1960, alors qu’on observe aujourd’hui un net recul de la conscience nationale de manière générale, au profit des identités partielles, religieuses et confessionnelles. Depuis les années 1990, le nombre croissant de tragédies arabes touchant tous les aspects de la vie a fini par retirer au désastre palestinien son caractère unique, les pays arabes étant aux prises avec leurs propres problèmes et crises internes. La question palestinienne était de ce fait absente des mouvements populaires arabes qui se sont développés à partir de la fin 2010. On peut dire qu’il n’y a plus aujourd’hui d’unanimité arabe sur le fait qu’Israël représente, par sa politique d’occupation, le danger majeur pour la sécurité nationale arabe. On observe même pour certains régimes arabes une tendance générale, parfois ouverte, à considérer Israël comme un allié contre d’autres menaces, réelles ou fantasmées.

Reconnaître cette réalité n’exclut pas la persistance des sentiments de solidarité avec la lutte palestinienne chez les peuples arabes, comme on a pu le constater à l’occasion des diverses manifestations de soutien à la première intifada en 1987 comme à la deuxième, en 2000.

N. Y. Vous vous interrogez sur le moment historique auquel la Palestine est entrée dans la modernité. Vous renvoyez dos à dos les tenants de thèses contradictoires.

M. C.— Oui. Certains ont pu laisser entendre que c’étaient les canons de Napoléon Bonaparte qui avaient « réveillé » les Arabes d’un sommeil profond en 1798. D’autres, ces dernières années, ont voulu mettre davantage l’accent sur tout ce qui a précédé l’expédition d’Égypte, considérant la pénétration européenne comme un facteur inhibant pour les premiers frémissements de progrès apparus dans les sociétés arabes du XVIIIe siècle, annonciateurs d’une véritable renaissance économique et sociale autonome. Entre ces deux thèses opposées, d’autres ont situé ce moment au lendemain de l’occupation égyptienne de la Palestine (1831-1840).

Je retiens pour ma part la thèse selon laquelle l’infiltration croissante des capitaux européens, conjuguée à la matérialisation des tanzimat, à savoir les réformes ottomanes, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, a été le déclencheur d’une dynamique nouvelle, avec des modes de fonctionnement social jusqu’alors inconnus. D’une part, il me semble absurde de dire que les provinces arabes étaient plongées dans une totale léthargie sous la domination ottomane. Il paraît tout aussi aberrant de supposer que le progrès suive un parcours linéaire, univoque. On peut voir coexister, à certains moments, tradition et modernité. Les sociétés qui ont connu la colonisation européenne au XIXe siècle ont traversé une longue période de transition, parfois même inachevée à ce jour. Enfin, imaginer qu’une renaissance économique et sociale arabe totalement autonome aurait pu émerger, dès le XVIIIe siècle, c’est rêver d’une authenticité fantasmée.

N. Y.J’en viens à un point très important de cette période. Celui des implantations juives en Palestine, et de l’attitude des autorités ottomanes à l’égard de l’immigration juive, dont on dit souvent qu’elle a été particulièrement sévère. Pourriez-vous éclairer ce point ?

M. C.— Jusqu’au XIXe siècle, la minorité juive en Palestine est restée marginale, à la fois en termes d’effectifs et d’influence. C’est à partir du XIXe siècle qu’elle a commencé à s’accroître avec l’immigration. Selon certaines sources, elle aurait atteint, à la veille de la première guerre mondiale, le chiffre de 85 000 âmes, autrement dit 12 % de la population totale estimée à 700 000 habitants. Quant aux implantations, elles étaient au nombre de 48. Le sultan Abdul Hamid II craignait que cette immigration ne finisse par créer une « question juive » alors qu’il était déjà en butte au problème arménien. Il a voulu mettre un frein à l’immigration juive et à l’achat de terres en Palestine. Le mouvement sioniste a le plus souvent réussi à contourner ces entraves, notamment par la corruption des fonctionnaires ottomans, et par l’exploitation des capitulations, privilèges accordés par la Sublime porte aux États européens, dont les juifs étaient eux-mêmes ressortissants. En exerçant sur le pouvoir ottoman de très fortes pressions, les États en question obtinrent en 1888 le droit pour les juifs européens de s’établir en Palestine à titre individuel, et d’y acheter des terres. Après la révolution des partisans du comité Union et progrès en 1908, une nouvelle époque s’ouvrait devant l’immigration juive. De nombreux gouverneurs turcs des localités palestiniennes ont alors fait preuve d’une grande mansuétude à l’égard des immigrants, qui pouvaient désormais exercer librement leurs activités. Par attrait pour l’argent, ces gouverneurs ont considérablement assoupli l’application de la loi.

Lorsque la première guerre mondiale a éclaté, les Ottomans ont décidé d’en finir avec le système des capitulations. Les juifs européens vivant dans l’empire se trouvaient dès lors régis par la législation ottomane. En novembre 1914, le gouvernement ottoman décide de leur octroyer la nationalité ottomane. Dans la foulée, le 17 décembre 1914, il décrète le départ de tous ceux qui avaient voulu garder leur nationalité européenne. Des pressions sont exercées sur eux dans ce sens. Pressions neutralisées ou allégées par l’intervention des ambassades d’Allemagne et des États-Unis et les efforts du représentant sioniste à Istanbul. Le mouvement sioniste a alors orchestré une campagne de propagande qui prétendait dénoncer des « actes de violence » dirigés contre les juifs, en exploitant une décision ottomane de déplacer tous les habitants du littoral palestinien, pour des raisons liées à la guerre, après l’attaque britannique de 1917.

Tout le long de la guerre, les juifs de Palestine ont continué, cependant, de recevoir des dons en argent et en nature de la part des pays européens et des États-Unis. Ils ont continué à organiser leur propre défense, à consolider leur système d’éducation, à faire la promotion de l’hébreu. Ils ont poursuivi l’implantation des colonies.

N. Y.Dans quelle mesure l’historien peut-il être objectif, à votre avis, dans son approche d’une « vérité historique » ?

M. C.— C’est une question complexe, qui mériterait toute une étude ! L’historien cherche à reconstituer le passé, à l’appréhender à travers les sources. Mais cette prise de connaissance présente nécessairement quelques lacunes, qui sont celles des sources elles-mêmes. Sans compter que l’écriture historique, comme toute écriture, reste marquée par la subjectivité, ne serait-ce que par le choix de l’objet d’étude et des sources à consulter. Cette part inévitable de subjectivité a pu susciter chez certains un scepticisme quant à la possibilité de parvenir à une vérité historique objective. Je pense que celle-ci reste possible, pour peu que le chercheur s’alimente à des sources dont la fiabilité est reconnue, même si l’appréhension de la vérité peut rester partielle, en quelque sorte inachevée.

Pour ce qui me concerne, c’est le présent et ses problématiques qui me poussent à vouloir reconstituer le passé. La spécificité de ma condition de Palestinien fait que je tente nécessairement de comprendre mon temps tout en affirmant mon identité, en tant que membre d’une communauté nationale. Je l’ai dit en réponse à une autre de vos questions : la condition de Palestinien est celle d’une oppression nationale, d’une lutte pour la libération. Celles-ci continueront de marquer de leur empreinte toute production intellectuelle, jusqu’à ce que nous parvenions à ce que j’appelle une justice possible, qui seule pourra mener à une réconciliation historique entre deux peuples antagonistes.

La Syrie attend sa sortie du coma

logo-tdg

Le patient syrien

Damas 2015-2016. Une chambre d’hôpital, où coule une lumière verdâtre. Y défilent une maman voilée, une sœur émigrée au Liban, un ami fumeur de haschisch et une amoureuse émancipée. Tous quatre spécimens de la population syrienne, qui veillent sur l’objet de leur amour, un jeune homme plongé dans le coma depuis qu’il a traversé un checkpoint voisin. Entre la vie et la mort, Taym a, contrairement à ses proches, le pouvoir de s’extraire de son corps et d’assister au remue-ménage causé par son profond sommeil. Parfois, il s’élève, pour surplomber son entourage depuis une plate-forme baignée de reflets orangés. Là-haut, il croise un autre comateux, moins pacifique que lui, plus tenté par le djihad. Il y chante, il y joue. Et il y monte, dans une cabine céleste, le documentaire en cours de tournage qu’il consacrait à son pays, depuis la révolution avortée de 2011 jusqu’aux interminables limbes de la guerre civile…

Pensé, dirigé, interprété et réglé de main de maître, Alors que j’attendais joue à qui mieux mieux du symbole. Celui qui invite à comparer la Syrie à un zombie saute aux yeux. Mais le spectateur avide de butiner au Proche-Orient une sagesse plus universelle aura loisir de s’attacher à la métaphore qui rapproche la nature en général, et la gesticulation humaine en particulier, à ces frontières poreuses que traversent les fantômes. En metteur en scène inspiré, Omar Abusaada lui servira le motif persistant d’un vase de fleurs, coupées quoique encore odorantes. Il ira même jusqu’à évoquer le théâtre dans son ensemble comme un organisme détaché du cerveau qui l’engendre. La leçon, pour qui se montre patient, recouvre tant l’histoire, la politique, que la philosophie.

La Bâtie : On guettait le metteur en scène syrien Omar Abusaada. Introuvable. Son compatriote, l’acteur Mohamed Al Rashi, prend sa place pour une interview par contumace.

 

Alorsquejattendais_gal1

La sœur, la mère, l’ami et la fiancée sont suspendus au pronostic vital de Taym, inconscient depuis son tabassage à Damas. Au-dessus, deux fantômes commentent.? Image: D. NADEAU

 

Un homme. Ni plus ni moins. – Présente absence – Mahmoud Darwich

Poésie
Un homme. Ni plus ni moins.

Mahmoud Darwich écrit une nostalgie poétique faite de souvenir et d’introspection. Lorsque le temps de l’ultime bilan sonne, ils sont trois à attendre qu’arrive l’absence : l’homme, le poète, et l’amoureuse de toujours nommée imagination.

D.R.
« Tu t’éloignas alors, déconcerté par le fil rompu entre le réel et l’imaginaire, entre une guerre racontée et une guerre vécue. »
BIBLIOGRAPHIE
Présente absence de Mahmoud Darwich, traduit de l’arabe (Palestine) par Farouk Mardam-Bey et Élias Sanbar, Actes Sud, 2016, 160 p.
Par Ritta Baddoura
2016 – 05
Présente absence est l’avant-dernier livre paru du vivant de Mahmoud Darwich en 2006. Dix ans après, Actes-Sud/Sindbad édite sa traduction inédite en français. Elle est signée Farouk Mardam-Bey et Élias Sanbar. Mahmoud Darwich avait exprimé le souhait de voir ces textes traduits par ses deux amis. Présente absence réalise ce vœu et permet aux éditions Actes Sud de boucler tout en grâce et en intériorité un cycle de parutions de l’ensemble de l’œuvre poétique du grand poète comprise entre 1995 et 2008, outre deux anthologies rassemblant des morceaux entre 1977 et 1992.
« Les lettres sont devant toi, arrache-les à leur neutralité et joues-en comme un conquérant dans le délire de l’univers. (…) Ainsi t’habita la fascination de la cadence et du conte. Tu t’éloignas alors, déconcerté par le fil rompu entre le réel et l’imaginaire, entre une guerre racontée et une guerre vécue. »
Est-ce l’amplitude de l’amitié triangulée entre ici et là-bas qui a permis de traduire la poésie de Darwich avec une sobre simplicité qui sied à la teneur du recueil et à son rang symbolique de dernier du cycle ? Une simplicité qui libère le rayonnement du style inégalable de Darwich malgré les filtres de la traduction. Ce rayonnement est tel que le lecteur a l’impression d’être familier des textes, de les connaitre un peu alors même qu’ils lui sont, pour la plupart, nouveaux et auréolés du goût unique de la prose-poésie darwichienne. Teintée de la méditation de l’esprit et des sens, épique, politique, amoureuse ; particulière car d’un lyrisme jamais jamais suranné. Le lecteur y retrouve le ton propre à Darwich, à la fois intime et impertinent, et sa poétique nimbée d’universel mordue soudain d’ironie.
« Et toi, tu es toi et plus que toi./ Habité, tel un immeuble, avec ceux qui montent les escaliers et ceux qui les descendent vers la rue. Habité d’ustensiles de cuisine, de lessiveuses, de disputes entre époux quant à la meilleure façon d’éplucher les pommes de terre, de frire le poisson. Une légère douleur à l’estomac à laquelle succède une douleur métaphysique : les anges peuvent-ils attraper une rhinite ?/ Et toi, tu es toi et moins que toi./ (…) Et tu es, à la fois, toi et pas toi./ Divisé en un dedans qui sort et un dehors qui entre. Tu es libre de t’isoler avec une franche liberté… libre d’asseoir l’imagination sur tes genoux. »
Présente absence est une halte durant laquelle culpabilité, nostalgie, honte, désir, vanité et humilité se rencontrent et s’évanouissent dans un même élan. Cet ouvrage porte la complexité, les contradictions, les regrets, les failles, les rêves et la sagesse de toute une vie. Il n’a pourtant rien de grandiloquent ou d’excessif. Rien en lui qui pèse ou qui déborde. Juste un écoulement persistant, parfois plus intense ou plus ténu selon les pages. Conquérant, vaincu et survivant, à la fois Troyen, Peau-rouge et Grec, Darwich semble avoir trouvé par-delà douleur et joie, une sorte d’apaisement. En tout cas l’apaisement nécessaire pour livrer un dialogue intérieur avec son autre moi : celui qui persistera parce qu’il sera lu, sa part d’ombre ou de lumière, cet autre lui-même détenant le pouvoir de compléter sa solitude.
« La prison est densité. Quiconque y a passé une nuit se sera exercé à un semblant de chant. (…) Et toi si tu chantes, ce n’est pas pour partager la nuit avec quiconque ou mesurer la cadence d’un temps sans cadence ni borne, mais parce que ta cellule t’incite aux doux échanges avec le dehors, cette part manquante à ta pleine solitude. »
« Aussi as-tu, dans la foule, la nostalgie de toi-même, d’une solitude pour écrire. »
C’est vers la complétude, parfois celle de la rencontre, plutôt celle de la solitude, que tend Darwich tout au long des poèmes. Il désire que l’absence qu’il porte, la négation qui le divise, se manifestent à lui pleinement. Ou qu’il parvienne à poser véritablement les yeux sur le manque. Il use surtout de sincérité, mais aussi de littérature, de psychologie, de diplomatie, de philosophie pour revenir sur les terres du passé. Depuis l’enfance, l’aventure, l’amour, les compagnons d’idées et d’armes, l’exil, les non-retours, l’écriture en permanence, jusqu’aux temps récents de la dernière maturité. Le regard qu’il pose sur lui-même semble détaché, quelquefois résigné. Mais bienveillant. Peut-être est-ce la force de l’amitié et de l’amour qu’il a pu partager, la résonance singulière qui a lié sa voix à la voix de la Palestine, la douceur qui dure depuis la petite enfance, et fondamentalement la gloire du poète qu’il est, qui le soutiennent le long de ce recueil et lui permettent d’écrire – et d’aimer – ce qu’il est : un homme. Ni plus ni moins.