Soraya Ksontini: « A 5 ans, je m’enregistrais déjà »

Jean-Blaise Besençon
La voix douce, vive et sensuelle de Soraya Ksontini devrait conquérir le public.

Soraya Ksontini: « A 5 ans, je m’enregistrais déjà »

04 avril 2017
Chaque semaine, L’illustré rencontre une personnalité au coeur de l’actualité culturelle romande. Aujourd’hui: la chanteuse Soraya Ksontini, qui sort un second CD électro-délicat.
Joliment, le disque s’appelle Monsieur. «Monsieur tout court, dit-elle en riant! C’est un disque porté par des figures masculines, celle de mon père bien sûr, dont je suis très proche, mais aussi d’autres hommes que je vois comme des muses, des inspirateurs. On dirait des chansons d’amour, mais ce qu’il y a vraiment derrière, ce sont des quêtes personnelles.» Ainsi vont Les fantômes de l’exil, chanson clé de l’album, qui pose la question: «Est-ce que l’on peut vivre un exil heureux?» «Ça m’intéresse énormément, explique Soraya, née en Suisse en 1982 de parents tunisiens. Ce n’est pas un hasard si je me suis orientée vers l’anthropologie, qui recouvre tout ce qui me passionne.» Et maintenant qu’elle a achevé ses études par un master, elle se réjouit d’avoir davantage de temps («un grand luxe») à consacrer à la musique. Quinze ans de cours de piano au Conservatoire ont formé sa culture classique et chanter semble aussi naturel que son rire: «A 5 ans, je m’enregistrais déjà, sur minicassette! J’aime davantage faire de la musique que d’en écouter.»
Douée d’une voix douce, vive et sensuelle, Soraya s’était retrouvée en 2007 en finale de la Star Academy Maghreb. «Une aventure extraordinaire même si, côté médiatique, face à cette célébrité immédiate qu’apporte l’émission, je me sentais un peu décalée…» L’univers de la chanteuse est sans doute plus personnel, moins formaté. «Je ne veux plus chanter en anglais, ce que je fais, c’est de la chanson arabo-française, avec un petit peu d’électro pop. Pour la production, j’aime bien le son des Anglais.» Côté inspiration, «je compose dès que j’ai une idée, tout par oral, je fredonne une musique, une phrase, mon téléphone est un grand puits plein d’idées. En réécoutant je me dis: là il y a une chanson, parfois c’est le premier jet.»
Avant les concerts prévus à l’automne, Soraya Ksontini se réjouit de voyager toujours à la découverte d’une moitié de sa culture. «A Beyrouth, à Rabat, il se passe plein de choses musicalement. Et puis j’ai envie d’améliorer ma lecture de l’arabe et ma connaissance de cette musique aussi. Je veux vraiment enrichir ma culture arabe. La création, c’est une recherche de liberté.» 

Colombie: la langue espagnole et ses racines arabes

Colombie: la langue espagnole et ses racines arabes

 priere-colombieDes musulmanes en train de prier lors du vendredi saint dans la mosquée de Medellin en Colombie. RFI / Najet Benrabaa

Selon les classements, l’espagnol est la troisième langue la plus parlée au monde. Mais c’est sans compter le mélange avec ses racines arabes. La présence des Arabes dans la péninsule ibérique durant huit siècles a laissé des vestiges dans le castillan. Ces derniers se sont ensuite étendus dans l’ensemble des pays hispanophones. En Colombie, il est connu et reconnu que des centaines de mots d’usage quotidien sont d’origine arabe. Il suffit de demander et les langues se délient sur la question.

De notre correspondante à Medellin,

Il n’est pas rare de trouver des traits physiques communs entre les Colombiens et les Arabes. Il vous le diront eux-mêmes sans rougir, tout comme Luis. Ce chauffeur de taxi à la barbe parsemé de gris et de blanc s’en amuse régulièrement avec ses clients. A presque 60 ans, il baragouine un peu de français, d’anglais et d’arabe.

Tout sourire, il aime les mélanger pour divertir ses passagers : « On me dit souvent que je ressemble à un Arabe. Il y a des fois, quand il fait très chaud, je mets ce petit bout de tissu sur la tête, un peu tel un turban et là mes clients d’origine arabe, car il faut dire qu’il y en a de plus en plus, se mettent à me parler en arabe. C’est très drôle. Mais il est vrai qu’on utilise un tas de mots d’origine arabe comme « camisa, almohada, aceite, oliva, limón, naranja, sandía, zanahoria » (« chemise, coussin, huile, olive, orange, citron, pastèque, carotte »). Même dans la prononciation, il y a beaucoup de sons identiques comme  » la jota – le J  » et le  » H  » aspiré. »

Un dictionnaire de 2 000 mots arabes dans la langue espagnole

Comme Luis, la majorité des Colombiens parle ouvertement de ces vestiges linguistiques. Les professeurs d’arabe le confirment. Ahmad Dazuki donne des cours deux fois par semaine dans la mosquée de Medellin. Il assure qu’il prend le temps de leur expliquer ces subtilités. La plupart étant des hispanophones, l’apprentissage leur paraît alors plus simple.

« Il existe un dictionnaire officiel des 2 000 mots d’origine arabe. Il a été établi en 1999. Ils ont été reconnus par une institution académique, explique-t-il. Mais le plus impressionnant, c’est les vestiges dans la culture. Il y a des noms de lieux, de sites arabes dans toute la Colombie et tous les pays qui ont été sous domination espagnole ou arabe. Souvent, c’est seulement la prononciation qui change la signification du mot et ainsi l’intègre à la langue espagnole. »

Des exemples à foison

Ahmad Dazuki commence alors la démonstration concernant le Rio Magdalena, le fleuve le plus important de la Colombie, qui se trouve dans une large vallée entre les cordillères centrale et orientale des Andes colombiennes, en direction du Nord à travers tout le pays. « Le fleuve Magdalena a été découvert par Rodrigo de Bastidas, le fondateur de la ville de Santa Marta. La partie qu’il a découverte est celle qui se jette dans la mer. On la nommait à l’époque  » Bocas de Ceniza « , qui veut dire  » les bouches de cendres « . Mais, en voyant son immensité qui ressemblait à une mer gigantesque , il l’a renommé  » al magdolana « , qui signifie  » l’immensité, le majestueux est nôtre « . Avec la déformation de prononciation, c’est devenu Magdalena. »

Cependant, dans l’histoire colombienne, ce nom est reconnu comme étant celui d’une sainte : Marie de Magdala. Son nom espagnol complet étant Rio Grande de la Magdalena, ce qui signifie « la grande rivière de la (Marie-) Madeleine ». Un autre exemple marque la domination arabe à Medellin. L’un de ses quartiers, celui de la mairie, se nomme Alpujarra. Il est dérivé du mot arabe « al-Busherat » (al-bugscharra) traduit comme « Terre de pâturages ». Ahmad explique qu’à la découverte du site, il n’y avait que de larges plaines et des pâturages à perte de vue, d’où l’appellation liée aux pâturages. Aujourd’hui, il s’agit d’un quartier administratif mais aussi d’une station de métro. Ce mot fait partie de l’ensemble des autres qui débutent avec « Al », tous liés à la langue arabe.

Pourquoi cette influence de la langue arabe ?

Cette influence de la langue arabe est liée tout d’abord à la présence des Arabes dans la péninsule ibérique durant huit siècles. La conquête débute au VII siècle. Son influence est très marquée en Andalousie qui fut alors bilingue au moins jusqu’au XIe ou XIIe siècle.

Ensuite, la complexité de la langue arabe a contaminé l’espagnol. Ahmad Dazuki explique cette influence par les origines de la création même l’arabe. « La langue arabe est une langue avec des racines propres, elle n’est pas dérivée d’une autre, explique le professeur. Ces mots sont donc uniques. Il y a beaucoup de mots qui ne sont pas traduisibles ni en espagnol ni dans une autre langue. Alors les mots sont restés tels quels dans l’usage espagnol. » Ainsi, certains chercheurs linguistes affirment que 8% des mots espagnols sont dérivés de l’arabe, soit 4 000 mots.

Enfin, il faut noter que l’engouement pour la langue arabe est également croissant en Colombie. Du fait de l’expansion de l’islam dans le pays mais aussi de la passion pour la culture orientale. A Medellin, il existe même un diplôme de spécialisation sur la culture arabe et du monde musulman dans l’une des universités les plus côtés de la ville : EAFIT.

Retrouver l’article sur la page de RFI info

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Georges Nasser sur la Croisette

Soixante ans après sa sélection officielle au Festival de Cannes en 1957, Abbout Productions et la Fondation Liban Cinéma présentent une copie nouvellement restaurée d’Ila Ayn ? (Vers l’inconnu ?) du réalisateur Georges Nasser, pionnier du cinéma libanais, qui sera projetée dans la prestigieuse section Cannes Classics dans le cadre de la 70e édition cannoise. La boîte de production libanaise et la FLC, qui œuvrent pour le renouveau du cinéma libanais, ont initié la restauration du film, convaincues qu’il est « un trésor national qui devrait être préservé et redécouvert par le public à l’occasion de son 60e anniversaire ».

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La restauration a été effectuée avec le soutien de BankMed-Liban, en association avec l’association Nadi Lekol Nas, qui s’occupe de la préservation du patrimoine culturel libanais, et la boîte de production The Talkies. Les travaux de restauration ont été réalisés par Neyrac Films-France à partir de la copie originale marron 35 mm qui a été scannée en résolution 4k, retouchée et étalonnée dans une résolution de 2k. La restauration sonore est réalisée par db Studios-Liban. Cette nouvelle copie d’Ila Ayn ? sera en aussi bonne qualité que la copie du film initialement projetée à Cannes en 1957. La boîte de production Abbout est également en train de produire un long-métrage documentaire intitulé Un certain Nasser réalisé par Antoine Waked et Badih Massaad. Le film retrace le parcours atypique de Georges Nasser et sa lutte pour la création d’une industrie cinématographique libanaise. Son histoire reflète aussi l’histoire d’un pays et d’un cinéma national. Ce documentaire sera projeté ultérieurement dans le cadre de la célébration du 60e anniversaire d’Ila Ayn ?.

En 1957, le film de Georges Nasser était non seulement le premier film libanais sélectionné en compétition officielle à Cannes, mais aussi le premier film d’auteur libanais et le premier ayant représenté le Liban internationalement, positionnant ainsi le pays sur la carte du cinéma mondial.

Retrouvez l’article sur le site de l’Orient le Jour

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La fabuleuse histoire des mots français d’origine arabe

Mohammed Aissaoui
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Portrait de Jean Pruvost, auteur et lexicologue. Crédits photo : © Didier GOUPY 

Dans un nouveau livre, Nos ancêtres les Arabes, ce que notre langue leur doit, Jean Pruvost, professeur de lexicologie et d’histoire de la langue française, dissèque quatre cents termes. Un ouvrage instructif.

L’Histoire et la langue se mêlent extraordinairement. C’est ce qu’illustre à merveille le nouveau livre de Jean Pruvost, notre fameux professeur de lexicologie et d’histoire de la langue française à l’université de Cergy-Pontoise. Le titre constitue un vaste programme: Nos ancêtres les Arabes, ce que notre langue leur doit (Lattès). L’auteur du Dico des dictionnaires présente et retrace l’histoire des emprunts de la langue française à l’arabe dans différents champs lexicaux.

Mais, tout d’abord, rendons à César… Un travail similaire avait déjà été effectué avec brio il y a dix ans par le journaliste et romancier Salah Guemriche avec son Dictionnaire des mots français d’origine arabe (et turque et persane), publié aux éditions du Seuil. Jean Pruvost lui rend d’ailleurs hommage en mettant l’une de ses phrases en exergue: «Il y a deux fois plus de mots français d’origine arabe que de mots français d’origine gauloise! Peut-être même trois fois plus…» L’auteur cite d’autres «éveilleurs» dont le remarquable ouvrage de son confrère et ami Alain Rey: Voyage des mots de l’Orient arabe et persan vers la langue française (Trédaniel)

L’arabe, en troisième position parmi les langues à laquelle le français a le plus emprunté

Le professeur de lexicologie, à travers le chemin souvent surprenant de plus de quatre cents mots, ne dit pas autre chose. Qu’on en juge: «Dès lors, on comprend aisément que la langue arabe vienne en troisième position parmi les langues à laquelle le français a le plus emprunté, tout juste après la langue anglaise et langue italienne», écrit-il dans un premier chapitre érudit qui fait appel à l’histoire des civilisations. Et d’expliquer: cette langue a été véhiculée par les croisades, les conquêtes arabes, les échanges commerciaux en Méditerranée, et plus près de nous par l’exil des pieds noirs ou la musique.

Il est impossible de citer les quatre cents mots qu’il recense, dissèque et nous explique (l’index est d’une richesse hors normes). Jean Pruvost dit tout simplement: «De la tasse de café à l’orangeade, de la jupe de coton au gilet de satin, de l’algèbre à la chimie ou aux amalgames, à propos de la faune, de la flore, des arts, des parfums, des bijoux, de l’habitat, des transports ou de la guerre, nous employons chaque jour des mots empruntés à l’arabe.» On le voit, il n’y a pas que toubib, baraka, sarouel, taboulé, nabab, kebab, babouche ou moucharabieh. On découvre les mots truchement, abricot, mohair, chiffre, épinard, civette, amiral, algorithme, arsenal

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En six chapitres (de «Nos ancêtres… mais encore» à «Une langue en mouvement de Saint-Denis et du RAP», en passant par «Dans nos premiers dictionnaires», «Les chemins des mots arabes» et «Voyage thématique en français via les mots d’origine arabe»…) il nous convie à un formidable voyage au cœur de l’Histoire et de la langue. Ce livre est d’utilité publique.

Nos ancêtres les Arabes, ce que notre langue leur doit, de Jean Pruvost (Lattès). 318 pages, 19 €.

Retrouvez l’article dans le Figaro

La BD arabe encore coincée dans sa bulle

Nouvelles revues, rencontres et festivals, comme Cairo Comix 2 qui vient de se tenir cette semaine, la bande dessinée arabe a connu beaucoup d’effervescence ces dernières années. Mais les bédéistes peinent encore à faire parvenir leurs oeuvres au grand public.
LA revue tunisienne LAB 619.

Najet Belhatem 05-10-2016

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Il est vrai que ces der­nières années plus d’inté­rêt est accordé dans les pays arabes à la bande dessinée à travers plusieurs ren­contres et festivals, mais l’heure est encore au marasme. Il y a notamment le Festival interna­tional de la BD d’Alger (FIDBA) qui fête cette année sa 9e édition du 4 au 8 octobre, l’Exposition du Moyen-Orient pour la BD et les films animés qui a tenu sa troisième assise en avril 2016 à Dubaï ou encore Cairo Comix qui s’est tenu pour la première fois en 2015, et qui a ouvert ses portes cette année encore aux bédéistes et au public du 30 septembre au 2 octobre. Il y a donc des vagues d’initiatives dans la sphère de la BD arabe, mais les bédéistes arabes dont la grande majorité est jeune pataugent encore dans de multiples problèmes. Il est clair que toutes ces rencontres ont permis des échanges entre ces créateurs, et ont brisé l’isolation des uns et des autres, néanmoins, les noeuds majeurs qui entravent l’épa­nouissement persistent. Il y a d’abord le sempiternel problème de la cen­sure, bien sûr, mais au-delà de cela, la BD souffre du manque de finance­ment et de problèmes d’édition. « Les éditeurs ne veulent pas prendre de risque », fait remarquer le dessi­nateur Migo lors du Forum de la BD arabe coproduction de Cairo Comix et de l’Institut français d’Egypte qui s’est tenu du 29 septembre au 1er octobre à l’institut Goethe. Les édi­teurs sont effectivement frileux devant un art qui peine à s’affirmer comme un art à part entière. « La culture de la bande dessinée pour adultes n’existe pas », signale Raëd Mattar, bédéiste iraqien. A cela, le directeur de la maison d’édition Al-Araby, qui a pris à son compte la publication en 2014 d’une traduction en arabe de la bande dessinée Gabo sur la vie de Gabriel Garcia Marquez parue en 2013 en Colombie chez Rey Naranjo Editores, rétorque : « Je soutiens les bédéistes mais je dois dire qu’ils ne sont pas très flexibles sur, par exemple, des questions de papier ou de dimensions. Les deux parties, artistes et maisons d’édition, doivent trouver des compromis parce qu’en tant qu’éditeurs nous sommes aussi tenus par des conditions de marché et de coûts. Par exemple, la distribution est un gros problème. On ne sait pas comment arriver au lecteur. Les réseaux de distribution sont quasi inexistants et nous devons compter sur nous-mêmes ».En fait, pour résumer la situation dans le monde de la BD arabe, cha­cun rame sur sa barque et tente de ne pas se noyer, mais positivons quand même. Les bédéistes ont pu créer ces dernières années plusieurs revues qui permettent une meilleure visibilité. En Iraq, les bédéistes ont lancé la revue Al-Messaha. « Nous avons compté sur nos propres moyens pour financer le pro­jet », relève Raëd Mattar. En Tunisie, la revue de bande dessinée LAB 619 est fondée en 2012. « Nous nous autofi­nançons et nous sommes à la recherche de sponsors », dit le bédéiste tunisien Ziad Mejri.

C’est au Liban que nous trouverons le projet le plus abouti. Un collectif d’ar­tistes a fondé en 2007 la revue Samandal (Salamander en arabe) qui rassemble des bandes dessi­nées en français, en arabe et en anglais. Bien que le projet ait connu quelques déboires en 2009, lorsque trois dessi­nateurs ont été accusés par le Parquet général d’incita­tion à la haine religieuse, de blas­phème et de diffamation à cause de la publication d’une bande dessinée jugée tendancieuse, cela n’a pas empêché le projet de continuer son parcours.

« D’une revue de bande dessinée nous avons évolué vers une maison d’édition. Cela prend du temps mais les choses s’améliorent. Au final, nous avons opté pour l’impression en France. Si nous imprimons 1 000 exemplaires nous laissons 700 en France et nous transférons 300 au Liban. Cela nous permet une meilleure visibilité lors des ren­contres de BD internationales », explique Raphaëlle Macaron, cofon­datrice de la revue et participante au Forum de la BD arabe.

Pour les autres bédéistes, la meilleure plateforme pour diffuser leur BD c’est Facebook. « J’ai com­mencé à me faire connaître sur Facebook. J’ai senti que les gens sont réceptifs. Et puisqu’en Jordanie il n’y a pas encore de revue de BD, Facebook est pour moi une fenêtre de choix », confie le Jordanien Mohammed Al-Muti, lors de ce forum de la BD arabe. « Facebook en lui-même est un genre de bande dessinée. C’est pour cela qu’il se prête bien à la diffusion de nos oeuvres », remarque l’Iraqien Raëd Mattar.

Face à ce constat, il est peut-être temps pour les sponsors et les orga­nisateurs de ce genre de rencontres autour de la bande dessinée dans le monde arabe de commencer à réflé­chir autrement à la manière d’oc­troyer un soutien à cet art. S’il est nécessaire de dépenser un budget consacré au développement culturel, il serait peut-être plus judicieux, après les rencontres et le rabâchage des obstacles, à l’épanouissement du 9e art dans ce monde arabe, de passer à la vitesse supérieure. A savoir, pro­poser des solutions et mettre en oeuvre les moyens pour les mettre en vigueur, à savoir octroyer des aides à l’édition, trouver des solutions créa­tives aux problèmes de distribution, mettre en place des programmes continus de formation, voire, pour­quoi pas aider à fonder des écoles de formation ou encore soutenir les revues de bandes dessinées en manque de financement
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La culture comme antidote à la radicalisation – Kalthoum Saafi

Musique, poésie, danse et gastronomie…seront au menu de l’entretien avec la spécialiste de la modernisation de la pensée islamique Kalthoum Saafi

Kalthoum Saafi
Kalthoum Saafi

La question culturelle est centrale dans les problématiques liées à l’islam de nos jours. Kalthoum Saafi, comme chercheur en islamologie appliquée, viendra passer en revue tous les pans de la culture délaissés, dans une rétraction tragique, par la conjonction des politiques autoritaires et la salafisation des esprits dans les mondes arabe et islamique. Aussi, le meilleur antidote à la radicalisation est-il de renouer avec l’humanisme arabe en contexte islamique et revivifier tous les « départements » de la culture.

Avec Kalthoum Saafi

Maître de Conférences à l’Université Paris Nanterre, civilisation arabe. Doctorat sur la modernisation de la pensée islamique. Chercheure en Islamologie et en sociologie politique du monde arabe contemporain. Membre du Centre d’études arabes de la Sorbonne nouvelle. Parmi ses publications : une recherche sur l’Islam cathodique, un livre sous le titre « Nahnou wa al gharb »(Nous et l’Occident), et un livre d’entretien : « Révolution, l’islam et la modernité ». Kalthoum Saafi est Présidente de l’association tunisienne Al-Jamiaa al-Maftouha (JAM), Université ouverte.

Elle a également longuement travaillé pour les medias arabes en tant que journaliste productrice et présentatrice d’émissions culturelles et politiques, puis en tant que directrice de chaines. Elle continue à intervenir occasionnellement en tant qu’analyste sur des questions concernant les sociétés arabes contemporaines.

Chargée de réalisation : Doria Zenine

Intervenants

  • Kalthoum Saafi : Chercheure en Islamologie et en sociologie politique du monde arabe contemporain

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Un géant de la littérature arabe honoré à Bruxelles

Un géant de la littérature arabe honoré à Bruxelles

Mardi 31 janvier 2017

A l’initiative de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de l’Université libre de Bruxelles et de l’Université catholique de Louvain, une chaire Mahmoud Darwich a été inaugurée au Centre Bozar de Bruxelles le 25 janvier. Cette consécration fait justice à l’un des plus grands écrivains et poètes arabes de notre temps. Dans toute la région arabe, quasiment n’importe quel jeune – et moins jeune – connaît certains de ses poèmes par cœur, ou est du moins capable d’en citer quelques lignes de mémoire.

Géant de la littérature arabe, Darwich, décédé en 2008 aux Etats-Unis, était avant tout LE poète national palestinien et ce, dès les années soixante, quand il a publié ses premiers textes dans Al-Jadid, le supplément culturel du quotidien communiste Al-Ittihad. Mahmoud Darwich a vécu dans sa chair l’oppression coloniale de son peuple: réfugié de l’intérieur, c’est-à-dire déplacé, enfant, de Birwi, son village natal, vers le village de Jdeideh, il a été soumis jusqu’en 1965 au régime de l’administration militaire, avant de vivre trente ans d’exil.

S’il a toujours refusé d’être présenté comme un poète politique, Mahmoud Darwich n’en était pas moins un homme profondément engagé dans le combat de son peuple pour sa souveraineté nationale. Quand il quitte sa patrie pour Le Caire, puis Tunis et Paris, il rejoint l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) dont il deviendra plus tard membre du Comité exécutif.

Au moment où la Belgique célèbre Mahmoud Darwich, je ne peux pas ne pas me souvenir du scandale provoqué à son propos par la ministre israélienne de la Culture (sic), Miri Regev. C’était le 26 septembre dernier: au cours d’un événement culturel qu’elle présidait, cette ancienne générale de brigade responsable de la censure militaire a quitté la salle parce qu’on y lisait un poème de Darwich. A ce propos, j’écrivais dans mon blog en hébreu: «A quoi ressemble le comportement de Regev? A Donald Trump qui attaquerait Albert Einstein sur la loi de la relativité, ou à un gamin de 5 ans qui critique une peinture de Van Gogh (…) Mahmoud Darwich n’a pas besoin de sa reconnaissance: depuis longtemps il est entré au Panthéon de la culture mondiale contemporaine. Une ministre de la Culture digne de ce nom aurait tout fait pour honorer la culture israélienne en y intégrant Darwich, après qu’il en eut été exclu pendant des décennies.»

A l’inverse, la Belgique vient, ces jours-ci, de s’honorer en honorant celui que tous les Palestiniens appellent simplement «Mahmoud».

* Militant anticolonialiste israélien, fondateur du Centre d’information alternative (Jérusalem/Bethléem).

Retrouver l’article dans le Quotidien  » Le courrier »

Le théâtre arabe fait le procès des tueurs

Le théâtre arabe fait le procès des tueurs
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Pièce irakienne «Kharif» (Automne) de Samim Hasballah
«Désolé si nous sommes durs avec vous. La réalité est plus dure encore», écrit le metteur en scène irakien Samim Hasballah dans le dépliant du spectacle Kharif (Automne), présenté, mardi soir, dans un espace non conventionnel, la médiathèque Bekhti Benaouda d’Oran, dans la section off du 9e Festival du théâtre arabe clôturé hier.

La pièce a été construite à partir des textes du dramaturge français Jean Genet, Haute surveillance, et de l’Irakien Haidar Jomaa Sirdab (La Crypte). La densification des deux textes a donné un spectacle intense en cruauté et en scènes choc. Samim Hasballah s’est visiblement appuyé sur le théâtre d’Artaud, mais en s’éloignant quelque peu de la philosophie défendue par le théoricien français.

La scénographie développée par Ali Mahmoud Soudani ne pouvait pas se faire sur scène puisque l’espace est un personnage à part entière. D’où le choix de la crypte de la cathédrale du Sacré Cœur d’Oran (siège de la médiathèque) pour interpréter une pièce qui met «en souffrance» le spectateur dès le début avec des cris forts. Les cris de deux hommes aux yeux bandés qui sont bousculés par deux autres hommes violents et silencieux.

Ils sont poussés vers le mur, vers les poutres, vers le sol. Des coups de pieds au ventre, des gifles, des coups de poing… Les tortionnaires semblent prendre plaisir à martyriser leurs victimes, ne s’arrêtant qu’à l’appel du muezzin. L’un d’eux prend une douche avec un bidon de sang en y trouvant de la jouissance. Les tortionnaires, qui allaient achever les deux captifs, disparaissent en s’engouffrant dans une porte rouge sombre.

Les deux prisonniers, l’un sur l’autre, commencent peu à peu à se découvrir, à constater qu’ils sont dans un endroit d’où ils ne peuvent pas s’échapper et à sentir qu’ils sont encore envie. Ils ne se parlent pas, ils communiquent par le langage du corps. Ils exécutent alors une danse macabre avant d’entamer un dialogue haché. Ils semblent éprouver de la haine l’un envers l’autre sans que l’on comprenne la raison. Le spectacle évolue autrement lorsqu’une une fontaine de sang explose au milieu de la cour de ce qui paraît être un asile psychiatrique ou une ancienne maison.

Un lieu qui regroupe d’anciens tueurs habillés en blanc, qui portent les germes de la destruction et de la mort en eux. Ils se battent, s’insultent, racontent leur passé, parlent de leurs assassinats… Ils n’ont presque pas de regrets. «Cinquante ans et il ne s’est jamais intéressé à nous», lance le premier. «Cinquante ans à semer la discorde», réplique le deuxième. Les accusations ne s’arrêtent pas. Les petites vérités éclatent comme des balles traçantes.

L’un des hommes s’adresse au public : «Vous avez ouvert vos fenêtres et vos yeux pour voir ce que nous faisions. Vous n›avez rien dit, rien fait. Savez-vous quel est votre plus grand pêché ? Votre silence ! Nous nous cachions parmi vous mais vous avez évité de nous regarder. Vous aviez peur et peut-être que vous preniez plaisir à nous voir faire. Ou peut-être que vous vouliez qu›on tue ceux qui ne sont pas d’accord avec vous.»

Actualité macabre

L’interpellation de la société est manifeste. Les tueries en Irak, en Syrie ou en Libye se nourrissent du silence. La peur ne peut pas tout expliquer. Kharif fait le procès des tueurs et ceux qui se taisent. Le discours est parfois direct, vif, acide. Il y a une rage de dénonciation. Cela a une explication psychologique : Samim Hasballah a perdu un frère, assassiné en Irak après avoir été kidnappé. Les comédiens Yahia Ibrahim, Haidar Jomaa, Baha’a Khayoun et Hisham Jawad ont déployé de grands efforts physiques durant le spectacle avec un corps à corps répétitif et violent. La force du corps est érigée en arme.

L’un des tortionnaires porte une arme en forme de faucille, sans doute pour symboliser la mort. «Nous avions voulu répondre à la question : comment réfléchit un tueur communautaire lorsqu’il assassine ? Et comment réfléchit-il des années après ses meurtres ? Les regrette-t-il ? A-t-il peur ? Pense-t-il que ce qu’il a fait était une erreur de sa par», s’interroge Samim Hasballah. La réponse donnée dans le spectacle est tranchante, mais suscite d’autres interrogations. «Demain, lorsque ma fille deviendra adulte et rencontrera le fils d’un tueur communautaire, que se passera-t-il ?

J’en sais rien», a relevé Haidar Jomaa, qui est également directeur de Mountada Al Mashrah à Baghdad. «Kharif est une pièce qui ressemble à des scènes quotidiennes en Irak», a souligné, pour sa part, Abdallah Jarir, assistant du metteur en scène. «Nous sommes durs avec les spectateurs parce que notre vécu est encore plus cruel que ce que vous avez vu, surtout ces dernières années. Nous avons voulu juger le tueur communautaire. Il doit rendre des comptes aujourd’hui ou demain. Il le doit», a insisté Samim Hasballah.

Les assassins de la citadelle

Dans une architecture visuelle différente, la pièce Al Qala’â (La Citadelle) du Koweitien Ali Al Husseini, présentée mercredi soir au théâtre régional Abdelkader Alloula d’Oran, repose presque les même questions sur les tueurs, leur passé et leur présent. Un homme (Fayçal Al Oumeiri) s’arrête au milieu de la chaussée pour obliger un conducteur (Ahmed Selman) à le mener vers une petite ville.

«Le chemin est trop long», répond le conducteur. «Je suis tenté par l›aventure», réplique l›autre. La voiture s›engage sur une route plongée dans l’obscurité. Le premier presse l’autre de faire vite avant l’arrivée de la tempête et de marquer un arrêt dans un cimetière. «Je ne m’arrête pas», tranche le chauffeur. «Tu ne sais pas que la ville est devenue un cimetière.

Tous les chemins mènent au cimentière, pas à Rome», réplique le passager, qui propose de changer «cimetière» par «jardins suspendus» (comme ceux de Babylone ?). La tempête arrive. «La tempête n’arrête pas les loups dans leurs parcours», lâche le passager. «Je ne vois rien, je ne vois rien», crie le conducteur. Le véhicule tombe dans un ravin, se disloque. Les deux hommes se retrouvent étalés sur le sol, dans… un cimetière.

Souvenirs

Là, commence le conflit. Le passager raconte comment il a été détenu les yeux bandés et comment son épouse a été tuée sous ses yeux. Il raconte les carnages. Le conducteur est en fait l’un des assassins. «La tombe que tu vois là est celle de ta mère !», lance le passager à son adresse. L’autre s’effondre et commence à se remémorer les crimes qu’il a commis. «Je n’obéissais qu’aux ordres», tente-t-il de se défendre. A-t-il des regrets ? Le passager fait le procès du tueur impitoyable, dévoile ses faiblesses, dénonce sa violence et menace de le liquider. Le cimetière collectif, qui prend parfois des nuances grises comme celles des cendres, est le territoire de cette histoire amère, écrite par l’Irakien Abdelamir Chamkhi avec des larmes.

Les tombes se métamorphosent en vieux lits alors que l’épouse suppliciée du passager revient comme un fantôme pour chanter et pour hanter l’esprit de l’assassin… Sur tous les plans, la pièce El Qala’â, qui peut relever du théâtre de l’absurde, est une réussite tant dans la traduction scénique du texte, particulièrement sombre, que dans l’interprétation des deux comédiens (Fayçal Al Oumeiri est metteur en scène).

Ali Al Husseini, soucieux de proposer un travail esthétique soigné, a su mettre de la musique dans les moments dramatiques les plus expressifs, comme il a réussi à «faire parler» la lumière. Il a bien utilisé les accessoires dans un spectacle qui aurait pu se dérouler dans la noirceur totale, comme celle d’une nuit d’hiver. «Nous portons des préoccupations humaines. Nous dénonçons les failles voulues dans le rythme de la vie et nous refusons que l’homme perde son humanité.

L’inhumanité mène à la perte. La citadelle, lieu où se détruisent les êtres, où l’un veut supprimer l’autre, est comme beaucoup endroits de ce monde. C’est un spectacle sur les expériences répressives de l’homme», a souligné Ali Al Husseini. La dualité mort-vie dans les deux sens est fort présente dans cette pièce qui ressemble, dans sa dureté, aux autres spectacles présentés au 9e Festival du théâtre arabe. Le théâtre, art vivant, exprime le mieux les douleurs, les blessures, les tourments, les déchirements, les violences, les cassures et les peurs qui traversent la région arabe depuis au moins dix ans.

Fayçal Métaoui

Retrouver l’article sur le site de Al Watan

La dégradation mentale d’Alep bien avant la guerre – Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville

La dégradation mentale d’Alep bien avant la guerre

MURIEL STEINMETZ
JEUDI, 22 DÉCEMBRE, 2016
L’HUMANITÉ
L’action se situe à Alep, ville à ce jour martyre, et ses habitants sont « noyés dans l’insécurité, pareils à des souris terrorisées ». Photo : Wolfgang Kunz/Bilderberg/ImageForum

À partir de l’histoire d’une famille, le Syrien Khaled Khalifa sonde les âmes de sa ville natale, un peu avant, puis pendant la prise de pouvoir par Hafez Al Assad jusqu’aux prémices du terrible conflit actuel.

Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville

de Khaled Khalifa. Traduit de l’arabe (Syrie) par Rania Samara.
Sindbad, Actes Sud, 244 pages.
«Alep, une ville soumise où sévissaient les corbeaux et les officiers des services secrets. » C’est la définition donnée par le narrateur du roman de Khaled Khalifa, né à Alep en 1964, soit un an après le coup d’État du parti Baas. Il commence de l’écrire à Hong Kong en 2007. Il l’achève six ans plus tard à Damas, où il vit. Interdit en Syrie, Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville paraît aujourd’hui opportunément en France. Le titre vient d’une phrase de Hafez Al Assad (jamais nommé dans le récit), lorsque le peuple manifestait contre la dictature militaire. L’action du roman se situe donc à Alep, ville à ce jour martyre. Khaled Khalifa l’explore et l’ausculte à taille humaine sur plus de cinquante ans.

Le naufrage progressif d’une population aux aguets

Dans les années 1970, après l’accession au pouvoir d’Hafez Al Assad à la suite du coup d’État, Alep n’est déjà plus celle de jadis, même si la tragédie absolue n’a pas encore éclaté. « Les villes meurent comme les gens », note l’auteur. La lente dégradation de la cité – dont toutes les composantes sociales sont attaquées – s’effectue à partir d’une famille. Le regard porté est forcément critique, d’une précision d’entomologiste qui décrit le naufrage progressif d’une population aux aguets. Les gens se calfeutrent, sombrant peu à peu dans une sujétion engourdie. L’armée musèle toute velléité d’opposition et « les tribunaux d’exception modifient la Constitution ». L’antique cité se dégrade jour après jour. Des projets architecturaux conçus en dépit du bon sens prennent corps à tort et à travers. Des maisons abandonnées meurent sur pied. « De nouveaux immeubles construits à la hâte » poussent sans grâce. Des quartiers se métamorphosent en bidonvilles « où pullulent les soldats, les agents de sécurité pauvres, les paysans kurdes et les tisserands journaliers ». Atterrés, les Alépins sont « noyés dans l’insécurité, pareils à des souris terrorisées ». Les rues étroites qui embaumaient l’eucalyptus, jadis ouvertes à la coexistence islamo-chrétienne, se murent dans le silence. On ne se gave plus de « yalanji » (feuilles de vigne farcies). En deux décennies, toutes les associations culturelles ont disparu. Alep ne bruit plus que sous l’assaut des haut-parleurs, contrainte qu’elle est « à l’humiliation placardée partout, sur les affiches, sur les slogans, sur les murs, sur les bustes et les statues qui trônaient sur toutes les places publiques ».

La montée du pouvoir dictatorial et les dérives religieuses…

Roman familial à la lettre, Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville met en scène l’histoire d’une lignée qui défile au pas de charge, scrutée par un narrateur taciturne. Il voit le jour le 8 mars 1963, date du coup d’État du parti Baas. Voici la mère, d’extraction bourgeoise, délaissée par son mari, « quasiment installée dans le passé », qui a tôt flairé, sous le nationalisme naissant, la montée du pouvoir dictatorial. Elle a su voir aussi les dérives religieuses. Sa fille Sawsan, d’abord embrigadée comme parachutiste, sera tour à tour nationaliste farouche, laïque intransigeante, islamiste sans grande conviction, pour finir prostituée de luxe. Elle s’est pavanée en guerrière bardée d’armes, avant de sombrer dans l’exact opposé, comme si elle n’avait jamais eu d’autre dessein que de séduire le père au loin. Tous les personnages, tributaires de leurs passions, sont ballottés de la sorte par les circonstances. Leur évocation en mouvement perpétuel suscite une étourdissante volée de formes. D’une impressionnante galerie de portraits se détachent l’oncle Nizar, homosexuel mélomane traqué par le régime, Jean, jeune professeur de français qui ne jure que par Balzac, et Rachid, le frère aîné de Sawsan, qui, en 2003, s’engage dans le djihad contre les Américains en Irak.

Khaled Khalifa suggère l’usure du temps, la lassitude des corps et des âmes, tout en épousant le rythme d’un trépidant désir de survie, fût-elle incertaine. La structure échevelée du roman dissimule à peine un plan rigoureux, sans minutie encombrante. Les allers et retours du passé au présent modèlent à l’infini un haut-relief d’où émerge Alep, au fond l’unique héroïne d’une fiction concourant à l’Histoire.

Talal Salman : Un Liban atrophié, dans un monde arabe en déchéance, ne peut s’intéresser à une presse libre

InterviewPorte-étendard pendant des décennies du nationalisme arabe et des grandes causes de la région, notamment la cause palestinienne, le quotidien « as-Safir » mettra sur le marché aujourd’hui son dernier numéro, tirant ainsi un trait sur son riche parcours, victime des retombées financières du bouleversement géopolitique et idéologique qui frappe le Moyen-Orient.

talal-salman

Propos recueillis par Jeanine JALKH | OLJ
31/12/2016

Aujourd’hui est un jour triste et sombre non seulement pour le Liban mais aussi pour le reste du monde arabe. « La voix de tous ceux qui n’en ont pas » s’éteindra et avec elle, la défense des grandes causes sociales et politiques de cette région. Le quotidien as-Safir, un géant de la presse arabe, ferme aujourd’hui ses portes, cette fois-ci pour de bon.
Souffrant depuis un certain temps d’un manque de fonds, et ne pouvant plus survivre dans un monde accéléré et expéditif où le contenant de l’information importe désormais plus que son contenu, le quotidien a décidé de se retirer de la course, après 43 ans de lutte et de survie qui n’ont cependant jamais affecté la qualité qu’il offrait à ses lecteurs.
Opérant dans un contexte des plus difficiles depuis 1973, à la veille de la guerre civile libanaise, as-Safir n’a jamais lésiné sur son engagement en faveur des grandes causes politiques et humanistes, celles des droits et de la justice, dans un monde arabe qui se trouvait déjà aux portes d’une déchéance latente, devenue aujourd’hui effective.
Dans un entretien accordé à L’Orient-Le Jour le fondateur et grand inspirateur du quotidien, Talal Salman, nous raconte, avec un serrement au cœur, les heures de gloire mais aussi l’agonie d’une exceptionnelle tribune qui a formé et influencé toute une génération de penseurs et de journalistes, et nourri une opinion publique arabe que les dictatures de la région ont manipulée, des décennies durant, dans des desseins obscurs et obscurantistes.

« L’Orient-Le Jour » – Comment expliquer cette décision-choc ?
Talal Salman – Cette époque n’est plus la nôtre. La politique dans le monde arabe est condamnée à l’échafaud. Elle a été complètement vidée de son sens. Le monde arabe est aujourd’hui noyé dans le sang. La seule voix que l’on entend désormais est celle des balles et des mortiers. Par conséquent, les idées et les opinions n’ont plus d’écho et de moins de moins d’oreilles. Plus personne ne s’intéresse à la presse écrite. On lui préfère aujourd’hui les outils de transmission express de l’information tels que Twitter ou Facebook dont on use et abuse dans un monde arabe où la démocratie n’a plus sa place. Au Liban notamment, ce qui compte désormais pour les partis politiques et formations en présence, c’est de faire la propagande de leurs discours respectifs. Le pays a témoigné pendant près de trois ans d’une paralysie totale des institutions, depuis la présidence jusqu’au Parlement en passant par le gouvernement. Lorsque l’élection d’un chef de l’État a finalement eu lieu, personne ne s’est enthousiasmé. Les soucis quotidiens des citoyens sont ailleurs. Ils savent parfaitement que même la naissance d’un nouveau gouvernement n’y fera rien. La démocratie entendue au sens d’un débat d’idées, de la reddition de comptes et de l’alternance ne les concerne plus. Il y va de même pour la presse libre et indépendante devenue dysfonctionnelle dans ce paysage atrophié, aux contours dessinés par le sang qui coule par-delà les frontières.

Le « Safir » a longtemps survécu grâce aux fonds arabes. Qu’en est-il aujourd’hui ? Les pays du Golfe et autres pays arabes ont-ils renoncé à aider ?
J’aurais tant souhaité que nos frères dans le Golfe puissent s’intéresser à une presse indépendante et libre. Observez leur paysage médiatique, vous ne trouverez que des journaux loyalistes contrôlés par les locataires des palais. Non seulement aucune voix dissidente n’est tolérée mais même l’esprit critique y est étouffé. Soyons clairs : la vie politique n’existe simplement pas dans cette partie du monde. Connaissez-vous un seul leader de l’opposition dans n’importe lequel de ces royaumes et émirats ? Si l’on scrute par ailleurs un peu plus le reste du monde arabe, l’on constate que la Syrie et l’Irak sont soumis à l’empire de la violence, la Libye n’existe quasiment plus, l’Égypte ploie sous le double effet de la pauvreté et d’une dictature militaire et l’Algérie est façonnée à l’image de son éternel président. Au Safir, nous avons longtemps brandi le slogan de l’arabité et avons défendu l’unité dans cette région et prôné la nécessité des réformes, convaincus que les peuples partagent ici les mêmes soucis et des problématiques similaires. Le spectacle de désolation dont on témoigne aujourd’hui est la preuve d’un échec cuisant à ce niveau.

Pourquoi votre décision d’abdiquer aujourd’hui, de renoncer à cette mission ?
Tout simplement parce que je n’ai plus de munitions pour poursuivre mon combat. Notre cause principale, rappelons-le, a toujours été et reste la défense du panarabisme arabe qui devait être le prélude à la naissance d’une unité entre les peuples et les États de la région. Ce rêve a disparu, Israël étant devenu la seule puissance en place. Je reconnais – et je n’en ai pas honte – avoir reçu à un moment donné des fonds de la Libye, que ce soit de Mouammar Kaddafi ou de son commandant en chef de l’armée, Abou Bakr Younès. Il ne faut pas oublier que la Libye des années 70 soutenait à fond la ligne du nationalisme arabe. Mais notre soutien ultime a toujours été nos lecteurs arabes et surtout libanais.

Vous avez quand même poursuivi votre combat malgré les risques…
J’ai été la cible de plusieurs attentats – j’en porte encore les marques sur mon corps – et ma famille a été menacée plus d’une fois. Autant de tentatives visant à faire taire notre quotidien et les voix libres qui l’alimentaient. Je n’ai jamais flanché devant les intimidations. Nous avons quand même survécu et poursuivi notre mission pendant 43 ans.

La naissance du quotidien « al-Akhbar » a-t-elle affecté vos ventes ?
Nous considérons ce quotidien, qui a d’ailleurs été fondé par feu Joseph Samaha, un ancien journaliste du Safir, comme étant notre « enfant adoptif ». C’est un journal qui est venu compléter le nôtre, une sorte de valeur ajoutée offerte à nos lecteurs. Nos ventes ont certes été affectées par sa mise sur le marché mais dans une mesure très minime.

Le site Web, un prolongement du journal papier
Pourquoi le « Safir » n’a-t-il pas effectué une mutation en améliorant son site Web ?
Le site n’est, en définitive, qu’un prolongement du journal papier. Il ne peut exister en lui-même à moins de l’inonder de scandales sexuels ou de sujets autour de ce domaine qui ne relèvent pas de notre expertise. Pour construire un site digne de ce nom, avec des sujets à thème, il faut beaucoup de fonds. Si j’en avais les moyens, j’aurais choisi de placer, plutôt, l’argent dans le papier.

L’ancien ministre de l’Information, Ramzi Jreige, avait pourtant promis de mettre en place un fonds pour aider les médias en détresse ? Qu’est devenu ce projet ?
C’est vrai. Sauf que le Conseil des ministres a noyé le poisson pour finir par envoyer le projet au Parlement dont les portes ont été soudées une fois de plus et la clé séquestrée aux mains de je ne sais qui. Honnêtement, qui peut compter sur cette classe politique que nous avons ? On ne peut véritablement espérer qu’elle vienne soutenir un projet qui sert les intérêts des citoyens, encore moins une entreprise intellectuelle ou culturelle.

http://www.lorientlejour.com/article/1026850/talal-salman-un-liban-atrophie-dans-un-monde-arabe-en-decheance-ne-peut-sinteresser-a-une-presse-libre.html